LES INTUITIONS DU CURÉ D'ARS - Chanoine Francis Trochu - Aumonier de l'Adoration à Nantes - Docteur en lettres

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Message  Monique Dim 27 Juin 2021, 11:00 am

VII



La cage et l'oiseau



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Un jeune homme de la région lyonnaise fit le voyage d'Ars pour goûter, comme tant d'autres, le rare bonheur de s'entretenir avec un saint ; rien de plus. Sans doute n'avait-il pas même l'intention de l'interroger sur l'avenir. Instruit, distingué, bon chrétien d'ailleurs, il rêvait d'une belle situation dans le monde : son étoile y suffirait.



Or grand fut son étonnement, pour ne pas dire son dépit, lorsque, sa confession faite, il entendit le saint lui déclarer sur un ton sans réplique :

« Mon enfant, vous serez Frère des Écoles chrétiennes ».

Humble religieux instituteur !... L'élégant Lyonnais fit la grimace. Jusqu'à ce jour, il ne s'était jamais inquiété d'approfondir la grandeur et la fécondité d'un tel avenir. Il ne s'imaginait pas avec l'ample manteau noir aux manches flottantes, le rabat blanc des Frères de la Doctrine chrétienne !... Oh ! non ! Mais, comme il n'avait demandé aucun conseil et n'était point venu pour cela, il songea : Le bon Curé m'aura pris pour un autre, bien sûr. Cette pensée l'accompagna dans la voiture qui, par la riante vallée de la Saône, le ramenait au pays natal.



Sur une hauteur verdoyante, comme on approchait de Lyon, le jeune voyageur ne manqua pas de chercher du regard une grande maison qu'il savait être le juvénat des Frères de Caluire. Voilà bien la cage, se dit-il en lui-même, mais l'oiseau ?... Pas si niais que d'aller m'y enfermer !



« Le rapporteur de ce fait écrit en terminant le cher Frère Adrien, de l'École de Nazareth, en Palestine ignore ce que fit d'abord notre pèlerin, mais ce qu'il sait très bien, c'est qu'il a connu à Saint-Étienne (Loire) un vénérable Frère du pensionnat Saint-Louis, mort septuagénaire et qui n'était autre que le jeune homme en question. »


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Message  Monique Lun 28 Juin 2021, 7:44 am

VIII



Pradines et Moulins



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Vers 1857, Mme Dallery, née Dessert, domiciliée à Néronde (Loire) où son mari était notaire, désirait consulter M. Vianney sur l'avenir de ses deux enfants : un garçon de douze ans, une fille de dix.

Mlle Dallery était en pension chez les Dames du monastère de Pradines, parmi les hauteurs qui dominent le Rhins la rivière qui prête actuellement son joli vallon au chemin de fer entre Roanne et Amplepuis. Son frère faisait ses études en vue du sacerdoce au collège ecclésiastique de Saint-Jodard, dans le canton même de Néronde.

La maman se confessa à M. Vianney, puis, l'absolution reçue, elle posa immédiatement la question qui lui brûlait les lèvres. Elle n'eut le temps que de dire :

« Ô mon Père, que je voudrais connaître l'avenir de mon petit garçon et de ma petite fille !

Votre fils, répondit le saint avec la plus entière assurance, sera fait prêtre dans le diocèse de Moulins et votre fille restera dans la communauté où elle fait son éducation.

Mais, mon Père, protesta Mme Dallery qui espérait bien mettre son fils dans l'un des séminaires de Lyon quand il quitterait Saint-Jodard, mon Père, je n'ai pas du tout l'intention d'envoyer mon fils dans le diocèse de Moulins. Nous habitons le département de la Loire qui dépend de Lyon. Et alors...

Je vous dis, mon enfant, reprit M. Vianney en élevant la voix et sur un ton d'autorité sans réplique, je vous dis que votre fils sera fait prêtre à Moulins. »


Mme Dallery avait désiré savoir. Elle savait. Mais comment cela se réaliserait-il ? Mystère !



Or, par suite de circonstances impossibles à prévoir dans ce temps-là et sur lesquelles les affirmations du Curé d'Ars n'eurent aucune influence, le jeune Dallery passa au séminaire de Moulins, et c'est à Moulins qu'il fut ordonné prêtre. Quant à sa sœur, sans quitter Pradines, de pensionnaire elle devint novice, puis religieuse bénédictine.



« Cette relation, écrit M. Ball, a été faite et certifiée par Mme Sur Marie-Thérèse, née Dessert, religieuse de Pradines et sur de Mme Dallery, de qui elle tient tous ces détails avec la plus scrupuleuse exactitude et à laquelle elle les a fait confirmer avant de me les remettre dans le courant de l'année 1880. » (1)


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(1) Documents, N° 81


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Message  Monique Mar 29 Juin 2021, 8:20 am


IX



« Je serai prêtre »



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M. l'abbé Germain Droit, né en 1825 à Fresne-Saint-Mamès (Haute-Saône), commença très tard ses études classiques. Il avait vingt-six ans quand il entra au grand séminaire. Au moment de recevoir le sous-diaconat, il fut tourmenté par des scrupules et prit le parti de consulter celui que toute la France regardait comme un oracle : le Curé d'Ars.



La première tentative qu'il fit pour aborder le confessionnal de M. Vianney fut infructueuse. Après une journée d'attente, vaincu par la fatigue et la faim, Germain Droit fut obligé de battre en retraite. Il avait établi son quartier général chez son beau-frère, M. Martelet, brigadier de gendarmerie dans le département du Rhône. Le surlendemain, l'abbé Droit revint à Ars de grand matin. Il se glissa jusqu'à l'entrée de la sacristie et sollicita, comme un grand honneur, le privilège de servir la messe du saint Curé.



Après quelques hésitations, cette faveur lui fut accordée par le Frère sacristain. Tandis que M. Vianney revêtait les ornements sacerdotaux, Germain Droit s'avança timidement et exposa ses scrupules. L'heure pressait ; la foule des pèlerins attendait, mais le séminariste avait l'air si malheureux que le bon Curé d'Ars consentit à retarder un peu la messe pour donner audience au pauvre scrupuleux.



Après son pèlerinage, l'abbé Droit paraissait radieux, et il disait à son beau-frère : « Maintenant, je suis certain de ma vocation, je serai prêtre ».

Prêtre, il le fut pendant cinquante-quatre ans. Sa carrière fut celle de beaucoup de ses confrères. Il remplit sans bruit les différentes fonctions que l'autorité diocésaine lui confia... et mourut en novembre 1909. (1)


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(1) Ce récit est extrait de la Semaine religieuse de Besançon, décembre 1917


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Message  Monique Mer 30 Juin 2021, 7:43 am

X



« Vous prêcherez, et beaucoup »



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Nous avons déjà dit comment le R. P. Chevallier, fondateur de la Société de Notre-Dame du Sacré-Cœur d'Issoudun, reçut les encouragements de saint Jean-Marie Vianney. Un des meilleurs parmi ses disciples reçut également du saint Curé consolation et réconfort en de bien pénibles circonstances.



Le P. Jouët, dont la célébrité comme prédicateur devait s'étendre jusqu'à Rome, fut dans sa jeunesse affligé d'une timidité invraisemblable et qui le rendait presque ridicule. Ayant des choses intéressantes à communiquer car il était très intelligent et, sans qu'on s'en doutât beaucoup alors, pétillant d'esprit le pauvre petit Jouët devait se résigner trop souvent, pour ne pas soulever les rires, à rester silencieux dans son coin. Il fit de bonnes études classiques, au cours desquelles il exprima le désir de devenir prêtre.

Il entra au séminaire. C'est à peine si, interrogé pendant les cours de théologie, il osait ouvrir la bouche, et encore c'était, tant il tremblait, pour bégayer parfois lamentablement.

Son directeur de conscience eut beau le conseiller là-dessus, rien n'y fit. A la fin de l'année, il fallut bien prendre une décision. « Avec un pareil défaut, mettons une pareille infirmité, affirma le directeur du jeune Jouët, vous ne pourrez jamais devenir prêtre... à moins d'un miracle. »



Ces paroles apparemment désespérantes devaient être en réalité pour le pauvre enfant les paroles libératrices. « A moins d'un miracle », lui avait déclaré son confesseur. Eh bien soit ! Il en demanderait un !... Fort de sa résolution, l'abbé Jouët partit pour Ars.



Il attendit, non sans tremblement, l'entrevue souhaitée. Enfin il parvint en cette modeste sacristie, en ce coin sombre où resplendissait pour les âmes une lumière divine. Le regard du saint se fixa avec une immense bonté sur le jeune homme qui venait à lui plein de confiance.

Sans ouvrir la bouche, le pauvre séminariste tendit d'abord au Curé d'Ars une lettre qu'une parente lui avait confiée. Le saint la tira de l'enveloppe, l'ouvrit puis la replia sans en parcourir les premières lignes, sans même en regarder la signature.

« Oh ! fit-il en souriant, cette bonne dame, elle en dit bien long !... »

Et aussitôt le Voyant de Dieu répondit clairement à toutes les questions posées dans la lettre. Le jeune homme, au courant de ce qu'elle renfermait, en demeurait interdit. Quand ce fut fini :

« Et vous, mon enfant ? » demanda le saint Curé sur un ton de paternelle compassion.

A cette interrogation, le séminariste fondit en larmes.

« Allons, mon petit, reprit l'homme de Dieu, avec plus de douceur encore, dites-moi ce qui vous amène. »

Soudain, se sentant la langue plus libre, le jeune Jouët exposa sans crainte son désir d'être prêtre.

« Mais vous le serez, mon enfant, continua M. Vianney. Et même... ici, le bon saint fit une pause et resta le doigt levé dans un des gestes qu'il faisait souvent en chaire et même, continua-t-il, vous prêcherez, oui, et beaucoup ! »

Cela dit, il confessa ce pénitent d'occasion. Et, avant de le laisser partir : « Allez, réitéra-t-il, vous prêcherez, vous prêcherez beaucoup ! ».



Au retour de son voyage d'Ars, l'heureux pèlerin se présentait de nouveau au séminaire. Les affirmations du saint Curé d'Ars, sur lesquelles il appuyait sa requête, lui rouvrirent une maison quittée avec tant de regret.

Avec un courage nouveau, le séminariste se remit au travail... Quand, au réfectoire, devant maîtres et condisciples réunis, il prononça un sermon, comme c'est la coutume dans la plupart des séminaires, on fut tout surpris de son aplomb et de sa facilité d'élocution.



Le R. P. Jouët serait le prédicateur le plus disert et le plus abondant de la société des Missionnaires d'Issoudun à laquelle il allait vouer sa vie. A une cousine qui venait de l'entendre conter son pèlerinage d'Ars, il disait, en manière de conclusion : « Je ne pense pas, en effet, qu'il y ait actuellement en France un prêtre qui ait prêché autant que moi ».


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Message  Monique Jeu 01 Juil 2021, 7:20 am


XI



La vocation d'un « petit polisson »



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Mme Gouton, de Saint-Genest-Lerpt (Loire), fit vers 1850 le pèlerinage d'Ars. Comme elle était légèrement sourde, elle dut aller à la sacristie, où le saint Curé la reçut. « Soyez heureuse, lui dit-il. Le bon Dieu choisira un jour l'un de vos enfants pour le sacerdoce ; mais vous ne le verrez pas prêtre. »



Elle eut deux garçons. L'aîné était doux et gentil ; il aimait à prier avec sa mère ; le second, Joseph, était éveillé, pétulant, grand ami du bruit et du grand air. « Ce n'est pas, pensait la mère, ce petit polisson qui réalisera la prédiction du Curé d'Ars ! » Or l'aîné mourut âgé de sept ans.

L'approche de la première communion impressionna Joseph. Il fit une fervente retraite. « Maman, déclara-t-il le soir de ce beau jour, je serai missionnaire.

C'est une belle vocation, se contenta de répondre la mère. Si le bon Dieu t'en fait la grâce, il faut t'y bien préparer. »



Joseph grandit, commença l'étude du latin avec le vicaire de la paroisse et finalement, pour raison de santé, entra au séminaire de Kouba, en Algérie. Mme Gouton vivait encore lorsqu'il reçut le sous-diaconat. Mais, déjà malade et obligée de garder la chaise-longue, la suprême consolation de cette mère chrétienne fut de revoir son grand fils ; elle aimait surtout à l'avoir assis près d'elle, récitant son bréviaire. Elle lui fit part alors de la prédiction dont jadis il avait été l'objet. Elle s'éteignit doucement le 8 septembre suivant, en la fête de la Nativité de la Sainte Vierge.



M. l'abbé Joseph Gouton, devenu curé d'une des principales paroisses du diocèse d'Alger, a lui-même raconté ces choses à Mgr Convert, le 12 juillet 1921.


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Message  Monique Ven 02 Juil 2021, 7:56 am

XII



Le départ du R. P. Wibaux

prêtre de la Société des Missions-Étrangères de Paris


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La lettre qui va suivre est de la main de Mgr Jaspar, directeur autrefois de la Maison des retraites de Notre-Dame du Haut-Mont, à Mouvaux (Nord). Pour en éclairer certains détails, qu'il nous suffise de citer d'abord la notice consacrée à Théodore-Louis Wibaux par le Mémorial de la Société des Missions-Étrangères.



« Il naquit dans la paroisse Saint-Martin, à Roubaix, le 28 mars 1820. Il faisait son droit lorsqu'il se sentit appelé au sacerdoce. Il répondit aussitôt à cet appel. Prêtre le 6 juin 1846, il fut nommé professeur de rhétorique au collège de Marcq-en-Barul. Désireux de se consacrer à l'apostolat lointain, il entra le 24 novembre 1857 au séminaire des Missions-Étrangères. Il en partit le 20 février 1859 pour la Cochinchine occidentale, et fut nommé provicaire en 1863. C'était au lendemain du traité qui fermait l'ère des persécutions sanglantes.

Il importait alors de former un clergé indigène ; c'est à lui que Mgr Dominique Lefebvre, vicaire apostolique, en confia le soin. M. Wibaux construisit le séminaire de la mission avec sa fortune personnelle, et se donna tout entier à sa direction. Il obtint d'excellents résultats.

Tombé malade en 1869, il revint en France et s'engagea comme aumônier militaire pendant la guerre franco-allemande.

Retourné à Saïgon en 1871, il reprit ses travaux avec la même énergie douce et persévérante. Peu à peu ses forces s'épuisèrent et, le 7 octobre 1877, il expira au séminaire de Saïgon. Il fut enterré dans la cour de l'établissement. Sur son tombeau a été élevé une petite chapelle. C'était un prêtre de piété profonde, de belle intelligence et de grande dignité. Son ouvrage Examens pour retraites ecclésiastiques est bien adapté aux besoins spirituels des missionnaires.




