LETTRES de Saint Jérôme.

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Message  Louis le Jeu 12 Nov 2020, 5:08 am


LETTRE XXI.

Pages 265-269.

A MARCELLA.

Éloge d’Asella.

SUITE

Or, comme j'avais commencé de le dire, elle se conduisit toujours avec tant de régularité, et mit tant de soins à se cacher dans le secret de sa cellule, que jamais on ne la vit paraître en public, jamais parler à un homme; et, ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'ayant une sœur vierge aussi, elle se contentait de l'aimer, et se privait du plaisir de la voir. Elle travaillait de ses mains, sachant qu'il est écrit : Que celui qui ne travaille pas ne mange pas 1 . Elle s'entretenait avec l'époux céleste, ou par l'oraison, ou par la psalmodie. Elle allait visiter les tombeaux des martyrs, sans presque se laisser voir. Au milieu des jouissances que lui procurait son genre de vie, elle trouvait son plus grand plaisir à n'être connue de personne. Un jeûne continuel faisait sa nourriture durant toute l'année ; souvent même elle vivait ainsi deux, trois jours, mais c'était en carême surtout qu'elle déployait l'ardeur de son zèle, passant de la sorte , et l'air joyeux , presque toutes les semaines.

Ce que l'on regarderait peut-être comme impraticable, si la grâce de Dieu ne l'eût rendu possible , c'est qu'elle a vécu de cette manière jusqu'à cinquante ans, sans éprouver aucune douleur d'estomac, ni d'entrailles ; sans que ses membres se crispassent à coucher sur la terre nue, sans contracter, dans le sac dont sa peau était déchirée, ni malpropreté, ni odeur fétide; le corps toujours sain, l'esprit plus vigoureux encore, elle faisait de la solitude toutes ses délices, et savait trouver au milieu d'une ville bruyante le calme des moines au désert.

Au reste, ces détails vous sont mieux connus qu'à moi, puisque vous m'avez appris le peu que j'en sais; puisque vous avez vu de vos yeux le calus, pareil à celui des chameaux, qu'elle a contracté à force de prier.

Moi, je dis ce que je peux savoir. Rien de plus enjoué que sa gravité, rien de plus grave que son enjouement; rien de plus triste que sa douceur, rien de plus doux que sa tristesse. La pâleur de son visage est telle que, en étant un indice de ses austérités, elle n'a rien qui sente l'ostentation. Elle parle sans rien dire, et ce silence même est éloquent. Sa démarche n'est ni précipitée, ni lente. Toujours le même maintien. Ses vêtements sont d'une propreté simple et sans recherche, d'une élégance sans ornements.

Par la seule égalité de sa vie, elle a mérité que, dans une ville de luxe, de plaisirs et de délices, où l'humilité passe pour misère, les gens de bien la comblent d'éloges, et les méchants n'osent la calomnier; que les veuves et les vierges l'imitent; que les matrones la respectent; que les femmes de mauvaise vie la redoutent, que les prêtres l'admirent.
________________________________________________

(1) II. Thess. III. 10.

Fin de cette Lettre.

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Message  Louis le Ven 13 Nov 2020, 6:52 am


LETTRE XXIV.

Pages 308-311.

A MARCELLA.

Si je ne vous ai pas écrit plus au long, c'est pour un double motif: d'abord, le porteur était sur son départ, et, comme je me trouvais occupé d'un autre ouvrage, je n'ai pas voulu l'interrompre. Vous demandez quel est cette chose si grande, si importante, qui m'arrache au plaisir d'une causerie épistolaire. — Depuis longtemps je collationne avec le texte hébraïque l'édition d'Aquila, afin de voir si la synagogue, dans sa haine pour le Christ, n'y aurait pas fait quelque changement; et j'y trouve, il faut l'avouer à une personne amie, beaucoup de choses bien capables de consolider notre foi.

Après avoir scrupuleusement revu les Prophètes, Salomon, le Psautier et les livres des Règnes, j'en suis à l'Exode que les Hébreux appellent  ELLE SEMOTH, après quoi je passerai au Lévitique. Vous voyez donc bien qu'il ne faut rien préférer à un ouvrage de cette importance. Cependant, de peur que notre courrier ne fit une course inutile, j'ai voulu joindre à ce petit billet deux lettres Note (1)  que j'adresse à votre sœur Paula et à sa fille Eustochium ; vous pouvez les lire, et si, vous y trouvez quelque chose qui vous instruise et vous plaise, regardez comme écrit à vous-même ce qui est écrit pour d'autres.

Je désire que notre mère Albina se porte bien, je parle de la santé du corps ; pour l'esprit , je n'ignore pas comment il se porte. Je vous conjure de la saluer, et de lui rendre tous les devoirs de piété que nous lui devons, comme à une chrétienne et à une mère.
_________________________________________________________________

Note (1) :  La première de ces lettres se trouve parmi les Lettres critiques , et commence par ces mots : Nudius tertius. La seconde est la XXIIe de ce volume.

Fin de cette Lettre.

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Message  Louis le Sam 14 Nov 2020, 6:30 am


LETTRE XXV.

Pages 3-9.

A MARCELLA.

Depuis ma dernière lettre, dans laquelle je vous expliquais quelques mots hébreux, j'ai appris soudainement que certaines personnes s'acharnent à me décrier, et se plaignent de ce que, au mépris de l'autorité des anciens et de l'opinion générale, j'ai eu la témérité de corriger quelques endroits dans les Évangiles. Je pourrais fort bien mépriser ces sortes de gens, car il est inutile de jouer de la lyre devant un âne; mais, de peur que, suivant leur coutume, ils ne m'accusent d'orgueil, je répondrai que je ne suis ni assez inepte, ni assez stupide (eux font consister toute leur sainteté dans la sottise et l'ignorance, disant qu'ils sont disciples des pêcheurs, comme s'ils étaient saints parce qu'ils ne savent rien), pour croire, ou qu'il y a quelque chose à corriger dans les paroles du Seigneur, ou que tout n'est pas inspiré dans les Évangiles.

