LETTRES de Saint Jérôme.

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Message  Louis Ven 02 Juil 2021, 6:45 am


LETTRE XXXV.

Pages 233-235.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.


Les grands sujets sont un poids trop lourd pour des talents médiocres, et, lorsqu'on entreprend au-delà de ses forces, on succombe dans l'exécution; plus la matière que l'on veut traiter a de grandeur, plus aussi l'on est accablé, quand on ne saurait proportionner son style à la hauteur des choses. Népotianus, que j'aimais si fort, que tu aimais tendrement, qui nous était si cher à l'un et à l'autre, ou plutôt qui était tout au Christ, et qui par là même était plus véritablement à nous, ce cher Népotianus nous a laissés dans notre vieillesse douloureusement affectés de sa perte, et accablés d'une douleur insupportable.

Celui que nous avions regardé comme notre héritier, voilà que nous le pleurons. A qui désormais consacrerai-je le fruit de mes travaux ? A qui mes lettres ambitionneront-elles de plaire? Où est cet homme qui ne me laissait pas de relâche? où est cette voix plus douce que celle du cygne ? mon esprit se trouble, ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages, ma langue balbutie. Si je parle, comme Népotianus ne m'entend plus, il me semble que personne ne m'entend. Mon style Note (1) même, devenu en quelque sorte sensible à ma douleur, est tout couvert de rouille, et la cire de mes tablettes a je ne sais quoi de plus morne et de plus sombre qu'à l'ordinaire. Dès que je veux me faire violence pour parler, et pour jeter quelques fleurs sur le tombeau de Népotianus, mes yeux se remplissent de larmes, ma douleur se réveille, et je me trouve comme enseveli dans un abîme de deuil.

C'était autrefois l'usage que les enfants prononçassent en public l'éloge funèbre de leurs parents, en présence du cadavre, afin d'exciter, comme par des chants lugubres, les larmes et les gémissements des auditeurs. Voilà qu'aujourd'hui l’ordre des choses à changea notre égard, et que la nature, pour notre malheur, a perdu ses droits; l'office qu'un jeune homme devait rendre à des vieillards, ce sont des vieillards qui le lui rendent. Que faire donc ? mêlerai-je mes larmes aux tiennes ? mais l'Apôtre interdit les pleurs, quand il appelle la mort des chrétiens un sommeil 1. Le Seigneur dit aussi, dans l'Évangile: Cette fille n'est pas morte, mais elle dort 2, et il ressuscita Lazare, parce que sa mort n'était qu'un sommeil. Me réjouirai-je, me féliciterai-je de ce que Népotianus a été enlevé, de peur que le mal ne changeât son cœur, — car son âme était agréable à Dieu ? 3 En vain m'efforcé-je de retenir mes larmes; elles inondent mes joues malgré moi, et mon âme qui flotte entre les préceptes de vertu et l'espoir de la résurrection, se brise devant la perte d'un ami si cher.

O mort qui divises les frères, et qui, dans, ton impitoyable cruauté…
______________________________________________________________________

(1) I. Thess. IV. 12. (2) Matth. IX. 24. (3) Sap. IV. 11. 14.

Note (1) : MON STYLE. — Le mot style est pris ici pour l'instrument avec lequel on écrivait autrefois sur des tablettes de cire.

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Message  Louis Sam 03 Juil 2021, 6:43 am



LETTRE XXXV.

Pages 235-239.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

O mort qui divises les frères, et qui, dans, ton impitoyable cruauté sépares ceux qu'avait unis l'affection! Le Seigneur a fait venir un vent brûlant qui s'est élevé du désert, qui a tari tes sources et desséché tes fontaines 1. Il est vrai que tu as englouti Jonas, mais il fut toujours vivant dans ton sein. Tu l'as porté comme un homme mort, afin que la tempête du monde se calmât, et que notre Ninive fût sauvée par sa prédication. Il t'a vaincue, il t'a égorgée. Prophète fugitif, après avoir abandonné sa maison, renoncé à son héritage, il a livré sa vie à ceux qui le cherchaient. C'est lui qui jadis, d'un air menaçant, te disait par la bouche d'Osée : 0 mort, je serai ta mort; ô enfer, je serai ta ruine 2 . Sa mort a été pour toi un principe de mort, et pour nous une source de vie. Tu as dévoré ; et tu as été dévorée. Tandis que, attirée par l'appas du corps qu'il avait pris, tu t'apprêtais d'une dent avide à le saisir comme une proie, tes entrailles ont été déchirées par un cruel hameçon.