*

* *



Si mes souvenirs personnels sont restés bien précis, c'est au mois d'octobre 1857 que remonte l'édifiant épisode que je vais conter et dont je suis en mesure de garantir même les détails.

A la suite d'un professorat de trois ans à l'institution libre de Marcq-en-Barul, près Lille, j'avais été rappelé au grand séminaire de Cambrai, pour y compléter mon cours de théologie.

Nous étions à peine sortis de la classe du matin qu'on vint m'avertir qu'un prêtre, bien connu de moi, m'attendait au parloir.

C'était le bon monsieur Théodore Wibaux, de Roubaix, que je croyais encore professeur de rhétorique à Marcq, mais qui venait m'entretenir de son changement de résidence et de destination.

« Je viens vous chercher, s'écria-t-il, en m'embrassant.

Pourquoi faire ? répondis-je. Est-ce pour retourner à Marcq ?

Du tout. C'est pour m'accompagner en Chine.

En Chine ?...


Oui, comme missionnaire. C'est une vocation longtemps combattue par mon supérieur local ainsi que par l'autorité diocésaine, et que le bon Dieu fait inopinément aboutir à l'heure où je croyais devoir à tout jamais la sacrifier. Et maintenant je recrute des compagnons de route. Voulez-vous en être ?

J'avoue que les missions en général, m'ont souvent tenté ; toutefois la Chine ne me dit pas grand chose... Mais expliquez-moi ce mystère : depuis trois ans je passe toutes mes journées près de vous, et vous avez attendu jusqu'à ce matin pour aborder ce sujet avec moi ?

Parce que j'aurais trop souffert de vous associer à la longue déception causée par les fins de non-recevoir et les refus positifs que je n'ai cessé de subir sous les plus beaux prétextes.

Et tous les obstacles sont définitivement levés ?

Oui, tous ; et cela par un miracle de grâce dont je ne saurai jamais assez bénir et remercier le bon Dieu... Tenez, je vois que vous avez faim et soif d'en avoir la confidence... Écoutez-moi.

Vous m'avez parlé à diverses reprises du bonheur que vous avait procuré votre pèlerinage à Ars, en 1853. Découragé de voir tous mes projets d'apostolat lointain obstinément contrecarrés et ne sachant trop quel emploi donner à mes vacances, il me vint à l'esprit d'avoir une entrevue avec le saint Curé, pour prendre ses conseils sur ma situation et savoir de lui si je devais renoncer tout de bon à l'espèce de hantise que j'éprouvais pour les missions d'Orient, en particulier pour cette Chine qui ne vous dit rien à vous.

Ah ! Si vous vous réclamez du patronage de M. Vianney, me voilà désemparé d'avance.

Laissez-moi continuer mon histoire : vous la discuterez après, si vous le jugez bon.



Arrivé tant bien que mal à Villefranche, je retins ma place sur une des grandes diligences qui, là comme à Lyon, à Trévoux et ailleurs encore, font tous les jours le service du pèlerinage d'Ars-en-Dombes. Je passe sur les incidents du trajet et de l'arrivée. Vous pensez bien que je tins tout d'abord à profiter de l'instruction que, sous le nom modeste de catéchisme, le saint Curé donne, chaque matin à onze heures, dans son église. J'eus toutes les peines du monde à me frayer une place sous le porche, déjà plus qu'encombré d'étrangers appartenant à toutes les classes sociales. A l'heure dite, je pus voir l'abbé Vianney sortir de sa sacristie, précédé d'un employé d'église chargé de l'aider à fendre la foule et marchant les bras étendus pour empêcher le saint prêtre d'être victime de la vénération dont il était l'objet de la part de tous.

Enfin M. Vianney arrive péniblement au niveau de la chaire ; mais voici que, au lieu d'obliquer vers elle, comme d'habitude pour y monter, il fait signe à son guide de foncer en avant jusque sous la tribune de l'église.

Mais... je ne me trompe pas... c'est moi qu'il regarde ; c'est vers moi qu'il se dirige, avec l'intention évidente de me parler ; et moi, qu'il n'a jamais vu, je l'entends me dire : « Venez à la sacristie après le catéchisme ; je vous y attendrai ».

Ah ! ce catéchisme, dont je me délectais à l'avance, j'avoue n'en avoir pas compris grand chose... A tout instant, je me surprenais à me demander : Mais que va-t-il donc m'apprendre ?



Vint le moment du tête à tête, tout à la fois désiré et redouté. Suffoqué par l'émotion, je commençai par m'agenouiller aux pieds du saint thaumaturge. Mais lui, me relevant avec une exquise bonté et me tenant tendrement serré sur son cœur :

« Reprenez courage et confiance, cher ami, car vous êtes exaucé bien au-delà de votre attente. La permission que vous sollicitiez vainement vient d'arriver chez vous. Votre archevêque vous autorise à partir, en vous comblant de ses bénédictions et de ses vœux. Consacrez-vous donc sans réserve à votre nouveau ministère, afin qu'il soit glorieux pour le divin Maître et plein de mérites pour vous. Et puisque le double but qui vous a conduit à Ars est atteint, plus rien ne vous retient ici. Retournez donc dès demain dans votre diocèse pour y faire vos adieux. »



Machinalement, continua mon heureux confrère, je procédai à mes préparatifs de départ. Tout d'une traite, je regagnai Roubaix.

Au moment où j'allais franchir le seuil de la maison paternelle, ma sœur, qui en sortait, m'aperçoit et me crie : « Ô Théodore, quelle bonne surprise de te voir rentrer sitôt ! Vraiment, tu n'as pas moisi à Ars... A propos, il y a ici une lettre personnelle à ton adresse.

Une lettre de Cambrai, n'est-ce pas ?

- Le timbre indique, en effet, cette provenance. Tu ne m'avais pas avertie que tu l'attendais.

Je n'avais pas le moindre soupçon de la possibilité même d'un pareil message.

Ah ! fit-elle, je n'y comprends plus rien. »

J'eus bien vite éclairci cet apparent imbroglio, et la foi vive de mes chers parents mit aussitôt leurs sentiments à l'unisson des miens. Ils souffrent, c'est visible, mais ils se montrent généreux, et c'est hier que la séparation s'est faite... sans forfanterie d'aucune part, mais, Dieu merci, sans défaillance. »




Et d'un rapide revers de main, mon magnanime interlocuteur essuya quelques larmes rebelles.

« Quant à vous, me dit M. Wibaux, en terminant, je conçois très bien que vous préfériez borner vos préoccupations présentes à l'achèvement de vos études théologiques et à votre préparation prochaine au sacerdoce ; vous êtes d'ailleurs ici, je le reconnais, dans les conditions les plus favorables pour y travailler avec succès. Adieu donc, et priez beaucoup pour moi, comme je le ferai pour vous. »



Telle fut la dernière rencontre qu'il me fut donné d'avoir ici-bas avec mon zélé confrère de Marcq. Je sais qu'après avoir justifié et dépassé les espérances fondées sur son apostolat, il devint successivement supérieur du grand séminaire de Saigon, en Cochinchine, et provicaire apostolique.

J'appris en 1870, qu'épuisé par le climat d'Extrême-Orient et plus encore par son dévouement à toute épreuve, il avait été mis en demeure de revenir temporairement en France pour y refaire sa santé, si robuste autrefois. A peine put-il jouir de ce repos forcé car, dès le début de la terrible guerre déchaînée par Bismarck, pris de pitié pour les souffrances de nos pauvres soldats blessés et prisonniers, il les suivit en Allemagne jusqu'à la conclusion de la paix. Il rentra dans un état pitoyable au foyer paternel et ne reprit un semblant de vigueur qu'à la longue et au prix de soins minutieux.

Son inutilité apparente pour le service des âmes lui pesait de plus en plus et faisait échouer tout ce qu'on tentait pour le distraire. On avait beau lui représenter que sa convalescence ne s'accentuait pas encore assez franchement pour lui permettre d'affronter de nouveaux périls. Il écoutait... et rongeait son frein silencieusement.

Un jour qu'on n'attendait plus que lui dans une réunion tout intime, sa place resta vide. On s'étonnait, lorsqu'un billet adressé au chef de la maison donna le mot de l'énigme : « J'ai craint, écrivait-il, si je restais davantage, de ne plus pouvoir me réhabituer à mes chères Missions, et je suis reparti. Priez tous pour moi, qui vous bénis tendrement ».

Oh ! La sublime parole et qu'elle en dit long sur la sainteté de l'apôtre qui la prononça ! N'était-elle pas la réalisation totale de ce conseil du saint d'Ars : « Consacrez-vous sans réserve à votre nouveau ministère, afin qu'il soit glorieux pour le divin Maître et plein de mérites pour vous ... ? »




Edmond JASPAR,

Prélat de la Maison de Sa Sainteté

4 Janvier 1914


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Message  Monique Sam 03 Juil 2021, 7:00 am

XIII



M. Clerc et son filleul


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M. Charles Brunet, négociant à Culoz, comptait parmi ses clients un M. Clerc, qui habitait Anglefort Anglefort est dans l'Ain, comme Culoz. Ce M. Clerc exerçait à la fois les professions d'horloger et de tisserand ; il devait encore être marguillier de sa paroisse. C'était un homme pieux et que les enfants du pays appelaient le saint.



Et voici l'entretien qu'eut un jour M. Brunet avec M. Clerc.

« Connaissez-vous Ars ? interrogea celui-ci.

Pas encore.

Moi, j'y suis allé. J'ai vu M. Vianney et je me suis confessé à lui. Vous savez, dans l'existence il y a toujours quelque chose qui tourmente. Au courant de ce qui se passait à Ars, j'ai voulu faire le voyage. Ah ! Ce n'était pas si facile qu'aujourd'hui.

« Arrivé dans le village à la nuit tombante, j'entre dans une hôtellerie. Soupe, pain et fromage. En payant mon dîner, je demande un lit.

Est-ce pour plusieurs nuits ? questionne l'hôtesse.

Oh ! non, je viens simplement pour voir M. le Curé. Je repars demain matin.

L'hôtelière se mit à rire.

Dans ce cas, dit-elle, inutile de demander un lit. Vous ferez mieux de passer le temps à l'église. »




Il était dix heures peut-être. En faisant les cent pas, et je n'étais pas le seul, j'attends que la porte soit ouverte. Vers minuit, je vois une faible lueur éclairer les vitres de l'église. Je rentre. La nef, les chapelles s'emplissent. Des gens rapprochent des chaises pour attendre avec moins de fatigue. J'en fais autant. Après une heure ou deux, je ne sais plus, je me penche vers la personne qui, près de moi, semble sommeiller dans l'ombre.

Mais, demandé-je, M. le Curé est-il bien à l'église ?

Il y est sûrement, puisqu'il y confesse depuis l'heure de minuit. »




Or, vers trois heures et demie, M. Vianney sortit du confessionnal où à ce moment ne passaient que des femmes, vint à moi et me dit : « Puisque vous voulez repartir par la première voiture, allez derrière le maître-autel ; il y a là un autre confessionnal. Bientôt je serai à vous ».

Ces paroles me surprirent extrêmement, car le Curé d'Ars ignorait certainement ma présence. J'étais d'ailleurs comme invisible là où je me tenais, c'est-à-dire tout au fond de la nef où l'obscurité était quasi complète. Et pourtant il savait...

Il me confessa, me donna ses conseils, et il me dit en terminant :

Il vous arrivera une affaire dans votre vie. Mais ne craignez pas la dépense ; ce sera tout pour la gloire de Dieu. »



« Bien des années après, j'allai assister dans l'église de Peyrieu à la première communion d'un filleul. Après la cérémonie, je lui demandai :

Que seras-tu plus tard ?

Mon parrain, je désirerais bien être prêtre. »


Aussitôt les paroles du Curé d'Ars me revinrent en mémoire, et le soir même j'en touchai un mot avec M. le Curé de Peyrieu, qui m'expliqua les dépenses à faire. J'acceptai tout ; j'ai tout payé. L'enfant aujourd'hui est prêtre. Oh ! Que je suis content ! » (1)


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(1) Ce récit provient d'une lettre adressée en 1917 par M. Charles Brunet à Mgr Convert, curé d'Ars.


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Message  Monique Dim 04 Juil 2021, 9:37 am

XIV



L'avenir d'un enfant de sept mois



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Le mercredi 28 juillet 1847, vers l'heure de midi, M. Vianney rentrait à son presbytère. Or, sur son passage, il trouva, agenouillée humblement, une femme du peuple qui présentait à sa bénédiction un enfant encore dans les langes. « Relevez-vous, ma bonne », lui dit doucement l'homme de Dieu. Puis, regardant l'innocent, il se mit à sourire. Le petit dormait.

« Cet enfant qui repose entre vos bras, ajouta le saint, est choisi de Dieu pour sa gloire. Il est prédestiné à devenir religieux. Il sera Frère des Écoles chrétiennes et fera beaucoup, beaucoup de bien. »



Né à Pontcharra-sur-Turdine (Rhône) le 29 décembre de l'année précédente, Paul Bargel avait donc tout juste sept mois lorsqu'il fit son premier pèlerinage d'Ars. En 1864, à dix-huit ans, il devenait au noviciat le Frère Périal-Étienne.

Le Frère Périal-Étienne fut un religieux vraiment remarquable par ses grandes vertus et par les hautes charges qu'il exerça dans l'Institut.

Il enseigna d'abord pendant vingt-deux ans au pensionnat des Lazaristes de Lyon. Il reçut ensuite la direction de l'école paroissiale de Saint-Polycarpe. Sa piété, son esprit de foi, ses talents incontestés avaient vite attiré sur lui l'attention de ses supérieurs.



Après avoir été deux ans visiteur du district de Lyon, le Cher Frère Périal-Étienne fut élu comme assistant du Supérieur général. Il devait le rester vingt-six ans.

Dans ce poste éminent, il déploya un très grand zèle tout imprégné d'esprit surnaturel et d'exquise bonté. Il entretint une correspondance suivie avec tous ses Frères ; chaque année, il visitait un très grand nombre de communautés de France et d'Espagne.

Sa constante préoccupation fut de maintenir partout la régularité et la ferveur, d'affermir en tous, principalement chez les plus jeunes, une vie intérieure intense. On conçoit qu'avec de telles qualités et une activité si débordante le Cher Frère Périal-Étienne ait réalisé la prédiction du saint Curé d'Ars.



Il mourut, plein de jours et de mérites, à la maison-mère de Lambecq-lez-Hal, le 9 avril 1923.


