LES INTUITIONS DU CURÉ D'ARS - Chanoine Francis Trochu - Aumonier de l'Adoration à Nantes - Docteur en lettres

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Message  Monique Dim 21 Fév 2021, 8:52 am

XX



La possédée



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Quiconque a lu une Vie du Curé d'Ars ne peut ignorer qu'en l'année 1810 le futur saint échappa à la conscription par suite de « circonstances où il n'y avait eu aucune préméditation de sa part (1) ». Il se réfugia aux Noës, paroisse située dans les monts de la Madeleine, parmi les hauteurs du Forez. Là, il vécut pendant une année entière, tantôt caché dans les dépendances d'une ferme ou dans les grands bois d'alentour, tantôt occupé à l'instruction des enfants ou à la culture des terres. Il y souffrit beaucoup de corps et d'âme. Il appellera plus tard cette partie de son existence « un temps d'exil, un temps de tristesse et de bannissement (2) ».

Les pièces du procès de canonisation nous ont appris beaucoup de choses sur le séjour de Jean-Marie Vianney aux Noës et en particulier un fait assez minime qui a rafraîchi les souvenirs de nouveaux témoins.

Voici d'abord le fait tel que l'a conté, le 3 juin 1864, devant le tribunal ecclésiastique de la Cause d'Ars, Jean Picard, le maréchal-ferrant du village :

Sur la place, je vis un jour une pauvre femme qui offrait les apparences d'une véritable possession : elle sautait, dansait et parlait d'une manière extravagante. Des curieux se réunirent autour d'elle, et elle se mit à raconter la vie de chacun. Or M. le curé Vianney survint. « Pour toi, lui déclara cette femme, par qui s'exprimait un démon, je n'ai rien à te reprocher ». Puis, se ravisant : « Si !... Tu as pris autrefois un raisin.

C'est vrai ; mais j'ai mis un sou pour le payer...

Mais le propriétaire ne l'a pas eu ! »


En effet, M. Vianney raconta qu'il avait pris ce raisin un jour qu'il était obligé de se cacher à cause de la conscription et qu'il était dévoré de soif.



Il semblait bien que tout était dit sur cette histoire et qu'on ne connaîtrait jamais au juste la personne dont avait parlé le maréchal-ferrant, lorsque le hasard d'une conversation amena sur elle des détails circonstanciés.



*

* *



Au cours d'une visite chez M. Donjon qui habite le hameau de Poyet, à Cherier (3), M. l'abbé Loys Roux, curé de la paroisse, amena l'entretien sur saint Jean-Marie Vianney. « Ah ! dit M. Donjon, mon parrain lui mena autrefois une possédée, qui lui reprocha d'avoir pris un raisin dans une vigne. » Il est à noter que M. Donjon n'avait pas lu celle des biographies du saint Curé qui contient le récit de Jean Picard. M. l'abbé Roux en voulut savoir plus long.

M. Donjon avait vingt et un ans à la mort de son parrain, M. Jean-Baptiste Tournaire. Il l'a donc bien connu. Avide dans son enfance d'entendre des histoires, ainsi que ses frères et soeurs, pendant les veillées d'hiver il demandait un conte. Le conte de la possédée était le plus souvent réclamé. Mais le bonhomme Tournaire n'aimait guère ce sujet-là. « Elle nous en a trop fait voir, grommelait-il, elle nous en a fait trop voir ! » Quelquefois cependant, il se décidait à rappeler ces lointains et tristes souvenirs.

Par exemple, Jean-Baptiste Tournaire taisait obstinément le nom de la jeune fille, et cela se comprend : la malheureuse possédée n'était autre que sa propre soeur Blanche, connue sous le nom de la Blandine et qui habitait chez lui, au village du Moussey. Ce village est à trois kilomètres du vieux bourg de Cherier où est venue depuis habiter la famille Tournaire....

Il y aura bientôt cent ans de cela, et aujourd'hui, on peut bien nommer la Blandine ; d'autant plus que les habitants de Cherier savent encore son histoire (4).

Un beau jour, la pauvre fille se mit à donner les signes d'une maladie bien extraordinaire. Elle courait avec une agilité surprenante dans les sentiers de la montagne, bondissait sur les rochers, dévalait les pentes. Un vrai démon ! Et avec cela, des cris, des propos incohérents, dont les termes contrastaient fort avec ceux qu'employait Blanche en dehors de ses crises ; car elle était bonne et pieuse.

