LES INTUITIONS DU CURÉ D'ARS - Chanoine Francis Trochu - Aumonier de l'Adoration à Nantes - Docteur en lettres

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Message  Monique Sam 08 Mai 2021, 8:06 am

XII



Le grand-père d'Émile Baumann


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Dans la préface de Trois villes saintes, Ars-en-Dombes, Saint-Jacques-de-Compostelle, le Mont-Saint-Michel, M. Émile Baumann a dit quels liens l'attachèrent spécialement à l'humble village d'Ars.



« Ars, d'abord, explique-t-il, tient au plus intime de mon passé. Enfant, j'entendis ma mère raconter que mon aïeul, sur le point de la marier à un homme d'âge, consulta l'abbé Vianney ; le saint l'en dissuada, et, en même temps, l'avertit de se préparer à sa mort prochaine, quoiqu'il parût d'une santé ferme ; et, en effet, cinq ou six mois plus tard, il mourait d'une apoplexie. Une simple parole du Curé d'Ars décida donc, avec l'avenir de ma mère, le mien. Si je suis né et demeuré chrétien, peut-être mes voies n'auront-elles été qu'un des mille prolongements de ses intercessions... »


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Message  Monique Dim 09 Mai 2021, 7:46 am

XIII



« Vous serez bien contente »



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La lettre suivante n'a pas été adressée à quelqu'un d'Ars, mais au R. P. Supérieur du monastère de la Pierre-qui-Vire, dans un temps où une épidémie s'était abattue sur les religieux. Mlle Anne-Marie Béney, en leur écrivant, voulait augmenter encore, s'il en était besoin, leur confiance dans les intercessions de ce bon Curé d'Ars, qui, de son vivant avait conseillé et dirigé leur vénéré Fondateur, le R. P. Marie-Jean-Baptiste Muard.

*

* *



... Mon frère, prêtre, avait contracté une maladie mortelle et tous les médecins l'avaient condamné. A Beaune, un habile docteur m'avait répondu : « Il n'a pas pour trois mois de vie ». Je résolus alors de partir pour Ars que je ne connaissais pas. A tout prix, je voulais consulter le saint Curé.

Arrivée à l'église, j'attends mon tour pour me confesser. Or, quand je suis à genoux, la première parole qu'il me dit : « Pauvre enfant, vous venez de si loin ! Quel courage ! Ayez confiance, mon enfant ! » Je ne lui avais pas indiqué le sujet de mon voyage et déjà il le savait. De plus, je ne lui avais pas dit que j'étais venue à l'insu de mes parents, mais quand il m'eut ordonné de commencer une neuvaine à sainte Philomène et que je lui eus répondu : « Je vais rester pour la faire à Ars.

Non, mon enfant, me répliqua-t-il, non, vos parents seraient inquiets ; allez. Votre neuvaine sera aussi bonne chez vous qu'ici. »




De retour, je trouve une lettre de mon frère l'abbé  car il était allé voir un autre de mes frères  où il me grondait de mon absence prolongée, m'assurant qu'il était en pleine convalescence et qu'il ne pouvait s'expliquer le mieux qu'il éprouvait ; que rien ne lui faisait plus mal, qu'il mangeait de tout, qu'il dormait bien, qu'il marchait bien.

Quand je l'avais laissé, il ne pouvait prendre que du bouillon, il ne dormait pas et ne pouvait marcher.

Vous pensez bien que j'ai fait la remarque que ce mieux datait du jour où le saint prêtre m'avait dit : « Vous serez bien contente, il guérira ». Aussi, à son arrivée, je lui ai présenté les reliques de sainte Philomène en lui disant : « Voici Celle qui a obtenu votre guérison avec M. le Curé d'Ars. Votre première messe doit être en son honneur ».



Moi-même, j'ai été délivrée, plusieurs années après ce miracle, d'une fièvre nerveuse que tous les remèdes des médecins ne faisaient qu'augmenter. Réduite à un état si pénible, je me suis dit : « J'irai à Ars, un miracle seul peut me tirer de là ».

Sans que j'eusse rien dit au saint : « Pauvre enfant, s'est-il écrié, que vous avez souffert ! Oh ! que le bon Dieu vous aime ! Aimez-le donc aussi. Vous avez un remède bien mauvais à prendre. Eh bien ! Chaque fois que vous en prendrez, dites : « Mon Dieu, bénissez ce remède au nom de sainte Philomène, pour que j'obtienne ma guérison ». Le bon Dieu vous aime, mon enfant ; c'est pourquoi vous aurez toujours quelque chose à souffrir. Cela ne vous empêchera pas de travailler et de prier. »

Aussi, mon Révérend Père, quand on me dit : « Vous avez grande dévotion à sainte Philomène, elle n'obtient pas cependant votre guérison », je réponds : « Je sais que c'est la volonté du bon Dieu qu'il en soit ainsi ; je ne lui ai jamais demandé autre chose ».

Le bonheur que j'éprouvai d'aller à Ars ne peut s'expliquer. En me voyant toujours souffrante, ma mère me dit un jour : « Va à Ars, ma fille, pour demander ta guérison ». J'obéis ; mais en abordant le saint prêtre, je lui disais : « Mon Père, on m'envoie pour demander ma guérison ; j'aime mieux m'occuper de mon âme. Demandez seulement pour moi que je sois délivrée de cette maladie nerveuse.

Oui, mon enfant, pensez à votre âme, je prierai pour vous... »



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Anne-Marie BÉNEY,

chez son frère, curé-doyen de Liernais (Côte-d'Or),

7 novembre 1866


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Message  Monique Lun 10 Mai 2021, 7:39 am

XIV



Le refuge



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Au cours de l'année 1857, Mlle Antoinette Métrat, jeune fille de vingt-trois ans, domiciliée à Saint-Jacques-des-Arrêts, dans le Rhône, fut atteinte d'une fièvre typhoïde qui se compliqua bientôt d'une fièvre cérébrale. Elle était depuis deux mois dans ce malheureux état ; les soins éclairés du docteur Burdet, de Tramayes (Saône-et-Loire), n'y apportant aucun changement, ce médecin avait dû, comme on dit, l'abandonner. C'est alors que la famille résolut de recourir à M. Vianney, devenu le refuge des désespérés.

Mlle Claudine Métrat, sœur de la malade, partit donc pour Ars. Elle se mêla à la foule qui, à certaines heures de la journée, se pressait sur le passage du saint. Elle n'eut pas à lui parler ; du reste, il ne lui en laissa pas le temps.

« Mon enfant, lui dit M. Vianney en s'arrêtant devant elle, donnez cette médaille à la malade ; faites une neuvaine à sainte Philomène, et tout ira bien. »

Mlle Métrat prit la médaille et s'en retourna, joyeuse. Sa sœur était déjà hors de danger. Elle acheva rapidement de guérir.

« Cette relation, écrit M. Ball, a été reçue à Ars en juin 1879, de la bouche de Sœur Marie, directrice des Sœurs de Saint-Joseph à Saint-Jacques-des-Arrêts. Elle a connu pertinemment le fait et en certifie de tout point l'exacte vérité ». (1)


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(1) Documents, N° 63


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Message  Monique Mar 11 Mai 2021, 7:57 am

XV



La couronne de Rosine
(1)


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Née à Lyon le 8 juillet 1831, Mlle Rosine Bossan était la plus jeune d'une famille de dix enfants. L'aîné de la famille s'appelait Pierre : c'est lui qui, devenu architecte, élèverait les basiliques d'Ars, de La Louvesc et de Fourvière  trois noms chers à saint Jean-Marie Vianney. Rosine perdit son père l'année de sa première communion ; à seize ans, rappelée en toute hâte du pensionnat de Rillieux, dans l'Ain, où elle faisait son éducation, elle voyait mourir sa mère. Pierre devenait le chef de la famille.

Mais il fallait travailler pour vivre. Rosine, pianiste distinguée, se faisait professeur de musique. Douée d'une très belle voix, d'un charmant visage, elle demeurait d'une simplicité ravissante.

Un jeune homme, ami de Pierre Bossan, rêva de l'avoir pour épouse. Il sollicita sa main. La demande, communiquée à la jeune fille, lui plut tout à fait. Son cœur s'ouvrait à la joie, à l'espérance... quand soudain, il y germa une inquiétude secrète : était-ce bien là sa vocation ? Sur les entrefaites, un incident comme il en arrive dans l'existence de beaucoup d'excellentes jeunes filles, l'émut profondément.



Un jour, Rosine se rendit, en compagnie de ses sœurs Anaïs et Thérèse, à la Visitation de la Croix-Rousse, où toutes trois avaient une amie commune. Celle-ci, voyant cet aimable groupe, tout rayonnant de fraîcheur et d'entrain, demanda aux jeunes filles laquelle des trois voulait être religieuse. Les aînées répondirent en riant que sans doute ce serait Rosine. « Oui, reprit agréablement la Visitandine, et je vois dans ses yeux qu'un jour elle sera des nôtres ». Rosine, fort impressionnée de cette déclaration imprévue, se prit à pleurer à chaudes larmes.

Cependant, de son côté, Thérèse Bossan avait son secret : elle songeait à la cornette des Sœurs de la Charité ; mais, pas plus que Rosine, elle ne voyait clair dans l'avenir. Confidente des préoccupations de sa jeune sœur, elle lui dit, un jour de janvier 1851 : « Si nous allions consulter le saint Curé d'Ars ?... »

Thérèse et Rosine s'ouvrirent de leur projet à leur frère Pierre qui non seulement approuva, mais s'offrit à guider les pèlerines. Pierre s'honorait de l'amitié de M. Vianney. De bon qu'il était autrefois, il était devenu fervent à la suite d'une lecture. Un soir de carême, il écoutait l'une de ses sœurs lire la Passion de Notre-Seigneur. Au passage où il est dit que « le Seigneur, se retournant, regarda Pierre », Pierre Bossan fut si ému qu'il fondit en larmes et dut se retirer. Dès lors, il avait consacré son beau talent uniquement à des œuvres religieuses.



Quand nos voyageurs entrèrent dans l'église d'Ars, ils « trouvèrent le confessionnal assiégé selon l'ordinaire ».  Il faut se rappeler qu'en effet, même pendant la mauvaise saison, M. Vianney ne confessait pas moins de onze à douze heures par jour . Les deux sœurs se placèrent comme elles purent, résolues d'attendre leur tour à quelque prix que ce fût.



Or le saint les distingua de la foule et les invita à s'approcher.

Mlle Rosine « se hâta de découvrir tout son cœur avec cette candeur, cette simplicité qui a toujours fait le fond de son caractère ».

Puis, comme elle devait le raconter maintes fois plus tard aux jeunes pensionnaires qui lui seraient confiées :

« Mon Père, ajouta-elle, je vais me marier bientôt ; s'il vous plaît, bénissez-moi ».

« Alors, rapporte l'une de celles à qui cela fut conté, le saint se mit à pleurer, à sangloter. (Notre maîtresse l'imitait ; il me semble encore l'entendre.)


« O ma fille, que vous serez malheureuse si vous restez dans le monde !... »

Et ses sanglots redoublaient.

Mais alors, mon Père, que devenir ?

« Oui, mon enfant, faites-vous religieuse. »

Stupéfaite, Rosine Bossan nomma la Visitation, en ajoutant toutefois qu'elle préférerait un ordre plus austère.

« Eh bien ! mon enfant, parlez aux Sœurs du Carmel : si vous n'entrez pas chez elles, c'est la Visitation... En tout cas, vous ferez une neuvaine à la Sainte Vierge avant de vous décider tout à fait (2). »

Conseil semblable fut donné à Mlle Thérèse Bossan, bien que M. Vianney approuvât sans réticence son dessein d'aller chez les Filles de saint Vincent de Paul.

La démarche auprès du Carmel n'ayant pas réussi, Rosine postula pour la Visitation, alors établie à la Croix-Rousse, où sa demande fut accueillie avec empressement.

Le dernier jour de leur neuvaine, les deux sœurs retournèrent à Ars.

« Entrez à la Visitation, réitéra M. Vianney à la plus jeune, entrez-y mon enfant, dépêchez-vous ; vous n'avez pas cinquante ans pour faire votre couronne. »





Et, de bon matin, le 2 février 1852, les anges de Dieu furent témoins d'une scène qui dépasse la terre. En cette fête de la Présentation de Jésus au Temple, Pierre Bossan, agenouillé entre Thérèse et Rosine, communiait à Fourvière. Puis, ensemble, le frère et les sœurs descendirent la colline. Sur le chemin, la maison des Filles de la Charité, avenue du Doyenné, s'ouvrit pour recevoir Thérèse. Moins d'une heure après, le temps de traverser la ville, Pierre et Rosine arrivaient au monastère de la Croix-Rousse... Pierre revenait seul à la maison. Jamais plus qu'en ce jour le pieux artiste n'était entré dans l'esprit de la solennité. « J'ai, disait-il avec son courage souriant, présenté au Temple mes deux colombes. »



*

* *



Rosine avait vingt ans. Le 11 mai 1852, elle recevait, avec le saint habit, le nom de Sœur Marie-Aimée. Le 28 mai de l'année suivante, elle faisait profession. En cette même année 1853, les Visitandines choisirent Pierre Bossan comme architecte pour le futur monastère de Fourvière. En dressant ses plans, ce cœur poétique et tendre se plaisait à dire : « Je prépare un nid pour ma colombe ».

Sœur Marie-Aimée avait pris pour devise et règle de vie : « Se rendre petite, très petite ». Du pensionnat dont s'occupait la communauté de Fourvière, on l'appliqua à l'enseignement de la musique, Elle était heureuse parmi les enfants, mais son cœur s'élevait plus haut, car elle avait d'avance offert à Notre-Seigneur toutes ses notes de piano « comme autant d'actes d'amour ». Elle se nourrissait avidement des écrits de saint François de Sales, y voyant « le pain de la famille ». Son bonheur était de « se plonger dans la Règle ». Elle était déjà, comme devait le proclamer, au lendemain de son décès, l'aumônier du monastère, « l'humilité et l'amabilité personnifiées ». Elle devint conseillère, puis assistante, tout en ayant la direction du pensionnat et le soin des novices.



Cependant les années s'écoulaient, et de plus en plus Sœur Marie-Aimée pensait à la mort. Au printemps de 1880, l'altération de ses traits se fit plus sensible : ses nuits étaient sans sommeil ; ce qui ne l'empêchait pas d'être la première à l'oraison du matin. Vivement sollicitée en son cœur de ne rien refuser à la grâce, elle se répétait sans cesse, assurent les chroniques : « Devenons une grande sainte ». Et, comme on la suppliait de s'arrêter, de se soigner, elle répondait : « Il faut, au contraire, que je me hâte... Je suis entrée dans ma cinquantième année. Tout me presse de redoubler le pas ».

Plus encore que les forces, le temps lui échappait. Elle n'avait pas oublié le conseil étonnant tombé vingt-neuf ans plus tôt des lèvres du Curé d'Ars, et son âme était aux écoutes, dans l'attente de l'Époux.

On la vit, en ce printemps de 1880, étiqueter divers objets, mettre à part des papiers qui concernaient ses anciennes élèves... Le dimanche 8 août, le noviciat l'ayant entourée à la récréation du soir, on remarqua qu'elle tournait la conversation sur la préparation à la mort. « Aujourd'hui, confia-t-elle, j'ai communié comme pour la dernière fois. »



Le lendemain, Soeur Marie-Aimée montait visiter sa vénérée supérieure, Mère Marie-Régis Deville, gravement indisposée, lorsqu'elle s'abattit soudain au milieu de l'escalier, frappée d'apoplexie. Dans sa chute, elle heurta du front la ferrure d'une porte et saigna abondamment ; ce qui écarta la mort absolument foudroyante. Elle vécut encore quatre jours, montrant par son regard, demeuré lucide, qu'elle n'avait pas perdu toute connaissance.

« Il n'était pas une de nous, attestent les Visitandines de Fourvière, qui ne se souvînt alors d'actes, de paroles de notre bien-aimée Soeur témoignant qu'elle se préparait, mais à coup sûr, à une mort très prochaine. En particulier, la formelle prophétie du Curé d'Ars, qu'elle citait naguère d'un accent si convaincu, revenait à toutes les mémoires. Nous en voyions le rigoureux accomplissement. »

Sœur Marie-Aimée Bossan expira le vendredi 13 août, âgée de quarante-neuf ans, un mois et cinq jours. En vérité, elle n'avait pas eu cinquante ans pour faire sa couronne.