J'ai voulu seulement, d'après l'original grec, sur lequel mes censeurs eux-mêmes avouent que les versions ont été faites, corriger les exemplaires latins qui sont altérés, comme cela se prouve par les différences que l'on voit dans tous les livres. Si mes adversaires dédaignent de puiser à une source très-pure, qu'ils boivent l'eau bourbeuse des ruisseaux ; qu'ils n'apportent pas, dans la lecture des Livres saints, l'attention spéciale qu'ils mettent à savoir en quelles forêts se trouvent les oiseaux les plus délicats, sur quel rivage l'on pêche les meilleures huîtres; qu'ils ne montrent de la simplicité que pour dire que les paroles du Christ sont impolies, et que tant de sublimes esprits qui ont travaillé, depuis tant de siècles, à chercher le véritable sens de chaque parole, l'ont deviné bien plus qu'ils ne l'ont expliqué; qu'ils accusent d'ignorance l'Apôtre, lui à qui l'on disait que son grand savoir lui faisait perdre le sens 1.

Je n'ignore point qu'en lisant ces lignes, vous froncerez le sourcil; que vous craindrez que ma liberté d'expression ne devienne un nouveau sujet de querelles, et que vous voudriez, s'il était possible, mettre votre doigt sur ma bouche, pour m'empêcher de dire ce que les autres ne rougissent pas de faire.

Je le demande, que m'est-il donc échappé de trop libre ?
Ai-je fait graver dans des bassins les images des faux dieux?
Parmi des convives chrétiens, ai-je exposé aux yeux des vierges les embrassements des Bacchantes et des Satyres?
Ai-je parlé jamais de quelqu'un avec trop d'aigreur ?
Ai-je déclamé contre ceux qui, de pauvres, sont devenus riches?
Ai-je blâmé ces héritages pris sur la mort?

Malheureux ! j'ai dit seulement que les vierges devraient être plutôt avec des femmes qu’avec des hommes, et voilà que j'ai encouru l'indignation de toute la ville, voilà que tous me montrent au doigt. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans motifs,et je suis devenu pour eux un sujet de risée 1 , et vous pensez que je dirai quelque chose encore ?

Mais, de peur que Flaccus n'aille rire de moi, et dire :
Tu promis une coupe, ignorant ouvrier,
Et ta roue, en tournant, donne un vase grossier,

TRAD., DE DARU.

revenons à nos ânes bipèdes, et, au lieu de jouer de la harpe devant eux, sonnons de la trompette à leurs oreilles.

Qu’ils s'obstinent à lire : Réjouissez-vous dans votre espérance, accommodez-vous au temps; pour nous, lisons : Réjouissez-vous dans votre espérance, servez le Seigneur 2 .

Qu'ils disent que l'on doit recevoir les accusations contre un prêtre ; pour nous, lisons : Ne recevez d'accusation contre un prêtre que sur la déposition de deux ou trois témoins. — Reprenez devant tout le monde ceux qui pèchent 3.

Qu'ils approuvent cette leçon: C'est un discours humain et digne d'être reçu avec une soumission parfaite ; pour nous, dussions-nous errer, attachons-nous aux exemplaires grecs et à l'Apôtre, qui a dit en grec : C’est une vérité certaine et digne d'être reçue avec toute la soumission possible 4.

Enfin, qu’ ils se plaisent à soutenir que le Christ monta sur un de ces chevaux qui viennent des Gaules ; quant à nous, aimons à dire qu'il prit cet ânon dégagé de tout lien, préparé, suivant Zacharie; pour le Sauveur, et qui, en servant de monture au Christ, justifia cette prophétie d'Isaïe : Heureux celui qui sème sur les bords de toutes les eaux, où travaillent le bœuf et l'âne! 5
______________________________________________________________________________________

(1) Act. XXVI. 24. (1) Ps. LXVIII. 5. —  (2) Rom. XII. 12(3) I. Tim. V. 19. 20.(4)I. Tim. I. 15.(5) Is. XXXII. 20.

Fin de cette Lettre.

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Message  Louis le Dim 15 Nov 2020, 6:08 am

LETTRE XXVI.

Pages 9-11.

A MARCELLA.

Au sujet d’Onasus.
 
Les médecins, que l'on nomme chirurgiens, passent pour des gens cruels ; moi, je les trouve malheureux. N'est-ce pas être malheureux, en effet, que de toucher sans miséricorde les blessures d'autrui, et de porter un fer impitoyable sur des chairs mortes ; de traiter de sang-froid une chose que le malade lui-même ne peut regarder sans horreur, et de passer pour un ennemi?

Tel est le caractère de l'homme : la vérité lui semble amère, et le vice a des attraits pour lui.

Isaïe, pour figurer la captivité à venir, n'a pas honte de marcher nu. Jérémie est envoyé du sein de Jérusalem vers l'Euphrate, fleuve de Mésopotamie , afin de cacher, au milieu de peuples ennemis, chez l'Assyrien et dans le camp du Chaldéen, sa ceinture, et l'y laisser pourrir 2.

Ezéchiel reçoit ordre de manger un pain, cuit d'abord sous des excréments humains, puis sous de la bouse, et composé de plusieurs espèces de grains. II voit, d'un œil sec, mourir sa femme 2.

Amos est chassé de Samarie 3. Pourquoi, je le demande? Si ce prophète est banni, c'est que les chirurgiens spirituels, qui emploient le fer pour guérir les plaies faites par le péché, exhortent à la pénitence. L'apôtre  Paul a dit: Je suis devenu votre ennemi, parce que je vous ai dit la vérité 1. Et comme les discours du Sauveur semblaient trop durs à ses disciples, plusieurs d'entre eux l'abandonnèrent.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si, déclamant contre le vice…
_____________________________________________________________________________

(2) Jerem. XIII. 7. (2) Ezech. IV. 12. (3) Amos. VII. 12. (1) Galat. IV. 16.