Une fois, dans l'église de Villemontais, on la vit avec stupéfaction escalader un confessionnal et s'y tenir en équilibre, presque sans point d'appui. On alla chercher le vicaire, M. l'abbé Giroud. « Tu peux venir, lui dit en patois l'étrange fille. Toi, je ne te crains pas : tu n'es que le valet ! » Le curé, M. l'abbé Massacrier, accourut à son tour. Austère comme son nom, M. Massacrier était un vrai saint. Il prit avec autorité son étole et son rituel, fit les exorcismes prescrits et réussit ainsi à déloger la possédée.

Car il n'y avait plus de doute possible : Blanche était bel et bien possédée du démon. L'idée de la conduire au Curé d'Ars vint aussitôt à la pensée de M. Massacrier. Il alla trouver Jean-Baptiste Tournaire. Le fermier était un homme à la foi profonde. L'état de sa soeur lui faisait grandement pitié. Aussi, malgré les ennuis que lui attirerait une pareille démarche, il consentit à partir pour Ars avec la malheureuse.



Le voyage se fit à pied, et ce ne fut pas petite affaire. Quatre-vingts kilomètres à parcourir avec une personne méfiante, irritée, et qui voulait s'arrêter à chaque tournant de la route... Enfin, ils arrivèrent, furent logés on ne sait où dans le village d'Ars, et sur la place de l'église eut lieu la scène déjà contée, où Blanche reprocha au saint Curé d'avoir autrefois volé une grappe de raisin. En vérité, le démon, qui s'exprimait par la bouche de la possédée, rendait plutôt hommage à l'abbé Vianney, dont il ne connaissait que cette faute, si encore faute il y avait !

Le saint dut recevoir la pauvre fille ailleurs que sur la place, à la sacristie sans doute et sans témoins. Quoi qu'il en soit, elle ne fut pas délivrée du démon à Ars même ; mais M. Vianney promit qu'elle ne tarderait pas à l'être.

Il dit au père Tournaire : « Allons, mon ami, retournez-vous en. Seulement soyez patient ; car elle va vous en faire : il faudrait un saint pour la remmener. Vous y arriverez pourtant, parce que vous êtes un bon chrétien ».

En effet, le retour fut plus pénible encore que l'aller. La possédée se jeta dans un puits, d'où, par bonheur, elle sortit d'elle-même, sans aide. Il fallut coucher en route. Or, pendant la nuit, Tournaire sentit comme un poids qui lui écrasait la poitrine. Il mourait d'angoisse. Avec une difficulté énorme, il parvint à se signer. L'atroce fardeau disparut aussitôt (5). Ce fut peut-être à ce moment que sa soeur échappa à l'emprise diabolique. Le fait est que, le lendemain, elle arrivait à Cherier délivrée et paisible.

Elle n'eut plus jamais aucune crise de possession.



*

* *



M. Donjon rapporte encore qu'outre Blanche Tournaire et son parrain, il y eut, à sa connaissance, trois autres personnes qui firent le pèlerinage d'Ars du vivant du saint Curé : Blanche Paire, à qui il fut annoncé par M. Vianney qu'elle « périrait dans un déluge » et nous raconterons bientôt cette tragique histoire puis Marie Cartalas, femme Baudard, et Antoinette Donjon, femme Palluet.

A ces deux dernières M. Vianney prédit qu'elles mourraient sans le secours du prêtre. Frappées de cette prophétie, elles se confessaient souvent. De fait, leurs morts furent subites. De plus, à Marie Baudard le saint avait annoncé que sa maison ne durerait pas longtemps. La dernière personne de son nom s'est éteinte en 1925.


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(1) Expressions du comte des Garets, maire d'Ars, dans une déposition au procès de canonisation (Ordinaire, folio 941)

(2) Lettre adressée par lui le 7 novembre 1823 à Mme veuve Fayot, des Robins, communes des Noës (Loire)

(3)  Cherier est situé dans le département de la Loire, à seize kilomètres de Roanne

(4) Notamment Mlle Marguerite Tournaire, qui tenait les différents détails de ce récit de son père, Jean Tournaire, mort en 1926, à quatre-vingt-dix ans

(5) Une scène de ce genre, extrêmement dramatique, est décrite par l'illustre prélat anglais, Mgr Hugh Benson, dans son roman Les Nécromanciens


A suivre...
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Message  Monique Lun 22 Fév 2021, 8:51 am

XXI



L'officier chez les spirites


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Deux personnes d'un clair bon sens et d'une parfaite bonne foi, recueillant leurs communs souvenirs, les ont, en 1915, envoyés sous forme de lettres au presbytère d'Ars. Les narratrices expriment le désir de ne pas être nommées. On verra, par ces détails extraordinaires dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, que le Curé d'Ars suivait à distance les menées de l'esprit mauvais. Que de mystères il aura pénétrés de la sorte, et dont la révélation n'est pas venue jusqu'à nous !