La circulaire que ses compagnes de Fourvière adressaient en 1887 à tous les monastères de l'Ordre s'achève sur cet éloge : « Ses exemples sont un trésor de famille que nous ne laisserons pas tomber dans l'oubli ; comme ses enseignements, ils furent une semence féconde jetée dans le jardin de l'Époux. Déjà plusieurs de ses enfants accourues sur ses traces ont été reçues dans ce cher monastère qu'elle a tant édifié. C'est sous son influence, devenue céleste, que s'opère cette nouvelle floraison virginale. Puisse-t-elle nous aider à garder mieux encore sa suave mémoire et le doux parfum de ses vertus ! »


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(1) Les détails de ce récit sont extraits d'une circulaire de la Visitation de Lyon, du 25 mars 1887

(2) Ici nous faisons appel aux souvenirs d'une ancienne élève du pensionnat de Fourvière, publiés dans les Annales d'Ars, numéro d'avril 1905


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Message  Monique Mer 12 Mai 2021, 7:36 am

XVI



Des yeux qui se rouvriront



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Pèlerine d'Ars en 1918, Sœur Adèle Mermier, religieuse de la Croix de Chavand (Haute-Savoie), fut heureuse de raconter à Mgr Convert une guérison annoncée par saint Jean-Marie Vianney et due sans doute à ses prières. A la demande du vénéré prélat, désireux d'enrichir encore les archives du presbytère, Sœur Adèle a transcrit cette histoire.



*

* *



Cela remonte à 1840 environ. Ma sœur aînée, âgée de trois ou quatre ans, fut prise d'un mal d'yeux. Une forte inflammation et les humeurs s'y portant, elle fut privée de la vue pendant trois mois. Quand elle n'était pas au lit, sa place était ordinairement près du foyer, là, sous les yeux de ma mère, par crainte d'un accident. On employa bien des moyens pour dériver les humeurs ; on alla jusqu'à mettre de la cantharide dans les cheveux ; tout fut inutile.

Sur ces entrefaites, une brave personne de Marlioz, commune des environs de Frangy où restait notre famille, eut l'idée de faire le pèlerinage d'Ars ; elle vint annoncer son projet à ma mère, avec la certitude de lui être agréable. Ayant, en effet, demeuré dans sa jeunesse à Belley, chez une cousine qui allait voir quelquefois le saint Curé et qui avait pour lui grande vénération, ma mère avait religieusement gardé dans sa mémoire et surtout dans son cœur les édifiants récits de cette parente. Toute confiante dans le bon Curé, ma mère dit donc à la pèlerine de Marlioz : « O ! Comme vous venez à propos ! Voyez ma petite... J'ai peur qu'elle ne reste aveugle ! ». Cette bonne dame fut priée d'attendre les commissions pour Ars.

Ma mère lui donna des honoraires de messes à remettre à M. le Curé et un billet par lequel elle recommandait son enfant aux prières du serviteur de Dieu, en faisant connaître ses appréhensions.



Quand elle fut de retour, la pèlerine se hâta de porter à ma mère la réponse de M. Vianney :

« Que cette personne ait pleine confiance, avait dit le saint ; son enfant ne perdra pas la vue. »

Ma sœur fut, en effet, radicalement guérie. Elle est décédée à l'âge de soixante-quatre ans. Vers soixante ans, elle se remit à souffrir des yeux et craignit que la maladie de son enfance ne revînt. Je lui rappelai alors ce qu'avait dit le saint Curé : elle en fut toute réconfortée. Les petites douleurs qu'elle ressentait disparurent si bien, que, peu de temps avant sa mort, voulant me lire une nouvelle intéressante du journal et ne retrouvant pas ses lunettes qu'elle égarait souvent, elle lut très bien à l'œil nu, tenant la feuille à distance.


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Message  Monique Jeu 13 Mai 2021, 8:25 am

XVII



La vipère



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Dans certaines de ses intuitions, nous avons vu le Curé d'Ars s'affirmer d'une exactitude et d'une netteté déconcertantes : il désignera un inconnu par son nom, fixera la manière et jusqu'à la date d'un événement. D'autres fois, il semble voir l'avenir de façon plus confuse : il sait, par exemple, qu'il surviendra quelque malheur inévitable. Et c'est tout. Sans en savoir peut-être ni le genre ni l'heure, il annonce le fait, employant son zèle et sa charité au bénéfice de celui ou de celle que le malheur menace, afin que si le corps périt, l'âme soit sauvée.

Il faut, croyons-nous, considérer sous cet aspect le fait tragique qu'on va lire.



*
* *




Au cours de septembre 1857, le bruit se répandit parmi les pèlerins présents dans Ars que de deux grandes jeunes filles, remarquées par beaucoup pendant leur séjour au village, l'une était morte. Les mieux informés racontaient sa triste et trop véridique histoire. Une personne originaire de Montpellier, qui travaillait dans une filature de soie à Pierrelatte (Drôme), en apprit de la sorte les diverses circonstances, et c'est elle qui en fit le récit à M. Toccanier, auxiliaire du Curé d'Ars (1).



Donc, en cette matinée de septembre, M. Vianney, assis dans sa petite stalle des catéchismes, parlait à la foule des pèlerins. Tout à fait au fond de l'église, se tenaient debout deux voyageuses qui, apparemment, n'avaient point l'intention de prolonger leur halte d'Ars. Elles étaient venues là plus par curiosité que par dévotion. Elles avaient espéré peut-être voir quelque chose d'extraordinaire, et elles se trouvaient en présence d'un vieux petit prêtre de soixante et onze ans, épuisé, diaphane, et dont le sermon n'était guère qu'une série de cris où passaient les mots d'amour, de ciel, d'eucharistie. Les visiteuses, personnes sans méchanceté, il est vrai, et même assez croyantes, mais superficielles et étourdies, ne surent même pas dans cet homme respecter le prêtre, moins encore discerner le saint. « Quelle caricature ! souffla la plus dissipée des deux à son amie qui se mit à rire sous cape. C'était bien la peine de venir de si loin ! »

A la stupéfaction de ces deux inconnues, le Curé d'Ars, qui avait saisi, on ne s'explique pas comment, l'irrévérencieuse réflexion, descendit un instant de ses hauteurs. « N'est-ce pas, mademoiselle, répliqua-t-il d'un ton légèrement caustique, qu'il est bien inutile de venir de si loin pour voir une caricature ? » Puis, de nouveau, il parut oublier la terre.

L'auditoire avait les yeux sur notre jeune impertinente. Malgré sa honte, elle resta au catéchisme. Elle voyait maintenant dans ce pauvre prêtre plus loin que les apparences, et les quelques mots qu'elle pouvait entendre la touchaient jusqu'au fond de l'âme. Elle pleura.

C'est les larmes aux yeux que, l'instruction finie, elle s'approcha avec son amie de l'homme de Dieu pour lui demander pardon.

« Pour toute pénitence, répondit M. Vianney avec bonté, vous vous confesserez ce soir, et demain vous communierez. » Puis il fit signe à l'amie de la coupable de venir lui parler à part.

« En retournant chez vous, lui dit-il, ne quittez pas votre compagne de voyage. Hélas ! Il lui arrivera malheur... Mais comme elle aura demain communié en viatique, son salut ne sera pas compromis. »

L'après-midi, les deux jeunes filles passèrent plusieurs heures dans l'église, y prièrent avec ferveur, se confessèrent en d'excellentes dispositions. Le lendemain matin, le saint Curé les communia pendant sa messe. Sans doute déjà avait-il recommandé à Dieu celle des deux qui allait mourir.

Et celle-ci, en reprenant le chemin de la maison, confiait à sa compagne :

« Sommes-nous assez heureuses, dis donc ! Nous voulions faire une simple promenade, et voilà que nous avons été en pèlerinage, et, n'est-ce pas, que nous sommes toutes converties ? »

Pauvre enfant ! Sa compagne, fidèle à la recommandation du saint, ne l'avait pas quittée d'un pas. Cependant elle avait cessé de craindre, ne pouvant s'imaginer que, dans ces sentiers étroits où l'on cheminait si gaiement en revenant d'Ars, il y eût péril de mort... Soudain, l'autre poussa un cri terrible. Une vipère, jaillie de l'herbe, l'avait mordue à la jambe.

Le reptile était de l'espèce la plus venimeuse. La jeune fille s'écroula sur le chemin. L'intoxication fut si rapide qu'elle mourut là, sans qu'il fût possible de lui administrer aucun remède.


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(1) Annales d'Ars, février 1901

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Message  Monique Ven 14 Mai 2021, 8:34 am

XVIII



« Elle guérira... L'autre ne guérira point »



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Un jour de l'année 1859, une Rémoise, Mlle Joséphine Jamas, après sa confession, questionnait le saint Curé d'Ars :

« Mon Père, puis-je espérer que ma mère quittera jamais ses béquilles ? Les médecins disent que non...

Mon enfant, votre mère guérira et marchera sans béquilles.

Et Mme X, qui est infirme ?

Cette dame, elle, ne guérira pas. »




De retour à Reims, Mlle Jamas trouva sa mère qui marchait sans béquilles. Pendant le pèlerinage de sa fille, elle s'était mise seule sur ses jambes, à la stupéfaction des voisines. Et elle n'eut plus jamais besoin de ses béquilles ; tandis que l'autre dame dont il avait été question aussi là-bas, demeura jusqu'à la fin infirme et malade.

Bien plus. En même temps que le corps, les intercessions du serviteur de Dieu avaient guéri l'âme : Mme Jamas, devenue indifférente, reprit ses pratiques religieuses et dès lors se montra fervente chrétienne.

Sa fille revint plus tard à Ars en pèlerinage de reconnaissance. Le 21 septembre 1879, elle dictait ses souvenirs à M. Ball, qui les recueillit fidèlement (1).


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(1) Documents, N° 72


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Message  Monique Sam 15 Mai 2021, 7:23 am

XIX



Ni aveugle ni réprouvé



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En avril 1859, Mlle Julie Bouvier était venue de Lyon pour consulter M. Vianney et implorer le secours de ses prières. Obligée par son travail d'habiter la grande ville, elle avait laissé au village natal Farges, dans le pays de Gex un père et un jeune frère qui lui causaient de continuelles inquiétudes.

Mlle Bouvier, après de longues stations dans l'église, se découragea d'attendre : décidément, il devenait inabordable ce mystérieux confessionnal ! Pourtant, repartir sans avoir confié ses lourdes peines à l'homme de Dieu !... La jeune fille demanda à quelqu'un du village s'il ne serait pas possible d'aborder M. Vianney autre part qu'à l'église.

« Après son catéchisme de onze heures, lui fut-il répondu, c'est difficile : il y a là tant de monde serré entre l'église et la cure ! En tout cas, on ne peut pas lui en dire bien long. Un moment plus favorable serait celui où M. le Curé passe de la cure à la maison des Missionnaires... Mais il faut monter la garde sous les noyers de la place... »

Mlle Julie Bouvier s'arrêta à ce dernier parti. Vers une heure, justement l'abbé Vianney traversa la petite place. L'étrangère courut se jeter à ses genoux.

« Monsieur le Curé, s'écria-t-elle, j'ai un frère qui va devenir aveugle, et mon père va mourir en réprouvé !... »

Oh ! non, mon enfant, répliqua le saint, votre frère est bien trop jeune pour devenir aveugle ; faites une neuvaine pour lui à Sainte Philomène. Quant à votre père, il se convertira et fera une belle mort. »


Puis, bénissant la jeune fille consolée et stupéfaite, l'homme de Dieu continua son chemin.

Or, la double prédiction s'est réalisée de tous points, Le jeune Jean-Marie Bouvier se trouva guéri à la fin de la neuvaine. M. Bouvier père se convertit et termina sa vie en de beaux sentiments de foi.



C'est Mlle Julie Bouvier elle-même qui en a porté témoignage devant M. le chanoine Ball, à Ars même, le 22 juillet 1878. Et elle a bien spécifié que « M. Vianney ne la connaissait pas, ni son frère, ni son père, ni elle-même, et donc, qu'il n'a pu annoncer l'âge et la guérison de l'un, puis la conversion de l'autre, qu'éclairé par une lumière toute surnaturelle ». (1)


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(1) Documents Ball, N° 42


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Message  Monique Dim 16 Mai 2021, 7:57 am

XX



Le collégien



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Au mois de juin 1855, dans l'infirmerie du collège de Lons-le-Saunier, se tenait au chevet d'un petit lit blanc une mère en larmes. Sur l'oreiller, reposait le visage exsangue d'un enfant.

« Oh ! monsieur le Supérieur, cria cette femme au prêtre qui l'avait amenée près du jeune malade, mon pauvre enfant se meurt !... Que faire, mon Dieu, que faire ?... Ah ! si le saint Curé d'Ars était là !

On peut lui écrire, hasarda le prêtre.

Il faut aller le trouver, reprit la mère... Moi, je ne le puis pas... Monsieur le Supérieur, si vous vouliez !... De grâce, là-bas, en notre nom... »




M. Sylvain n'eut pas le cœur de résister aux supplications d'une mère dans l'angoisse. Il dépêcha vers Ars le professeur même de l'enfant, M. l'abbé Babey. Celui-ci partit sans prévenir qui que ce fût de son voyage.

Il arriva de nuit, cependant que « deux cents personnes environ attendaient, aux abords de l'église et du presbytère, que M. Vianney se rendît au confessionnal ». Vers minuit, un bruit étrange, perçu de toutes les personnes présentes, se produisit à l'intérieur de la cure.

M. Babey guetta jusqu'à l'après-midi suivante l'occasion d'aborder le Curé d'Ars. Le saint faisait, selon son habitude, vers une heure, la visite des paroissiens ou pèlerins malades. L'abbé se mêla à la foule des gens qui l'accompagnaient. « A son retour, M. Vianney s'arrêta devant une grande croix plantée sur un tertre, au milieu d'une petite place. » Il fit signe alors à M. Babey de venir à lui. Les deux prêtres ne s'étaient jamais rencontrés.



« Mon ami, dit le saint, vous venez me parler de ce jeune élève qui est malade ? »

Et il nomma par son nom l'enfant que minait la fièvre typhoïde.

« Ecrivez de ma part à ses parents, continua-t-il. Dites-leur qu'il n'en mourra point. »



M. Babey, avant d'écrire, s'agenouilla, abîmé, perdu dans un silence d'admiration. Quelle stupéfiante clairvoyance Dieu avait donnée à son fidèle serviteur ! Puis il transmit la prédiction au père et à la mère de l'enfant.

Dès son retour, il apprit de M. Sylvain que Joseph Vaucher c'était le nom du jeune malade touchait déjà à la complète guérison.

Joseph serait un jour avocat et maire de sa commune natale, Maynal, dans le Jura. (1)


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(1) D'après deux lettres adressées par M. Babey, devenu directeur du collège de Saint-Jean-d'Angély, l'une à M. Toccanier le 13 décembre 1861, l'autre à M. Ball en mars 1887


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Message  Monique Lun 17 Mai 2021, 7:46 am

XXI



La terre remuée


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Un jour de mars 1859, deux sœurs faisaient ensemble le pèlerinage d'Ars. Une voiture de fermier les amenait de loin, jusque de Déservillers, une commune du Doubs, où leur frère était instituteur. L'une d'elles était mariée : Angélique Ménettrier avait épousé, il y avait onze ans, Charles Thiébaud, et de ce mariage étaient nés, le 11 juillet 1851, un fils baptisé sous le nom d'Arthur, puis, le 19 novembre 1858, une fille, la petite Marie. Hortense, l'autre voyageuse, personne pieuse comme sa sœur, était présidente des Enfants de Marie.

Sans doute Mlle Hortense Ménettrier avait-elle pris seule l'initiative de ce pèlerinage. En ce mois de mars ainsi que cela lui arrivait, depuis plusieurs années, chaque printemps Angélique Thiébaud vivait d'une vie à demi inconsciente. Pendant les crises où sa tête se perdait, elle quittait à peine sa maison, où parents et amis venaient la visiter pour la distraire. Or, cette fois, confiant ses deux enfants à une parente, elle avait consenti volontiers à suivre sa sœur.

C'est que son petit garçon était malade. Arthur, par suite d'un accident, languissait depuis des années, et son état empirait toujours. Mlle Hortense désirait demander la guérison de l'enfant au Curé d'Ars, et en même temps celle de la malheureuse mère. Angélique, elle, ne pensait qu'à son pauvre petit.



Nos deux voyageuses pénétrèrent dans l'église d'Ars pendant le catéchisme de onze heures. Angélique s'imagina que, tout en parlant, M. Vianney la regardait d'une façon singulière. C'est fort possible, quand on songe à ce qui va suivre.