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Message  Louis le Lun 16 Nov 2020, 7:19 am


LETTRE XXVI.

Pages 11-13.

A MARCELLA.

Au sujet d’Onasus.

SUITE

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si, déclamant contre le vice, j'offense beaucoup de gens. Je veux couper un nez qui sent mauvais; c'est à ceux qui ont les écrouelles de trembler. Je veux rabattre le caquet de la corneille; que la corneille reconnaisse qu'elle n'est qu'une babillarde. N'y a-t-il dans Rome qu'un seul homme à qui l'on ait coupé le nez et défiguré le visage? N'y a-t-il que le seul Onasus de Ségeste Note (1)  qui, d'une voix emphatique, pèse gravement comme dans une balance, des mots sonores et enflés outre mesure ? Je dis que certaines gens, à l'aide du crime, du parjure et du mensonge, sont parvenus à je ne sais quelles dignités. Que te fait cela, toi qui te sens innocent? Je ris d'un avocat qui a besoin de patron ; je me moque de son éloquence de bas aloi ; que le fait cela, toi qui es disert? Je veux m'élever contre des prêtres amis de l'or ; toi qui n'es pas riche ; quel sujet as-lu de te fâcher ? Je veux enfermer Vulcain, et le consumer dans ses propres feux; es-tu son hôte ou son voisin, toi qui t'efforces d'écarter l'incendie des temples de l'idole?

Il me plaît à moi de tourner en dérision les larves, le chat-huant, le hibou et les monstres du Nil ; tout ce que je dis, tu crois qu'on te l’applique. Dès que ma plume s'efforce de stigmatiser un vice, tu vas criant que c'est à toi qu'on en veut. Là-dessus  tu me prends à partie, et tu m'accuses sottement de faire des satires en prose. Te semble-t-il que tu sois beau parce que tu as un nom qui porte quelque chose d'heureux ? Comme si l'on ne donnait pas à un bois le nom de lucus, parce que la lumière ne peut y pénétrer ; aux déesses qui président à la vie, le nom de Parcœ, justement parce qu'elles n'épargnent personne; aux furies, celui d'Euménides, parce qu'elles sont loin d'être bienveillantes; aux Ethiopiens, celui d'hommes argentés ! Que si toujours tu te fâches, quand on décrit des objets hideux, je te dirai avec Perse :

« Puissent un roi et une reine désirer de t'avoir pour gendre ! Puissent les jeunes filles se disputer ta main ! Que les roses naissent en foule sous tes pas ! » (SAT. II. 37. 38.)

Je te donnerai néanmoins un conseil, et te dirai ce qu'il faut que tu caches, afin de paraître plus beau. Que l'on ne voie pas ton nez au milieu de ton visage ; que l'on n'entende pas le son de ta voix ; tu pourras sembler alors et beau et éloquent.
___________________________________________________________________

Note (1) : ONASUS DE SÉGESTE. — Erasme et Marianus Victorius pensent qu'il faudrait peut être lire Bonasus, attendu qu'il est dit, à la fin de la lettre : que l'on ne voie pas ton nez au milieu de ton visage , et un peu avant la fin : Te semble-t-il que tu sois beau, parce que tu as un nom qui porte quelque chose d'heureux? Martianay veut qu'on lise Onasus, d'après les manuscrits; ce nom avait, suivant lui, quelque chose d'heureux, puisque Onasus , ou autrement Onasimus, Onesimus signifie utile, et dans le livre des noms hébraïques, veut dire beau.

Ségesta est une ville de Sicile.

Fin de cette Lettre.

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Message  Louis le Mar 17 Nov 2020, 6:30 am



LETTRE XXVII.

Pages 14-17.

A MARCELLA.

Un certain sectateur de Montanus a voulu vous objecter des passages de l'Évangile de Jean, dans lesquels notre Sauveur parle de retourner vers son Père, et promet d'envoyer le Paraclet Note (1). Pour quel temps a été faite cette promesse, en quel temps elle a été accomplie, c'est ce que nous apprennent les Actes des Apôtres. Il est raconté que dix jours après l'ascension du Seigneur, c'est-à-dire, cinquante jours après sa résurrection , le Saint-Esprit descendit, et que les croyants parlèrent diverses langues, en sorte que chacun d'eux s'exprimait dans la langue de tous les peuples.

Alors, quelques hommes d'une foi encore faible prétendaient qu'ils étaient ivres de vin nouveau, mais Pierre, se levant au milieu des Apôtres et de toute l'assemblée , dit : Hommes de la Judée, et vous tous qui habitez Jérusalem, considérez ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles;car, ceux-ci ne sont pas ivres, comme vous pensez , puisqu'il n'est que la troisième heure du jour.Mais c'est ce qui a été dit par le prophète Joël ;il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur: Je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards auront des songes.En ces jours-là, je répandrai mon esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes. 1

Si donc l'apôtre Pierre, sur qui le Seigneur a fondé l'Eglise, affirme que la prophétie et la promesse du Seigneur ont eu leur accomplissement en ce temps-là, comment pouvons-nous assigner un autre temps?

Mais si les montanistes veulent répondre

que les quatre filles de Philippe ont prophétisé ensuite,

— qu'il s'est trouvé un prophète Agabus,

— que, dans le dénombrement des dons de l'Esprit, Paul a placé aussi des prophètes parmi les apôtres et les docteurs,

— que lui-même a prédit beaucoup de choses touchant les hérésies futures et la fin du siècle ;

si les montanistes nous objectent cela, qu'ils sachent que nous ne rejetons pas une prophétie scellée par la passion du Seigneur, mais que nous n'avons point de communion avec ceux qui refusent de se rendre à l'autorité de l'ancienne et de la nouvelle Écriture.

D'abord, nous différons quant aux règles de la foi…
_____________________________________________________

(1) Joel. II. 28 ; Act. II. 14. 18.


Note (1) :
LETTRES de Saint Jérôme. - Page 3 Page_417  

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Message  Louis le Mer 18 Nov 2020, 6:31 am

LETTRE XXVII.