Nous te rendons grâces, Christ Sauveur, nous, tes créatures, de ce que, par ta mort, tu as fait mourir notre redoutable adversaire. Avant la défaite de cet ennemi, qu'y avait-il de plus malheureux que l'homme qui, dominé toujours par l'appréhension d'une mort éternelle , n'avait reçu la vie que pour la perdre ? Car depuis Adam jusqu'à Moïse, la mort a régné sur ceux mêmes qui n'avaient point péché par une transgression semblable à celle d'Adam 3.

Si Abraham, Isaac et Jacob sont aux enfers, qui donc sera dans le royaume des cieux ? Si tes amis et ceux qui n'avaient pas péché se sont vus enveloppés dans la faute d'Adam, et ont été victimes d'un crime à eux étranger, que faut-il penser de ces hommes qui ont dit dans leur cœur : Il n'y a pas de Dieu;qui se sont corrompus, et qui sont devenus abominables dans leurs désirs; 1qui se sont égarés, qui se sont rendus inutiles, et parmi lesquels il n'en est pas un qui fasse le bien, pas un seul 2 ?

Que si l’on nous représente Lazare dans le sein d'Abraham et dans un lieu de rafraîchissement, n'y a-t-il pas toujours une différence entre l'enfer et le royaume des cieux ? Avant le Christ, Abraham était dans les enfers; après le Christ, le larron est reçu dans le Paradis. Et voilà pourquoi, lorsque le Sauveur ressuscita, plusieurs saints qui étaient dans le sommeil, se levèrent avec lui et parurent dans la céleste Jérusalem. Alors fut accomplie cette parole : Lève-loi, et sors du tombeau, toi qui dors , et le Christ t'éclairera 3 Jean-Baptiste crie dans le désert : Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche 4 ; — Et, depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu'à présent, le royaume des cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent 5.

Ce glaive de feu qui gardait le Paradis et que tenait un Chérubin, qui en défendait rentrée, le Christ l'a éteint et brisé dans son sang. Il ne faut pas s'étonner que l'on promette tout cela au jour de la résurrection, puisque ceux mêmes qui, dans la chair, ne vivent point selon la chair, ont droit de cité dans le ciel, et qu'il est dit à des hommes encore placés sur la terre : Le royaume de Dieu est au dedans de vous 6.

Ajoutez que, avant la résurrection du Christ, Dieu était connu dans la Judée seulement….
____________________________________________________________________________________

(1) Osée. XIII. 15  — (2) Ibid. 14. (3) Rom. V. 14. —   (1) Ps. XIII. 1. (2) Ibid. 3. (3) Éphés. V. 14. —   (4) Matth. III. 2. (5) Ibid. XI. 12. (6) Luc. XVII. 21.


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Message  Louis Dim 04 Juil 2021, 6:05 am

LETTRE XXXV.

Pages 239-241.

À HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Ajoutez que, avant la résurrection du Christ, Dieu était connu dans la Judée seulement, et que son nom n’était grand que dans Israël 1. Et néanmoins ceux qui le connaissaient ne laissaient pas de descendre aux enfers.

Où en étaient alors tous les hommes qui habitaient la terre depuis l'Inde jusques à la Bretagne, depuis les froides contrées du septentrion jusques aux climats brûlants de l'Océan atlantique ; tous ces peuples innombrables, toute cette multitude de nations aussi différentes par leur langage que par leurs costumes et leurs armes ? 2 Tous ces peuples vivaient comme des brutes, car c'est vivre en brute que de ne pas connaître son Créateur. Maintenant il n'est pas de langue , il n'est pas de région qui ne redise la passion du Christ et sa résurrection. Je ne parle ni des Hébreux, ni des Grecs, ni des Latins, ces peuples que le Seigneur consacra dans sa croyance par l'inscription de la croix.