Angélique retrouva tout son calme pendant les deux jours qu'elle passa dans le village. Elle y fit ses dévotions aux côtés de sa sœur, se confessant et communiant avec une édifiante piété.

Le midi du 22 mars mardi-gras de 1859 comme M. le Curé se dirigeait après son catéchisme vers la porte du presbytère, il avisa Mlle Hortense Ménettrier qui, perdue parmi la foule, l'attendait à passer. Il la prit à part un instant.

« Mon enfant, lui dit-il, il faut ménager cette pauvre tête et ce pauvre cœur il parlait de Mme Thiébaud . Retournez-vous-en : vous trouverez en arrivant la terre du cimetière fraîchement remuée. »



Hortense avait trop bien compris. Elle pressa le retour. Et, en route, autant qu'elle le put, elle prépara sa sur, devenue tout à fait tranquille et raisonnable, au triste événement qu'en termes voilés venait de lui annoncer le serviteur de Dieu.

En gravissant la pente où s'échelonnent les maisons de Déservillers, les deux femmes rencontrèrent un homme du pays qui leur apprit le décès et l'enterrement du petit infirme. L'enfant était mort le mardi 22 à dix heures du soir... Et c'était peu d'heures après les obsèques qu'elles revenaient de leur long pèlerinage.



En regagnant la maison en deuil, toute proche de l'église, instinctivement elles jetèrent un regard dans le cimetière. Là où se trouvait leur enclos de famille, la terre était fraîchement remuée.

Le Curé d'Ars l'avait aperçue déjà, cette tombe où reposait la frêle dépouille du cher petit ange envolé. (1)


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(1) Ces détails proviennent d'une relation sur plusieurs faits d'intuition, écrite par M. l'abbé Court, curé de Déservillers (lettre du 28 août 1916 à Mgr Convert)


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Message  Monique Mar 18 Mai 2021, 7:11 am

XXII



« Tenez-vous bien prête »



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Au cours de l'année 1925, on amenait à la maison-mère de la Providence de Vitteaux une religieuse atteinte d'un cancer à l'estomac. Elle se nommait Sœur Célestine et elle avait été longtemps institutrice libre à Santenay-les-Bains (Côte-d'Or).

Minée par son mal, elle parlait très peu et dans un souffle. Cependant, un jour qu'elle souffrait moins, elle put faire à l'aumônier de la maison, M. le chanoine Billard, le double récit qu'on va lire :



« Ma mère, encore jeune fille, était bonne à Nuits-Saint-Georges, dans une famille des plus honorables. Ars étant le pèlerinage couru, elle désira le faire avec un groupe d'amis. Elle se présenta au confessionnal de M. Vianney.

« Vous, mon enfant, lui prédit le saint, vous vous marierez et vous élèverez dans la foi une nombreuse famille.

Mais, mon Père, répliqua-t-elle, je n'ai point l'intention de me marier.

Mon enfant, il en sera pourtant ainsi. »


Au retour, la petite bonne répéta ce dialogue à sa patronne, en réitérant qu'elle voulait, et de façon bien arrêtée, demeurer vieille fille.

« Nous verrons bien qui est prophète », conclut en riant Mme Ligier-Belair.

Et voici ce qui advint. La bonne épousa à l'âge de vingt-huit ans un veuf qui avait vécu dix-huit années avec sa première femme sans avoir d'enfants. De son second mariage il en eut neuf, et je suis l'une de ses filles.



Autre fait. Je le tiens d'une religieuse de Nuits-Saint-Georges.

Elle fit avec l'une de ses compagnes le pèlerinage d'Ars. Elles attendirent leur tour d'audience pendant trois jours. Ce n'est qu'après cette longue attente que M. le Curé les avisa sur son passage.

« Ma fille, dit-il à l'une d'elles, il faut vous en retourner. On a besoin de vous là-bas.

Mais, mon Père, moi qui voudrais tant vous parler !

Eh bien, oui. Moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire. Quant à vous, ma fille, ajouta-t-il à l'adresse de l'autre religieuse, vous n'avez pas besoin de moi. Votre salut est assuré. »


Les deux Sœurs entendirent bien distinctement des paroles si extraordinaires. Celle qui en était l'objet se retira à l'écart, tout émue. Et à l'autre qui était restée près de lui :

« Vous, mon enfant, assura le serviteur de Dieu, sanctifiez-vous ; tenez-vous bien prête... Vous mourrez d'une fièvre maligne qui vous saisira un jour de fête. »

Or, un jour d'Ascension, après la messe matinale où elle avait communié, cette religieuse alla confier à sa supérieure qu'elle ressentait dans une main de très douloureux élancements.

La supérieure lui rappela la prédiction du Curé d'Ars, en ajoutant : « Ne serait-ce pas cela ? »

La religieuse mourut le lendemain... »
(1)


-------------


(1) Dans sa relation, datée du 4 juillet 1926, M. le chanoine Billard explique qu'il n'a pu a obtenir aucun, date ni demander plus de précision à la pauvre malade


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Message  Monique Mer 19 Mai 2021, 8:41 am

XXIII



« C'est ma pauvre fin »


------------

Quoi de surprenant que saint Jean-Marie Vianney, après avoir annoncé à d'autres soit les circonstances, soit même la date de leur mort, ait eu sur la sienne des lumières extraordinaires, des prémonitions, pour employer un terme des auteurs mystiques ? Son procès de canonisation et les archives du presbytère d'Ars en conservent diverses preuves.

Lorsque le Curé d'Ars eut dépassé les soixante-dix ans que David déjà considérait comme une existence assez longue (1), il s'attendit à mourir. « Nous nous en allons », redisait-il (2). Et puis, arrivé sur ces purs sommets de l'amour d'où se découvre la Beauté éternelle, il se mit à désirer, chaque jour davantage, d'être réuni à son Dieu. Mais chez lui il y eut plus que cela.



*

* *



Dans les derniers mois de 1858, une dame Victor, née Jourdain, de Chalon-sur-Saône, qui avait fait peu de temps auparavant un premier pèlerinage avec son mari (3), revint seule auprès du saint Curé. M. Victor ne pratiquait pas, et M. Vianney avait prédit qu'il ne se convertirait que plus tard ; l'épouse demandait des prières pour hâter l'heure de ce retour.

Avant de quitter le confessionnal, elle dit au serviteur de Dieu :

« J'espère nous revoir dans un an, mon Père.

Oh ! non, mon enfant, répliqua le saint, désormais, nous ne nous reverrons plus qu'au ciel. »


Ces paroles impressionnèrent profondément Mme Victor, parce qu'elle y crut voir l'annonce de sa propre fin. Ses appréhensions disparurent lorsque, quelque neuf mois plus tard, elle apprit que le Curé d'Ars n'était plus de ce monde : la prédiction, elle le comprenait maintenant, ne se rapportait pas à la pénitente, mais au confesseur. (4)


*

* *



Pendant tout le temps qu'il occupa la cure d'Ars, sauf la dernière année de sa vie  donc de 1818 à 1858 inclusivement  M. Vianney eut à cœur de présider en personne, malgré sa fatigue, la procession de la Fête-Dieu. Or, pour celle de 1858  jeudi 3 juin  d'habiles artistes avaient brodé à son intention un beau ruban de soie blanche qui, passé à son cou, soutiendrait le lourd ostensoir.

« Je ne m'en servirai pas deux fois », dit-il après le plus délicat merci.



A la Fête-Dieu suivante  23 juin 1859  il dut céder à un autre l'honneur de porter le Saint-Sacrement. Il serait tombé en route, de faiblesse. Mais M. Toccanier, son cher auxiliaire, pour répondre d'ailleurs au désir de toute la foule, voulut qu'il donnât lui-même chacune des bénédictions rituelles. Seulement, le ruban ne lui servit pas.


*

* *



Vers le 12 ou le 13 du mois suivant, une pieuse personne de Saint-Étienne, Mme Pauze, faisait le voyage d'Ars. Elle aimait les lieux de pèlerinage et spécialement le sanctuaire de La Louvesc dans l'Ardèche, où l'on vénère les reliques de saint François Régis, l'illustre apôtre du Vivarais. Elle avait pris l'habitude d'y aller à pied tous les ans en compagnie de M. Pauze.

Lorsque Mme Pauze, agenouillée au confessionnal de M. Vianney, lui eut dit sa dévotion à saint François Régis, le visage du bon Curé s'épanouit de bonheur. Il s'épancha, lui qui en avait si peu le loisir, et il parla à sa pénitente de ce beau pèlerinage qu'il avait fait, lui aussi, à l'époque de ses vingt ans. N'était-ce pas à La Louvesc, par l'intercession de saint Régis, que Dieu lui avait accordé la grâce d'apprendre assez de latin pour devenir prêtre ? Il pleura d'émotion au rappel de si lointains et si doux souvenirs. Cinquante-trois ans, il y avait cinquante trois ans de cela !...

« Et moi, expliqua Mme Pauze, je suis bien satisfaite de mon voyage d'Ars, parce que je sens que j'y ai reçu de grandes grâces. Vos paroles, mon Père, m'ont fait beaucoup de bien. Hélas ! Il me sera bien difficile de revenir, et j'éprouve une peine profonde de penser que je ne vous reverrai plus.

Si, si, mon enfant, répliqua vivement le saint, dans trois semaines nous nous reverrons ! »




Dans trois semaines ?... Mme Pauze réfléchissait à cette promesse pendant son voyage de retour. Certainement qu'elle ne reviendrait pas à Ars d'ici longtemps, à moins de circonstances tout à fait imprévues. Quant à M. Vianney, il était invraisemblable qu'il allât à Saint-Étienne, lui qui, dit-on, ne quittait jamais sa paroisse. L'excellente dame fit part à son mari de la prédiction. Lui non plus n'en put éclairer le mystère. Il conclut simplement : « Tu auras mal compris ».

Or, dans les premiers jours d'août 1859, Mme Pauze, atteinte d'une maladie soudaine, expirait, tandis que le village d'Ars pleurait la mort de son saint et bien-aimé pasteur. M. Pauze, en sa douleur, ne savait que redire : « Et elle qui pensait revoir le Curé d'Ars, comme il le lui avait promis !... ». Mais bientôt, on apprit à Saint-Étienne que M. Vianney lui-même n'était plus.

« Ah ! s'écria M. Pauze à cette nouvelle, le Curé d'Ars est en paradis. A présent, je comprends tout. Quelle consolation de me dire que ce grand saint et ma chère disparue se sont revus dans le ciel ! » (5)



*

* *



Mais M. Vianney, avant de quitter la terre, avait édicté des prédictions plus étonnantes encore.

Dix-sept jours seulement avant de mourir, il entendait en confession l'une des personnes à qui il témoigna le plus de confiance et d'estime, Mlle Étiennette Durié.  Originaire d'Arfeuille (Allier), elle avait fait, ayant vingt ans, son premier pèlerinage d'Ars. Elle en était revenue guérie, grâce aux prières du serviteur de Dieu.

Dix ans plus tard, un jour de mai 1840, elle assistait, dans la chambre même du saint, à une apparition de la Sainte Vierge (6).  Chose curieuse, Mlle Durié, comme Mme Pauze, était une fervente de La Louvesc, et précisément, tout en quêtant ici et là pour les uvres de M. Vianney, elle en revenait, ce 18 juillet 1859, après y avoir suivi les exercices d'une retraite.

Et voici le dialogue inouï qui s'engagea entre cette chrétienne dévouée et notre saint vieillard :

« Je ne pense pas, mon Père, avoir fait une bonne retraite à La Louvesc, parce que votre santé m'a préoccupée : je vous croyais malade.

Il est vrai, mon enfant, que je ne suis pas malade pour l'instant, mais ma carrière est finie ; c'est ma dernière année... N'en parlez pas, mon enfant. J'ai peu de jours à vivre. Il me faut bien ce temps pour me préparer. Si vous le disiez, on voudrait se presser pour les confessions ; je serais trop accablé.

Oh ! mon Père, vous êtes assez prêt ainsi.

Mon enfant, je ne suis qu'un grand pécheur. Voyez, je pleure à cette pensée.

Mais alors, que ferais-je donc moi-même ?

Si j'ai le bonheur d'aller au ciel, je demanderai au bon Dieu qu'il continue d'être toujours votre guide.

Oh ! mon Père, demandez-lui de vous laisser encore quelque temps parmi nous.

Non, je ne puis lui demander cela : le bon Dieu ne le permettra pas... Je quitte bientôt le monde. »


Il ajouta en versant d'abondantes larmes :

« Je ne sais pas si j'ai bien rempli les fonctions de mon ministère...

Si vous vous plaignez, mon Père, qu'en sera-t-il donc de moi qui dois rester toujours dans le monde !

Ce que vous faites, vous, n'est pas tant à craindre que mon ministère de prêtre.

Mon Père, votre travail est bien meilleur que le mien.

Que je crains la mort !... Ah ! je suis un grand pécheur !

La bonté de Dieu, vous l'avez dit vous-même, est plus grande que toutes nos fautes... Je voudrais bien être aussi sûre que vous d'aller au ciel... Mais, mon Père, quand donc allez-vous mourir ?

Si ce n'est pas à la fin de ce mois, ce sera au commencement de l'autre.

Comment donc saurai-je le jour, puisque vous ne voulez pas me le dire ?

Quelqu'un vous le dira... Vous serez à mon enterrement, et vous aurez passé la dernière nuit à mon lit de mort. »




La pénitente, atterrée, protesta que cela n'était pas possible ; qu'il y aurait plutôt un miracle de Dieu. Le saint se contenta de l'exhorter à regretter plus que jamais ses fautes. Puis :

« Recevez, mon enfant, ajouta-t-il avec un accent tout céleste, recevez la dernière absolution du père de votre âme ».

Après son acte de contrition, la pénitente insista pour en apprendre davantage :

« De grâce, mon Père, dites-moi le jour où vous devez mourir.

Non, mon enfant, vous ne le saurez point : vous resteriez là, et vous auriez trop d'ennuis ; mais vous l'apprendrez en temps voulu. »




N'y a-t-il pas dans ce sublime entretien comme un écho des paroles du Maître déclarant à ses disciples : « Un peu de temps, et vous ne me verrez plus ? ». Quelle humilité, quelle simplicité aussi dans cette âme éthérée à qui se découvrent les horizons éternels !

Quatre jours plus tard, Mlle Étiennette Durié quittait le village d'Ars et prenait vaguement la direction de Moulins : elle devait s'acquitter en route de plusieurs commissions que le saint lui avait confiées. Le mardi 2 août, elle rencontra un religieux qui, saluant en elle une habituée d'Ars, lui dit : « J'apprends que M. Vianney est malade ». Elle tressaillit à cette nouvelle et fut sur le point de crier : « Je le savais ! ».

Repartie pour Ars aussitôt, elle n'y arriva que le jeudi 4, dans la soirée. Il y avait quinze heures que le saint était mort. Elle le vit exposé sur un lit d'honneur parmi des branches de laurier. Elle conta son histoire et obtint la faveur, ainsi qu'avait dit M. Vianney, de passer la dernière nuit à son lit de mort. (7)



*

* *



Le saint Curé a donc su d'avance la date exacte de son décès. Aussi, quand il déclara ce soir-là où il tomba de lassitude : « C'est ma pauvre fin », avait-il la conviction qu'en effet, c'était bien la fin et que, du coup, « sainte Philomène n'y pourrait plus rien ».


Quoi de surprenant que saint Jean-Marie Vianney, après avoir annoncé à d'autres soit les circonstances, soit même la date de leur mort, ait eu sur la sienne des lumières extraordinaires, des prémonitions, pour employer un terme des auteurs mystiques ? Son procès de canonisation et les archives du presbytère d'Ars en conservent diverses preuves.

Lorsque le Curé d'Ars eut dépassé les soixante-dix ans que David déjà considérait comme une existence assez longue (1), il s'attendit à mourir. « Nous nous en allons », redisait-il (2). Et puis, arrivé sur ces purs sommets de l'amour d'où se découvre la Beauté éternelle, il se mit à désirer, chaque jour davantage, d'être réuni à son Dieu. Mais chez lui il y eut plus que cela.



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Dans les derniers mois de 1858, une dame Victor, née Jourdain, de Chalon-sur-Saône, qui avait fait peu de temps auparavant un premier pèlerinage avec son mari (3), revint seule auprès du saint Curé. M. Victor ne pratiquait pas, et M. Vianney avait prédit qu'il ne se convertirait que plus tard ; l'épouse demandait des prières pour hâter l'heure de ce retour.

Avant de quitter le confessionnal, elle dit au serviteur de Dieu :

« J'espère nous revoir dans un an, mon Père.