A suivre...
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Message  Monique Lun 05 Juil 2021, 8:11 am


XV



Le « roman » d'une vocation



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Cette histoire a bien en effet toute l'allure d'un petit roman avec ses obscurités, ses enchevêtrements, ses épisodes bizarres, ses dénouements inattendus. Et pourtant elle ne contient rien que de vrai : c'est l'intéressé lui-même qui en a fourni tous les détails, les écrivant de sa main sous les yeux de M. le chanoine Ball, les 10, 11 et 12 février 1878. (1)



En 1852, Jean Captier, originaire de Saint-Bonnet-de-Cray, dans la Saône-et-Loire, était depuis deux ans étudiant au grand séminaire d'Autun. Il y vivait heureux et tranquille, lorsqu'il fut atteint soudainement de troubles nerveux étranges : il lui devint impossible de prendre une part active à une cérémonie, spécialement de servir la messe. Le mal s'aggravant malgré les remèdes, les directeurs du séminaire prononcèrent à l'unanimité que ce pauvre jeune homme ne pouvait être ordonné et le rendirent à sa famille. Il n'était pas même tonsuré encore.

Toute désolée, Mme Captier conduisit son grand fils à Ars dans les premiers jours de juillet 1852. Le mercredi 7, la mère put aborder M. Vianney.

« Ce n'est pas le corps de votre fils qui est malade, lui expliqua le serviteur de Dieu ; c'est son imagination. Il ne faut pas compter sur lui pour venir en aide à la famille. »



Le lendemain soir, à l'heure où M. le Curé se disposait à donner la bénédiction du Saint-Sacrement, le fils Captier se présenta à la sacristie. M. Vianney ne l'avait jamais vu. Le jeune homme ne dépassa pas le seuil de la porte ; il s'était arrêté, tout saisi et sans parole, en apercevant le saint tourné vers lui avec une flamme et une expression extraordinaires dans le regard.

« Mon ami, lui répéta jusqu'à trois fois le Curé d'Ars, vous serez prêtre-religieux ! »

Maîtrisant son émotion, M. Captier parvint à dire : « Mais dans quel ordre, s'il vous plaît ?

Cet ordre, mon ami, n'existe pas encore. »




Le pèlerin n'osa pas en demander davantage. Seulement, revenu dans la nef, il ne put s'empêcher de songer que, s'il devait devenir prêtre, ce n'était pas pour tout de suite ! Aussi souhaita-t-il des précisions.

« Mon Père, interrogeait-il dans une entrevue nouvelle, faut-il en attendant entrer dans un séminaire ?

Non, mon enfant.

Mais dans une congrégation religieuse ?

Si vous sollicitez votre admission, hors de ce que je vous ai dit, vous n'y resterez pas. »


Le jeune homme se retira sans enthousiasme de cette seconde audience. Cependant il reçut avant de s'éloigner d'Ars une consolation et un encouragement suprêmes.

« Dieu vous bénira, mon ami », lui annonça le saint Curé sur un ton de bonté ineffable. Et, comme M. Captier le regardait en silence, il le prit familièrement par le bras et il lui redit avec un accent d'absolue conviction : « Oui, oui, le bon Dieu vous bénira ! »



*

* *



Deux ans plus tard, Jean Captier se faisait admettre dans le Tiers Ordre enseignant de Saint-Dominique. Il n'y resta pas à cause de son infirmité.

Fort chagriné de ce nouvel échec, il revint voir M. Vianney.

« Bon gré, mal gré, vous serez prêtre, lui assura le serviteur de Dieu.

Mais, mon Père, il y a à cela des difficultés insurmontables.

Ne vous inquiétez pas, mon enfant. Ça se fera sans que vous vous mêliez de rien. La Sainte Vierge s'en chargera toute seule.

Il faudra donc que je sois guéri auparavant.

Ce ne sera pas nécessaire, répliqua le saint Curé : l'ordination sera votre remède.

Tout le monde me dit, mon Père, que je ne pourrai pas être ordonné.

Vous trouverez quelqu'un, mon enfant, qui vous comprendra bien : un étranger qui lèvera tous les obstacles. »




*

* *



Il tardait, on le conçoit, à M. Captier, de voir se réaliser de si réconfortantes promesses. Et son impatience s'accrut d'autant, qu'une épreuve inattendue surgissait, menaçante.

La loi civile, d'accord avec les traditions et les droits imprescriptibles de l'Église, exemptait alors du service mili­taire les étudiants ecclésiastiques. Or, en 1854, Jean Captier, s'il se considérait toujours, à part soi, comme aspirant au sacerdoce, n'était plus « étudiant ecclésiastique », puisqu'il n'était attaché comme tel à aucun diocèse. Les bureaux militaires en furent informés, et même des ordres partirent pour l'arrestation du réfractaire. C'est en de si pénibles circonstances que le pauvre M. Captier reprit le chemin d'Ars pour la troisième fois.

Il pria le saint Curé de dire la messe à son intention. C'était un samedi : M. Vianney, ce matin-là, célébra, selon une chère habitude, à l'autel de la Sainte Vierge. Après cette messe, que sans doute il lui répondit, Jean Captier l'interrogea :

« Eh bien, mon Père ?

Mon enfant, les poursuites cesseront et vous ne serez plus inquiété. »




Jean avait formé le projet d'aller à Rome, afin d'y obtenir sa promotion au sacerdoce. Il s'y rendit sans se préoccuper de la police française, qui du reste semblait avoir oublié l'irrégularité de sa situation. Le voyage de Rome se fit sans résultat. Le cardinal Cagiano, évêque de Frascati, touché de sa persévérance, s'intéressa, il est vrai, au jeune Captier ; mais son indisposition, toujours la même, fit échouer certaines démarches.



Ce pénible échec ne ramena pas en France notre aspirant à la prêtrise. Muni d'une recommandation du cardinal Cagiano, il s'embarqua pour l'Archipel et aborda à l'île de Chio, dont l'évêque, Mgr Giustiniani, était bien connu du cardinal. Mgr Giustiniani n'osa pas prendre la responsabilité d'agréger à son diocèse un infirme de cette sorte. Jean Captier se rembarqua pour la France.

Un jour de 1857, il reparaît dans Ars, où il trouve M. le Curé aussi optimiste que par le passé. « Vous serez prêtre, lui assure derechef le serviteur de Dieu. La Sainte Vierge fera tout. Vivez d'avance dans l'action de grâces. »

Jean Captier prit le chemin de Lyon où il alla trouver le Père Jean-Claude Colin, fondateur et supérieur général des Maristes. Il sollicita de faire un essai près de lui. Pour raison de santé encore, cette tentative échoua comme les autres.



En décembre de la même année, Jean Captier revit le Curé d'Ars, pour s'entendre donner les mêmes assurances.

« Mon Père, dit-il alors, ne ferais-je pas bien de retourner à Rome ? Je n'ai pu, à mon premier voyage, avoir une audience du Saint-Père.

Cette fois-ci vous aurez le bonheur de le voir.

Mais d'abord, mon Père, ce voyage ?...

Vous ne ferez pas de mal en le faisant, mon ami. »


Jean Captier retourna donc à Rome, fut reçu en audience par Pie IX. Le Saint-Père l'écouta avec bienveillance lui conter ses ennuis, sa maladie et aussi l'oracle du Curé d'Ars. Pie IX engagea M. Captier à revenir au séminaire d'Autun. Il le fit, pour se heurter à un quatrième ou cinquième refus.



*

* *



Enfin c'en est trop ! L'aspirant toujours évincé a perdu l'espoir d'arriver jamais au sacerdoce, et en même temps que cet espoir, la confiance qu'il a donnée jusque-là au Curé d'Ars et à ses prédictions.

Pour oublier, il s'embarque de nouveau, arrive à Constantinople où il trouve une situation de professeur d'anglais. Mais las de tout, aigri, désemparé, il ne remplit plus que les devoirs essentiels de la vie chrétienne.

Cela, il ne l'a point confié à sa mère ; il prétend garder le secret de sa déchéance. Mais quelqu'un le suit des regards de l'âme.

« Mon pauvre fils est parti bien loin, vient dire un jour à M. Vianney Mme Captier toute triste.

Il faut le faire revenir, reprend le serviteur de Dieu. Il n'est pas bien là-bas. Il faut le faire revenir ! »


Mme Captier transmet à son malheureux Jean le désir instant du Curé d'Ars. La réponse qui arrive de Constantinople n'est que l'écho d'un cœur buté : Ah ! Les conseils du soi-disant prophète, il les connaît ! Ce M. Vianney est responsable de ses angoisses passées, de tant de dépenses inutiles, du brisement de son avenir ! Le « saint d'Ars » s'est trompé grossièrement, voilà tout !... Qu'il n'en soit donc plus question !



M. Captier en était là, lorsque soudain tout se trouva remis en question pour lui. Il parlait l'anglais avec une telle aisance qu'on le prenait à Constantinople pour un sujet de Sa Majesté britannique ; et l'on conçoit qu'il ne montrât aucun empressement à conter ses aventures. Il s'était fait des amis dans tous les milieux, fréquentant les musulmans, les schismatiques aussi bien que les catholiques romains. Or il comptait dans ses relations un certain vice-consul d'Autriche, grec schismatique et spirite plus encore, qui, un jour, lui jeta de but en blanc :

« Les esprits m'ont fait connaître votre histoire ; c'est rompu entre nous ; car ils m'ont dit que vous serez prêtre et, de plus, jésuite !... »

Jésuite, cela signifiait évidemment religieux. Prêtre-religieux ! N'était-ce pas là en termes presque identiques la vieille prédiction du Curé d'Ars ? Le rapprochement frappa tellement M. Captier qu'il n'eut bientôt plus qu'une pensée : si tout de même le saint avait dit vrai ! Et un jour il se rembarqua pour la France.



*

* *



M. Vianney n'était plus. Privé du conseiller et du consolateur qu'il eût aimé revoir, Jean Captier se mit à donner des leçons pour vivre. En 1863, placé comme précepteur dans une famille de Parthenay, il entendit parler d'une congrégation récemment fondée à Issoudun. Elle datait du jour où fut promulgué le dogme de l'Immaculée Concep­tion  8 décembre 1854. Cela parut à M. Captier une indication providentielle : le Curé d'Ars ne lui avait-il pas annoncé en 1852 qu'il serait prêtre religieux dans un ordre qui n'existait pas encore ?

La Société des Missionnaires du Sacré-Cœur, hélas ! refusa de s'ouvrir au client du Curé d'Ars. Malheureuse infirmité ! C'est d'elle que venait tout le mal.

Ne sachant plus, selon une expression qu'il eût alors trouvée trop juste, à quel saint se vouer, Jean Captier, abandonnant sans retour cette fois, il le croyait du moins, l'idée de la prêtrise, s'arrangea avec son frère, pharmacien à Lyon, pour travailler avec lui. Le 7 octobre 1868, ce frère secourable mourait subitement.

Atterré, Jean songe à ses fins dernières et sent revenir sa ferveur d'enfant. Il a le courage d'adresser une demande nouvelle à la communauté d'Issoudun. La réponse arrive, pleine de réticences ; mais enfin elle n'est pas négative : le postulant sera agréé à la condition qu'il ne fera que des vœux temporaires et qu'il ne sera plus question pour lui du sacerdoce. Bien que déçu, M. Captier accepta. Il fut envoyé comme professeur d'anglais au collège de Chezal-Benoît... Là, réfléchissant qu'en définitive il n'était guère plus avancé qu'auparavant, il se mit en quête, secrètement, d'une situation qui lui donnerait de meilleures garanties pour l'avenir...

Et voilà que les prédictions faites par le saint d'Ars vingt ans plus tôt se réalisèrent, et de la façon la plus inattendue !



*

* *



Vers le mois de décembre 1873, Mgr Lynch, archevêque de Toronto, au Canada, passa par Issoudun. Après une visite chez les Missionnaires du Sacré-Cœur, il désira excursionner jusqu'à leur maison de Chezal-Benoît. Chezal-Benoît, commune du Cher, est distant d'Issoudun d'à peine vingt kilomètres.

Le directeur du collège présenta à Sa Grandeur le personnel enseignant. Voir un archevêque canadien, cela n'intéressait guère M. Captier, qui cependant se laissa conduire. La présentation eut lieu devant les élèves rassemblés, et le prélat échangea quelques mots d'anglais, d'ailleurs insignifiants, avec notre english professor.

Comment M. Captier gagna-t-il en cette simple rencontre la vive sympathie de Mgr Lynch ? On ne l'a su dire. Toujours est-il que, rentré à Issoudun, l'archevêque de Toronto s'enquit de sa situation avec un intérêt marqué. En apprenant qu'il n'était pas prêtre, et bien qu'on lui assurât qu'il ne pouvait l'être à cause d'une maladie nerveuse, le prélat canadien exprima avec insistance son désir de lui conférer lui-même tous les ordres.

« Je vais à Rome, insistait-il, je demanderai au Souverain Pontife tous les pouvoirs nécessaires, et j'ordonnerai M. Captier. »



Mgr de Toronto partit en effet pour Rome et, le 15 février 1874, il revenait de la Ville éternelle chez les Pères d'Issoudun uniquement pour accomplir ce qu'il avait promis de faire. Ayant reçu tous pouvoirs, le 18, il mandait M. Jean Captier.

Celui-ci arriva de Chezal-Benoît sans savoir ce qu'on voulait de lui ; il ignorait absolument ce qui s'était passé entre Mgr Lynch et son supérieur. Aussi, quand l'archevêque lui eut tout conté, éprouva-t-il une stupéfaction suivie d'une joie inimaginable.

L'heure providentielle prédite par le Curé d'Ars avait donc sonné ! Vous serez prêtre-religieux... dans un ordre qui n'existe pas encore... Bon gré, mal gré, vous serez prêtre... Vous trouverez quelqu'un, mon enfant, qui vous comprendra bien : un étranger qui lèvera tous les obstacles.



Le vendredi 20 février, l'« étranger » commençait à réaliser la prophétie : en ce jour, M. Captier recevait la tonsure, puis les ordres mineurs ; le dimanche 22, c'était le sous-diaconat. Monseigneur l'Archevêque de Bourges, qui, naturellement, était prévenu et donnait son consentement, devait conférer un peu plus tard à M. Captier le diaconat et la prêtrise. Mais, comme s'il craignait des obstacles ou des contretemps toujours possibles, Mgr Lynch se ravisa ; fort de l'indult apporté de Rome, il voulut parachever son œuvre : le Père Captier devenait diacre le 25 février ; le lendemain, il était prêtre. Après l'ordination, l'archevêque canadien fit au « prêtre-religieux » du Sacré-Cœur cette confidence : « En célébrant la messe il y a quelques jours, j'ai eu l'intime conviction que je suis l'homme prédit par le Curé d'Ars. C'est pour cela que j'ai tenu à vous conférer moi-même la prêtrise. »



Restait une dernière prédiction : l'ordination sera votre remède. Sa réalisation serait d'une importance extrême. Or le R. P. Captier, en dépit d'une certaine nervosité qui voulait le dominer encore, célébra aisément sa première messe, comme toutes les autres, chaque jour, jusqu'à ce 12 février 1878 où il terminait sa déposition dans le bureau de M. le chanoine Ball.