Pages 17-19.

A MARCELLA.

SUITE

D'abord, nous différons quant aux règles de la foi. Nous disons que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont des personnes distinctes, tout en n'ayant qu'une même substance ; mais les montanistes, suivant la doctrine de Sabellius Note (2), resserrent la Trinité dans les bornes étroites d'une seule personne.

Nous permettons les secondes noces, plutôt que nous ne les autorisons, selon le précepte de Paul qui veut que les jeunes veuves se remarient; eux, au contraire, regardent les secondes noces comme quelque chose de si criminel qu'ils traitent d'adultère quiconque se marie une seconde fois.

Nous ne jeûnons, avec tout l'univers chrétien, qu'un seul carême, suivant la tradition des Apôtres; les montanistes font trois carêmes par an, comme si trois Sauveurs avaient souffert. Ce n'est pas qu'il ne soit permis de jeûner pendant toute l'année, excepté les jours de la Pentecôte ; mais autre chose est d'offrir un présent par nécessité, autre chose de l'offrir de son propre mouvement.

Chez nous, les évêques tiennent le rang des apôtres; chez les montanistes, l'évêque n'occupe que la troisième place. Ils mettent au premier rang leurs patriarches de Pépusa Note (3)  en Phrygie ; au second, ceux qu'ils appellent Cenonas, et dès lors, les évêques sont relégués au troisième, c'est-à-dire, presque au dernier rang, comme s'ils relevaient l'éclat de leur religion, en rejetant chez eux à la dernière place ceux qui chez nous occupent la première.

Ils ferment les portes de l'Eglise, presque pour chaque faute ; nous autres, nous lisons chaque jour : J'aime mieux la pénitence du pécheur que sa mort 1 ; et encore : Celui qui tombe ne se relèvera-t-il pas 2, dit le Seigneur ? et encore : Revenez à moi, enfants rebelles, et je guérirai vos plaies 3 . S'ils sont rigides, ce n'est pas qu'ils ne pèchent plus grièvement eux-mêmes; la différence entre nous et eux, c'est qu'ils rougissent de confesser leurs péchés, comme se croyant justes ; tandis que nous, en faisant pénitence, nous obtenons plus facilement le pardon.

Je ne dis rien de ces mystères criminels où ils emploient le sang d'un enfant à la mamelle …
_____________________________________________________

(1) Ezech. XVIII. 23. —  (2) Jerem. VIII. 4. —  (3) Ibid. III. 22.

Note (2) : LES MONTANISTES, SUIVANT LA DOCTRINE DE SABELLIUS. — Saint Épiphane, Hæret. II, 48, dit que les Cataphryges, ou Montanistes , avaient les mêmes sentiments que les Catholiques, touchant le mystère de la Trinité : De Patre et Filio , et Spiritu sancto, eadem cum Ecclesia catholica sentiunt. Pour accorder ce Père avec saint Jérôme, il faut savoir que les Cataphryges se divisèrent en deux sectes; l'une s'appelait de Proclus, l'autre d'Æschinés. Ceux-là admettaient, dans la Trinité, une nature en trois personnes, mais ceux-ci disaient que Jésus-Christ est tout à la fois le Père et le Fils, dans la Trinité.

Note (3) : PÉPUSA. — Pépusa fut jadis un bourg de Phrygie, qui, du temps de saint Jérôme, était entièrement ruiné ; les disciples de Montanus y tenaient leurs assemblées, et voilà pourquoi on les appela Cataphryges ou Phrygiens.

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Message  Louis le Jeu 19 Nov 2020, 6:16 am

LETTRE XXVII.

Pages 19-21.

A MARCELLA.

SUITE

Je ne dis rien de ces mystères criminels où ils emploient le sang d'un enfant à la mamelle, qui doit être regardé comme un martyr. Oui, j'aime mieux n'y pas croire; tenons pour faux  tout ce qui est sanguinaire.

Ce que nous devons confondre, c'est le blasphème qui leur fait dire ouvertement que Dieu avait voulu d'abord, dans l'Ancien Testament, sauver le monde par Moïse et les prophètes; mais, que n'ayant pu le faire , il a pris un corps dans le sein de la Vierge, qu'il a prêché, qu'il est mort pour nous dans le Christ, sous la figure du Fils ; que, n'ayant pu sauver le monde par ces deux degrés, il est descendu enfin par l'Esprit saint dans Montanus, Prisca et Maximilla Note (4), ces deux femmes insensées, et que Montanus, cet efféminé, ce demi-homme, a reçu la plénitude que Paul n'a pas eue, puisqu’il dit : Nous ne connaissons, nous ne prophétisons qu'en partie ; et encore : Nous voyons maintenant comme en un miroir, et en énigme 1.

Voilà des choses qui n'ont pas besoin d'être relevées; c'est confondre leurs erreurs, que de les dévoiler. Il n'est pas nécessaire non-plus , dans une courte lettre , de chercher à détruire toutes les rêveries qu'ils débitent, puisque, possédant très-bien les Ecritures, vous n'avez pas été ébranlée par leurs arguments, et que vous avez simplement voulu me demander ce que j'en pense.
______________________________________

(1) I. Cor. XIII. 9. 12.

Note (4) : PRISCA et MAXIMILLA.  — Femmes de qualité, que Montanus avait séduites, et qui, d’élèves qu’elles étaient, devinrent bientôt doctoresses.
Fin de cette Lettre.

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Message  Louis le Ven 20 Nov 2020, 6:48 am

LETTRE XLIV.

Pages 99-101.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

La charité n'a pas de mesure ; toujours empressée, elle ne connaît pas de retard, et ne peut supporter d'attente. Oubliant donc notre faiblesse, et consultant nos désirs plutôt que nos forces, nous voulons, nous, tes écolières, instruire celle qui nous a façonnées,  et, comme dit le proverbe, en remontrer à Minerve, inventrice des arts.