Oh ! non, mon enfant, répliqua le saint, désormais, nous ne nous reverrons plus qu'au ciel. »


Ces paroles impressionnèrent profondément Mme Victor, parce qu'elle y crut voir l'annonce de sa propre fin. Ses appréhensions disparurent lorsque, quelque neuf mois plus tard, elle apprit que le Curé d'Ars n'était plus de ce monde : la prédiction, elle le comprenait maintenant, ne se rapportait pas à la pénitente, mais au confesseur. (4)


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Pendant tout le temps qu'il occupa la cure d'Ars, sauf la dernière année de sa vie  donc de 1818 à 1858 inclusivement  M. Vianney eut à cœur de présider en personne, malgré sa fatigue, la procession de la Fête-Dieu. Or, pour celle de 1858  jeudi 3 juin  d'habiles artistes avaient brodé à son intention un beau ruban de soie blanche qui, passé à son cou, soutiendrait le lourd ostensoir.

« Je ne m'en servirai pas deux fois », dit-il après le plus délicat merci.



A la Fête-Dieu suivante  23 juin 1859  il dut céder à un autre l'honneur de porter le Saint-Sacrement. Il serait tombé en route, de faiblesse. Mais M. Toccanier, son cher auxiliaire, pour répondre d'ailleurs au désir de toute la foule, voulut qu'il donnât lui-même chacune des bénédictions rituelles. Seulement, le ruban ne lui servit pas.


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Vers le 12 ou le 13 du mois suivant, une pieuse personne de Saint-Étienne, Mme Pauze, faisait le voyage d'Ars. Elle aimait les lieux de pèlerinage et spécialement le sanctuaire de La Louvesc dans l'Ardèche, où l'on vénère les reliques de saint François Régis, l'illustre apôtre du Vivarais. Elle avait pris l'habitude d'y aller à pied tous les ans en compagnie de M. Pauze.

Lorsque Mme Pauze, agenouillée au confessionnal de M. Vianney, lui eut dit sa dévotion à saint François Régis, le visage du bon Curé s'épanouit de bonheur. Il s'épancha, lui qui en avait si peu le loisir, et il parla à sa pénitente de ce beau pèlerinage qu'il avait fait, lui aussi, à l'époque de ses vingt ans. N'était-ce pas à La Louvesc, par l'intercession de saint Régis, que Dieu lui avait accordé la grâce d'apprendre assez de latin pour devenir prêtre ? Il pleura d'émotion au rappel de si lointains et si doux souvenirs. Cinquante-trois ans, il y avait cinquante trois ans de cela !...

« Et moi, expliqua Mme Pauze, je suis bien satisfaite de mon voyage d'Ars, parce que je sens que j'y ai reçu de grandes grâces. Vos paroles, mon Père, m'ont fait beaucoup de bien. Hélas ! Il me sera bien difficile de revenir, et j'éprouve une peine profonde de penser que je ne vous reverrai plus.

Si, si, mon enfant, répliqua vivement le saint, dans trois semaines nous nous reverrons ! »




Dans trois semaines ?... Mme Pauze réfléchissait à cette promesse pendant son voyage de retour. Certainement qu'elle ne reviendrait pas à Ars d'ici longtemps, à moins de circonstances tout à fait imprévues. Quant à M. Vianney, il était invraisemblable qu'il allât à Saint-Étienne, lui qui, dit-on, ne quittait jamais sa paroisse. L'excellente dame fit part à son mari de la prédiction. Lui non plus n'en put éclairer le mystère. Il conclut simplement : « Tu auras mal compris ».

Or, dans les premiers jours d'août 1859, Mme Pauze, atteinte d'une maladie soudaine, expirait, tandis que le village d'Ars pleurait la mort de son saint et bien-aimé pasteur. M. Pauze, en sa douleur, ne savait que redire : « Et elle qui pensait revoir le Curé d'Ars, comme il le lui avait promis !... ». Mais bientôt, on apprit à Saint-Étienne que M. Vianney lui-même n'était plus.

« Ah ! s'écria M. Pauze à cette nouvelle, le Curé d'Ars est en paradis. A présent, je comprends tout. Quelle consolation de me dire que ce grand saint et ma chère disparue se sont revus dans le ciel ! » (5)



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Mais M. Vianney, avant de quitter la terre, avait édicté des prédictions plus étonnantes encore.

Dix-sept jours seulement avant de mourir, il entendait en confession l'une des personnes à qui il témoigna le plus de confiance et d'estime, Mlle Étiennette Durié.  Originaire d'Arfeuille (Allier), elle avait fait, ayant vingt ans, son premier pèlerinage d'Ars. Elle en était revenue guérie, grâce aux prières du serviteur de Dieu.

Dix ans plus tard, un jour de mai 1840, elle assistait, dans la chambre même du saint, à une apparition de la Sainte Vierge (6).  Chose curieuse, Mlle Durié, comme Mme Pauze, était une fervente de La Louvesc, et précisément, tout en quêtant ici et là pour les œuvres de M. Vianney, elle en revenait, ce 18 juillet 1859, après y avoir suivi les exercices d'une retraite.

Et voici le dialogue inouï qui s'engagea entre cette chrétienne dévouée et notre saint vieillard :

« Je ne pense pas, mon Père, avoir fait une bonne retraite à La Louvesc, parce que votre santé m'a préoccupée : je vous croyais malade.

Il est vrai, mon enfant, que je ne suis pas malade pour l'instant, mais ma carrière est finie ; c'est ma dernière année... N'en parlez pas, mon enfant. J'ai peu de jours à vivre. Il me faut bien ce temps pour me préparer. Si vous le disiez, on voudrait se presser pour les confessions ; je serais trop accablé.

Oh ! mon Père, vous êtes assez prêt ainsi.

Mon enfant, je ne suis qu'un grand pécheur. Voyez, je pleure à cette pensée.

Mais alors, que ferais-je donc moi-même ?

Si j'ai le bonheur d'aller au ciel, je demanderai au bon Dieu qu'il continue d'être toujours votre guide.

Oh ! mon Père, demandez-lui de vous laisser encore quelque temps parmi nous.

Non, je ne puis lui demander cela : le bon Dieu ne le permettra pas... Je quitte bientôt le monde. »


Il ajouta en versant d'abondantes larmes :

« Je ne sais pas si j'ai bien rempli les fonctions de mon ministère...

Si vous vous plaignez, mon Père, qu'en sera-t-il donc de moi qui dois rester toujours dans le monde !

Ce que vous faites, vous, n'est pas tant à craindre que mon ministère de prêtre.

Mon Père, votre travail est bien meilleur que le mien.

Que je crains la mort !... Ah ! je suis un grand pécheur !

La bonté de Dieu, vous l'avez dit vous-même, est plus grande que toutes nos fautes... Je voudrais bien être aussi sûre que vous d'aller au ciel... Mais, mon Père, quand donc allez-vous mourir ?

Si ce n'est pas à la fin de ce mois, ce sera au commencement de l'autre.

Comment donc saurai-je le jour, puisque vous ne voulez pas me le dire ?

Quelqu'un vous le dira... Vous serez à mon enterrement, et vous aurez passé la dernière nuit à mon lit de mort. »




La pénitente, atterrée, protesta que cela n'était pas possible ; qu'il y aurait plutôt un miracle de Dieu. Le saint se contenta de l'exhorter à regretter plus que jamais ses fautes. Puis :

« Recevez, mon enfant, ajouta-t-il avec un accent tout céleste, recevez la dernière absolution du père de votre âme ».

Après son acte de contrition, la pénitente insista pour en apprendre davantage :

« De grâce, mon Père, dites-moi le jour où vous devez mourir.

Non, mon enfant, vous ne le saurez point : vous resteriez là, et vous auriez trop d'ennuis ; mais vous l'apprendrez en temps voulu. »




N'y a-t-il pas dans ce sublime entretien comme un écho des paroles du Maître déclarant à ses disciples : « Un peu de temps, et vous ne me verrez plus ? ». Quelle humilité, quelle simplicité aussi dans cette âme éthérée à qui se découvrent les horizons éternels !

Quatre jours plus tard, Mlle Étiennette Durié quittait le village d'Ars et prenait vaguement la direction de Moulins : elle devait s'acquitter en route de plusieurs commissions que le saint lui avait confiées. Le mardi 2 août, elle rencontra un religieux qui, saluant en elle une habituée d'Ars, lui dit : « J'apprends que M. Vianney est malade ». Elle tressaillit à cette nouvelle et fut sur le point de crier : « Je le savais ! ».

Repartie pour Ars aussitôt, elle n'y arriva que le jeudi 4, dans la soirée. Il y avait quinze heures que le saint était mort. Elle le vit exposé sur un lit d'honneur parmi des branches de laurier. Elle conta son histoire et obtint la faveur, ainsi qu'avait dit M. Vianney, de passer la dernière nuit à son lit de mort. (7)



*

* *



Le saint Curé a donc su d'avance la date exacte de son décès. Aussi, quand il déclara ce soir-là où il tomba de lassitude : « C'est ma pauvre fin », avait-il la conviction qu'en effet, c'était bien la fin et que, du coup, « sainte Philomène n'y pourrait plus rien ».




------------



(1) Cf. Psaume 89, verset 10

(2) Catherine LASSAGNE, Petit mémoire sur M. Vianney, p. 98

(3) V, p. 181 de ce livre (partie : annonces de conversion  III)

(4) « Ce récit, signé par Mme Victor elle-même le 29 janvier 1878, note M. Ball, nous a été envoyé de Chalon-sur-Saône par Mme Pierre Legrand. » (Documents, N° 7)

(5) Annales d'Ars, mars 1903

(6) V. notre ouvrage Le Curé d'Ars (Vitte, Lyon-Paris), pp. 623-626

(7) Les détails concernant la confession de Mlle Étiennette Durié sont ceux-là mêmes qu'elle apporta au tribunal ecclésiastique de la Cause d'Ars le 12 août 1864, dans la chapelle des Frères de la Sainte-Famille, mars 1903

(6) V. notre ouvrage Le Curé d'Ars (Vitte, Lyon-Paris), pp. 623-626

(7) Les détails concernant la confession de Mlle Étiennette Durié sont ceux-là mêmes qu'elle apporta au tribunal ecclésiastique de la Cause d'Ars le 12 août 1864, dans la chapelle des Frères de la Sainte-Famille





A suivre...
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Message  Monique Jeu 20 Mai 2021, 7:48 am

Sixième partie : Quelques directions


*
**


I

La convertie


Pendant toute sa vie de prêtre, saint Jean-Marie Vianney s'est montré l'adversaire irréductible du péché sous toutes ses formes. On sait comment, dans sa paroisse d'Ars, il s'attaqua hardiment aux danses, aux toilettes immodestes, à l'ivrognerie, au blasphème, au travail du dimanche...



Voulant ardemment le bien des âmes, il ne pouvait que détester ce qui est le mal des âmes et ce qui les conduit à l'éternel malheur. Mais il poursuivait, par-dessus tout, le scandale, péché collectif dès sa naissance, puisque, par définition, il peut être pour autrui la source de nombreux péchés.



Ceci se passait au temps du pèlerinage, vers 1855.

Une dame Moyne, qui exerçait la profession de brodeuse à Pont-de-Veyle, dans l'Ain, achevait de se confesser à M. Vianney. Après l'absolution, le saint lui dit : « Allez à présent dans la chapelle de Sainte Philomène, là, tout à côté. Vous y trouverez une dame...

Une dame, mon Père, que je connais ?...

Non. Mais vous la reconnaîtrez. Elle a des fleurs jaunes à son chapeau. Je vais aller à la sacristie. Dites-lui de venir m'y parler. Allez, mon enfant. »




Aussitôt, Mme Moyne quitta le confessionnal, sortit de la chapelle de saint Jean-Baptiste et se rendit, à travers les rangs pressés des pénitentes, jusqu'à l'entrée de la chapelle de sainte Philomène. Là, en effet, il y avait bien une dame qui arborait des fleurs jaunes à son cabriolet le cabriolet était à la mode en ce temps-là. La dame en question avait l'air de s'ennuyer passablement. Distraite, énervée, ne priant point, elle se contentait de regarder. On devinait qu'elle n'avait d'autre désir pour l'instant que de repasser la porte. Mais le regard intérieur d'un saint, malgré l'épaisseur des murs et les ténèbres de cette âme, s'était posé sur elle. Et Dieu préparait là une nouvelle victoire de sa grâce.



« Madame, avait dit timidement la commissionnaire du bon saint, M. le Curé vous attend à la sacristie.

Il m'attend, moi ?... Moi ?

Vous-même, madame.

Mais il ne m'a jamais vue.

Il vous a pourtant assez clairement désignée.

Je suis venue ici en curieuse. On m'en a tant raconté, voyez-vous. J'ai voulu me rendre compte. Mais parler au Curé d'Ars, moi ?...

Il vous attend.

Eh bien, soit ! Allons voir ce qu'il nous veut. »




Fendant la foule à son tour, la dame aux fleurs jaunes pénétra fièrement dans l'humble sacristie d'Ars.

Le saint vieillard, debout, les mains jointes et serrées contre l'étole violette qui pendait sur sa poitrine, attendait en effet l'orgueilleuse pécheresse. Elle voulut s'incliner pour un salut quelconque. Elle n'en eut pas même le temps.

« Malheureuse ! s'écria l'homme de Dieu, vous êtes en train de vous damner et de damner les autres. Vous pervertissez la jeunesse. Quel terrible compte vous avez déjà à rendre à Dieu !... Mais quel enfer pour vous bientôt, si vous ne fermez à Mâcon cette maison abominable !... »



La foi s'était réveillée dans l'âme de la pécheresse. Elle écoutait épouvantée le Voyant qui lisait en elle. Elle tomba à ses genoux, et dans ses yeux s'ouvrit soudain la source des larmes.

Cependant le saint, qui savait venue l'heure du pardon, s'était assis à ce confessionnal que les pèlerins vénèrent encore dans la vieille sacristie. Sans se relever, la repentie se traîna jusqu'à l'agenouilloir... Elle fit l'aveu de ses fautes. Elle pleura encore. Mais qui dira la douceur de ces larmes rédemptrices ! L'absolution descendit sur l'âme de la nouvelle Madeleine.



Elle revint à Mâcon, cessa son honteux trafic, ferma sa maison et mena désormais, réparant ainsi de son mieux tout le mal qu'elle avait fait, une vie parfaitement chrétienne.

Avant de s'en aller d'Ars, elle avait cru pouvoir conter à Mme Moyne son entrevue avec le saint Curé. Depuis, les deux femmes eurent l'occasion de se revoir. Et Mme Moyne, personne digne de toute confiance, après la mort de cette dame devenue son amie, a rapporté tous ces détails à M. l'abbé Heinrich, curé de Tramoyes, diocèse de Belley, qui en fit lui-même un récit fidèle lors de son passage au presbytère d'Ars, le 4 juin 1926.


A suivre...
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Message  Monique Ven 21 Mai 2021, 8:05 am

II



Les souvenirs d'une Ursuline



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Des lettres comme celles qu'on va lire suffiraient à mettre en son vrai jour la suave figure du Curé d'Ars. On trouvera ici réunis plusieurs faits d'intuition  lecture dans les cœurs, vue à distance...  qui sont d'un grand intérêt. Ces deux lettres furent adressées à Mgr Convert par une religieuse du monastère des Ursulines de Cracovie (Pologne), Sœur M. C., qui ne veut pas être désignée plus clairement. (1)





I



Cracovie, 1er Juin 1902



Je ne saurais préciser en quelle année je suis allée à Ars : c'était, je crois, six ou sept ans avant la mort du saint Curé. (2)

J'étais à Lyon. Une personne amie nous dit : « Si nous pouvions décider mon père à nous conduire à Ars... que je serais heureuse ! Il se convertirait peut-être ». Le vieillard était bon et honnête, mais il ne pratiquait pas ses devoirs religieux. Sa conversion pouvait en entraîner d'autres par l'influence qu'il exerçait dans la contrée. M. X..., « pour faire plaisir à la jeunesse », comme il nous dit, se décida à aller voir « notre brave homme » : c'était ainsi qu'il appelait M. Vianney.

Nous formions un petit groupe d'amis. Nous partîmes joyeux. Inutile de dire que la prière fut presque notre unique occupation tout le long du chemin, tant était grand le désir d'obtenir la grâce que nous allions solliciter.

Nous arrivâmes à Ars vers trois heures de l'après-midi. En descendant de voiture, M. X... nous dit en riant : « Allez à l'église, si vous voulez ; moi, je vais à l'hôtel commander le dîner ». Il fait un pas, puis s'arrête : « Bast, réflexion faite, j'irai avec vous ; ce ne sera pas long cette première fois. D'ailleurs je vous donnerai trois jours ». Et il nous suivit.