Avec quelle émotion il alla ensuite prier sur le tombeau du serviteur de Dieu, puis devant l'autel de Notre-Dame d'Ars redire sa reconnaissance à la Sainte Vierge qui s'était chargée de lui toute seule, selon une autre promesse du saint Curé !

En vérité, après l'avoir tant éprouvé, le bon Dieu l'avait béni !


------------


(1) Documents, N° 1


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Message  Monique Mer 07 Juil 2021, 7:37 am

XVI



Le déménagement de la famille Périer



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Dans le clergé de Versailles on conserve encore le souvenir édifiant de M. le chanoine Périer, qui eut une vie des plus austères, traversée par de grandes souffrances physiques et morales. Dès l'âge de six ans, il aimait à imiter les cérémonies de l'Église, à « dire la messe » avec des ornements à sa taille, à organiser des processions dont ses sœurs formaient le cortège. Devenu prêtre, il se fit remarquer, outre sa vie pénitente, par sa profonde dévotion envers la Sainte Vierge, l'archange saint Michel et saint Jean-Marie Vianney. Chargé par ses supérieurs ecclésiastiques d'une fonction sérieuse et délicate entre toutes celle d'exorciste il invoquait spécialement l'aide du Curé d'Ars quand il s'agissait de délivrer les malheureux possédés.



D'où venait donc au chanoine Périer cette confiance dans le Curé d'Ars ? Il ne l'avait jamais vu de son vivant ; mais une personne très chère, sa propre mère, avait eu le privilège de parler au serviteur de Dieu et d'en recevoir de précieux enseignements.

Mme Périer avait été très malade à la naissance d'une de ses filles. On désespérait même de la sauver. S'en rendant bien compte elle-même, elle avait eu recours à la prière et secrètement avait fait le vœu d'aller, si elle guérissait, demander la bénédiction de M. Vianney dont elle entendait beaucoup parler. À partir de ce moment, il se produisit un mieux inespéré.



La famille Périer habitait alors l'Isère. Dès qu'elle put se mettre en route, la mère voulut accomplir son vœu. Toutefois, bien faible encore, par prudence elle se fit accompagner d'une de ses amies.

Toutes deux arrivèrent un matin dans le village d'Ars et se rendirent aussitôt à l'église. Mais elle était comble : la foule entourait déjà le confessionnal du saint ; faute de place, beaucoup de pèlerins devaient stationner devant le porche : l'espoir d'entrevoir M. Vianney une minute suffisait à les retenir là. Mme Périer et son amie se virent obligées, elles aussi, de rester en cet endroit incommode. Mais, trop faible pour demeurer debout, la malade put obtenir une chaise et s'asseoir au milieu de tout ce monde.



Les heures passaient, et la pauvre dame se demandait avec anxiété si, à la fin de cette harassante journée, elle aurait seulement aperçu l'homme de Dieu, quand soudain M. Vianney sortit de l'église. Il écarta doucement ceux qui cherchaient à lui parler et vint droit à Mme Périer, toute saisie d'émotion.

« Madame, dit-il, je sais que vous êtes souffrante et que vous ne pouvez pas attendre plus longtemps. Suivez-moi au confessionnal. »

La malade se lève et marche dans le sillage de M. Vianney, mais le saint avance si rapidement que, ne pouvant le suivre, elle se permet de lui crier :

« Monsieur le Curé, vous allez trop vite ! Je ne puis vous rejoindre.

Mais si, mais si ! »,
répond le Curé d'Ars.

Et, de fait, Mme Périer, qui a retrouvé ses jambes, se rend sans aucune difficulté au confessionnal.

Depuis longtemps, ses genoux ankylosés refusaient de se plier. Elle reste donc debout.

« Agenouillez-vous, ma fille, lui dit M. Vianney.

Mon Père, cela m'est impossible.

Mais si, vous le pouvez »
, reprend en souriant le saint prêtre.



La pénitente, obéissante, s'agenouilla sans peine. Seulement elle était si troublée par tout ce qui lui arrivait qu'elle demeurait bouche close, ne trouvant plus rien à dire.

« Ma fille, commence M. Vianney, vous êtes fatiguée et vous ne pouvez parler. Eh bien, ne parlez pas. Écoutez-moi, je vais vous donner les conseils dont vous avez besoin. »

En effet, après lui avoir expliqué pourquoi elle est venue, il ajoute :

« Il faudra aller vous établir ailleurs avec votre famille. Vous irez à Versailles... C'est là que s'accompliront les desseins de Dieu sur vous et sur vos enfants. Vous aurez encore une fille, et elle sera religieuse.

A Versailles !... Mais, mon Père, je n'ai aucune raison de quitter l'Isère. Nous y avons beaucoup de parents et d'amis, et à Versailles, personne !...

Il le faut pourtant, ma fille, et cela se fera. »




Mme Périer, subjuguée par le ton d'autorité et de certitude sur lequel le Curé d'Ars annonçait ces choses, lui parla de son petit garçon (le futur chanoine), alors âgé de six à sept ans. Elle lui dit l'attrait de cet enfant pour les cérémonies saintes. Fallait-il encourager ces désirs encore indécis du sacerdoce ou n'y pas faire attention ? La mère avait pour principe de n'influencer en rien ses enfants au sujet de leur avenir.

« Encouragez cette vocation naissante, ma fille, répondit M. Vianney. Votre petit garçon sera prêtre ; il sera un enfant gâté de la Sainte Vierge. »



Mme Périer s'en revint chez elle. Dominée par l'ascendant de sainteté exercé sur son âme, elle communiqua franchement à son mari le conseil étrange qu'elle avait reçu : déménager, passer dans une ville inconnue et lointaine. M. Périer, homme de grande foi, n'hésita pas. Peu de temps après, fidèle à l'avis de l'homme de Dieu, il partait se fixer à Versailles avec toute sa famille.

Or là, tout se réalisa de ce qu'avait prédit M. Vianney.

Une fille naquit, qui devint la préférée de son père. Aussi, l'heure venue, qu'il en coûta à M. Périer d'accepter son départ pour le couvent ! Se rebellant contre le dur sacrifice, il prétextait, pour retenir cette bien-aimée, qu'elle était trop fragile et ne pourrait se faire à la vie religieuse. Mais la mère, moins oublieuse, rappela à son mari la prophétie d'Ars. Il comprit qu'il n'y avait qu'à se soumettre.

Quant au petit garçon, il grandit, tel Samuel, pour les autels du Seigneur. Bien plus, il marcha d'aussi près qu'il put sur les traces de son saint protecteur. Frappé de la congestion dont il devait mourir, le chanoine Périer fut trouvé couvert d'un cilice et d'une chaîne de fer qui ne l'avaient pas quitté, assure-t-on, depuis vingt-cinq ans. (1)


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(1) Tous ces détails proviennent de Mlle Périer, devenue religieuse.


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Message  Monique Jeu 08 Juil 2021, 8:29 am

Cinquième partie : LES RELIGIEUSES


**
*





I



Les questions avant les réponses



Une foule de jeunes demoiselles ont fait le pèlerinage d'Ars uniquement pour interroger M. Vianney sur l'importante affaire de leur vocation. Nous allons entendre quelques-unes de ses étonnantes réponses. Mais il ne sera pas inutile de connaître au préalable la manière des interrogations. Les deux lettres suivantes y pourront suffire.

La première fut remise de la main à la main soit à M. Vianney lui-même, soit, pour M. Vianney, à quelqu'un de ses auxiliaires. La seconde lui fut adressée par la poste. Aucune n'est datée ; la seconde seule porte une signature complète. Toutes deux révèlent avec quelle confiance on recourait à ce bon saint qui lisait dans l'avenir et dans les cœurs.



Au sujet de telles lettres plusieurs remarques s'imposent.

On constatera d'abord qu'elles demeurent imprécises et ne fournissent pas matière à une réponse péremptoire : les correspondantes comptent, pour débrouiller le chaos de leurs propres pensées, sur la sagacité surnaturelle de M. Vianney.

Le Curé d'Ars a-t-il répondu à ces lettres ? On peut sans témérité dire non. Il écrivait très rarement. Il a pu à la rigueur dicter un mot à M. Toccanier ou au Frère Athanase, par exemple ; mais c'est bien improbable.

Les faits d'intuition qui vont suivre prouvent que le saint n'avait pas besoin de tant d'explications pour porter dans une âme la lumière décisive. En presque tous les cas, il résout une situation avant qu'elle lui ait été exposée.

A cause de cela même, on préférait s'adresser à lui verbalement. Les personnes qui ne pouvaient l'atteindre dans la sacristie ou au confessionnal tâchaient de se trouver sur son passage à l'église, sur la place, dans la rue quand il sortait pour visiter quelque malade... Et là parfois, en public, l'intuition jaillissait comme l'éclair.



*

* *



I



RESPECTABLE PÈRE,



Voici à vos pieds une jeune personne qui vient réclamer vos prières pour elle et pour ses parents. C'est la seconde fois que je viens, mais cette fois je ne sortirai de vers vous que lorsque vous m'aurez obtenu, par l'intercession de la Sainte Vierge et de sainte Philomène, ma guérison, et que vous m'aurez dit si je dois servir Dieu dans l'état religieux et dans quel Ordre je dois entrer, ou si je dois rester dans le monde et dans la maison où je suis.

Depuis longtemps, mon âme est abattue. Je souffre cruellement. J'attends avec instance le moment où je sortirai de la langueur où je suis plongée. Je ne puis plus prier ; l'ennui m'accable. Ne me renvoyez pas sans m'avoir dit tout ce que je vous demande, et que vous ne m'ayez remplie de force et de courage pour supporter les maux qui doivent encore m'arriver.

Vous avez pitié de tous ceux qui pleurent et qui souffrent. Eh bien ! Celle qui est à vos pieds gémit depuis longtemps, non parce qu'elle souffre, mais de voir qu'elle ne peut servir son Dieu comme elle le voudrait. Dans toute condition, dites-vous, on peut le servir ; mais, moi, je n'ai d'attraits que pour la vie religieuse, je ne forme que ce désir, c'est le cri de mon âme, et mille obstacles, dont ma mauvaise santé est le principal, s'y opposent.

Ma confiance en Dieu n'est point ébranlée. Il a dit qu'Il ferait un miracle plutôt que de laisser perdre une vocation religieuse qu'Il a donnée. Il est temps que j'embrasse un état de vie ; mais je suis aveugle, je ne sais quel chemin prendre. C'est vous, mon Père, qui allez me sortir de l'assoupissement et me tracer le plan de vie que je dois suivre. Je ne m'en irai point que vous ne me l'ayez obtenu par l'intercession de sainte Philomène.

Pardonnez-moi la témérité avec laquelle je vous parle : c'est la foi qui m'anime et la confiance que j'ai d'être exaucée.

FANNY D.





II



MONSIEUR LE CURÉ,



Je prends la liberté de vous écrire pour recommander à votre charité la conversion de maman qui est malade et qui ne s'est pas confessée depuis bien des années...

Pour moi, Monsieur le Curé, je vous conjure de demander au bon Dieu qu'il me fasse connaître ce qu'il veut de moi pour ma vocation.

Je suis entrée à quinze ans dans une maison pieuse, et, de dix-sept à vingt-deux ans, Dieu m'a fait la grâce d'avoir un grand désir d'être religieuse. J'ai parlé de mon désir, et, tandis qu'il ne se réalisait pas, plusieurs de mes compagnes sont allées au couvent. Alors j'ai pensé que ce n'était pas ma vocation, et cela m'a découragée...

Je ne sais plus ce que je dois faire. J'ai peur de retourner dans le monde, comme si, en y retournant, j'allais contre la volonté de Dieu. D'antre part, je n'ose pas me faire religieuse, de crainte de n'y être pas appelée. Quel tourment, mon Père !

Je vous conjure de bien vouloir prier pour moi, et si vous voulez bien m'éclairer sur ce que je dois faire, je vous en aurai une bien vive reconnaissance. Oui, mon Père, je vous en supplie, fixez mon irrésolution et veuillez me faire savoir si je dois rester demoiselle dans le monde, car je suis bien décidée, de l'avis de mon confesseur qui est un saint, à ne pas me marier, ou si le bon Dieu demande de moi que je sois religieuse.

Je suis avec un profond respect, Monsieur le Curé, votre obéissante et indigne fille en Notre-Seigneur, qui ose espérer que vous voudrez bien lui faire connaître la volonté de Dieu sur elle.

V. LOUDIEU,

à Montrouge, Bureau restant


A suivre...
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Message  Monique Ven 09 Juil 2021, 7:09 am

II



Une vocation préservée



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Quel bonheur ç'allait être pour Sœur Madeleine et pour Sœur Rose de passer, en cet été de 1846, quelques heures dans le village d'Ars ! Sœur Madeleine, la plus jeune, en jubilait. Quoi de plus doux aussi, et de meilleur ? Sœur Madeleine et Sœur Rose étaient deux fois sœurs : sœurs par le sang, sœurs dans la vie religieuse. Les demoiselles Garnier, de Roanne, étaient entrées toutes deux aux hospices de Lyon (1). Pour se détendre et changer d'air, leurs supérieures, en les envoyant, selon l'usage prendre des vacances dans leur famille, leur avaient permis de faire un coude jusqu'à Ars.

Elles se confessèrent au saint Curé. Celui-ci se montra tout paternel pour Sœur Madeleine, à qui il prêcha le dédain des choses passagères, la beauté du sacrifice, l'amour de Dieu. Il ne se montra pas moins bon envers Sœur Rose, qui lui disait sa joie de pouvoir ramener un peu parmi les siens sa petite Sœur Madeleine à présent bien affermie dans sa sainte vocation.

« Ô mon enfant, repartit le serviteur de Dieu, n'emmenez pas votre sœur avec vous. Laissez-la ici, et, en retournant à Lyon, vous viendrez la reprendre. Si elle vous accompagne dans votre famille, elle y restera. Elle n'est pas assez forte encore pour résister aux sollicitations qui lui seront faites. »



Sœur Rose crut M. Vianney sur parole. Aussi engagea-t-elle fortement Sœur Madeleine à passer ses vacances... dans le village d'Ars ; sans lui dire toutefois le motif vrai d'un si singulier conseil. Or Sœur Madeleine fut plus conciliante que son aînée ne s'y attendait.

Oh ! en somme, répliqua la jeune religieuse après une minute de réflexion, le sacrifice n'est pas si grand que cela car entendre M. le Curé d'Ars parler de l'amour de Dieu, c'est tout mon bonheur... Ars est pour moi, je t'assure, un coin de paradis.

Eh bien, ma petite, demeures-y en paix. Je m'arrangerai comme je pourrai avec nos parents. Je te prendrai à mon retour. »


Les deux sœurs s'embrassèrent et se séparèrent sans larmes.