*

* *



Une dame de Lyon et ses deux filles allaient passer, presque chaque année, une partie de leurs vacances au château de Marsanne (Drôme), chez M. de Montluisant, général de division en retraite. Environ deux ans avant la mort du général, au cours d'une causerie de salon, on vint à parler d'Ars, de son pèlerinage et de la vie extraordinaire de M. Vianney. C'est alors que tous les assistants entendirent le récit suivant fait par l'éminent officier.



« Je n'étais que capitaine. Ayant entendu parler des merveilles d'Ars, nous résolûmes, trois jeunes officiers et moi, de faire le voyage et de voir par nous-mêmes ce qui se passait dans ce petit village de la Dombes. En cours de route, mes amis convinrent que chacun de nous adresserait une question à M. Vianney, si toutefois nous pouvions parvenir jusqu'à lui. Pour moi, je gardais le silence. Mes amis insistant, je leur déclarai que je n'avais rien à demander, que je les laisserais continuer seuls le voyage si leur intention était de m'obliger à questionner le Curé d'Ars. Pour ne pas me faire de la peine, mes amis cédèrent et il ne fut plus question de rien.

Parvenus auprès du saint Curé, nous fûmes assez favorisés pour avoir avec lui quelques minutes d'entretien. C'est alors qu'un de mes amis, infidèle à la consigne, dit à M. Vianney en me désignant : « Monsieur le Curé, voici M. de Montluisant, un jeune capitaine d'avenir, qui désirerait vous demander quelque chose ». Pris à l'improviste, ne sachant vraiment pas de quoi parler, je fis cependant bonne contenance et hasardai la réflexion suivante : « Voyons, monsieur le Curé, ces histoires de diableries dont on cause à votre sujet, ce n'est pas réel..., c'est affaire d'imagination ?... »

M. Vianney me regarda dans les yeux, bien fixement, puis vint sa réponse, brève, tranchante : « Mais, mon ami, vous en savez bien quelque chose... Sans ce que vous avez fait, vous n'auriez jamais pu vous en débarrasser !... » Il aurait fallu voir les regards étonnés de mes amis braqués sur moi. Pour moi, je baissai la tête, sans pouvoir articuler une seule syllabe.

Après avoir quitté Ars, aussitôt sur le chemin du retour, mes amis se mirent à me presser de questions : « Que t'est-il donc arrivé ?... M. le Curé n'a pas parlé au hasard ?... Dis-nous la vérité ».

Alors j'entrai dans la voie des confidences. Étant étudiant à Paris, je me plaisais à visiter les ménages pauvres de la Capitale. Suivant que me le permettait la modicité de mes ressources, j'achetais des vêtements et autres objets que je distribuais à mes protégés. Il paraît que mes allées et venues dans des quartiers misérables furent remarquées, puisque certains personnages m'engagèrent dans une société qui avait pour but, disaient-ils, le bien-être de tous. En réalité, il s'agissait d'une association de spirites.

Un jour, en rentrant dans ma chambre, j'eus l'impression de ne pas être seul. Inquiet d'une sensation si étrange, je regarde, je cherche partout. Rien. Le lendemain, même chose... Et, de plus, il me semblait qu'une main invisible me serrait la gorge.

J'avais la foi. J'allai prendre de l'eau bénite à Saint-Germain-l'Auxerrois, ma paroisse. J'aspergeai ma chambre en ses coins et recoins. A partir de cet instant, toute impression d'une présence extranaturelle cessa. Et puis je ne remis plus les pieds chez les spirites.

Je ne doute pas que ce soit là l'incident, déjà lointain, auquel vient de faire allusion le Curé d'Ars.