En entrant dans l'église, nous étions transportées de bonheur. Nous nous agenouillâmes devant le maître-autel. M. X..., qui était resté au bas de l'église, s'approcha, toujours souriant de notre simplicité. Bientôt M. le Curé sortit de la petite sacristie, qui était à gauche du maître-autel, pour se rendre dans l'autre sacristie qui est à droite (3). Après avoir fait la génuflexion, il se retourna, fixa M. X..., sembla plonger son regard pénétrant dans cette âme encore coupable, et lui fit signe d'aller à lui. « Il faut bien que j'obéisse », dit M. X... ; ce serait impoli de refuser ». M. le Curé lui serra la main et demanda :

« Il y a longtemps que vous ne vous êtes pas confessé ?

Mon brave Curé, il y a quelque chose comme trente ans, je crois.

Trente ans, mon ami... ; réfléchissez bien... Il y a trente-trois ans, vous étiez à tel endroit ; vous ne vous êtes confessé qu'au retour.

Vous avez raison, monsieur le Curé.

Alors, nous nous confesserons maintenant, n'est-ce pas ? »




Notre vieux compagnon nous avoua depuis qu'à cette invitation, il s'était trouvé si interdit qu'il n'avait pas osé refuser ; mais il ajoutait : « Je sentis aussitôt un bien-être indéfinissable ».

La confession dura vingt minutes, et elle le transforma. Quand il revint, c'était un autre homme : heureux, content, affectionné au bon Père, qui souriait d'un bienheureux sourire en voyant son pénitent. Nous prîmes part à tous les exercices ; M. X... priait avec ferveur ; il ne nous parlait plus que du « bon saint ». Nous passâmes la nuit au clocher (4). Nous avons vu la lumière de M. le Curé éteinte, rallumée et éteinte ; nous avons entendu le bruit extraordinaire qui venait le troubler. Nous prîmes rang pour nous confesser. Toutefois, plusieurs d'entre nous ne se confessèrent pas, M. le Curé ne le jugeant pas à propos ; mais il nous répondit toutes les fois que nous voulûmes lui parler. Je dois dire, pour la gloire de ce saint prêtre, qu'il a été bien bon pour moi : il m'a témoigné un vif intérêt. Puisse-t-il me le continuer jusqu'à sa mort !



*

* *



Nous assistions chaque jour au catéchisme de onze heures. Le premier jour, alors que je n'avais encore rien dit au bon Père, il répondit à des pensées que j'avais eues, mais si directement, que je me demandais si je ne les lui avais pas communiquées. Quand il sortit de sa petite chaire, comme j'étais tout près de lui, je vis un de ses cheveux qui dépassait les autres. Les enfants ne doutent de rien. J'eus la hardiesse de le prendre. Il me regarda souriant : « Aimez bien le bon Dieu, petite enfant », me dit-il.



Quand il traversait la place, à midi, il distribuait des médailles et des croix. Je tendis la main chaque jour. Le troisième jour, il me remit une médaille et une croix en disant : « Petite enfant, cela fait dix-sept ». Je comptai : en ces trois jours, j'avais bien, de fait, reçu dix-sept médailles. Pour propager la dévotion à mon bon Père d'Ars, j'ai tout donné à mon tour, sans rien garder pour moi. J'en ai presque du regret.



Le troisième jour, au matin, je sortais de l'église, lorsqu'une femme vint près de moi : « Oh ! mademoiselle, vous qui abordez si facilement M. le Curé, me dit-elle, conduisez-moi donc à lui, je voudrais bien qu'il me guérisse ». J'eus pitié et me hasardai. Je m'informai où pouvait être le bon Père : quelqu'un me dit qu'il était allé voir un malade dans la campagne. Alors, accompagnée de cette femme, je m'acheminai à sa rencontre dans la direction que l'on m'avait indiquée.

Nous le vîmes bientôt. Il revenait seul avec son sacristain (5). Nous précipitons le pas et nous tombons à ses pieds. « Monsieur le Curé, bon Père, voilà une femme qui désire que vous la guérissiez. Elle a des maux de tête qui l'empêchent de travailler, son mari est malade, elle est pauvre. » Le bon Père sourit : « Petite enfant, je ne fais point de miracles, je ne fais rien de bon... Mais qu'elle aille à sainte Philomène, elle en recevra sa guérison. Petite, me dit-il de nouveau, aimez bien le bon Dieu ». Il me fit une croix sur le front. Je pris sa main et la posai sur la tête de la pauvre femme qui se releva tout à fait guérie.

Le saint lui dit ensuite :

« Retournez sans retard chez vous ; vous y êtes nécessaire ».

J'ai su depuis que son mari se mourait.



Comme je voulais encore parler une dernière fois à celui qui m'avait déjà fait tant de bien, j'allai à la petite sacristie où il y avait foule. M. le Curé y confessait une personne sourde. Nous le touchions presque ; il parlait très haut, et la personne qui se confessait, aussi. Nous entendions un bruit confus, mais nous ne pouvions rien distinguer. M. Vianney paraissait là absolument à son aise comme s'il n'y avait eu personne.

Il fallut quitter le bon Père. Ce fut triste, car je ne devais pas revenir. Mais vraiment j'avais vu un saint ; j'avais comme une idée de l'autre monde où les hôtes du paradis aiment tant le bon Dieu. Le Curé d'Ars me laissait dans cette pensée qu'il avait été envoyé du ciel pour apprendre aux hommes à bien souffrir et à pratiquer la vertu.





II



Cracovie, septembre 1902



Une personne de ma connaissance  une amie  peut-être un peu originale mais pieuse, désirait voir le saint Curé. Elle crut devoir prendre, au préalable, l'avis d'un religieux. Celui-ci lui répondit : « Allez à Ars, si vous voulez, cela ne vous compromet pas ; pour moi, je ne puis vous dire qu'une chose : je ne ferai pas ce voyage ». Mon amie, presque blessée  bien qu'elle ne crût pas encore elle-même  résolut de donner suite à son projet. Chemin faisant, elle se disait : si le saint répond à mes pensées pendant son sermon, je croirai et je ferai une retraite auprès de lui.

Arrivée à Ars, elle se rend à l'instruction. Quelle ne fut pas sa stupeur pour ainsi dire, quand le bon Père s'arrête, la fixe et répond à toutes ses préoccupations ! Confondue, elle alla le trouver, fit une confession générale sans avoir à s'expliquer autrement que par oui et par non, le saint se chargeant lui-même de l'examen de sa pénitente.

Elle resta huit jours à Ars dans la prière et la méditation, guidée pendant toute la durée de ces pieux exercices par le bon Père qui la combla de bienveillance.

A son retour, nous ne pouvions assez admirer le changement qui s'était opéré en elle : la grâce l'avait transformée et fait entrer manifestement dans les voies de la sainteté. Elle rendit compte de son voyage au religieux qui l'avait dissuadée de l'entreprendre : le récit et les sentiments de cette personne firent sur lui une profonde impression et je ne doute pas qu'il ne soit devenu un croyant d'Ars.



Pendant une nuit que nous passâmes au clocher, nous nous trouvâmes près d'une dame qui paraissait bien triste ; dans son anxiété elle nous dit : « Si je pouvais seulement parler à M. le Curé... S'il voulait me consoler, me conseiller... mais il faut attendre si longtemps ! Je suis venue à la dérobée, je demeure à plus de cinquante lieues ». Et elle se prit à pleurer, en nous racontant ses malheurs : « Je me suis mariée jeune, j'ai apporté 300.000 francs à mon mari qui a tout dépensé follement en moins de douze années. J'ai trois enfants, et je n'ai rien à leur donner : nous sommes dans la misère ; mes parents me laissent, parce que je n'ose quitter mon mari ».

Il y avait, cette nuit-là, un nombre considérable de personnes dans l'église ; les chaises étaient en longues rangées.

Bientôt on entendit du bruit : c'était le bon Père qui arrivait par la grande porte, souriant d'avoir si bien trompé son monde (6). On courut, on se jeta sur les chaises ; il y eut un moment d'indescriptible pêle-mêle. Ne voulant pas contribuer à un vacarme, inconvenant dans le lieu saint plus que partout ailleurs, nous attendions en silence...

Le saint, sans faire attention à la foule qui le sollicitait si indiscrètement, vint tout droit à cette dame et lui dit : « Mon enfant, venez, car vous devez repartir bientôt et vous avez besoin de me parler ». Au lieu de la conduire au confessionnal ordinaire, il la dirigea vers celui qui était dans la chapelle des Saints-Anges. Cette pauvre personne conféra assez longtemps avec M. Vianney.

En sortant, elle nous chercha : elle ne savait comment exprimer sa joie au milieu des larmes dont elle était inondée : elle avait vu la sainteté. Le bon Père lui avait déconseillé de quitter son mari. « Allez, lui avait-il dit, Jésus n'a pas traîné sa croix, il l'a portée avec joie et courage. Vous convertirez votre mari ; vos enfants seront bons... Mais souffrez encore ! »

Elle a souffert en effet le martyre pendant trois nouvelles années. Vint ensuite l'heure de la paix : le prodigue reconnut sincèrement ses torts, se convertit, et la fortune fut en partie reconquise.

Le bon Père connaissait jusque dans les moindres détails la position et les souffrances de la malheureuse. Elle ne sut que pleurer auprès de lui.



Une autre personne des environs de Dijon, fort riche, avait une fille de quinze ans, malade depuis sa naissance et qu'aucun docteur n'avait pu guérir, quoiqu'on promît 100.000 francs à celui qui ferait cette cure. La mère me demanda si je pensais que le saint d'Ars la guérirait. Je l'engageai à aller le consulter.

Le bon Père dit en voyant l'enfant : « Laissez faire Dieu, madame. Soumettez-vous à sa volonté. Votre fille guérira dans le ciel. »

L'enfant mourut quelques années après.


------------



(1) Dans ces deux lettres il manque malheureusement les noms propres qui augmenteraient l'intérêt du récit. Mais la religieuse en a gardé le secret

(2) Par conséquent, en 1852 ou 1853

(3) V. le plan de l'ancienne église d'Ars, Intuitions, 2e série

(4) C'est-à-dire dans le vestibule où se trouve l'escalier qui monte au clocher

(5) C'était alors le Frère Jérôme, de la Sainte-Famille de Belley

(6) Il entrait d'ordinaire dans l'église, comme c'était assez naturel, par la petite porte qui donne accès au vestibule du clocher


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Message  Monique Sam 22 Mai 2021, 7:37 am

III



Le mirage du Tentateur



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Les archives du presbytère d'Ars sont redevables au vénéré chanoine Joly, aumônier de la Providence de Bourg, de plusieurs récits d'intuition ayant trait à des personnes de sa famille ou de sa communauté. C'est ici le premier qu'il ait écrit  10 août 1902.

*

* *



Voici, entre mille, un fait d'intuition du vénérable Curé d'Ars. Je suis heureux de vous le transmettre, quoiqu'il ne soit qu'une fleurette au milieu d'une prairie toute émaillée.

Ma sœur, Clémence Joly, nouvellement religieuse de Saint-Joseph de Bourg, sous le nom de Sœur Alexine, avait été envoyée comme auxiliaire à la directrice de l'école congréganiste de Misérieux. C'était vers la fin de la vie du saint Curé. Profitant de la proximité d'Ars, les deux institutrices y allaient assez souvent, le jeudi soir, pour se distraire des occupations de la semaine et prier dans l'église au milieu de la foule des pèlerins.

A ce moment-là, ma sœur traversait l'une de ces phases assez communes dans la vie religieuse ; après avoir fait son sacrifice de grand cœur et à la fleur de son âge  elle n'avait alors pas plus de dix-sept ans  elle était tombée dans un profond découragement et éprouvait toutes sortes de tentations. Bien plus, elle n'avait pas même la pensée de faire connaître son état à ce prêtre qui avait consolé tant d'âmes, ma mère en particulier qui s'est plusieurs fois adressée à lui.

Pendant qu'elle priait au fond de l'église, M. le Curé sortit de son confessionnal et, regardant à travers la foule, lui fit signe de s'approcher.

Elle obéit, entra au saint tribunal, et M. Vianney, sans l'interroger, lui dit ce qui lui faisait de la peine.



« Mon enfant, ajouta-t-il, vous êtes en proie à une tentation perfide : vous vous demandez si vous êtes dans votre voie et le monde vous apparaît sous des traits séducteurs. Souvenez-vous du mirage que le Tentateur fit briller aux yeux de Notre-Seigneur dans le désert... Vous avez engagé votre parole et votre cœur au divin Époux ; ne lui reprenez rien. Demeurez-lui fidèle dans votre saint état : c'est sa volonté expresse ; il vous rendra le centuple en ce monde et la vie éternelle dans l'autre. »



Ma sœur, toute sa vie, a vécu des consolations et des encouragements qu'elle reçut alors.

Elle n'avait jamais parlé de cela, sinon quelques jours avant sa mort arrivée le 11 janvier 1892, lorsqu'elle était supérieure de la petite communauté de Saint-Jean-sur-Veyle ; elle s'en est ouverte alors à la religieuse qui la soignait et à moi-même.

Elle ajoutait naïvement cette parole qui montre combien la sainteté est une chose conforme à notre nature vraie, créée par Dieu et non viciée par le péché originel : « Si j'avais su que le Curé d'Ars fût un saint, je l'aurais bien mieux examiné ».


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Message  Monique Dim 23 Mai 2021, 8:09 am

IV



Comment fut conseillé M. l'abbé Cornu



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La lettre suivante fut adressée à M. l'abbé Pierre Faivre, missionnaire du diocèse de Saint-Claude. Ce document précieux, qui relate de beaux faits d'intuition, a été versé au dossier de la Cause d'Ars (folio 1499).

Il porte la signature de M. l'abbé Joseph Cornu, supérieur du petit séminaire de Nozeroy, au diocèse de Saint-Claude. M. Cornu a été un éducateur remarquable et qui réalisa beaucoup de bien. C'est à lui qu'on doit le cantique bien connu : Armons-nous ! La voix du Seigneur...



*

* *



Petit séminaire de Nozeroy, 1er septembre 1864



Mon bien cher Ami,



Je vais, conformément à votre désir, vous raconter simplement ce qui m'a le plus frappé dans ma première entrevue avec le grand serviteur de Dieu Jean-Marie-Baptiste Vianney, Curé d'Ars.

J'étais arrivé en octobre 1848, le mercredi au soir, en compagnie d'un confrère que vous connaissez. Je vous avoue qu'en allant à Ars, je m'attendais à trouver un homme extraordinaire ; je me sentais tout disposé à voir en lui un saint, mais je n'avais à cet égard aucune opinion préconçue, et je me réservais d'observer de près cet homme et de ne le juger que sur ses œuvres.



Je vis pour la première fois M. Vianney au moment où il sortait de l'église après la prière du soir. En passant près de moi, il s'arrêta, me prit les mains et m'adressa des paroles que je ne pus saisir. Ce contact, ces paroles me firent éprouver quelque chose d'indéfinissable ; je me sentis comme pénétré d'un fluide magnétique surnaturel (1) et mon cœur s'ouvrit, sans que je pusse m'expliquer pourquoi, à la confiance la plus absolue.

« Mon Père, lui dis-je, voulez-vous bien permettre à mon confrère et à moi de dire demain la sainte messe dans votre église ?

Ah ! Tant que vous voudrez »
, me répondit-il.



Cette fois je ne perdis pas une de ses syllabes. Nous l'accompagnâmes jusqu'à la maison de la Providence. Chemin faisant, je lui demandai s'il pourrait, dès le lendemain matin, entendre en confession le général de X... « Ah ! bonne dame, bonne dame, dit-il en m'interrompant... Oui, dites-lui que je l'entendrai demain matin à six heures. »

J'avais effectivement rencontré dans l'omnibus de Lyon à Ars une dame qui m'avait recommandé, au cas où je pourrais voir le soir même M. Vianney, de le prier instamment d'entendre son mari, le général de X..., le plus tôt possible. Quand je rendis à cette dame la réponse du Curé d'Ars, elle fut ravie de joie, mais elle ne revenait pas de la surprise que lui causait la connaissance que semblait avoir d'elle un homme avec qui, jusque là, elle n'avait pas eu le moindre rapport.