*

* *



La belle saison de l'année suivante ramena la période de repos.

« Cette fois, déclara Sœur Madeleine à Sœur Rose, nous irons ensemble à Roanne.

Je ne sais si je dois t'emmener.

Encore !... Mais pourquoi ?...

Eh bien, écoute. »


Et Sœur Rose révéla à Sœur Madeleine le conseil reçu l'année d'auparavant des lèvres mêmes du Curé d'Ars.

« Pourquoi te disait-il cela, interrogea de nouveau Sœur Madeleine.

Oh ! expliqua Sœur Rose, j'ai été bien grondée à Roanne de t'avoir laissée à Ars... Imagine-toi que nos parents avaient fait à ton sujet une combinaison. Ma pauvre petite, tout était prêt là-bas... pour tes fiançailles. On espérait te voir abandonner ta vocation, ton costume religieux. Il y aurait eu grande fête à la maison... Dis, petite sur, aurais-tu échappé à ce piège ? »


Sœur Madeleine baissa la tête, rougit un peu, puis relevant son front d'un air de saint défi :

« Maintenant, quoi qu'on me dise, je ne céderai pas. Je veux être toute à Dieu, rien qu'à Lui ! »

La maison paternelle s'ouvrit cette année-là pour les deux religieuses. De mariage, pendant leur séjour à Roanne, pas une fois il n'en fut soufflé mot.

Mais l'année d'avant, c'eût été autre chose. Le Curé d'Ars avait sauvé une vocation en péril. (2)





(1) La Charité de Lyon, institution plus que millénaire qui remonterait à Childebert (vers l'an 550), est une sorte de communauté libre, sans supérieure générale, mais dépendant uniquement de l'administration. Les Sœurs ainsi groupées ont toutefois un règlement spirituel que fait observer un aumônier auquel est donné le nom de Père et qui, au religieux, fait fonction de supérieur. Pas de vœux émis extérieurement.

Ces admirables Servantes des pauvres et des malades sont divisées en trois catégories : novices, prétendantes, surs croisées. Les novices n'ont pas de costume spécial ; les prétendantes reçoivent un très humble traitement annuel ; après un certain stage, une prétendante peut demander à devenir sœur croisée. Admise à ce titre, elle reçoit une croix. Le jour de la prise de croix, les Sœurs signent un contrat avec l'administration, et celle-ci s'engage à les garder jusqu'à la fin de leur vie.

La Sœur hospitalière a chaque année dix-sept jours de vacances qu'elle peut passer dans sa famille. Après sa mort, cinquante messes basses sont célébrées pour le salut de son âme.

Chaque Sœur peut recevoir, s'ils sont malades, son père, sa mère, ses frères ou sœurs, qui sont soignés gratuitement à l'hôpital. Elle peut encore se rendre dans sa famille lorsque ses parents sont malades. On lui accorde alors huit jours de congé, et elle peut faire renouveler cette permission.

Le costume est une robe noire, une cornette en forme de hennin, un mouchoir de cou, un bandeau, un chapelet, un anneau et une croix.

Ces détails, en plus de leur intérêt propre, seront utiles pour la compréhension de certains faits ayant trait à des Sœurs de la Charité de Lyon.


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(2) Annales d'Ars, avril 1906


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Message  Monique Sam 10 Juil 2021, 8:01 am

III



Le rouleau de pièces d'or



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Le Curé d'Ars n'eut pas que des amis. Il fut incompris, jalousé, tourné en ridicule, calomnié même. Que de racontars ! Il suffisait, il est vrai, de l'approcher pour que disparussent préjugés et antipathies. De la sorte, les contradictions peu à peu s'éteignirent ; l'un après l'autre se turent les détracteurs.

De ce nombre il y eut une religieuse des hospices de Lyon, que nous appellerons Sœur X... Elle avait pris en grippe cette Sœur Madeleine dont il était question tout à l'heure. Sœur Madeleine faisait fidèlement chaque année le voyage d'Ars. Sa compagne ne l'y encourageait pas précisément. « Coureuse de curés ! lui répétait-elle en sourdine à l'approche de ses vacances réglementaires. Encore un petit pèlerinage là-bas, naturellement ! »

Sœur Madeleine en était peinée, déplorant dans une religieuse, dévouée d'ailleurs auprès des malades, avec cette erreur de jugement, ce défaut de justice et de charité.



Or, un jour de 1851 où Sœur Madeleine s'apprêtait à partir pour Ars, l'autre, qui lui avait servi, les jours précédents, quelques-unes de ses taquineries habituelles, s'approcha de la voyageuse avec un air tout changé.

« Ma Sœur, lui confia-t-elle, recommandez-moi, je vous en supplie, à M. le Curé d'Ars, car j'ai de grands ennuis. »

Sœur Madeleine, après sa confession, parla au saint de sa compagne.

« Je prierai à ses intentions », répondit-il. Et ce fut tout. Mais à l'heure même où Sœur Madeleine allait repartir, M. Vianney la fit appeler par le Frère Jérôme. Il l'attendait à la sacristie. « Tenez, dit-il à la religieuse en lui remettant un rouleau de pièces d'or, vous porterez ceci à Sœur X..., et vous lui direz de s'en servir pour calmer sa peine. »



Quand elle reçut le don du Curé d'Ars, une stupeur se peignit dans les yeux de Sœur X... Enfin elle révéla à Sœur Madeleine son douloureux secret.

« J'étais entrée en religion, avoua-t-elle, sans avoir soldé une dette assez forte contractée dans le monde. Comment la payer ? Personne ne s'en acquittait à ma place. Ce souci me rongeait nuit et jour. Eh bien, Sœur Madeleine, le rouleau que vous m'avez apporté contenait juste la somme dont j'étais redevable. Dieu soit béni, et avec Lui le saint Curé d'Ars, son serviteur ! » (1)


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(1) Annales d'Ars, avril 1906


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Message  Monique Dim 11 Juil 2021, 8:49 am

IV



Le Curé d'Ars

et les Soeurs de Saint-Charles de Lyon



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Saint Jean-Marie Vianney s'intéressa toujours vivement à cette communauté, dont il appréciait l'esprit, la régularité et la bienfaisance. Il n'en faut pour preuves que les traits suivants que nous détachons d'un ouvrage édité en 1915 : Les Sœurs de Saint-Charles de Lyon Annales de la Congrégation (1680-1874). (1)



*

* *



Le souvenir qui s'attache à Jean-Marie Vianney enfant est devenu pour la Congrégation des Sœurs de Saint-Charles de Lyon comme un héritage de famille. Non sans quelque complaisance bien légitime sans doute on s'y transmet, de génération en génération, ce fait qu'il fut catéchisé par deux Sœurs de Saint-Charles (2), et, comme la reconnaissance est le propre des belles âmes, on en augure volontiers, aujourd'hui comme alors, qu'il doit avoir gardé pour l'Institut un sentiment particulier de bienveillance ; aussi, de tout temps l'Institut le lui a rendu en confiance filiale et en vénération profonde.

C'est un fait d'intuition, maintes fois constaté d'ailleurs chez le saint prêtre, qu'il connaissait la Congrégation dans l'intime, de même qu'il discernait les voies de Dieu sur les âmes. Ne disait-il pas, peu avant sa mort, à une jeune fille qui le consultait sur sa vocation : « Allez à Saint-Charles, la règle y est bien en vigueur ». (3)

Combien lui ont dû la lumière sur cette importante affaire de leur vocation !



Une autre jeune personne, sur le conseil de son père, vint solliciter du saint Curé le mot décisif. Tandis qu'elle essayait de lui parler, en le suivant à travers la foule qui le pressait :

«  Mon enfant, lui dit-il, le bon Dieu vous veut Sœur de Saint-Charles.

Oh non ! mon Père, lui répond-elle spontanément.

Comme vous voudrez, mon enfant. »


Un an après elle retournait à Ars. Il ne s'agissait plus d'elle-même, cette fois : elle voulait seulement consulter le serviteur de Dieu sur l'opportunité d'un voyage pour sa sœur gravement malade.

«  Laissez votre jeune sœur à X..., lui dit-il, sinon il lui arrivera le même accident qu'à votre sœur aînée. » (Celle-ci ramenée à grand peine à la maison paternelle était morte peu après). « Pour vous, mon enfant, ajouta-t-il, si vous ne suivez pas votre vocation, je ne sais ce que vous deviendrez. »

Sur cette parole, la jeune fille fit de sérieuses réflexions, et quelque temps après, brisant généreusement tous les liens qui la retenaient dans le monde, elle entrait au noviciat. (4)



À l'encontre de celle-ci, une future postulante brûlait du désir de se consacrer à Dieu et pressait vivement l'heure du départ. On lui conseillait d'aller auparavant consulter le Curé d'Ars. Elle s'y refusa, craignant, a-t-elle avoué ingénument, « qu'il ne fût pas d'avis qu'elle se fît religieuse ».

Une de ses cousines, qui se rendait à Ars pour ses propres affaires, se chargea de parler de la jeune aspirante au saint Curé, qui répondit sans hésitation qu'elle devait aller à Saint-Charles, ce qu'elle fit en effet dans la pleine joie de son cœur. (5)



Citons encore un trait dans le même ordre d'idées.

Il s'agit de bonne Mère Saint-Servule qui fut économe à la maison-mère sainte religieuse que nous pouvons nommer, puisqu'elle est maintenant auprès de Dieu. Jeune fille, elle était attirée vers Saint-Vincent-de-Paul, parce qu'on s'y dévouait plus spécialement, pensait-elle, au service des pauvres et des malades.

Indécise cependant, elle partit pour Ars avec une de ses amies. Deux jours s'écoulèrent sans qu'elle pût aborder le saint, bien qu'elle eût passé la nuit dans l'escalier du clocher pour ne point manquer son tour. Le matin du troisième jour, elle attendait encore, lorsqu'elle vit le Curé d'Ars, près d'entrer au confessionnal, se retourner tout à coup et lui faire signe d'avancer. L'ayant entendue, M. Vianney lui dit :

« Vous pouvez aller à Saint-Vincent-de-Paul ; vous pouvez vous marier et vous mettre dans le commerce : partout vous réussirez et vous serez heureuse. Mais c'est à Saint-Charles que le bon Dieu vous veut. Entrez-y, vous y ferez beaucoup, beaucoup de bien. »

Quant à l'amie qui l'avait accompagnée et qui se croyait également destinée à la vie religieuse, le Curé d'Ars lui dit de se marier. (6)



Ainsi la Congrégation dut à son prodigieux discernement des esprits de recevoir plusieurs sujets excellents, tandis qu'il en détournait d'autres qui, n'y étant pas appelés, auraient fait fausse route.

Telle la soeur de Mère Durand Sainte-Victoire, supérieure à Saint-Pierre de Vaise. Cette jeune personne avait été élevée à Saint-Charles et se disposait à s'y présenter, lorsqu'elle fit le pèlerinage d'Ars. Ayant déclaré son projet au saint prêtre :

« Non, répondit-il, allez à Saint-joseph.

Mais, mon Père, je dois beaucoup aux Sœurs de Saint-Charles.

N'importe ! conclut le saint, le bon Dieu les payera. »
(7)


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(1) pages 384-387

(2) Au temps où il se préparait à sa première communion (mai 1798 à juin 1799), Jean-Marie Vianney, alors âgé de douze ans, reçut en effet les leçons de deux religieuses de Saint-Charles, les Sœurs Combes et Deville, qui, jetées hors de leur couvent par la Révolution, vivaient cachées à Écully, dans la banlieue lyonnaise.

(3) Témoignage de Mère Sainte-Marianne

(4) Témoignage de Mère Saint-Celse

(5) Témoignage de Mère Saint-Maixent, assistante

(6) Témoignage de Sur Sainte-Marie de la Compassion, nièce de Mère Saint-Servule

(7) Témoignage de Mère Saint-Eleusippe, visiteuse


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Message  Monique Lun 12 Juil 2021, 8:02 am

V



Mlle Durand chez les Petites Sœurs des Pauvres


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Mlle Ernestine Durand n'avait pas de plus cher désir que de vouer ses dix-huit printemps au service des pauvres de Jésus-Christ. Elle voulait être leur « petite sœur » ; mais elle était fille de négociants du Lyonnais passablement attachés aux choses de ce bas monde, et il y avait peu de chance qu'Ernestine obtînt sans lutte le consentement nécessaire.

Une sienne cousine vint à son aide en des circonstances si épineuses. « À ta place, dit cette bonne personne, j'irais trouver le Curé d'Ars. ». On était à la belle saison. La parente proposa d'emmener Ernestine passer quelques jours avec elle à la campagne. M. et Mme Durand n'en conçurent aucun soupçon, acquiescèrent volontiers, et l'on se sépara gaiement de part et d'autre.

Arrivée à l'église d'Ars, Ernestine, pour gagner du temps, essaya de se faufiler parmi la foule. M. Vianney passait alors de la sacristie à la chapelle de saint Jean-Baptiste. « Vous, ma petite, dit-il en s'adressant à cette pénitente trop pressée, vous avez le temps. Attendez votre tour. »

Enfin, Mlle Durand put s'ouvrir de son intention bien arrêtée d'entrer chez les Petites-Sœurs des Pauvres.

« Oui, mon enfant, vous serez Petite-Sœur des Pauvres... Oui, oui, vous le serez...

Ah ! Merci, mon Père

Mais, mon enfant, une fois dans la communauté, il vous faudra en ressortir.

Oh ! Alors, mon Père, j'aime mieux ne pas y entrer !

Si, si, allez-y, allez-y ! Trois jours après votre sortie, votre mère elle-même vous y ramènera.




Malgré la perspective peu riante de faire d'abord une « fausse entrée », suivie heureusement d'une « fausse sortie », Ernestine fit de telles instances auprès de ses parents qu'elle obtint la permission de commencer son postulat chez les Petites-Sœurs de Lyon. Bien accueillie, elle s'adonna avec docilité et courage aux exercices de la vie religieuse.

Tout à coup ce fut la tempête. La famille voulait reprendre une enfant accordée déjà avec tant de peine ; on se mit à harceler la supérieure : n'avait-elle pas, pour l'attirer si jeune, fait pression sur Ernestine ? En tout cas, le consentement donné par les parents à contrecœur en était-il un ? On le retirait d'ailleurs ; et puisque la jeune fille n'avait pas encore sa majorité, eh bien ! si elle ne revenait pas de bon gré à la maison, on saurait bien l'y faire rentrer malgré elle...

Comme Ernestine ne reparaissait pas au foyer, son frère se présenta chez les Petites-Sœurs en compagnie d'un agent de la force publique !

Il fallut bien céder. Toutefois la supérieure laissa aller la postulante en lui déclarant que la communauté lui serait toujours ouverte parce qu'on reconnaissait en elle des marques sérieuses de vocation.