Toi qui as jeté la première étincelle dans nos âmes, qui nous a invitées à ce genre de vie, et par tes discours, et par tes exemples, et qui nous a défendues comme la poule défend ses petits rassemblés sous ses ailes, peux-tu bien aujourd'hui nous laisser aller sans mère, exposées à la rapacité de l’épervier, et à tous, les oiseaux de proie qui voient autour de nous, et dont l'ombre seule nous épouvante?

Ainsi donc , la seule chose que nous puissions faire , éloignées que nous sommes de toi, c'est de répandre des prières avec des larmes; c'est de témoigner, moins par nos pleurs que par nos sanglots, l'impatience que nous avons de te revoir ; c'est de te demander que tu nous rendes notre Marcella, elle si aimable, elle si bonne, elle dont la douceur surpasse la douceur du miel et toutes les douceurs du monde, et que tu ne viennes pas, avec un front sévère et sillonné par la tristesse au milieu de nous qui fûmes entraînées par ta bonté à embrasser un genre de vie pareil au tien.

Au reste, si nous ne demandons de toi que des choses d'une plus haute perfection, nos désirs n'ont rien de téméraire. Si toutes les maximes des Écritures sont d'accord avec notre sentiment, nous n'avons point agi avec trop de hardiesse, en t’invitant à prendre une détermination vers laquelle tu nous as tant de fois poussées. Dès que Dieu parle à Abraham, il lui dit : Sors de ton pays et d'avec ta parenté,  et viens en la terre que je te montrerai 1.

Ce patriarche le premier à qui fut promis le Christ, reçoit ordre de…
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(1) Gen. XII. 1.

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Message  Louis le Sam 21 Nov 2020, 7:07 am

LETTRE XLIV.

Pages 101-105.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

Ce patriarche, le premier à qui fut promis le Christ, reçoit ordre de quitter les Chaldéens, d'abandonner la ville de Confusion et Rohoboth, c'est-à-dire ses grandes rues; de s'éloigner des champs de Sennaar où la tour d'orgueil s'éleva jusque vers le ciel; puis au sortir des flots de ce siècle, loin des fleuves sur les rives desquels les saints furent assis, et pleurèrent, en se rappelant Sion; loin des vastes eaux du Chobar, d'où le prophète Ézéchiel fut transporté par un cheveu jusqu'à Jérusalem 1, d'habiter le pays de promission, qui n'est point arrosé, comme l'Égypte, des eaux de la terre, mais des eaux du ciel 2, et qui ne produit pas ces légumes, nourriture des faibles, mais qui attend les rosées du soir et du matin.

Cette région montueuse et élevée 3 présente des délices spirituelles d'autant plus grandes, que les plaisirs du siècle en sont entièrement bannis. De là vient que Marie, la mère du Seigneur, après avoir entendu les promesses de l'ange, après avoir compris que son sein allait devenir la demeure du Fils de Dieu, quitta la plaine et se dirigea vers les montagnes.

Ce fut de cette ville que notre David, ayant terrassé jadis l'ennemi philistin et abattu l'audace de ce front diabolique, vit, après sa victoire, s'avancer une foule joyeuse et un chœur de dix mille personnes qui célébraient son triomphe par leurs cantiques 4.

Ce fut là que l'ange, armé d'un glaive, et ravageant cette ville impie, désigna la place du temple de Dieu dans l'aire d'Ornam, roi des Jébuséens, pour faire voir dès lors que l'Église du Christ devait s'élever, non point en Israël, mais parmi les gentils.

Consultez la Genèse, et vous verrez que Melchisédech, roi de Salem, fut prince de cette ville ; il offrit alors du pain et du vin, comme figure du Christ, et consacra le mystère chrétien dans le corps et le sang du Sauveur.

Peut-être me blâmerez-vous en secret de ce que, au lieu de suivre l'ordre des Écritures, je prends les passages çà et là, tels qu'ils se présentent à mon souvenir, et sans ordre aucun. Mais, au commencement de cette lettre, nous vous avons déjà dit que l'affection n'a pas d'ordre, et que l'impatience ne connaît pas de mesure. C'est pourquoi, dans le Cantique des Cantiques, il est écrit comme d'une chose difficile: Mettez de l'ordre en mon amour 1. Et maintenant, nous le disons, ce n'est point par ignorance, mais c'est par affection pour vous, que nous errons ainsi. Enfin, pour mettre plus d'ordre dans notre langage,  nous reprendrons les choses de plus loin.

On dit qu'Adam a demeuré et qu'il est mort dans cette ville…
________________________________________________

(1) Ezech. III. 14. —  (2) Deut. XI. 10. —  (3) Ibid. 11. —  (4) I. Reg. XVII et XVIII. —  (1) Cant. II. 4.

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Message  Louis le Dim 22 Nov 2020, 6:44 am

LETTRE XLIV.

Pages 105-107.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

On dit qu'Adam a demeuré et qu'il est mort dans cette ville, ou plutôt dans le lieu où elle a été bâtie ensuite. De là vient que la montagne sur laquelle a été crucifié notre Seigneur, s'appelle Calvaria, parce qu'on y a enterré la tête du premier homme, afin que le sang du second Adam coulât sur le tombeau du premier , effaçât ses péchés, et qu'on vît l'accomplissement de ces paroles de l'Apôtre : Debout, vous qui dormez ; sortez d'entre les morts , et le Christ vous illuminera 2.

Tous les prophètes, tous les saints personnages que cette ville a produits, il serait trop long de les nombrer. C'est dans cette province dans cette cité que se sont accomplis tous les mystères de notre religion. En ses trois noms divers elle désigne le dogme de la Trinité. Elle s'appelle Jébus, Salem et Jérusalem. Le premier nom veut dire foulée aux pieds, le second signifie paix et le troisième vision de paix Car ce n'est que peu à peu qu'on arrive au terme, ce n'est qu'après avoir été foulé aux pieds qu'on est élevé à la vision de paix.