Le lendemain jeudi, le brave général était aux pieds du saint homme. Je passai après lui. « Mon Père, lui dis-je, mon intention n'est pas de me confesser ; je l'ai fait hier à Fourvière. Je voudrais vous consulter sur trois choses. » Je propose la première ; le Curé d'Ars m'arrête : « Mais vous ne me dites pas telle chose... Oh ! mon Père, c'est vrai ; j'aurais dû commencer par là ; mais je n'y ai pas pensé ». Il me révélait une disposition intérieure que j'aperçus en moi sur-le-champ et que j'aurais dû lui signaler tout d'abord. Je compris dès lors que, sans avoir extérieurement connaissance de mon nom, de mon diocèse, de mon genre de vie et d'occupation, il lisait au fond de mon âme.



A cette question que je lui adressai : « Mon Père, dois-je nourrir en moi ce désir de la vie religieuse que je ressens si vivement depuis la seconde année de mon séminaire, il y aura bientôt vingt ans ? », il répondit sans détour : « Oui, cette pensée vient de Dieu ; il faut la nourrir en vous.

En ce cas, mon Père, répliquai-je, vous me permettriez de quitter la position où je suis (j'étais professeur de classe élémentaire dans un petit séminaire) et d'entrer dans un ordre religieux. Lequel, s'il vous plaît ?

Oh ! pas si vite !... Restez où vous êtes. Voyez, mon ami, le bon Dieu envoie quelquefois des désirs dont il ne demande pas la réalisation en ce monde. »


Il me fit comprendre que le mien était de ce genre, et que, soigneusement entretenu dans mon cœur, il me serait à la fois un préservatif contre les dangers du monde et un stimulant aux vertus sacerdotales.



Trois ans plus tard, j'avais été transféré de ce petit séminaire dans un collège catholique. Je retournai au Curé d'Ars.

« Et maintenant, mon Père, que me conseillez-vous ?

Il me dit en souriant : « Mais c'est la même chose... » Puis il ajouta : « Vous, ne soyez jamais curé. La plus belle œuvre que l'on puisse faire dans le siècle où nous vivons c'est de s'occuper de l'éducation chrétienne de la jeunesse... »

Il savait donc que je m'en occupais !... Comment le savait-il ?

Je comprends mieux que jamais, depuis quelques mois, toute l'étendue de signification de ce Restez où vous êtes, articulé en 1848. Je devais être envoyé, et je le fus effectivement, par Mgr de Chamon, au collège catholique de Montciel en mai 1851, être envoyé en 1852 par Mgr Mabile au collège catholique de Poligny, et, après cette année scolaire, retourner, par une nouvelle mission de Mgr Mabile, au poste premier, au petit séminaire de Nozeroy, où vient de me fixer, à dater du 16 juin 1864, la volonté expresse de mon évêque actuel, Mgr Nogret. Qu'en dites-vous ?



*

* *



Reprenons. Le Curé d'Ars me donna plus d'une preuve encore de cette étrange pénétration de mon intérieur, pendant mon premier séjour à Ars.

Le lendemain de mon arrivée, le jeudi au soir, nous étions allés, mon confrère et moi, faire visite à M. l'abbé Raymond, collaborateur de M. le Curé. Je laissai percer l'intention que j'avais de rester trois ou quatre jours dans la paroisse. Il me sollicita vivement alors de le remplacer le dimanche suivant pour la grand'messe et l'instruction. J'eus beau résister, il fallut promettre au moins que je dirais deux mots. J'allai, dès le vendredi matin, chercher quelque inspiration dans la chapelle de sainte Philomène, et il me vint à ses pieds deux idées que je me promis de développer.

J'y pensai dans les moments libres de la journée. Le lendemain samedi, vers six heures du matin, au moment où j'allais me revêtir des ornements sacrés pour la célébration du saint sacrifice, M. le Curé vint à moi et me dit : « C'est donc vous qui nous évangéliserez demain ? Si M. Raymond n'est pas encore revenu pour chanter la grand'messe, je la chanterai... Pour votre instruction, ne vous tourmentez pas, ajouta-t-il, vous pourrez dire ceci... et cela ». Il mit le doigt sur les deux idées qui m'étaient venues à l'esprit dans la chapelle de sainte Philomène.



Autre circonstance du même jour.

J'étais allé, au cours de l'après-midi, dire mon office dans la chapelle de l'Ecce Homo. Or, pendant que je le récitais, je ne pouvais m'abstraire de cette pensée : ce serait une témérité à moi d'improviser ici demain ; mieux vaut me remettre en mémoire une instruction que j'ai déjà donnée jadis, celle par exemple sur le saint sacrifice de la messe.

A ce projet semblait s'opposer la parole que m'avait dite le matin M. le Curé d'Ars. Je voulus donc le lui soumettre et m'en tenir à ce qu'il déciderait. Au sortir de l'église, je cherche à l'aborder, impossible. Il me discerne dans la foule, fixe un regard sur moi, et à cette question que j'avais sur les lèvres, mais qui ne pouvait arriver jusqu'à lui : Approuvez-vous, mon Père, que je prêche sur le saint sacrifice de la messe ?, il répond par un signe affirmatif. Cette réponse toutefois ne me satisfaisait qu'à demi. J'attends encore. Le flot du peuple croissait toujours et rendait l'accès de plus en plus impraticable. Le Curé d'Ars se tourne de nouveau vers moi et me congédie par ces paroles qu'il accompagne d'un gracieux sourire : « Bonsoir, mon cher ami ». Je ne demande rien de plus. Je me retire et prépare, sans arrière-pensée et comme je le puis, mon instruction sur le sujet indiqué.



Que je vous conte encore ce petit incident. Je m'étais dit et redit : A telle phrase de mon exorde j'adapterai délicatement ceci : Cet autre Jean-Baptiste par l'austérité de sa vie et son zèle apostolique à préparer les âmes au second avènement du Fils de l'homme... C'était tout ce que je voulais dire à la louange du Curé d'Ars, mais je voulais le dire. Avant que la grand'messe fût commencée, je me recommandai de tout mon cœur au saint homme qui me dit, me mettant la main sur le bras : « Allez ! ». Je montai en chaire, je parlai avec une aisance qui ne m'était pas habituelle, mais j'oubliai complètement ce que j'avais stéréotypé dans mon esprit pour le Curé d'Ars. Je ne pris même garde à cette omission que sur la fin de l'instruction où je pus à peine placer un « votre cher et vénéré pasteur... ». Comme je descendais de chaire, mes yeux rencontrèrent les siens qui semblaient m'exprimer une évidente satisfaction. Quand je le vis le soir au sortir de l'église, il me dit en me serrant la main : « Oh ! que vous avez bien fait de prendre ce sujet ! Je vous en remercie ».

Je ne m'étonne donc nullement que la sainte Église songe sérieusement à lui assigner une place dans ses sacrés diptyques. Je prie avec vous Celui qui est admirable dans ses saints de hâter le jour et l'heure où il sera donné au monde catholique de rendre à ce grand serviteur de Dieu, publiquement et solennellement, ce culte que tant de personnes sentent le besoin de lui rendre déjà dans le secret du cœur.

Votre tout dévoué serviteur et ami,

J. CORNU, prêtre


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(1) Cette expression fluide magnétique surnaturel s'explique sous la plume de M. Cornu. Étant professeur, il s'était amusé à faire du magnétisme, et M. Vianney lui avait fait promettre de cesser ce jeu singulier. L'abbé Cornu ne rappelle pas l'incident dans sa lettre, mais le fait est exact.


A suivre...
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Message  Monique Lun 24 Mai 2021, 9:09 am

V



Qu'il ne faut pas fuir toute responsabilité


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M. l'abbé Sage, curé de l'importante paroisse de Pernes, au diocèse d'Avignon, a recueilli le joli récit qu'on va lire. « Il ne faut rien négliger de ce qui peut honorer les saints », écrivait-il à Mgr Convert, le 15 juillet 1919, en lui adressant les résultats de sa petite enquête.



*

* *



Il y a quelques années, j'étais curé à Mormoiron. Il y avait sur ma paroisse plusieurs vieilles filles, bien chrétiennes, dont une s'appelait Adèle Conil, dite de l'Orfèvre. Or voici ce que racontait cette excellente personne à propos du Curé d'Ars.

Des parents ou des amis offrirent à Mlle Adèle d'être marraine d'un enfant qu'on allait prochainement baptiser. Par crainte des responsabilités de cette modeste charge, elle n'accepta pas.

Quelque temps après, elle alla en pèlerinage à Ars et se confessa au saint Curé. Elle ne parla aucunement de ce baptême, mais quel ne fut pas son étonnement de recevoir cette remontrance :

« Vous n'avez pas bien fait de refuser d'être marraine, il y a quelque temps. Il ne faut pas, mon enfant, avoir peur de faire le bien, quand même il nous en coûterait quelque chose. Allons, une autre fois soyez plus sage. »

Longtemps après, cette bonne demoiselle racontait encore cette intuition du saint Curé, et elle en était toujours émue. J'ai entendu moi-même ce récit de sa bouche et bien des personnes l'ont entendu comme moi.


A suivre...
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Message  Monique Mar 25 Mai 2021, 7:19 am

VI



« Juste les mots qu'il fallait me dire »



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Voici une lettre signée « Marie de Lamartine » et adressée du Grau-du-Roi (Gard) au presbytère d'Ars le 18 septembre 1907, qui rapporte plusieurs faits bien prenants de vue à distance et de lecture dans les cœurs. On y trouvera même de curieux détails sur l'existence du Curé d'Ars et ses démêlés avec le démon.



*

* *



Une de mes cousines, avec ses filles, est allée prier à Ars le saint Curé. L'ayant connu, je garde de lui un souvenir plein de vénération et de reconnaissance. Depuis sa mort, je l'invoque, et il me semble que, du haut du ciel, son regard s'abaissera sur moi...

Mais on désire que je vous raconte une visite à Ars. Je le fais volontiers.



Je revenais d'un voyage avec mon père et ma mère, et nous nous étions arrêtés à Lyon où mon père voulait revoir quelqu'un de sa connaissance. Nous causâmes d'abord de choses et d'autres, puis après les compliments d'usage que nous venions de lui adresser sur sa famille, cette dame c'était une personne qui était dans le commerce nous confia qu'elle avait éprouvé un grand chagrin, mais que, grâce aux prières d'un saint curé qu'elle vénère, le malheur a été évité ; elle ajouta que ce prêtre lui sert de confesseur extraordinaire, c'est-à-dire à peu près tous les deux mois ; enfin, « puisque vous êtes dans le pays, nous dit-elle, vous feriez bien d'aller jusqu'à Ars, vous en recevriez au moins une grande édification ; mademoiselle Marie (c'était moi) aurait certainement joie et bien-être pour son âme si elle pouvait parler à M. Vianney et, si possible, se confesser ».



Elle nous raconta alors des choses incroyables. Entre autres, poursuivit-elle, voici ce qui m'est arrivé :

« Revenant d'une tournée d'affaires, je m'arrêtai en dernier lieu, à Ars, espérant retirer de ces quelques instants la force pour mon âme d'affronter avec plus de courage le labeur quotidien. Je prends rang parmi les pèlerins et j'attends mon tour pour me présenter au saint tribunal.

Mon tour arrive, le saint ouvre la grille et sans attendre le premier mot :

« Mon enfant, votre place n'est pas ici, mais auprès de votre fille qu'on administre en ce moment ».

Et comme il me voyait suffoquée :

« Courage, reprend-il, ce ne sera que du mal, elle guérira, mais partez vite et croyez toujours en Dieu ! ».

Je partis affolée, mais cependant pleine de confiance dans ce bon Père.

J'arrive chez ma fille qui ne me reconnaît pas. Je la soigne avec la tendresse que Dieu a mise au cœur des mères et, petit à petit, la vie semble revenir, la santé reparaître, et moi je sentais dans mon âme un plus grand amour de Dieu et une plus vive reconnaissance envers mon cher Curé d'Ars ».



Enflammée par les récits de cette dame, je suppliai mon père de me conduire à Ars, ne serait-ce qu'une demi-journée. Mon père se fit un peu prier, mais enfin il consentit et le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions en route, mon père, ma mère et moi.

En arrivant à Ars, vers onze heures, nous nous rendons tout de suite à l'église. Le bon Curé se trouvait en chaire à faire le catéchisme à des pauvres, à des dames, à des étrangers. Tous les trois nous passons par une porte qui faisait face au prédicateur, un monsieur inconnu nous suivait, et, en nous regardant, voici ce que dit le Curé d'Ars :

« On vient de Nîmes (c'est le pays que nous habitons), de Marseille, et pourquoi ? Une curiosité pousse à venir voir ce pauvre curé. Est-ce nécessaire ? Non, mes enfants. Il faut penser à Dieu, aux fins dernières, à une vie que nous devons remplir de bonnes œuvres, de sacrifices... »

Tout cela était dit avec une voix pleine de si pieuse émotion, qu'à l'entendre on était saisi et qu'on pensait aimer doublement un Dieu que son ministre montrait si plein d'amour pour les hommes.



J'avais alors dix-huit ans, une âme ardente. A tout prix, je voulais ouvrir mon cœur au Curé d'Ars, lui demander conseil ; après avoir entendu ses paroles, n'allais-je pas moi-même transporter des montagnes et devenir résolument une sainte ? Je voulais me rendre auprès de son confessionnal, et je ne pouvais me résigner à le quitter un instant du regard.

Mais le saint sortit de l'église en surplis, suivi des pèlerins. Je fis comme les autres. Or le saint Curé allait voir un malade. Quelques pèlerins s'arrêtèrent au seuil de l'église pour y attendre son retour. D'autres le suivirent, lui donnant à bénir des médailles et des chapelets. M. Vianney, tout en marchant, donnait aux uns et aux autres ces médailles et ces chapelets. Je le vis tendre à une pauvresse un chapelet magnifique, monté sur argent, avec des grains de prix.

A ma confusion, je dois avouer que je plaignais ce don fait à cette pauvre femme, et que je le regrettais.

A force de me faufiler, j'arrivai près du saint et je lui demandai des médailles pour les miens et pour moi.

Il s'arrêta, défit un paquet dont le papier rompu laissa tomber dans ma main une vingtaine de médailles. Puis, me regardant avec son regard si profond et si plein de mansuétude : « Cette fois-ci, dit-il, vous êtes bien servie, n'en demandez plus ». En hâte, j'ajoutai : « Mon Père, je voudrais bien me confesser, mais votre chapelle est pleine de gens et papa veut partir à trois heures. Vous seriez bien bon de me faire passer avant tout le monde ».

Le regard du saint se fit plus profond encore pour lire jusqu'au fond de mon âme et il me dit : « Vous confesser ? Vous n'en avez pas besoin ; vous venez d'un pèlerinage à Saint-Régis de La Louvesc, vous avez fait votre confession avant-hier et votre communion hier matin. Seulement, je vous recommande la confiance en Dieu. Soumettez-vous à sa volonté. Confiance, confiance ! »

J'obéis à sa parole, mais avec regret, et je ne le quittai plus jusqu'au départ, l'accompagnant même à la porte de sa demeure.

Alors, avec M. Pagès, de Beaucaire (1), je restai sur la place, attendant la sortie de M. Vianney. « Il prend son bol de lait et surtout il prie », me dit ce bon monsieur. Soudain, voici que nous entendîmes des cris et des gémissements. « C'est, m'expliqua M. Pagès, le diable qui fait des siennes et que le bon Curé est en train de remettre à sa place. »



Je revis M. Vianney au passage, lorsqu'il se rendit de nouveau à l'église, et j'étais encore au regret de ne pouvoir lui parler, quand, repassant les mots si profonds qu'il m'avait dits et qui étaient juste ceux qu'il fallait me dire, je sentis tout à coup qu'il avait raison, et je priai pour que Dieu dissipât mes ennuis et m'accordât la sainte vertu d'espérance.

Cette visite est restée pour moi le plus délicieux souvenir et, comme je l'ai fait bien souvent déjà, aujourd'hui j'aime à répéter au milieu des peines de la vie, qui ne m'ont pas manqué plus qu'aux autres : « Je dois avoir confiance. Ne me l'a-t-il pas dit lui-même : Confiance ! Confiance en Dieu ! ».


------------


(1) M. Hippolyte Pagès, né à Beaucaire en 1812, était un ancien architecte qui, dans le procès de canonisation de M. Vianney, se déclare « propriétaire rentier ». Attiré par la renommée du saint Curé et fixé à Ars par une particulière sympathie, il était un des « gardiens » les plus dévoués de la petite église et s'occupait à certaines heures d'introduire un à un dans la sacristie les pénitents du serviteur de Dieu.


A suivre...
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Message  Monique Mer 26 Mai 2021, 8:15 am

VII



Les trois pèlerinages de Sœur Marie de Jésus



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Certes, elles ne furent pas banales les diverses audiences que le saint d'Ars accorda à une religieuse des hospices de Lyon, la Sœur Marie de Jésus.