Ce fut du reste sans désespoir que la postulante s'éloigna : elle se souvenait de la prédiction du Curé d'Ars.

Pourtant l'épreuve était rude, et elle en souffrit plus qu'elle ne l'eût pensé d'abord. « Ah ! disait-elle de longues années après, quel voyage de la communauté à la maison paternelle ! Entre mon frère et le commissaire, j'avais l'air d'une condamnée. »


Dès l'arrivée au logis, les écluses s'ouvrirent : Ernestine pleurait, pleurait... Les paroles câlines, puis les reproches de sa mère ne servirent qu'à augmenter son chagrin. Un festin l'attendait pour lui faire oublier la soupe du couvent ; Ernestine pleurait encore devant la succulente assiette. La nuit suivante se passa dans les gémissements et dans les larmes. Et il en fut de même le lendemain, de même le surlendemain.

« Oh ! dit ce jour-là Mme Durand à sa fille, je n'entends pas causer ta mort... Je voulais ton bien... Mais puisque... Allons, je vais te rendre à tes chères compagnes. »

Et Mme Durand, comme le Curé d'Ars l'avait annoncé, ramena elle-même Ernestine chez les Petites-Sœurs, trois jours après sa sortie.



Ernestine, devenue Sœur Marie de Saint-Célestin, persévéra heureusement dans sa vocation. Comme l'écrivait le vénérable aumônier qui l'a bien connue et qui lui administra les derniers sacrements, « elle a fourni une longue carrière dans la Congrégation et, le 20 novembre 1903, elle est morte avec le calme et le sourire habituels des Petites-Sœurs des Pauvres, dans notre maison de Poitiers ».


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Message  Monique Mar 13 Juil 2021, 8:52 am

VI



« Toutes deux vous y serez heureuses »



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C'était vers 1840, à l'époque où déjà le pèlerinage d'Ars battait son plein. M. Vianney avait beau se tenir au confessionnal presque nuit et jour, son église ne désemplissait pas.

Au milieu de la foule qui se pressait dans l'étroite nef se trouvait une jeune fille, Mlle Zoé de Chamon, venue de Cambrai. Elle s'était décidée à ce voyage pénible et dispendieux afin d'obtenir la paix du cœur. Une pensée la tourmentait sans cesse, et nul prêtre n'avait pu encore lui donner une solution capable de la tranquilliser. Mlle de Chamon se sentait attirée fortement vers la vie religieuse. Mais un obstacle sérieux s'opposait à la réalisation de son rêve. Sa mère était veuve et chargée d'une nombreuse famille. Que deviendrait la mère, si l'aînée de ses enfants la quittait ? Était-ce bien la volonté de Dieu ?... Douloureux problème qui angoissait de plus en plus l'âme délicate de la jeune chrétienne.

Enfin elle allait consulter ce prêtre qui avait la réputation de lire dans les âmes. Seule avec ses pensées parmi tous ces pèlerins, elle attendit patiemment son tour. Agenouillée aux pieds du Curé d'Ars, elle lui exposa, avec simplicité, ses désirs et ses craintes.

« Ma fille, répondit le saint, restez près de votre mère ; aidez-la à élever vos frères et vos sœurs. Dans une dizaine d'années, la plus jeune vous dira son intention de se faire religieuse. Vous entrerez toutes deux dans la même communauté et toutes deux vous y serez heureuses. »



La prédiction se réalisa à la lettre.

Dix ans plus tard, ayant assisté à un mariage, Zoé de Chamon revenait en voiture à la maison paternelle, en compagnie de Joséphine, sa plus jeune sœur. La conversation, enjouée d'abord, tourna bientôt en graves confidences. Zoé, depuis longtemps, avait cessé de conter ses projets d'avenir ; forte de la promesse d'Ars, elle espérait cependant toujours. Mais quelle surprise et quel bonheur quand elle entendit Joséphine lui ouvrir son cœur !

« Écoute un secret que j'ai à te dire. C'est à ma sœur aînée que je veux le confier la première. Tu le mérites bien d'ailleurs, toi qui fus comme ma seconde maman. Je veux vous quitter...

Et pour aller ?...

À Paray-le-Monial, chez les Dames de Notre-Dame du Cénacle. »


La grande sœur avait rougi ; des larmes perlèrent à ses yeux. « Ô ma chère petite, s'écria-t-elle, chez les Dames du Cénacle !... Mais voilà quinze ans que j'y songe moi-même ! »

Elle raconta à sa jeune sœur l'histoire de sa vocation, pour terminer sur la prophétie sortie des lèvres du saint d'Ars et dont la réalisation approchait.

Tant de dévouement, tant d'abnégation avait profondément touché Joséphine de Chamon, qui pleurait à son tour. L'émotion passée, de nouveau on parla avenir, et ce fut pour les deux sœurs, une des heures les plus douces et les plus fécondes de leur vie : ensemble elles firent leur sacrifice, ensemble elles se donnèrent par avance à Celui qui les voulait parmi les privilégiées de son Cœur.

Bientôt, toutes deux, ayant reçu l'approbation et la bénédiction de leur oncle, Mgr de Chamon, évêque de Saint-Claude, entraient, à Paray-le-Monial, dans la communauté du Cénacle. Elles y sont mortes après une vie des plus édifiantes. La plus jeune déclarait à son petit-neveu, le R. P. Dutilleul, lazariste, missionnaire à Pékin (1) : « Je ne désire qu'une chose : mourir dans un acte de pur amour ».


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(1) C'est le R. P. Dutilleul, décédé en 1929, qui a conté tous ces détails à Mgr Convert, le 11 décembre 1925. II les tenait de sa grand'tante Joséphine qui les lui avait donnés de vive voix, à Paray-le-Monial, en 1898.


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Message  Monique Mer 14 Juil 2021, 7:23 am

VII



L'annonce d'un « gros oui »



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En 1848, Mlle Louise Lebon, une Lyonnaise du quartier de Fourvière, quittait à dix-sept ans le pensionnat des Bénédictines de Pradines. Toute petite, elle pensait déjà à la vie religieuse et son attrait s'était fortifié avec les années : les chants mélodieux de ses pieuses éducatrices avaient laissé des échos durables en son âme délicate et vibrante.

Il arriva donc, contre la coutume quel rêve de liberté n'a pas fait une pensionnaire en vacances ? que la jeune Louise, une fois sortie du couvent, n'eut d'autres désirs que d'y rentrer. Elle écrivit à Mme l'Abbesse de Pradines pour solliciter son admission au noviciat. Plusieurs lettres se succédèrent avec un semblable résultat : on ne voulait pas d'elle ; elle était encore trop jeune, trop inexpérimentée ; elle avait besoin de perfectionner dans sa famille les connaissances acquises au pensionnat... La pauvre enfant, bien que déconcertée du refus, ne se découragea pas.

Sur les entrefaites, une occasion inespérée s'offre à elle : c'est une partie de plaisir. Et le but de la promenade ? Ars ! Quel bonheur ! Ah ! Elle n'ira pas là-bas pour se distraire ; elle verra le saint, et le consultera.

Les promeneurs arrivent dans Ars assez tard ; il faut remettre au lendemain la visite à l'église. Louise s'y précipite dès que possible. Quel ennui ! Une foule avide d'aborder M. Vianney a devancé la petite pèlerine : inutile d'espérer l'approcher ce jour-là. Mais l'enfant ne se tient pas pour battue.

Elle revient à sa chambre d'hôtel et là, enfermée à double tour, elle écrit à l'intention du saint une lettre de quatre pages, où elle expose ses chers désirs comme elle eût voulu le faire de vive voix. Puis, recommandant son message au bon Dieu, elle revient à l'église. Il est environ midi. C'est l'heure où M. Vianney retourne à son presbytère. Louise Lebon se fait toute menue, se glisse à travers la foule, est assez heureuse pour déposer sa lettre dans la main du Curé d'Ars.



Dans la soirée, la jeune fille se retrouvait à l'église, perdue parmi une assistance plus compacte encore. M. Vianney s'engage à travers la nef pour aller de son confessionnal à la sacristie. Soudain il s'arrête, fixe sur Louise Lebon son regard pénétrant et lui fait signe de le suivre. Une minute après, elle s'agenouillait, tremblante mais heureuse, aux pieds du serviteur de Dieu.

« Mon enfant, lui dit-il sans la laisser articuler une parole, c'est vous qui m'avez écrit ?

Oui, mon Père.

Eh bien, il ne faut pas vous tourmenter. Vous allez partir dans votre couvent. Dans quelques jours la Mère va vous écrire qu'elle vous accepte. »


Or il faut dire que Louise venait de recevoir de l'Abbesse une lettre tout aussi formellement négative que les précédentes. Et voilà que, dix jours après son entrevue avec le Curé d'Ars, elle avait la joyeuse surprise de lire ce simple billet venu du couvent de Pradines : « Ma chère Louise, c'est la persévérance de tes désirs qui m'oblige à te dire un gros oui. Viens quand tu voudras. »

La lettre était de juin 1849. Le 2 juillet suivant, Mlle Lebon faisait son entrée chez les Bénédictines de Pradines, où elle devait devenir religieuse professe sous le nom de Mère Sainte-Béatrix. (1)


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(1) Cette relation a été écrite d'après les renseignements communiqués à M. l'abbé Ball, en janvier 1881, par la Mère Sainte-Béatrix elle-même et « certifiée par elle conforme à la vérité ». (Documents, N° 96)


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Message  Monique Jeu 15 Juil 2021, 7:17 am

VIII



La vocation de Mlle Berthe des Garets


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« Berthe des Garets naquît au château de Talancé, dans le Rhône, le 14 septembre 1836. Elle appartenait à l'une de ces anciennes et nombreuses familles du Lyonnais où une foi robuste met au-dessus de toute considération humaine l'honneur et la religion. Cet esprit surnaturel devait être pour elle la base d'une vie entièrement à Dieu. »

Ainsi débute la notice consacrée à Soeur Marie-Césarine-Louise-Berthe de Garnier des Garets, fille de la Charité, décédée à Reims le 26 décembre 1919, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, après cinquante-quatre ans de vie religieuse, dont trente-huit comme supérieure de l'orphelinat Sainte-Geneviève en cette ville.



Mlle Berthe était la propre nièce du comte Claude-Prosper des Garets qui resta maire d'Ars pendant quarante et un ans et qui vécut dans l'intimité de saint Jean-Marie Vianney. Dès son bas âge, Berthe eut l'occasion de connaître le serviteur de Dieu, car elle venait passer une grande partie de la belle saison au château de son oncle, à l'ombre des chênes robustes qui bordent le ruisseau du Fontblin. Elle joua dans ces prairies avec ses trois sœurs et ses trois frères, dont l'un devait devenir général. Et, tandis que celui-ci servait la messe de M. Vianney, elle eut la faveur d'être placée aussi près que possible de l'autel.

Berthe grandit. A dix-huit ans, elle était d'une remarquable beauté ; mais, dédaigneuse des avantages terrestres, elle avait formé dans son cœur le projet de se donner à Dieu seul. Élevée au Sacré-Cœur, c'est à cette congrégation qu'elle voulait revenir comme religieuse. Cependant cet attrait n'était chez elle ni aveugle ni irraisonné : les hautes vertus de la fondatrice, de la future sainte Mère Sophie Barat, l'attiraient comme un parfum préféré. Elle ne voyait dans aucune autre communauté l'achèvement de son cher et beau rêve. On lui disait que peut-être ici... ou là.. chez les Filles de la Charité par exemple...

« Les Filles de monsieur Vincent ?... Fi donc ! »



Et c'est en de tels sentiments que l'exquise enfant alla s'agenouiller un jour au confessionnal de l'abbé Vianney. Pour lui demander ses suprêmes conseils ?... Oh ! Non !... Tout simplement pour lui faire part de son entrée prochaine au Sacré-Cœur.

« Vous n'êtes pas pour le Sacré-Cœur, mon enfant, répliqua le saint.

Mon Père ?...

Vous devez, mon enfant, aller chez les Filles de la Charité. C'est là que Dieu vous veut. Vous y ferez du bien.

Mais, mon Père, c'est impossible ! Je veux le Sacré-Cœur, et pour rien au monde je n'irai chez les Filles de la Charité.

Il faut aller chez les Filles de la Charité, reprit le saint avec plus d'insistance.

! ! !

Mon enfant, je vous dis d'aller chez les Filles de la Charité.

Non, mon Père je ne veux, pas!... »


Mlle des Garets répondait d'un ton irrité. Le guichet se referma.



Le reste des vacances, cette année-là, manqua pour elle de gaieté. L'entrain languissait à présent. Berthe avait parfois de soudains silences. Et quand elle allait à l'église d'Ars, elle se dissimulait de son mieux derrière l'oncle, la tante, les frères ou les cousins, pour ne pas apercevoir ces profonds yeux bleus qui pénétraient les cœurs et lisaient les secrets d'En-Haut... Un jour cependant, par surprise, ses regards rencontrèrent ceux du Curé d'Ars : le saint savait, et elle aussi ! Berthe en fut troublée.

Quelques mois plus tard, vaillante et gracieuse, elle entrait au noviciat des Dames du Sacré-Cœur. Oh ! Certes, elle s'y habituerait vite, et sa santé florissante supporterait aisément les austérités, d'ailleurs graduées, de cette existence nouvelle. Illusions ! Peu à peu l'appétit baissa, sur le jeune visage les roses pâlirent. On eut beau soigner cette novice de choix, bon gré mal gré il fallut rendre Mlle des Garets à sa famille.

Elle y revint, sombre et désabusée, troublée et amère, dégoûtée d'elle-même et des autres. Elle ne voulait plus voir personne ; elle fuyait même ses frères et ses sœurs. Quelle tristesse en cette famille où jadis tout était espérance et gaieté !

« Berthe, veux-tu venir avec moi faire telle visite ? lui demanda un jour sa mère.

Soit ! répondit l'incorrigible boudeuse ; mais vous me permettrez, maman, de rester dans la voiture, tandis que vous serez dans cette maison ?... »


Malgré cette décision ridicule, Mme des Garets emmena la désenchantée, et il en fut fait selon la volonté de mademoiselle. Elle demeura là, maussade, dans le coin de la voiture... Mais la visite de maman s'éternisait. Agacée, Berthe sortit de sa cachette. Une église se trouvait non loin. Elle y entra.

Elle alla s'agenouiller devant le tabernacle, essayant, pour prier un peu, d'apaiser son âme tumultueuse. Un silence absolu emplissait la nef déserte. Soudain dans ce silence une voix sembla retentir. Ah ! cette voix, Berthe la reconnaissait, et ce n'était pas dans son imagination qu'elle parlait, mais à son oreille. « Allez chez les Filles de la Charité... » Le Curé d'Ars... Lui encore !... Lui encore qui, du fond de sa tombe  il était mort l'année précédente  s'adressait à cette enfant dont l'âme lui demeurait si chère.