Ce fut dans cette ville que naquit Salomon, dont le nom veut dire pacifique, dans ce lieu de paix qu'il établit sa demeure. Comme il était la figure du Christ, on l'appela, suivant l'étymologie du nom de Jérusalem, le Seigneur des seigneurs, le Roi des rois. Que dirons-nous de David, et de toute sa descendance, qui a régné dans cette ville ? Autant la Judée est au-dessus des autres provinces, autant cette ville est au-dessus de toute la Judée.

Pour parler avec plus de justesse, la province est redevable de sa grandeur à la métropole, et tout ce qu'il y a de gloire dans les membres retourne de droit à la tête.

Il y a long-temps que nous connaissons l'envie que vous avez de nous interrompre, et nous pressentons déjà l'objection que vous allez nous faire. Vous nous direz sans doute que cela était vrai jadis, quand le Seigneur aimait Sion plus que toutes les tentes de Jacob, et que les fondements de Jérusalem étaient assis sur les montagnes saintes1, quoique l'on puisse, au reste, donner à ce passage une interprétation plus relevée. Mais depuis que le Seigneur s'est levé, direz-vous , et que sa voix a fait retentir ces mots : On vous laissera votre maison toute déserte 2, et que les larmes aux yeux , il a prédit la ruine de leur ville en disant : Jérusalem, Jérusalem qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes et lu ne l'as pas voulu ! Voilà qu'on vous laissera vos maisons toutes désertes 3.

Depuis que le voile du temple a été déchiré, que Jérusalem…
_______________________________________________________________________

(2) Eph. V. 24. —  (1) Ps. LXXXVI. 1. 2. —  (2) Matth. XXIII. 38. —  (3) Luc. XIII. 34. 35.

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Message  Louis le Lun 23 Nov 2020, 8:05 am

LETTRE XLIV.

Pages 107-111.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

Depuis que le voile du temple a été déchiré, que Jérusalem s'est rougie du sang du Seigneur, et qu'elle a été assiégée par une armée, depuis lors elle n'a plus ni la grâce du Christ, ni la protection des anges.

Vous direz encore que Josèphe, qui est un écrivain juif de nation Note (1), assure que, lorsque le Seigneur fut crucifié, les voix des Vertus célestes s'échappèrent du fond du Temple, et crièrent : Sortons d'ici. Par ce passage, comme par plusieurs autres, on voit que là où la grâce a abondé, là aussi a surabondé le péché.

Vous direz enfin que depuis que les apôtres ont entendu ces paroles : Allez, enseignez toutes les nations 1 et qu'ils ont dit eux-mêmes aux Juifs: C'était bien à vous, d'abord, qu'il fallait annoncer la parole de Dieu; mais puisque vous l'avez rejetée, voilà que nous passons vers les nations 2; vous direz donc que depuis lors la Judée a perdu tout ce qu'elle avait de saint, et que l'antique familiarité de Dieu avec elle est échue aux nations par le ministère des apôtres.

II est vrai que l'objection est forte, et qu'elle peut ébranler ceux mêmes qui ont quelque teinture des Écritures saintes; mais néanmoins il est aisé de la résoudre. Le Seigneur n'aurait jamais pleuré la ruine de Jérusalem, s'il ne l'avait pas aimée. Il pleura Lazare, parce qu'il l'aimait. Au reste, faites attention d'abord que c'était non pas la ville, mais le peuple, qui était coupable. Ce n'est qu'après le massacre des citoyens que la ville a été prise; elle n'a été ruinée que pour le châtiment du peuple. Si le temple a été détruit, c'est afin que les sacrifices de l'ancienne loi, figure de la loi nouvelle, fussent abolis.

Mais après tout, à considérer son état présent, cette ville est aujourd'hui plus auguste qu'elle ne le fut jamais. Les Juifs vénéraient jadis le Saint des saints, parce que là se trouvaient et les chérubins, et le propitiatoire, et l'arche du Testament, et la manne, et la verge d'Aaron, et l'autel d'or. Le sépulcre du Seigneur ne vous semble-t-il pas beaucoup plus digne de vénération que tout cela? Nous n'y entrons jamais que nous ne voyions le Sauveur gisant dans un linceul; et, pour peu que nous y demeurions, nous y apercevons l'ange assis à ses pieds, et le suaire plié tout prés de sa tête. Nous savons que la gloire de ce sépulcre, bien long - temps avant que Joseph l'eût taillé dans le roc, avait été prédite par le prophète Isaïe, disant : Son repos sera de la gloire 1, pour montrer, sans doute que le lieu de la sépulture du Seigneur serait un jour en vénération à toute la terre.

Peut-être demanderez-vous pourquoi il est dit en l'Apocalypse de Jean : Et la bête qui monte de l'abîme les tuera , — nul doute qu'il ne s'agisse des prophètes, — et leurs corps seront étendus dans les rues de la grande ville, qui est appelée spirituellement Sodome et Égypte, et où leur Seigneur a été crucifié. Car il parle ainsi : La grande ville, dans laquelle a été crucifié le Seigneur 2 ; ce ne peut être que Jérusalem. Mais la ville où le Seigneur a été crucifié, est appelée spirituellement Sodome et Égypte; donc c'est une Sodome et une Égypte que Jérusalem, où a été crucifié le Seigneur.

Je veux d'abord que vous conveniez que l'Écriture sainte ne peut se contredire elle-même, surtout dans un même livre,  encore moins dans un même endroit du même livre…
__________________________________________________________

(1) Matth. XXVIII. 19. —  (2) Act. XIII. 46. (1) Is. XI. 10, secundum LXX. —  (1) Apoc. XI. 7. 8.

Note (1) : Voyez Josèphe, livre VI de la Guerre des Juifs.

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Message  Louis le Mar 24 Nov 2020, 6:42 am

LETTRE XLIV.

Pages 111-115.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

Je veux d'abord que vous conveniez que l'Écriture sainte ne peut se contredire elle-même, surtout dans un même livre.  Or, dans l'Apocalypse, où vous avez pris le passage cité, il est écrit environ dix versets plus haut : Lève-toi, et mesure le temple de Dieu, et l'autel , et ceux qui adorent, mais laisse le parvis qui est hors du temple , et ne le mesure point, parce qu'il a été abandonné aux gentils, et que,  pendant quarante-deux mois, ils  fouleront aux pieds la ville sainte 1.