I - « Votre croix est faite »



Première entrevue en 1853. Cette année-là, Sœur Marie pensait bien doubler le cap de la profession et faire ses premiers voeux. N'avait-elle pas fidèlement suivi tous les exercices du noviciat ?... Hélas ! Quel désappointement, quelle épreuve lorsque, venu le temps des appels, elle entendit sa supérieure lui déclarer que, trop jeune, il lui serait avantageux d'attendre... trois années encore !

Larmes, sanglots, supplications... Rien n'y fit. Toutefois, on ne fut pas sans pitié. On permit à la pauvre petite novice d'aller faire une retraite dans le village d'Ars. Et tout de suite, elle se sentit consolée.

Sa retraite, Sœur Marie de Jésus la fit d'une façon assez originale. Elle prit rang parmi les pénitentes de M. Vianney, et attendit patiemment son tour. Cependant, un livre à la main, elle méditait, à certaines heures, selon le règlement des retraites, puis elle réfléchissait, préparait sa confession, récitait son rosaire ou encore adorait le Saint-Sacrement... L'heure venue des repas, serrant précieusement son numéro d'ordre dans son grand sac noir, la jeune religieuse se rendait chez les charitables personnes où elle avait trouvé logement.



Enfin, son tour arriva. M. Vianney lui laissa tout le loisir de faire sa confession générale. Et quand elle l'eut achevée :

« O ma petite, que vous êtes heureuse, lui dit familièrement le bon saint, que vous êtes heureuse !

Oh ! pas tant que cela, songeait Sœur Marie de Jésus.

Que vous êtes heureuse ! réitérait le serviteur de Dieu.

Heureuse, oui, sans doute, crut-elle bon de dire, mais j'ai bien offensé le bon Dieu avant d'entrer en religion.

O ma petite, dans le monde vous auriez commis tant de péchés, que vous vous seriez perdue. »


Ce fut en cette première entrevue, le dernier mot du Curé d'Ars. Sœur Marie de Jésus sortit du confessionnal avec la conviction très nette que tout au moins elle était bien dans sa vocation. Alors elle se trouva vraiment « heureuse ».

Ses huit jours de retraite touchant à leur fin, notre jeune Sœur voulut se confesser une fois encore. Elle obtint un tour de faveur.

« Ma fille, dit le saint avec un doux sourire, vous avez fait une bonne retraite, votre âme est toute blanche.

O mon Père, si j'en étais sûre !...

Mais oui, mais oui, elle est toute blanche. Vous voilà prête pour votre profession...

Ne savez-vous pas, mon Père, que mes supérieures me trouvent trop jeune ? Dans trois ans...

Allez, allez, ma petite. Votre croix est faite...




Malgré les affirmations du Curé d'Ars, Sœur Marie de Jésus repartit avec un doute. Il m'a bien remontée, songeait-elle. Mais quant à faire profession !... C'est dans ces pensées qu'elle rentra aux Hospices de Lyon.

« Ma Sœur, demanda la concierge, ceci n'est-il pas pour vous ? »

En effet, sur un paquet qu'on lui tendait il y avait bien son nom. Sur Marie de Jésus eut un pressentiment.

« Puis-je regarder ? interrogea-t-elle.

Bien sûr, ma Sœur, puisque c'est pour vous. »


Afin qu'il n'y eût point de retard en son allégresse, les supérieures de Sœur Marie de Jésus, par une exquise attention, lui avaient ménagé cette surprise. Le mystérieux colis contenait sa croix de profession, au revers de laquelle étaient gravés son nom et la date de la cérémonie.

Le Curé d'Ars l'avait dit : la croix était faite. La profession suivit de près le retour de Sœur Marie de Jésus.



II - La douleur préservatrice.



Une autre croix, et plus lourde, attendait la religieuse. Placée dans un hospice, le mal s'offrit à elle sous les traits d'un servant de salle, insinuant, hypocrite et pervers. Ce misérable, qui avait su par ses dehors honnêtes gagner la confiance de la jeune Sœur, essaya de lui suggérer qu'elle n'était point faite pour cette vie d'austère dévouement... Bientôt, il lui parla mariage. Sœur Marie de Jésus n'osa dénoncer cet individu à sa supérieure, que ses cauteleuses manières n'avaient pas moins trompée. Pendant près d'un an, l'infâme tentateur renouvela ses propositions. La religieuse demeurait ferme. Mais quelle souffrance ! N'y tenant plus, elle demanda qu'on lui permît d'aller consulter M. Vianney.



Le mercredi 2 décembre, vers 7 heures du soir, la lourde diligence qui l'emportait pénétrait dans le village d'Ars. A ce moment, une angoisse étreignit la pauvre petite Sœur. A quoi bon ? pensa-t-elle. Croira-t-il ce que je lui dirai ? N'importe quel autre prêtre me conseillera aussi bien que lui. Et, dans son découragement, Sœur Marie de Jésus résolut de repartir le lendemain matin, dès 6 heures par la même diligence.

Elle entra cependant à l'église. M. le Curé ayant achevé la prière du soir, faisait aux pèlerins une courte allocution sur le bonheur du ciel.

L'allocution finie, au lieu de remonter vers le chœur, le saint se dirigea vers le fond de l'église. Et, s'arrêtant en face de la religieuse agenouillée :

« Mon enfant, lui dit-il à mi-voix, il ne faut pas repartir demain par la voiture de 6 heures. Vous avez assez d'argent pour rester ici trois jours. »

Sœur Marie de Jésus se présenta donc au confessionnal. Là, elle déchargea son cour.

« Oh ! mon enfant, lui fut-il répondu, ne quittez pas votre vocation !... Vous seriez si malheureuse ailleurs ! ». Et, après un silence, le saint ajouta : « Mon enfant, vous avez besoin de force.

Mon Père, implora l'humble pénitente, ayez la charité de prier pour moi, afin que le bon Dieu, sans me rendre incapable de travailler, m'envoie une maladie, une souffrance, qui toujours me rappelle que je ne dois être qu'à Lui !

J'y penserai, ma bonne. Oui, je demanderai cela pour vous. »




Le mardi suivant, qui était le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception, Sœur Marie de Jésus était occupée auprès d'un malade, lorsqu'elle poussa un cri : elle venait de ressentir une vive douleur au côté gauche. La douleur s'atténua ensuite, sans disparaître toutefois pendant trois années entières. Les médecins, ne découvrant aucune lésion, concluaient à un faux mouvement, à la foulure d'un nerf. Mais elle, la Sœur Marie de Jésus, avait reconnu en cette douleur lancinante le « cadeau du Curé d'Ars ». Il y avait pensé et il avait demandé cela pour elle.

Au bout de trois ans, le louche individu qui fut pour la pure et vaillante religieuse la cause de tant d'alarmes et de si cruelles épreuves quittait l'hôpital. Dès qu'il en eut franchi le seuil, le point de côté qui avait été pour Sœur Marie une sauvegarde et comme un céleste rappel disparut entièrement.



III - « Le bon Dieu vous enverrait quelqu'un »



Dans l'intervalle, la religieuse avait pu revoir une fois son saint confesseur. C'était en 1859, peu de mois, peu de semaines peut-être avant la mort du serviteur de Dieu. De pénibles obsessions tourmentaient la pauvre Sœur. Elle qui autrefois montrait un si véhément désir de faire ses premiers vœux, voyait à présent avec terreur approcher la date de leur renouvellement ; elle se croyait une grande pécheresse et, au terme de sa vie, elle apercevait l'enfer !

Ce jour-là, elle arriva dans l'église d'Ars juste pour assister au catéchisme de onze heures. Le catéchisme fini, M. Vianney fit signe de loin à la Sœur Marie de se rendre auprès du confessionnal, qui se trouve aujourd'hui encore dans la chapelle des Saints-Anges. Le saint vint s'y asseoir.

« Mon enfant, interrogea-t-il, votre âme est donc toujours en danger ?

O mon Père, promettez de prier pour moi jusqu'à mon entrée au ciel.

O mon enfant, quelle grande chose vous me demandez là !

Promettez-moi, je vous en supplie, mon Père. »


A ces paroles, le Curé d'Ars joignit les mains et leva les yeux aux ciel.

« Eh bien, je vous le promets, répondit-il.

Mais, mon Père, que deviendrais-je si je vous perdais ?

Pour cela, ma petite, ne vous tourmentez pas. Le bon Dieu vous enverrait quelqu'un. »




Sœur Marie de Jésus, revenue au chevet de ses malades, allait être tourmentée par des tentations pendant deux années consécutives. Hélas ! le Curé d'Ars n'était plus là pour l'aider de ses encouragements paternels. Or, un jour de 1861, dans la chapelle des Carmélites de Lyon, la religieuse eut l'avantage d'entendre prêcher le R. P. Hermann, l'apôtre de l'Adoration nocturne.

Le saint carme, après son sermon, entra au confessionnal où des pénitents l'attendaient. Sans trop savoir pourquoi, Sœur Marie de Jésus se joignit à eux. Elle commença de faire au P. Hermann le récit de ses épreuves intimes... Quelques jours plus tard, dans une nouvelle confession, elle complétait les douloureuses confidences.

Les vœux de la Sœur étaient annuels, et l'inspiration lui était venue, pour couper court aux hésitations, aux tentations de recul qui la torturaient chaque année avant la cérémonie du renouvellement, de vouer la chasteté perpétuelle. Elle s'en ouvrit timidement au P. Hermann.

« Ce vœu, affirma le religieux, il faut le faire, et tout de suite. Vous allez assister à ma messe. Avant de vous communier, je tiendrai un instant la sainte hostie devant vous, et vous prononcerez votre vœu à voix basse. »

Ainsi fut fait. Au retour de cette messe dont elle garda jusqu'à la mort un souvenir attendri, Sœur Marie de Jésus se sentait des ailes. Une allégresse, qui ne quitta jamais entièrement son âme, la transportait. Elle eut, ce matin-là, la conviction que son vœu la protégerait désormais contre les assauts du Malin.

Elle remercia avec effusion le saint Curé d'Ars, qui, depuis deux ans déjà, « vivait de ses rentes » en paradis, d'avoir tenu sa promesse : pour rendre à un cœur angoissé sa paix virginale, il avait prié Dieu de lui envoyer quelqu'un. (1)


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(1) Annales d'Ars, mai et juin 1906


A suivre...
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Message  Monique Jeu 27 Mai 2021, 7:18 am

VIII



Les distractions pendant la messe


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Une dame Gobin, de Saint-Maurice-de-Rémens, dans l'Ain, quittait, un matin de 1858 son mari malade et ses trois jeunes enfants qu'elle venait de confier à une voisine charitable. Elle s'engageait seule à pied sur une route déserte et bordée de larges étangs pour aller consulter celui qui sur terre demeurait son dernier espoir.

A plusieurs reprises déjà, elle avait franchi, à travers la mélancolique Dombes, les neuf lieues qui séparent d'Ars Saint-Maurice-de-Rémens. M. Vianney connaissait donc bien l'état de ce pauvre père arrêté dans son travail par une maladie de langueur et qui, humainement, semblait n'en pas devoir guérir. A chaque pèlerinage de la mère, le saint avait dit : « Je prierai pour votre famille ». Ce jour-là, Mme Gobin était décidée à insister, à réclamer une réponse plus précise.



Elle arrive le soir dans le village d'Ars et, comme elle ne s'y attend que trop, trouve l'église remplie. A la fermeture des portes, elle court prendre place dans le vestibule du clocher.

Vers une heure, survient M. Vianney, sa lanterne à la main. Il se met au confessionnal où plusieurs pénitentes se succèdent. Et Mme Gobin d'envier leur bonheur ; mais elle sait que ces personnes l'ont gagné par une attente de plusieurs jours. Aussi s'arme-t-elle de patience... Ah ! Voici la porte du confessionnal qui s'ouvre. Les épaules courbées, le saint Curé s'achemine vers le fond de l'église. Il fait signe à Mme Gobin de s'approcher.

Celle-ci va au confessionnal et, son accusation achevée :

« Mon Père, interroge-t-elle, s'il y avait encore quelque chose, veuillez m'en avertir.

Mon enfant, répond M. Vianney, quand vous assisterez à la messe, ne faites pas attention à ce qui se passe autour de vous ; ne regardez ni d'un côté, ni d'un autre. »


Le serviteur de Dieu venait de lire dans son âme et d'y découvrir une habitude dont ne s'inquiètent pas toujours assez les personnes dévotes. Mme Gobin parla enfin de son mari.

« Il guérira, reprit le Curé d'Ars, et Dieu vous aidera à élever votre famille. Une messe s'apprête. Vous y ferez la communion et vous repartirez ensuite. »



Suivant la promesse de M. Vianney, M. Claude Gobin ne tarda pas à se remettre. Sa santé dès lors demeura florissante. Le 8 septembre 1919, âgé de quatre-vingt-onze ans, il racontait son histoire à M. l'abbé Louis Joly, et sa fille, une vénérable religieuse de Saint-Joseph, ne pouvait que confirmer ces dires, ayant entendu cent fois le même récit des lèvres de sa regrettée mère.


------------


FIN DU PREMIER TOME


A suivre... TOME II
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Message  Monique Ven 28 Mai 2021, 7:55 am

Tome II - Première partie : Vocations au Mariage


********


I



Une histoire de gens heureux


**
*



Un jour de l'année 1858, une jeune personne de Vienne, dans l'Isère, Mlle Thérèse Blanc, était agenouillée au confessionnal de M. Vianney.



« Oh ! monsieur le Curé, soupirait-elle, que c'est devenu mélancolique chez nous ! La fiancée de mon frère Claudius aura une belle dot assurément, mais elle ne plaît pas à notre mère, qui la juge trop peu sérieuse. Claudius, bien entendu, ne partage pas cette manière de voir : d'où des tiraillements pénibles. Cependant, de part et d'autre, on désire la paix à la maison. Comment l'obtenir, mon Père ? Veuillez nous conseiller. Ne croyez-vous pas que maman ferait bien de laisser aller les choses ?

Mon enfant, répondit posément le saint Curé, votre frère ne se mariera pas cette fois, mais dans huit ou neuf ans, avec une personne bien pieuse et bien sage. Vous et votre mère, elle vous aimera beaucoup et vous fera beaucoup de bien. »




La prédiction se réalisa de point en point. La rupture se produisit sans incident entre les fiancés. Neuf ans plus tard, Claudius Blanc épousait une jeune fille accomplie - «bien pieuse et bien sage »  qui fut vraiment l'épouse, la bru, la belle-sœur affectueuse et bienfaisante annoncée par le saint Curé d'Ars. (1)


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(1) Vingt ans plus tard, en juillet 1878, Mlle Thérèse Blanc vint raconter à M. le chanoine Ball cette « histoire de gens heureux ». (Documents, N° 45)


A suivre...
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Message  Monique Sam 29 Mai 2021, 6:59 am

II

Un cœur apaisé


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Un soir de l'été de 1849, Jean-Baptiste et Annette Génetier, le frère et la sœur, après avoir fait dans l'église d'Ars leurs dernières dévotions, se disposaient à repartir pour le pays natal, Saint-Symphorien-d'Ancelles (Saône-et-Loire). Leur voiture toute prête attendait au bas du perron, le long de l'ancien cimetière. Soudain Annette rougit, se troubla. « Je n'ai pas dit au saint une chose importante, avoua-t-elle à son frère... Mais comment faire pour le revoir ? » L'heure était pour cela moins que jamais favorable. À ce moment de la soirée, M. Vianney confessait les hommes à la sacristie ; des femmes en grand nombre se pressaient aux abords de la chapelle de saint Jean-Baptiste ; d'autres pèlerins emplissaient le fond de la nef : un véritable rempart humain enserrait le serviteur de Dieu. « Essayons toujours, dit le bon Jean-Baptiste à cette pauvre petite sœur dont la désolation le peinait. On dit que le Curé d'Ars lit dans les cœurs. Eh bien ! Allons prier la Sainte Vierge de le faire penser à toi ». Ils remontèrent à l'église où ils récitèrent des ave. L'effet ne s'en fit pas attendre. Presque aussitôt M. Vianney quitta la sacristie. Il n'alla pas loin, si dense était la foule. « Venez, mon enfant, cria-t-il en désignant du geste Annette Génetier ; venez, je sais que vous avez quelque chose à me dire ». Cette fois, les rangs s'écartèrent, et l'heureuse appelée s'avança. Elle entra à la sacristie. « Mon Père, confia-t-elle à l'homme de Dieu, je suis demandée en mariage, mais il me semble que je ferais mieux d'embrasser la vie religieuse. Vous seriez bien bon, monsieur le Curé, de me dire votre avis.  Non, non, mon enfant, vous ne serez pas religieuse. Dieu vous appelle à l'état du mariage. » Au retour, Jean-Baptiste constata que sa sœur avait retrouvé sa belle humeur coutumière ; plus de barre à son front, plus de souci dans son regard. « Tu es contente ? interrogea-t-il.  Oui, car je suis fixée à présent. Et c'est une grande paix. » Naturellement, Annette raconta tout à son frère. Et c'est celui-ci, « prêt à en rendre témoignage sur la foi du serment », qui rapporta plus tard ces piquants détails à M. le chanoine Ball. Peu de mois après le pèlerinage de 1849, Annette Génetier était devenue Mme Berger ; « ce dont elle n'eut jamais lieu de se repentir ». Elle habita, dès lors, Romanèche-Thorins, dans la Saône-et-Loire. (1)


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(1) Documents Ball, N° 40.