Il fut écouté cette fois.

Le 2 novembre 1864, Mlle des Garets se présentait comme postulante à la maison de la paroisse Saint-Sulpice. Ce n'était plus cette pauvre épave, cette malade dont la pâleur et la tristesse faisaient pitié. Avec la paix du cœur, Berthe avait retrouvé sa bonne mine d'autrefois. Elle fit sensation parmi ses nouvelles compagnes. Mais ce sentiment trop humain se changea en pieuse admiration lorsqu'on vit cette noble jeune fille se mettre aux travaux les plus pénibles, les plus humiliants, sans perdre son délicieux sourire.

Sœur Marie-Berthe marcha à pas de géant dans la voie des parfaits. Elle s'efforçait d'éteindre en son extérieur tout ce qui eût pu la faire briller aux yeux du monde ; elle était devenue la modestie même. Sa vertu de prédilection fut la foi. « Tous les jours, écrivait-elle, je demande à Abraham de me donner sa foi. » Avec cela, parmi ses sœurs en religion, vive, joyeuse, expansive, primesautière comme au temps de sa jeunesse.

Nommée supérieure de l'orphelinat de Reims, elle y annexa une école florissante, un patronage pour les garçons, un ouvroir pour dames et jeunes filles... Et des catéchismes, et des visites de malades à domicile !... Sœur des Garets étendait à tout son influence. Vraiment, le saint Curé d'Ars avait dit juste : Chez les Filles de la Charité... C'est là que Dieu vous veut. Vous y ferez du bien.

La guerre survint. Sœur Marie-Berthe resta dans la ville bombardée et dévastée. Des milliers de blessés reçurent ses soins. Elle fut la providence des prêtres soldats. Toute l'armée de Reims la connaissait d'ailleurs ; elle en était devenue comme la lingère générale : dans une seule quinzaine, elle accepta de laver 35.000 pièces de linge, de raccommoder 3.000 paires de chaussettes !...

Mais il fallut évacuer même les ambulances. Le 27 mai 1918, le bombardement devenant intenable, on fit, de force, quitter Reims aux religieuses. Sœur des Garets s'offrit alors à ses supérieures pour la fondation d'une maison de rapatriés au château de Varay, dans l'Ain. Elle retrouvait là les chers horizons de son enfance ; les brises d'Ars allaient repasser sur son front, toujours bien droit sous les larges ailes blanches.

Elle fut des premières à rentrer dans Reims, non pour pleurer sur des décombres, mais pour y ramener la vie. Et c'est peu de mois après que Dieu cueillit cette âme splendide dont un saint avait auguré de si grandes choses.


A suivre...
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Message  Monique Ven 16 Juil 2021, 7:53 am


IX



« Allez chez les Soeurs de Saint-Charles »



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La famille Épitalon, de Saint-Étienne, avait compté jusqu'à dix-sept enfants. Sur le nombre, cinq garçons et six filles vivaient encore en mars 1858, date de cette histoire.

Deux demoiselles Épitalon, Élisa et Philomène, avaient été mises en pension à Saint-Didier-au-Mont-d'Or. Toutes deux furent atteintes en même temps de la fièvre typhoïde. Élisa, apparemment la moins malade, fut ramenée dans sa famille. Elle y mourut presque en y rentrant.

C'est alors que M. Épitalon dit à Antonine, sa fille aînée : « Va donc à Ars. Tu demanderas à M. Vianney si nous devons aller chercher Philomène et la soigner à la maison ». Antonine obéit.

La voilà dans l'église d'Ars. Après une longue attente, elle se présente au saint tribunal. « Mon Père, commence-t-elle, il y a huit jours que je me suis confessée. » Ces mots étaient à peine prononcés que la grille se refermait et M. le Curé se tournait du côté opposé pour entendre les aveux d'une autre pénitente, déjà agenouillée.

Quelle pénible surprise pour la pauvre Antonine ! « Oh ! Le malhonnête ! s'écrie-t-elle, dépitée. Il y a deux jours que j'attends... Et me recevoir ainsi ! »

Elle s'éloignait en pleurant, quand la Providence lui fit rencontrer l'un des auxiliaires du saint et son historien futur, l'abbé Alfred Monnin. Entre deux sanglots, Antonine lui raconta sa déconvenue. « Ne vous désolez pas, suggéra le bon missionnaire. Placez-vous sur le passage de M. le Curé quand il ira à la Providence. Ne craignez pas de lui parler, il vous répondra. »

Ce qui fut dit fut fait. Mlle Épitalon épia le moment favorable. Comme, après son frugal repas, M. Vianney allait s'entretenir un peu avec ses auxiliaires, Antonine le saisit par la manche de sa soutane, et sans autre préambule :

« Monsieur le Curé, interrogea-t-elle, devons-nous aller chercher notre soeur Philomène et la ramener chez nous ?

Non, mon enfant. Si vous le faisiez, elle mourrait comme sa soeur.

Je désire être religieuse de Saint-Vincent-de-Paul... Est-ce ma vocation ?

Allez chez les Soeurs de Saint-Charles. »


Ainsi, Antonine, profitant de l'occasion, avait questionné M. Vianney pour son propre compte. Elle reprit la route de Saint-Étienne en méditant la dernière réponse du saint Curé. Malgré tout, pareille décision lui semblait inadmissible : elle se sentait toujours le même attrait, les mêmes préférences pour Saint-Vincent-de-Paul.



Or, descendue à Lyon pour quelques heures, Mlle Antonine Épitalon croisa justement une Fille de la Charité. Attirée par la blanche cornette de ses rêves, elle lia conversation avec la religieuse :

« Vous portez cet habit depuis longtemps, ma Sœur ?

Depuis vingt ans.

Vous êtes allée voir votre famille souvent ?

Jamais.

Jamais !

Chez nous, on n'a pas la permission de retourner voir les siens.

Oh ! S'il en est ainsi, adieu les Sœurs de Saint-Vincent ! Je n'en veux point. »


La jeune fille ratifiait de la sorte, sans y penser, la décision du Curé d'Ars.



Restaient donc les Sœurs de Saint-Charles. « Mon cher papa, déclara Antonine en rentrant dans sa famille, M. Vianney m'a dit d'entrer chez les Sœurs de Saint-Charles.

Ah ! Ça non, par exemple, repartit M. Épitalon. Que tes cinq sœurs y aillent si elles veulent ; mais toi, jamais ! Sans toi, que deviendrais-je ? Active, délurée, débrouillarde comme tu l'es, je ne puis me passer de toi... D'ailleurs, tu n'as rien des qualités qui conviennent à une religieuse. Si tu vas à Saint-Charles, tu n'y resteras pas. »




Une année s'était écoulée. Cependant Antonine insistait toujours, bien qu'avec une certaine discrétion.

« Tiens, lui dit enfin son père un jour de mars 1859, retourne donc à Ars ; consulte encore une fois M. Vianney. Sans doute il ne te reconnaîtra pas et il te conseillera de demeurer avec nous. »

Toute heureuse de la permission, Antonine prend sans tarder le chemin d'Ars. Elle se présente au confessionnal du saint. Ô joie ! La grille ne se referme pas. Un visage d'une douceur céleste s'incline vers elle.

« Mon Père, s'il vous plaît, que dois-je faire ?

Mais, mon enfant, vous le savez... Vous le savez bien ! Allez chez les Sœurs de Saint-Charles. Si vous ne suivez pas l'appel de Dieu, je ne réponds pas de vous.

Mais papa n'y veut pas consentir.

Mon enfant, commencez une neuvaine à sainte Philomène et tout s'arrangera. »




Le Curé d'Ars venait de donner à la jeune fille le moyen de briser une résistance qu'elle croyait irréductible. La neuvaine terminée, M. Épitalon accordait à sa chère Antonine l'autorisation si âprement refusée. Il lui demandait toutefois de faire d'abord un essai de trois mois chez les religieuses de Saint-Charles qui tenaient à Saint-Étienne une institution de sourdes-muettes. La pénitente de M. Vianney, sûre désormais de sa vocation, se soumit volontiers à cette première épreuve.



Elle en sortit, décidée à persévérer jusqu'à la mort sous l'habit des Sœurs de Saint-Charles. Elle partait, en août 1861, pour le noviciat de Lyon.

Mlle Antonine Épitalon, devenue en religion Mère Saint-Celse, n'oublia jamais son conseiller d'autrefois. En 1921, soixante-trois ans après son premier pèlerinage, elle obtint de célébrer dans l'église d'Ars, auprès de son saint protecteur, ses noces de diamant de religieuse. (1)


------------



(1) Toutes les notes dont est faite cette histoire ont été recueillies en août 1921, au parloir du presbytère d'Ars, sous la dictée de la vénérable jubilaire. Mère Saint-Celse dirigeait, à Sathonay, où elle avait passé déjà cinquante-huit ans, un orphelinat de petites filles de militaires.


A suivre...
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Message  Monique Sam 17 Juil 2021, 8:25 am

X



« Le bon Dieu le veut ! »



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« Extrait de l'abrégé de la vie et des vertus de Sœur LOUISE-COLOMBE MILLET, décédée en ce monastère, le 20 août 1908, âgée de 89 ans, dont 63 ans 10 mois de profession, au rang des SOEURS CHORISTES. »



« Cette sœur était encore jeune fille. Elle habitait Mâcon, où elle était née le 25 novembre 1818. Elle faisait, par ses vertus, l'édification de toute la ville et le bonheur de ses pieux parents. Mais la grâce de la vocation religieuse ne s'était pas encore clairement dessinée...

Vers cette époque, M. et Mme Millet résolurent d'aller passer quelques jours à Ars, afin de conférer à loisir avec le saint Curé dont la renommée commençait à se répandre ; plusieurs amies, désireuses d'une même faveur, accompagnèrent la famille ; Louise seule était dans la résolution bien arrêtée de ne pas s'adresser au vénéré prêtre.

Huit jours s'étaient déjà écoulés, pendant lesquels M. et Mme Millet avaient eu, selon leur désir, la consolation de plusieurs longs entretiens dont ils bénissaient le Seigneur. Les personnes qui les accompagnaient, malgré toute leur diligence, n'avaient pas encore eu ce privilège. Cependant le départ, à la grande satisfaction de Louise, était fixé pour le lendemain : heureux lendemain qui devait marquer une date importante de sa vie !

Le matin de ce jour de grâce, le saint Curé, en se rendant à la sacristie, lança dans la foule un regard pénétrant et tendit son bréviaire : c'était le signe habituel par lequel il invitait à le suivre. Louise avait compris ; d'ailleurs la foule s'écartait pour lui livrer passage, et, sans délai ni examen, il fallut se rendre. Sans autre préambule, l'homme de Dieu lui indiqua le confessionnal :

« Mettez-vous là, mon enfant, mettez-vous là. »

Louise tombe à genoux et, après un court entretien, entend la grande parole qui devait orienter sa vie :

« Mon enfant, vous serez religieuse à la Visitation. Le bon Dieu le veut !... Le bon Dieu le veut !... »

Après avoir écouté les objections de sa pénitente, le saint Curé reprit pour la troisième fois :

« Mon enfant, le bon Dieu le veut !... »


Il n'y avait plus à en douter, l'appel divin était véritable et irrésistible. Cependant les difficultés que notre future Sœur avait confiées au vénérable prêtre se dressèrent tout d'abord comme une montagne infranchissable, puis peu à peu s'aplanirent d'elles-mêmes, ainsi que cela lui avait été prédit ; et enfin, libre de toute entrave, elle put prendre son vol vers l'arche sainte qui devait pendant de si longues années être le lieu de son repos... » (1)


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(1) Circulaire de la Visitation de Mâcon, 21 novembre 1910


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Message  Monique Dim 18 Juil 2021, 7:50 am


XI



A la veille de se marier



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Mlle Catherine Payre, de Saint-Étienne, faisait le pèlerinage d'Ars. Oh ! Sans conviction, sans enthousiasme, simplement « pour avoir la paix », comme elle l'avait déclaré à ses parents qui l'y avaient engagée ; car enfin, ce qui était réglé était réglé : que pourrait bien lui dire le Curé d'Ars ? « Il te donnera de bons conseils, ma fille », avait répliqué Mme Payre.

Voici donc ce qu'en chemin Mlle Catherine décida : elle se confesserait sans la moindre allusion à l'avenir, puis elle reviendrait achever les préparatifs de ses noces fixées à la semaine suivante.

Elle est parvenue au confessionnal, s'y agenouille. La grille s'ouvre. Stupéfaction ! C'est le saint qui prend le premier la parole :

« Imprudente que vous êtes !... Qu'allez-vous faire ? Ne savez-vous pas, mon enfant, qu'en épousant ce jeune homme, vous serez malheureuse en cette vie et en l'autre ? Le connaissez-vous bien ?

Mon Père, j'ai sur lui d'excellents renseignements.

Oui, mon enfant, parce que ceux qui vous les ont donnés ont intérêt à faire ce mariage... La vérité est que vous épousez un homme indigne de vous... Du reste, le bon Dieu vous appelle à la vie religieuse.

À la vie religieuse, mon Père ?... Mais je n'y ai jamais pensé.

Ou plutôt, mon enfant, vous avez toujours lutté contre la grâce. C'est l'heure de Dieu. Partez chez les Sœurs Maristes.

Je ne les connais pas, mon Père. Je n'en ai jamais entendu parler.

Je vous donnerai leur adresse... Mon enfant, partez sans retard ! »




Était-ce assez clair, assez formel, assez pressant ? Mais cette robe de mariée déjà prête, ce fiancé à éconduire, cette chère liberté dont il fallait faire à tout jamais le sacrifice ? Les paroles du saint Curé dominèrent le tumulte en cette pauvre âme désemparée. Aidée de la grâce, Catherine fut héroïque. Surmontant ses répugnances, elle obéit au serviteur de Dieu.

Ni elle ni sa Congrégation ne devaient s'en repentir. Sous le nom de Mère Saint-Anselme, Mlle Payre fera une remarquable maîtresse du noviciat, reviendra un jour à Saint-Étienne diriger un pensionnat florissant et enfin sera élevée à la charge de conseillère générale.



C'est en 1842 qu'elle avait vu M. Vianney pour la première fois. Religieuse, elle revint à plusieurs reprises le consulter sur les intérêt de sa Congrégation : ce qui lui valut, sans qu'elle s'en doutât, d'être canonisée de son vivant.

Envoyée à Ars en compagnie de Mère Sainte-Élisabeth pour certaines difficultés relatives à son Institut, elle demanda, l'affaire réglée, à se confesser :

« Allez-vous-en, répondit M. Vianney en souriant, je n'ai pas de temps à perdre avec vous.