Mes amis ne se permirent aucune réflexion, aucun commentaire. Nous n'en avons plus parlé. »



Ce récit avait lieu dans le petit salon du général. L'entendant, Mme de Montluisant, personne foncièrement chrétienne, ne put s'empêcher de s'écrier : « Mais, Charles, tu ne m'en as jamais rien dit ! » Le général sourit et se contenta de répondre : « Je n'y avais plus pensé. Si l'aventure m'est revenue à la mémoire, c'est parce que ces dames ont parlé d'Ars, me demandant si j'y étais jamais allé, si j'avais pu aborder le saint Curé ».

Le général de Montluisant était un solide chrétien ; il pratiquait ses devoirs sans respect humain. Ses dernières paroles, avant de mourir (11 mai 1894), furent celles-ci : « Je suis chrétien, c'est-à-dire prêt à partir pour aller à Dieu. Il m'a donné tout ce que je pouvais désirer ; je ne demande plus rien ».


A suivre..
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Message  Monique Mar 23 Fév 2021, 8:40 am

XXII



Le rendez-vous du ciel



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Deux saints qui se rencontrent, dont l'un désirait voir l'autre depuis longtemps et qui ne l'entrevoit qu'à peine, mais qui s'en va content, quelle scène rare et charmante ! La pensée qu'ils se retrouveront là-haut à loisir pour jamais retient, dirait-on, pour l'instant sur leurs lèvres les épanchements et les confidences.

Nous empruntons ce récit à l'ouvrage de M. l'abbé Janvier, Vie du Vénérable Monsieur Dupont, de Tours. (1)



*

* *



Ce voyage (à La Salette) donna l'occasion à M. Dupont de connaître et de voir le saint Curé d'Ars. L'entrevue de ces deux serviteurs de Dieu fut remarquable. Elle rappelle bien celle de saint Dominique et de saint François d'Assise. M. Dupont raconte lui-même qu'il avait fait le voyage dans le but d'avoir un entretien avec M. Vianney, pour lequel il professait depuis longtemps une grande vénération. Mais comment l'aborder à travers la foule des étrangers rangés sur deux haies et se pressant sur son passage à la sortie de l'église ? Tout à coup le Curé d'Ars aperçoit le pèlerin de Tours qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu. Il s'arrête, va droit à lui, le contemple quelque temps d'un regard doux et profond ; puis, souriant, levant les yeux et joignant les mains :

« O mon cher ami, lui dit-il, qu'il sera bon de nous trouver un jour dans le ciel et de chanter les louanges de notre Dieu ! »

« Il ne m'en fallut pas davantage, ajoutait gaiement M. Dupont ; je me retirai content, gardant dans mon cur la bonne parole du saint Curé. »

« J'ai vu, disait-il quelques années plus tard, M. le Curé d'Ars en 1847. Il y avait longtemps qu'il était en grande vénération. A cette époque, on pouvait lui donner près de quatre-vingts ans ; et, d'après une notice que j'ai lue, le saint prêtre en aurait eu dix de moins. J'ai sa vie et un livre de lui sur Les Souffrances et la Croix (1857) ».
(2)

Dans les derniers temps, en 1873, il se souvenait avec reconnaissance d'avoir eu la consolation d'assister à sa messe et d'avoir communié de sa main.


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(1) Tours, Mame, 1886, p. 165.  Le fait est raconté avec des variantes dans une première édition de cet ouvrage parue à Paris, chez Larcher, en 1881 (p. 77)

(2) Ce livre n'est pas de M. Vianney, mais il a paru sous son nom ; c'est l'œuvre d'un inconnu qui pensait en assurer ainsi la vente. Quant à l'âge du Curé d'Ars en 1847, il faut en rabattre près de dix ans, le saint étant né en 1786


A suivre...
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Message  Monique Hier à 6:54 am

Deuxième partie : Vue à distance


*
* *


I



Ses yeux



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M. le comte de Tourdonnet, châtelain de Bech, près d'Ussel, en Corrèze, n'attachait d'importance ni à la sainteté, ni aux miracles : il était malheureusement un fils de cette génération qui délaissa l'Évangile pour écouter Voltaire. Chez lui, toutefois, aucun sectarisme, mais seulement une parfaite indifférence.

Il avait parmi les personnes à son service une pauvre fille qui devenait sourde. Elle manifesta le désir de voir M. Vianney et de se confesser à lui. Loin d'y contredire, le comte s'offrit pour conduire au serviteur de Dieu cette pénitente nouvelle. Ni lui ni sa domestique ne connaissaient le village d'Ars.