A suivre...
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Message  Monique Dim 30 Mai 2021, 7:58 am

III



« Je dois ma naissance à une intervention

de saint Jean-Marie Vianney »



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Il y avait une fois, comme disaient nos grand'mères, dans une jolie petite ville du Jura, à Poligny, où l'on visite la fameuse « pierre qui crie », il y avait une fois un brave garçon, natif du tout proche village de Miéry, qui s'était « engagé à maître » ou placé en condition. Quand il avait quitté la campagne pour la ville, il ne pensait qu'à gagner honnêtement sa vie et aussi à rester bon chrétien, ainsi qu'il l'était dans la maison de son père.

Mais voici qu'il fit une rencontre et que ses idées changèrent. Tout le monde, dans le Jura, connaît le monastère des Clarisses de Poligny. Dans ce temps-là c'était vers 1855 le couvent avait pour aumônier un capucin, le R. P. Léonard, qui a laissé la réputation d'un vrai serviteur de Dieu. Notre jeune domestique se plaisait, les jours de dimanche et de fête, à visiter la chapelle des Sœurs, dont il goûtait le pieux recueillement. Là, il vénérait avec une particulière dévotion les précieuses reliques de sainte Colette de Corbie. Le Révérend Père, ayant remarqué ce jeune homme, l'aborda. On lia connaissance. De plus en plus, au petit parloir des Sœurs, puis à la maison des Capucins, les entretiens se prolongèrent. Il existait, à Poligny, une paire d'amis de plus.

Or être jeune, pieux, fréquenter un fils de saint François et désirer lui ressembler sont, on le sait, quatre choses inséparables. Le jeune domestique voulut donc se faire capucin. Le P. Léonard n'y vit pas d'inconvénient, au contraire : cet excellent garçon lui paraissait digne de toute confiance ; sa conduite était édifiante et il avait dans son entourage bonne renommée.



Cependant, avant de faire le pas définitif, l'aspirant à la vie séraphique se sentit venir quelque hésitation. N'avait-il pas cédé avec trop de hâte à la fascination de cette bure franciscaine dont déjà, dans ses rêves, il se voyait revêtu ?... Le Révérend Père, ne comprenant rien à pareil scrupule, exhortait son néophyte à passer outre, quand l'idée vint à ce bon jeune homme d'imiter tant de gens qui, dans leurs embarras, allaient consulter un prêtre que l'on appelait le Saint et qui était curé d'une humble paroisse du diocèse de Belley.

Le nom d'Ars en effet était alors sur toutes les lèvres. Les personnes pieuses du Jura ne prenaient aucune décision grave sans voir auparavant M. Vianney. Celui-ci était bien connu des Pères Capucins, qui l'avaient en haute estime : n'avait-il pas été reçu dans le Tiers Ordre de Saint-François par un Père du Couvent lyonnais des Brotteaux, à Ars même, en l'année 1848 ? Le P. Léonard encouragea le domestique à cette suprême démarche. Pour lui le résultat ne laissait aucun doute : le noviciat compterait bientôt un nouveau et fervent novice. L'homme propose...



Arrivé à l'église d'Ars, notre Jurassien prit rang parmi les hommes qui, massés dans le chœur, s'apprêtaient à l'audience du saint Curé. Il vit ces pénitents venus, pour la plupart, de bien plus loin que lui et dont plusieurs allaient trouver le courage de rompre avec un passé de désordre et d'égarement. Leur silence, leurs larmes le touchèrent beaucoup. M. Vianney confessait les hommes dans la sacristie. L'attente fut longue. Enfin le tour du jeune domestique arriva. La tige de fer qui défendait l'accès de la sacristie retomba pour lui laisser passage. Il était aux genoux de l'homme de Dieu.

Il se confessa, reçut sa pénitence et quelques avis. « Mon Père, demanda-t-il soudain, que pensez-vous de la résolution que j'ai formée de me faire capucin ? »

Le saint, fixant avec douceur son candide pénitent, se mit à sourire. Et le jeune homme de songer : « Ça y est ! Le P. Léonard avait raison ! ». Cependant, après un court silence, M. Vianney donna sa réponse, et d'un ton sans réplique :

« Non, mon enfant, vous ne vous ferez pas capucin. Vous vous marierez et vous aurez beaucoup d'enfants ».

Le dernier mot était dit. Subjugué mais tranquille malgré l'écroulement subit de son rêve, l'ami du P. Léonard se recueillit pour l'absolution et s'éloigna le cœur content, comme un homme qui vient de déposer un lourd fardeau.

Il retourna au pays et, sans rien perdre de ses habitudes pieuses, il se maria.



C'est de l'un de ses fils, devenu missionnaire en Chine, le R. P. Joseph Cornet, que nous tenons ces intéressants détails.

« Personnellement, nous disait-il en terminant son récit, le 11 août 1927, je suis le deuxième enfant sur neuf, dont sept sont encore vivants... Je dois donc ma naissance à une intervention de saint Jean-Marie Vianney...

Les circonstances qui entourèrent le mariage de mon père sont de nature à nous faire croire que ce mariage était véritablement voulu de Dieu et que c'était dans le livre des destinées de mon père que le Voyant d'Ars avait lu.

Y avait-il lu que, parmi ces nombreux enfants promis, il y en aurait un qui s'en irait aux confins du monde prêcher l'Évangile ? Qui sait ?... Ai-je, oui ou non, raison de dire que je dois l'existence au saint Curé d'Ars ? »


A suivre...
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Message  Monique Lun 31 Mai 2021, 7:43 am

IV



« Il s'est mis à rire »



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« Qu'est-ce que le saint Curé t'a dit ?


A moi ? Eh bien, oui, d'entrer chez les Sœurs de Saint-Joseph, comme j'en avais déjà la pensée ; mais pas chez celles de Lyon.., chez celles de Bourg. (1)

Que vas-tu faire ?

Suivre son conseil.

Oh ! je t'en prie, ne nous séparons pas. Viens à la maison-mère de Lyon avec moi.

Tu es donc toujours décidée d'aller à Lyon ?

Toujours.

Le Curé d'Ars t'y a engagée ?

Non. Au contraire.

A ta place, ma chère, je lui obéirais. Mais que t'a-t-il dit au juste ?

Il m'a dit et répété : « N'entrez pas... n'entrez pas !... Vous soignerez votre mère ».... Et puis...

Et puis ?

Il s'est mis à rire, je ne sais pas pourquoi. Enfin il m'a dit : « Vous ferez du bien ». Et il m'a congédiée».



Ce dialogue s'échangeait sur la route du retour entre deux jeunes pénitentes de M. Vianney. Il se prolongea encore, on n'en saurait douter. Toutefois nos aspirantes à la vie religieuse demeurèrent sur leurs positions respectives : quelques jours plus tard, l'une était reçue comme postulante à la maison-mère de Saint-Joseph de Lyon, l'autre à la maison-mère de Saint-Joseph de Bourg.

Cette dernière devait suivre tout uniment son chemin ; pour l'autre il n'en fut pas de même.

Tout alla d'abord à merveille : l'intelligence, le sens pratique de la prétendante lyonnaise lui gagnèrent estime et sympathie ; si bien que, peu de mois après sa prise d'habit, le vénérable Conseil l'envoya dans une récente fondation du Languedoc, où elle serait précieuse.

C'était le temps des voyages en diligence. La grosse voiture stationnait sur le quai de l'Hôpital. Plusieurs religieuses firent escorte à la « petite perle ». Désolation ! La jeune sœur, en montant sur le marchepied, se déboîta la cheville. Il fallut la rapporter à la maison-mère.



Des jours, des semaines passèrent. Au lieu de la guérison espérée, de grandes douleurs toujours et des complications à n'en plus finir. Un jour, le docteur, l'air soucieux, fit appeler la Mère Supérieure.

« Cette religieuse a-t-elle prononcé ses vœux ? demanda-t-il.

Non, monsieur le Docteur, elle est encore novice.

Dans ce cas, ma Révérende Mère, veuillez la rendre à sa famille... Il se forme une tumeur blanche ; c'est incurable... Cette jeune Sœur ne serait qu'une charge pour vous. »


Avec d'immenses regrets, on dut rendre cette enfant à sa mère, qui habitait la campagne.



Sous le toit maternel, la joie, d'abord disparue, revint très vite. Un mieux sensible se produisit dans la jambe blessée, puis ce fut la guérison complète. Hélas ! La joie fut de courte durée. Un matin, la jeune fille trouvait sa mère étendue sans connaissance sur le parquet de sa chambre. Et ce fut au chevet d'une paralytique que se réalisa la seconde partie de la prédiction d'Ars : vous soignerez votre mère. Cela dura deux ans, au bout desquels la pauvre femme mourut, emportée par une nouvelle attaque.



Les mois passant, les années s'écoulant, l'orpheline se mariait, était heureuse en ménage, voyait quatre beaux enfants grandir à son foyer... Et voilà pourquoi sans doute le bon saint Curé jadis s'était mis à rire. Au-delà des rêves irréalisés d'une vie religieuse que Dieu ne voulait pas, son serviteur avait, par une intuition prophétique, aperçu sa jeune pénitente à sa vraie place. Et il n'avait pu s'empêcher de voir là un amusant contraste !



Il annonçait encore : vous ferez du bien. Or, dans la petite ville qu'elle habitait, l'ancienne postulante de Saint-Joseph de Lyon, adonnée à toutes les bonnes œuvres, fut une femme profondément bienfaisante. Il est possible que cette perspective ait aussi provoqué la gaieté chez notre aimable saint. Sa pénitente semblait ne vouloir et ne pouvoir opérer quelque bien que dans la communauté de son choix ; et lui, il savait déjà quelle serait son heureuse action au milieu du monde.

Cette dame resta en relation avec son ancienne compagne de pèlerinage. La religieuse de Saint-Joseph de Bourg avait gardé son voile. Et c'est elle précisément qui, revenue dans Ars vers l'âge de soixante ans, le 4 août 1904, donna tous ces intéressants détails au clergé de la paroisse. Seulement, elle insista pour que ne fussent pas divulgués, au cas où l'on publierait son récit, les noms des lieux et des personnes.


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(1) Bien que de même vocable, les Sœurs de Saint-Joseph de Bourg et celles de Lyon forment deux congrégations distinctes. Les premières s'occupent principalement des écoles, les secondes se consacrent aux œuvres de charité corporelles.


A suivre...

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Message  Monique Mar 01 Juin 2021, 8:19 am

V



Le fiancé inattendu


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Comment un soupirant fort peu désiré se maria, grâce à une intuition du Curé d'Ars, c'est ce que raconte Mme Marie Mulebach, née Chirat habitant à Paris, 29, rue de Buffon dans une lettre adressée, le 29 décembre 1915, à Mgr Convert. (1)



En 1853, ma mère qui n'était encore que Mlle Fanny Buathier, paroissienne de Saint Clair de Lyon, était fiancée, et tout faisait croire que le bon Dieu laisserait s'accomplir le mariage. Or une demoiselle d'un certain âge, voulant faire le voyage d'Ars, demanda à celle qui serait ma mère de l'accompagner. Il fallut qu'elle insistât beaucoup pour obtenir le consentement de ma grand'mère, qui ne permettait à sa fille de sortir qu'en sa compagnie. Aussitôt arrivées à Ars, les deux Lyonnaises se rendirent à l'église. Il y avait grande foule, surtout de femmes, m'a dit ma mère. Sa conductrice se présenta dès qu'elle put au confessionnal du saint Curé. Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre M. Vianney lui dire : « Appelez la jeune fille qui est entrée avec vous dans l'église, je veux lui parler ».

Elle vint faire la commission, mais Fanny, venue à Ars pour se promener et non pour se confesser, répondit par un non formel. Elle était cependant bonne chrétienne ; la famille Buathier était grandement appréciée du vénérable curé de Saint-Clair, prêtre d'un très grand mérite que j'ai bien connu.

Ce non fut rapporté au Curé d'Ars, qui prit le parti d'aller chercher lui-même la jeune fille. Il s'avança jusqu'à elle. Ma mère, en le voyant, fut toute troublée, mais il la rassura en lui disant avec bonté :

« Venez, ma fille, le bon Dieu m'a dit de vous parler de vos fiançailles. »

Elle ne résista plus et le suivit. Le saint ne la confessa pas, il se contenta de lui dire :

« Le mari que vous alliez prendre n'est pas pour vous ; c'est un homme qui n'est pas digne de votre famille. Il est très bien aux yeux du monde, mais pas pour vous. Vous allez, aussitôt arrivée à Lyon, lui rendre sa parole et, une fois libre, vous attendrez celui que le bon Dieu vous a choisi : il a mauvais caractère, mais il vous aimera bien, ainsi que vos enfants, et plus tard il vous donnera de grandes consolations. Allez en paix, ma fille, et priez pour ceux qui ne prient pas. »

Après cet entretien, ma mère, ne pouvant plus tenir à Ars, se hâta d'en repartir, ainsi que sa compagne. De retour à Lyon, elle rapporta à sa mère la recommandation de M. Vianney. Celle-ci ne mit pas d'opposition à ce qu'elle s'y conformât, mais laissa à sa fille le soin de retirer sa parole. Confiante au saint Curé, elle eut dès le lendemain un court entretien avec son fiancé, et tous les engagements furent rompus.



Un temps assez long se passa sans que le mari annoncé se présentât. La jeune fille en était étonnée et sa mère commençait à lui reprocher sa précipitation : « Je n'aurais pas fait comme cela », disait-elle. Mais six mois après, un monsieur Chirat, de notre connaissance, se présenta chez mes grands-parents à Saint-Clair et demanda la jeune fille pour son fils Jean.

En voyant celui qu'on lui proposait, ma mère faillit se trouver mal, tellement il avait l'air sévère : néanmoins elle l'accepta et le mariage fut célébré le jour de la fête de sainte Anne, le 26 juillet 1853.

Ils eurent trois filles, dont l'aînée mourut en nourrice. Mon père et ma mère, déjà vieux ce devait être en 1883 eurent la pensée de nous conduire à Ars, ma sœur cadette et moi, chacune avec notre mari. C'était très beau de voir l'entente qui existait entre la belle-mère et les deux gendres. Quelle bonne journée ! Nous priâmes beaucoup le saint Curé. Ma mère fit une aumône, et nous revînmes à Lyon, heureux d'avoir vu Ars et d'avoir prié sur la tombe de celui qui avait décidé le mariage de mes parents...



A cette intéressante lettre nous n'ajouterons qu'un détail, et non de minime importance. La fille de Mme Chirat omet de révéler que le mari annoncé était indifférent en matière de religion ; ce qui n'était guère fait pour lui adoucir le caractère. Or, pendant vingt-six ans, la courageuse épouse assista chaque matin à la messe pour obtenir la conversion de cet homme auquel elle avait lié sa vie devant les autels. Elle obtint une victoire tant désirée. C'est un chrétien convaincu, un vrai pèlerin, qu'elle eut la joie d'amener à Ars trente ans après son mariage.

Quel encouragement à « prier pour ceux qui ne prient pas », selon le conseil toujours opportun du Curé d'Ars, et quel noble exemple pour les épouses pieuses que désole l'irréligion d'un époux : aimer, se dévouer quand même, prier avec cette confiance, cette insistance à laquelle le coeur de Dieu ne résiste pas !


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(1) Le 22 octobre 1878, Mme Chirat, mère de Mme Mulebach, fit le pèlerinage d'Ars et conta son histoire à M. Ball qui en prit note (N° 54). A ce récit de la mère, nous avons préféré cependant la lettre de la fille, parce que, en 1878, la prédiction du Curé d'Ars n'était pas encore réalisée tout entière : les « grandes consolations » annoncées pour « plus tard » n'allaient pas tarder, heureusement.


A suivre...
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