Si Jean, qui a écrit l'Apocalypse, long-temps après la passion du Seigneur, appelle Jérusalem la ville sainte, comment peut-il la nommer spirituellement Sodome et Égypte ? Vous ne pouvez pas dire qu'il appelle ville sainte la Jérusalem céleste qui doit exister, ni qu'il appelle Sodome celle qui a été ruinée, car c'est de la ville qui doit exister que l'on doit entendre ces paroles : La bête qui montera de l'abime fera la guerre aux deux prophètes, les vaincra et les tuera, et leurs corps seront gisants dans les rues de la grande ville.

C'est encore de cette ville que Jean écrit, sur la fin du même livre : Et la ville était bâtie en carré, aussi longue, aussi large que haute.Et il mesura la ville avec sa verge d'or, jusqu'à l'étendue de douze mille stades, et sa longueur, sa largeur et sa hauteur sont égales. — Et il mesura aussi la muraille, qui était de cent quarante-quatre coudées de mesure d'hommes, qui était celle de l'ange.Et la muraille était bâtie de pierre de jaspe, mais la ville était d'un or pur 2.

Ce qui est carré n'a proprement ni longueur ni largeur. Quelle est donc cette sorte de mesure dont la longueur et la largeur sont égales à sa hauteur ? Quelle était cette ville qui était d'un or pur dont les murailles étaient de jaspe, les fondements et les rues de pierres précieuses et les douze portes toutes brillantes de perles ?

Ainsi, puisque tout cela ne peut être pris à la  lettre et qu'il est impossible de trouver une ville de douze mille stades d'étendue, et…
________________________________________________________________

(1)Apoc. XI. 1. 2. —  (2) Ibid. XXI. 16-18.

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Message  Louis le Mer 25 Nov 2020, 5:45 am

LETTRE XLIV.

Pages 115-119.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

Ainsi, puisque tout cela ne peut être pris à la lettre et qu'il est impossible de trouver une ville de douze mille stades d'étendue, et dont la longueur et la largeur soient égales à la hauteur, il faut nécessairement donner à ce passage un sens spirituel.

Par cette grande ville que Jean vit la première fois, et que Caïn bâtit et appela du nom de son fils, on doit entendre le monde que le démon, cet accusateur de ses frères, ce fratricide destiné à la mort, bâtit par le vice, fonda par le crime, et peupla par l'iniquité; cette ville que Jean appelle, en un sens spirituel, Sodome et Égypte, et dont il est écrit : Sodome sera rétablie dans son premier état, parce que le monde doit redevenir tel qu'il fut autrefois ; car il n'y a nulle apparence que Sodome, Gomorre, Adama et Séboim puissent jamais être rétablies , et il est à croire qu'elles resteront éternellement ensevelies dans leurs cendres. Nul endroit de l'Écriture où l'Égypte se présente pour Jérusalem ; toujours ce mot veut dire ce monde.

Comme il serait trop long de ramasser les nombreuses citations que fournissent les Écritures, nous ne rapporterons qu'un passage, où le monde est très manifestement appelé Égypte. Dans son épitre canonique, l'apôtre Judas, frère de Jacques, écrit ce qui suit : Je veux vous avertir, vous qui avez su autrefois ces choses, que Jésus, après qu'il eut sauvé le peuple, en le tirant d'Égypte, fit périr ensuite ceux qui furent incrédules 1.

Et, de peur que, par le nom de Jésus ; ou n'entende le fils de Navé, l'Apôtre ajoute aussitôt : Mais les anges qui n'ont pas conservé leur première dignité , et qui ont abandonné leur propre demeure , il les retient dans des chaînes éternelles et de profondes ténèbres, puis il les réserve pour le jugement du grand jour 2.

Et, afin de montrer que toutes les fois qu'il nomme l'Égypte , Sodome et Gomorre, il veut parler du monde, et non pas de ces villes, il les cite elles-mêmes pour exemple. De même, dit-il, que Sodome et Gomorre, et les villes voisines qui s'étaient livrées comme elles à l'impureté, se souillant d'une manière abominable , ils sont devenus un exemple, et subissent la peine du feu éternel 3.

Mais qu'est-il besoin de s'étendre davantage, puisque l'évangéliste Matthieu s'exprime ainsi, au sujet de ce qui suivit la mort et la résurrection du Sauveur : Et les pierres se fendirent, et les sépulcres s ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui dormaient, se levèrent, et, sortant de leurs tombeaux, entrèrent dans la ville sainte, après leur résurrection, et apparurent à plusieurs 4.

On ne saurait appliquer ce  passage à la Jérusalem céleste, comme quelques personnes le font ridiculement ; car les hommes n'auraient pu avoir aucun indice de la résurrection du Seigneur, si les corps des saints ne s'étaient montrés que dans la céleste Jérusalem.

Puisque les Évangélistes et toute l'Écriture appellent Jérusalem ville sainte, et que le Psalmiste nous ordonne d'adorer le Seigneur aux lieux où ses pieds ont été 1 , ne souffrez pas qu'on donne le nom de Sodome et d'Égypte à une ville, par laquelle Jésus-Christ nous défend de jurer , car elle est la cité du grand roi 2.

Cette terre est appelée terre maudite, parce qu'elle a bu le sang du Seigneur. Mais…
_______________________________________________________________________________

(1) Jud. V.(2) Ibid. VI. (3) Ibid. VII.—  (4) Matth. XXVII. 51-53.  — (1) Ps. CXXXI. 7. —  (2) Matth. V. 35.

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Message  Louis Hier à 6:34 am

LETTRE XLIV.

Pages 119-121.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

Cette terre est appelée terre maudite, parce qu'elle a bu le sang du Seigneur. Mais comment peut-on nommer lieux de bénédiction ceux où Pierre el Paul, ces chefs de l'armée chrétienne, ont répandu leur sang pour le Christ ?