Et, tandis que s'éloignaient les deux religieuses, il ajouta devant Catherine Lassagne qui l'a rapporté lors d'un voyage qu'elle fit à Bon-Repos, l'ancien noviciat des Sœurs Maristes à Belley :

« Vous voyez ces religieuses. Regardez-les bien. Ce sont deux saintes » (1)


------------


(1) D'après une relation adressée à Mgr Convert par le T. R. P. Raffin, le 6 avril 1921, et un article des Annales de Marie, 15 mars 1928, pp. 62-63


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Message  Monique Lun 19 Juil 2021, 7:34 am

XII



« Non, non, non ! - Si, si, si ! »



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Un récit bien intéressant, dû à la plume de Sœur Marie-Mechtilde, Ursuline du couvent de Rome.



*

* *



J'étais pensionnaire à Troyes (Aube), quand, en juillet 1856, on vint me chercher pour aller à Ars. J'y étais conduite par une parente qui voulait obtenir la conversion d'un très grand pécheur par les prières et les exhortations du Voyant d'Ars.

Au moment de mon départ, je rencontrai une jeune fille rayonnante de jeunesse et de santé. « Je suis contente que vous alliez à Ars, me dit-elle, le saint Curé vous dira votre vocation. Il m'a dit la mienne : comme je lui demandais de m'indiquer une communauté où je pourrais me faire religieuse : « Oh ! Ne vous inquiétez pas, mon enfant, m'a-t-il répondu, bientôt vous en trouverez une bien belle ». Et cette jeune fille ajoutait en exultant de joie : « Quel bonheur ! Je vais mourir et j'irai au ciel ! ». Elle comprit que le saint avait voulu lui parler de la communauté du ciel. En effet, quelques mois après, j'apprenais sa mort.

Lorsque je fus présentée au bon Curé, ma parente lui dit :

Mon Père, c'est une petite savante que je vous amène. » Et le saint prêtre de prendre un air de dédain et de dire : « C'est tant pis ! Tout cela ne vaut pas un acte d'amour de Dieu.

Mais, mon Père, que sera-t-elle ? » répliqua ma parente. Alors le saint, jetant un regard pénétrant sur moi, laissa tomber ces mots : « Ce sera une religieuse ».

Aussitôt, en songeant qu'il me faudrait quitter ma mère, mon frère et mes études, je m'écriai avec vivacité : « Non ! non ! non ! non ! ». Et lui, souriant de bon cœur à ces non répétés, s'écria à son tour : « Si ! si ! si ! si !... »

C'est alors que j'allai le trouver au confessionnal et il me précisa l'époque de ma profession, à vingt et un ans accomplis, pas avant. Je ne pensais à ce moment qu'aux études ; néanmoins le fait s'est accompli de point en point : je fis profession à Avignon, en 1859, l'année de la mort de notre bon saint. Je suis restée quarante-cinq ans dans le monastère des Ursulines d'Avignon. J'en suis sortie lors des expulsions, et le bon Dieu m'a fait la grâce de venir à Rome chez nos Mères de l'Union Romaine, via Nomentane.



Quant au pécheur dont nous étions venues demander le retour. M. Vianney promit qu'il se convertirait, mais plus tard ; ce qui arriva de nombreuses années après la mort du saint Curé, à la suite de beaucoup de prières faites sans interruption, pendant trois jours, par un nombreux pensionnat de jeunes filles.



Sœur MARIE-MECHTILDE


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Message  Monique Mar 20 Juil 2021, 8:02 am

XIII



Une illettrée mise sur la voie



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En 1858 ou 1859, une jeune fille qui habitait Saint-Marcellin d'Isère, Mlle Joséphine Brunet, fit le pèlerinage d'Ars. Très inquiète de l'avenir, elle désirait interroger M. Vianney au sujet de sa vocation. Cette pauvre enfant éprouvait un vif désir de la vie religieuse, et elle n'avait jamais pu apprendre à lire !... Naturellement, les portes des couvents s'empressaient peu de s'ouvrir pour elle. Elle en avait un profond chagrin.

La voilà dans Ars. Mais il y a toujours tant de monde autour de M. le Curé qu'elle reste là trois jours sans pouvoir l'aborder ; pourtant elle quitte à peine l'église pendant tout ce temps. Et à présent, il faut repartir, hélas ! Elle s'agenouille auprès du bénitier pour une dernière prière, un dernier adieu, quand un prêtre s'approche d'elle.

Ce prêtre se tenait près du confessionnal de M. Vianney. Le saint qui confessait et qui, par suite, ne pouvait apercevoir la jeune fille en prière sous la tribune, avait appelé ce confrère et lui avait dit : « Amenez-moi cette jeune personne qui est au fond de l'église, et qui a un châle blanc ».

Mlle Brunet, stupéfaite, suivit l'ecclésiastique et vint n'agenouiller, toute tremblante, dans le confessionnal. Elle voulut parler. Le serviteur de Dieu ne lui en laissa pas le temps.

« Mon enfant, lui intima-t-il, allez à la Maison de Saint-Joseph à Lyon. Là, on vous dira ce que vous avez à faire. La Providence disposera de vous. »



La jeune fille partit aussitôt, bien rassurée. Passant à Lyon, elle alla se présenter à la maison-mère des religieuses de Saint-Joseph. Elle expliqua son cas, qui, de prime abord, embarrassa fort la Mère supérieure et ses conseillères : d'un côté, on ne pouvait admettre cette bonne fille à cause de son incapacité, mais d'un autre, aller à l'encontre du saint Curé d'Ars ?... La Révérende Mère consulta le supérieur ecclésiastique de la Congrégation, M. Sanquin. Celui-ci adressa Joséphine Brunet aux Dames Bénédictines de Chantelle (diocèse de Moulins). Accueillie avec empressement par ces religieuses, la cliente de M. Vianney revêtit l'habit des sœurs converses le 2 août 1859, deux jours avant la mort du saint. Elle faisait profession en la fête de l'Assomption 1861.



Ce fait, M. Ball en a connu les détails en janvier 1881, par les Bénédictines de Pradines (Loire), de qui dépendaient les religieuses de Chantelle (1). Il y a là une série d'intuitions étonnantes :

Sans avoir été renseigné par qui que ce soit, M. Vianney sait que cette pauvre enfant est venue pour l'interroger sur sa vocation ; il connaît la difficulté qui l'arrête ; il sait encore qu'elle doit partir d'ici quelques minutes. Sans la voir, il indique comment elle est vêtue et quelle place elle occupe dans l'église. Enfin, il l'envoie où la Providence veut qu'elle aille pour que se réalise son désir de la vie religieuse.


------------



(1) Documents Ball, N° 95


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Message  Monique Mer 21 Juil 2021, 8:41 am

XIV



La mort d'un père et la vocation de sa fille



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Voici la relation qu'adressait à Ars, le 12 octobre 1919, une religieuse de la Miséricorde de Clermont, Sœur Saint-Liguori.



*

* *



Mon bon et excellent père, Étienne-Théodore Bergounioux, nous parlait souvent de M. Vianney. Il était médecin. Il aimait à nous raconter des traits de guérisons merveilleuses dues à l'intercession du Curé d'Ars. « Je veux aller voir le saint, nous confia-t-il un jour, et je mènerai avec moi le plus obéissant. »

Au jour dit, malgré la rigueur de la saison, malgré la neige qui tombait en abondance, il m'emmena, sans doute en ma qualité d'aînée. J'avais dix ans.

Mon cher père souffrait un peu des suites d'une chute de cheval. Mais, de l'avis de plusieurs médecins, ses confrères, rien ne pouvait faire craindre pour sa santé. En jugeait-il autrement ? Je ne sais, mais il avait paru hâter le jour du départ, qui eut lieu le 1er mars 1854.



Nous partîmes d'abord pour Lyon, où nous avions un bon oncle prêtre, qui voulut nous retenir deux jours. Il félicita mon père de sa détermination.

À Ars, nous nous rendîmes tout de suite à l'église. Une foule compacte la remplissait. Comment aborder le confessionnal du saint ? Nous nous mîmes à prier, puis nous nous assîmes avec la résolution de prendre patience. Peu après, nous vîmes venir à nous un prêtre dont les traits amaigris et la tenue dénotaient le saint. Mon père et moi, nous fûmes saisis comme d'un frisson.



M. Vianney s'avançait vers nous. Il posa sa main droite sur ma tête, et : « Voulez-vous me suivre », dit-il à mon père. Il nous conduisit au presbytère.

Pendant que mon père s'entretenait avec le Curé d'Ars, on m'avait mise dans une sorte de parloir en me disant de prier. Mais bientôt le temps me parut long : la dévotion des enfants est vite épuisée.

Enfin mon cher père, accompagné de M. Vianney, vint me rejoindre, et après un Pater, nous sortîmes.

A ce moment, M. le Curé dit à mon père qui avait l'air attristé : « Consolez-vous. Si vous n'avez pas la joie de jouir longtemps de votre petite famille, vous emporterez celle de savoir que l'enfant qui vous accompagne se consacrera à Dieu dans une communauté religieuse ».

Quand M. Vianney nous quitta, il dit encore à mon père : « Prenez votre retour par Lyon, pour éviter tout accident en cours de route ». Or mon père n'avait pas confié au Curé d'Ars son projet de ne pas revenir par Lyon. Le conseil du saint fut suivi. Quelque temps après, nous apprenions que la diligence qui aurait dû nous ramener avait été renversée et deux personnes grièvement blessées.





De retour à la maison, souvent, le soir, au coin d'un bon feu où pétillaient de grosses bûches, nous entourions notre père qui venait de visiter ses malades. Ses yeux parfois laissaient couler de grosses larmes, larmes muettes, mais qui parlaient au cœur de maman. Elle avait le pressentiment de quelque malheur ; elle aurait voulu savoir pourquoi papa pleurait. Même, elle me pressa de le questionner, mais j'avais promis de ne rien dire de la confidence que j'avais reçue. Je gardais le silence, mais, moi aussi, j'avais le cœur tout oppressé en songeant que mon cher père ne me verrait pas faire ma première communion...



Au mois de mai, la maladie prit tout de suite un caractère de gravité qui s'accentua rapidement ; le 5 juin 1854, trois mois seulement après notre voyage d'Ars, mon père mourait comme un saint.

Je reçus son dernier sourire et son dernier soupir.

Nous étions tous près de son lit, et dans son agonie, les yeux à demi éteints, il les portait encore de mon côté. Je me précipite sur lui, et, au milieu de mes sanglots : « Papa, lui dis-je, papa, je me ferai religieuse ! » Il semblait avoir attendu cette promesse : il sourit en même temps que coulaient ses dernières larmes, et il mourut.



Les prédictions du Curé d'Ars se sont donc bien toutes réalisées. Moi-même, depuis cinquante-cinq ans, je suis religieuse de la Miséricorde.


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Message  Monique Jeu 22 Juil 2021, 8:12 am

XV



« Il faut la laisser aller »



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«... Maintenant, ma chère maman, que vous connaissez ma vocation et ma décision, sachez que dans trois jours...

Dans trois jours, mon enfant !... Mais tu veux donc tuer ta pauvre mère ... »

Ces paroles s'échangeaient à Lyon, un jour de 1847, entre Mme Fisfhers et sa fille Maria qui, résolue à se faire Clarisse, prétendait partir au couvent sans beaucoup plus tarder.

« Maria, je t'en supplie, reprenait la mère désolée et récalcitrante.

Maman, je t'assure que je n'agis point à la légère : j'ai prié, consulté...

Pas le Curé d'Ars toujours ?

Non, c'est vrai.

Eh bien, s'écria Mme Fisfhers qui pensait avoir découvert là sa planche de salut, si tu n'as pas consulté le saint, moi, j'irai lui parler pour toi. On verra bien si c'est la volonté de Dieu qu'une fille abandonne une mère âgée et sans autre soutien. Ce que dira le Curé d'Ars...

Eh bien, maman, nous le ferons. »




Sur l'heure, Mme Fisfhers, importante et digne, gagnait la place Bellecour où stationnait la diligence. La lourde voiture s'ébranla, l'emportant vers Ars.

Or il y avait là-bas, au-delà de ces collines si gracieuses qui bornent l'horizon, un vieux prêtre qui en savait plus long que la voyageuse et qui allait lui apprendre à connaître sa fille. Il n'ignorait pas, non plus, le saint Curé, que celle-ci avait dit : « Dans trois jours ! »

La diligence s'arrêta devant le perron de l'église. A ce moment précis, M. Vianney quittait le confessionnal de la chapelle Saint-Jean-Baptiste. Entre les rangs pressés des pénitentes, par l'étroit passage que lui ouvrait l'un de ses gardes du corps, il se dirigea vers la grande porte. Mme Fisfhers y venait d'arriver.

« Eh ! ma bonne, questionna-t-il, vous voulez me parler ?

Monsieur, seriez-vous le Curé d'Ars ?

Oui, ma bonne. Suivez-moi. »




Et il conduisit la nouvelle venue à son confessionnal. II y eut bien quelques protestations parmi les pénitentes, mais à quoi bon, puisque le saint avait ses raisons d'agir ainsi ?...

« J'ai soixante-six ans, gémit Mme Fisfhers, je n'ai qu'une fille à la maison ; elle m'est nécessaire, et elle veut absolument me quitter pour se faire religieuse.

Ô mon enfant, répondit aussitôt M. Vianney, il ne faut pas vous inquiéter, il faut la laisser aller. Le bon Dieu le veut : il faut qu'elle soit religieuse. »

La pauvre dame sanglotait.

Allons, allons, reprenait la voix douce mais ferme, il ne faut pas retarder son entrée d'une minute. Le bon Dieu a ses desseins sur votre fille.

Mais, mon Père, que vais-je devenir ?...

Soyez tranquille, mon enfant. Lorsque vous serez dans le besoin, le bon Dieu viendra à votre aide. Allez-vous-en vite pour donner votre consentement avec votre bénédiction. »


Puis, rapidement, le saint prêtre, qui jamais auparavant n'avait entendu parler de Mlle Maria Fisfhers, ni par lettre, ni autrement, révéla à la mère les pensées intimes, les prières prolongées, les secrètes macérations de la jeune fille. Or, en interrogeant Maria dès son retour, Mme Fisfhers apprit qu'elle avait mené cette vie d'austère piété tout à fait en cachette, sans même en faire confidence à son confesseur de Lyon.

C'en fut assez pour vaincre toutes les résistances, toutes les inquiétudes de la mère. Maria devint Sœur Claire.



Un peu plus tard, Mme Fisfhers vit diminuer ses petites ressources et tomba dans la gêne. C'est alors qu'elle fit un héritage de plus de 100.000 francs.



C'est Sœur Claire elle-même qui, dans les premiers jours de septembre 1878, raconta son histoire à M. l'abbé Ball, venu la visiter au monastère des Pauvres Clarisses de Lourdes. (1)


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(1) Documents Ball, N° 50


A suivre...
Monique
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