Ils y arrivèrent dans la journée du 3 septembre 1856. La servante avait hâte d'entrer à l'église. M de Tourdonnet l'y accompagna obligeamment. Mieux encore, il se chargea de la recommander au Curé d'Ars qui se trouvait à ce moment dans la sacristie. La servante demeura donc au bas de la nef, où son maître devait, comme c'était convenu, la retrouver.

Mis en présence du serviteur de Dieu, le comte lui exposa en peu de mots le but de sa visite : « Monsieur le Curé, lui dit-il, pourriez-vous guérir ma servante, puis l'entendre en confession ?... La confession, monsieur le Curé, est une bonne chose pour cette pauvre fille : cela lui fait un effet moral... »

M. Vianney, qui sans doute jugeait ces explications trop longues encore, se contenta de répondre : »

« Ah ! oui, Marie ?... Justement, je la vois dans le chœur.

Pardon, monsieur le Curé, elle est au bas de l'église. »


Le Curé d'Ars n'insista pas. M. de Tourdonnet sortit de la sacristie étonné à la fois et souriant : il n'avait point nommé sa domestique, et ce prêtre venait de l'appeler par son nom. C'est assez singulier, se disait le comte, qu'il sache son nom... Au moins, il se trompe sur la place qu'elle occupe, puisque je l'ai laissée au bas de l'église et qu'elle doit m'y attendre !

En vérité, qui de nous deux s'est trompé ? songeait M. de Tourdonnet, lorsque, n'ayant pas trouvé Marie près du bénitier ni au seuil de la nef, il remontait vers le sanctuaire où il semblait peu vraisemblable que cette pauvre fille eût osé s'introduire.



C'était pourtant cela ! A peine son maître l'avait-il quittée que, prise d'une curiosité soudaine, Marie avait voulu visiter l'église. En jouant des coudes, elle était parvenue jusque dans le chur. Évidemment, M. Vianney n'avait pu l'apercevoir au passage, puisque la sacristie était fermée ; et cependant, il avait dit vrai. Quand il avait affirmé : « Je la vois dans le chœur, » la domestique s'y trouvait déjà.



Alors, comme l'a écrit le chanoine Ball, M. le comte, voyant que le vénérable Curé lui avait dit vrai, non seulement en désignant par son nom une personne qu'il ne pouvait naturellement connaître ni nommément ni d'une autre manière, mais encore en déterminant l'endroit de l'église où elle était et où elle ne devait pas être, ne put plus contenir son étonnement et il se mit à en dire la cause à qui voulait l'entendre.

« Le bruit qui s'en fit parmi les nombreux pèlerins arriva jusqu'aux oreilles de M. l'abbé Toccanier, vicaire de M. Vianney en ce temps-là. M Toccanier, ne s'en rapportant pas à la rumeur publique, voulut avoir le récit de ce fait de la bouche de M. le comte, et il l'obtint...

« Après l'avoir entendu verbalement, M. Toccanier demanda à M. de Tourdonnet s'il consentirait à le signer : « Pourquoi pas, puisque c'est la vérité ? » répondit celui-ci, et il le signa après l'avoir écrit sommairement sur un registre conservé à Ars. »

En témoignant au Procès de l'Ordinaire, M. Toccanier complète lui-même ces renseignements :

« Eh ! comment expliquez-vous cela ? questionna-t-il, dès que le comte eut signé son rapport.

Je n'y comprends rien, répliqua M. de Tourdonnet... En tout cas, le Curé d'Ars n'a pas les yeux faits comme les autres. »




Quel fut, en définitive, le résultat de cette rencontre ? Évidemment, la servante put se confesser. S'en retourna-t-elle guérie ? Aucun des témoins que nous avons entendus ne l'assure. Quant à son maître, voici ce qu'en dit, mélancoliquement, l'abbé Alfred Monnin : « Cet homme a eu une preuve directe, personnelle, qu'il y avait en M. Vianney quelque chose d'extraordinaire ; il en a été très bouleversé. S'est-il converti ? Hélas ! non ». C'est l'éternelle histoire : ils voient des miracles et ils ne croient pas (1)


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(1) Evangile selon saint Jean, XII, 37. Nous avons utilisé pour ce récit les Documents Ball, n° 30 ; les témoignages de M. Toccanier (Procès de l'Ordinaire, folio 178) ; du Frère Athanase (Procès apostolique sur la renommée de sainteté, folio 188 ; A. Monnin (Le Curé d'Ars, t. II, p. 508)


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