S’il est glorieux le martyre des serviteurs qui ne sont que des hommes mortels, pourquoi ne le serait-il pas celui du Seigneur qui est Dieu ? Quoi ! l'on vénère partout les tombeaux des martyrs, on se met sur les yeux leur cendre sacrée, on la baise même, si on peut le faire, et le sépulcre dans lequel a été enfermé le Seigneur vous penserez qu'il ne faut pas le respecter !

Si vous ne nous croyez pas, croyez-en du moins le démon et ses anges; car toutes les fois que, en présence de ce sépulcre on les chasse des corps des possédés alors comme des criminels cités devant le tribunal du Christ, ils tremblent, rugissent et regrettent amèrement d'avoir crucifié celui qu'ils redoutent.

Si, après la passion du Seigneur, Jérusalem, comme le proclame une voix impie, est devenue un lieu abominable, d'où vient que Paul se hâta d'y aller célébrer la Pentecôte ? d'où vient qu'il disait à ceux qui voulaient le retenir : Que faites-vous, et pourquoi pleurer ainsi, pourquoi m'attendrir le cœur? Je suis prêt non-seulement à être lié, mais encore à mourir en Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus 1. D'où vient que, après avoir été instruites des vérités de l'Évangile, tant de personnes saintes et illustres envoyaient leurs offrandes et leurs aumônes aux frères qui demeuraient à Jérusalem ?

Il serait trop long de dire ici combien d'évêques, de martyrs, d'hommes éloquents et versés dans la science de l'Église sont venus à Jérusalem, depuis l'époque de l'Ascension du Seigneur jusqu'au jour d'aujourd’hui, persuadés qu'il eût manqué quelque chose à leur religion, à leur science, et qu'ils n'auraient pas reçu, comme on dit, la haute main des vertus, s'ils n'avaient adoré le Christ aux lieux mêmes où l'Évangile avait rayonné d'abord sur la croix. Certes, si un illustre orateur crut qu'il pouvait reprocher à un certain personnage d'avoir étudié les lettres grecques, non point à  Athènes, mais à Lilybée Note (2) ; et les lettres romaines, non point à Rome , mais en Sicile, car chaque province a quelque chose de particulier qui ne se trouve point en une autre, pourquoi penserions-nous que, sans avoir été dans notre Athènes , il fut possible d'atteindre à la perfection du savoir ?

En parlant ainsi, nous ne nions point que le royaume de Dieu soit au-dedans de nous, ni qu'il y ait des saints dans d'autres contrées, mais…
__________________________________________________________________

(1) Act. XXI. 13..

Note (2) : Cicéron fait ce reproche à Q. Cæcilius, qui voulait plaider la cause des Siciliens contre Verrès. Divinat.XII.

La langue des Siciliens était un mélange de latin et de grec ; voilà pourquoi, dans le prologue des Ménechmes, Plaute forgeait le verbe Sicelissitare. Aujourd'hui encore la langue des Siciliens est un dialecte dans l'italien.



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Message  Louis Aujourd'hui à 7:17 am

LETTRE XLIV.

Pages 121-125.

PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.

Sur les lieux saints.

SUITE

En parlant ainsi, nous ne nions point que le royaume de Dieu soit au-dedans de nous, ni qu'il y ait des saints dans d'autres contrées, mais nous disons que ceux qui sont les premiers hommes du monde se trouvent ici rassemblés. Nous y sommes venus, non pas comme les premiers, mais comme les derniers en mérite, pour y voir ce que les autres nations comptent île plus illustre.

Assurément, le chœur des moines et des vierges est une sorte de fleur, de pierre très précieuse au milieu des riches ornements de l'Église. Quiconque, parmi ce chœur, brille le plus dans les Gaules se hâte d'accourir ici. Le Breton, séparé de notre globe, a-t-il fait quelque progrès dans la perfection ; il abandonne son soleil occidental, et vient chercher un lieu qui ne lui est connu que par sa renommée et par le récit des Écritures. Que dirons-nous des Arméniens, des Perses, des peuples de l'Inde et de l'Éthiopie; que dirons-nous de l’Égypte, voisine de la Palestine, et fertile en solitaires; que dirons-nous du Pont, de la Cappadoce, de la Célé-Syrie, de la Mésopotamie et de tout l'Orient? De nombreux essaims, vérifiant ces paroles du Sauveur : Partout où se trouvera le corps, là se rassembleront les aigles 1, accourent en ces lieux, et nous donnent les exemples de toutes sortes de vertus. Leur langage est différent, mais leur religion est la même. Presque autant de chœurs occupés à chanter les louages de Dieu, que de nations diverses.

Au milieu de tout cela, c'est à qui aura le plus de cette humilité qui est la première des vertus chrétiennes; point d'orgueil, point de hauteur à raison de la continence gardée. Quiconque se rend le dernier se trouve le premier de tous. Nulle différence dans le vêtement, rien qui attire les regards. Chacun peut marcher comme il lui plaît, sans crainte d'être blâmé ni loué. Ce ne sont pas les jeûnes qui distinguent parmi eux; on ne considère point l'abstinence, et on ne condamne pas ceux qui se rassasient, mais avec modération. Si quelqu'un tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son Maître 1, et nul ne condamne les autres, crainte d'être condamné par le Seigneur. Ici, l'on ne se déchire point par de cruelles médisances, comme c'est la coutume en plusieurs provinces. Point de luxe, point de mollesse, point de plaisirs immodérés; il y a dans la ville seule tant de lieux de prière qu'un jour n suffirait pas à les visiter.

Mais pour en revenir au bourg où le Christ naquit, et à la maison où Marie le mit au monde, — car on se plaît à louer ce qu'on possède, — par quels termes, par quel langage vous donnerons-nous une idée de la grotte du Sauveur?...
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(1) Matth.  XXIV. 28.(1) Rom. XIV. 4.

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