L'immortalité de l'âme et son existence après la dissolution du corps, sur lesquelles Pythagore ne débita que des chimères, et qui semblaient un paradoxe à Démocrite, et dont Socrate ne s'entretint dans la prison que pour se fortifier contre la crainte de la mort à laquelle il était condamné, sont aujourd'hui un sujet de haute philosophie pour l'Indien, le Perse, le Goth et l'Égyptien. Les farouches Bessi Note (2) et tous ces peuples couverts de fourrures, qui jadis immolaient des hommes aux mânes des morts Note (3) , ont plié l'aigreur de leur langage aux hymnes mélodieux de la croix, et le nom du Christ est sur les lèvres de toutes les nations de l'univers.

Que faisons-nous, ô mon âme? A quoi nous appliquer? Par où commencer d'abord? Que devons-nous faire ? Ai-je donc oublié les préceptes des rhéteurs ? Absorbé dans ma douleur, abîmé dans mes larmes, étouffé par mes sanglots, me serais-je écarté de mon sujet?

Qu'est devenue cette étude des belles-lettres, mes plus douces délices dès mon enfance?...
_____________________________________________________________________

(1) Ps. LXXV. 2.  — (2) Virgil. Æneid. VII.

Note (2): BESSI. — Peuples de la Thrace, chez qui semblait s'être perpétué l'esprit féroce de l'un de leurs premiers rois , nommé Diomèdes, et célèbre par ses cruautés, dont Hercule le punit.

Note (3) : ATTESTÉ PAR TOUTE L’ANTIQUITÉ. Virgile a dit :

Viventes rapit inferias, quas immolet umbris.
ÆNEID. X.

Pelloutier, Vossius, Huet, Turretin, etc., ont recueilli des témoignages relatifs à cette coutume atroce.

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Message  Louis Lun 05 Juil 2021, 6:23 am


LETTRE XXXV.

Pages 243-245.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Qu'est devenue cette étude des belles-lettres, mes plus douces délices dès mon enfance?  Que sont devenues ces paroles éternellement vantées d'Anaxagoras et de Télamon: Je savais bien que j'étais père d'un homme mortel? J'ai lu Crantor, dont Cicéron, pour adoucir sa douleur, recherchait les écrits; j'ai parcouru toutes les pages consolatoires de Platon, de Diogène, de Clitomaque, de Carnéades et de Posidonius qui se sont efforcés, en divers temps, de sécher par leurs livres ou par leurs lettres, les larmes de diverses personnes, en sorte que, fussé-je stérile, je trouverais chez eux des sources abondantes pour féconder mon esprit. Ils nous proposent en exemple une foule de personnages, et surtout Périclès, et Xénophon, disciple de Socrate , dont l'un, après même avoir perdu deux de ses enfants, parla en public, la couronne sur la tête; dont l'autre, ayant appris la mort de son fils, occupé qu'il était à sacrifier aux dieux, ôta, dit-on, sa couronne, puis la remit sur sa tête, quand il sut que son fils avait péri en combattant avec courage pour la patrie.

Que dirai-je de ces capitaines romains, dont les grandes actions brillent, dans nos histoires, comme des étoiles? Pulvillus, tandis qu'il consacrait le Capitole, ayant appris que son fils venait de lui être enlevé par une mort soudaine, ordonna qu'on l'ensevelît en son absence. L. Paulus, au milieu même des funérailles de ses deux enfants, ne laissa pas de recevoir pendant sept jours à Rome les honneurs du triomphe. Je ne dis rien ici des Maximus, des Caton, des Gallus, des Pison, des Brutus, des Scévola, des Métellus, des Scaurus, des Marius, des Crassus, des Marcellus et des Aufidius, qui ne déployèrent pas moins de fermeté dans le deuil, que de courage dans les combats, et dont Cicéron, dans son livre de la Consolation, nous décrit les pertes; car je ne veux pas avoir l'air d'emprunter aux autres tout ce que je dis. Au reste, ce peu de paroles doit servir à notre confusion, si la foi ne nous donne pas cette constance que déploya le paganisme. Je reviens donc à mon sujet.

Je ne pleurerai point avec Jacob et David des enfants que la loi a vus mourir, mais je recevrai avec le Christ ceux que l'Évangile voit ressusciter…

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Message  Louis Mar 06 Juil 2021, 6:30 am



LETTRE XXXV.

Pages 245-247.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Je ne pleurerai point avec Jacob et David des enfants que la loi a vus mourir, mais je recevrai avec le Christ ceux que l'Évangile voit ressusciter. Ce qui est un sujet de deuil pour les juifs devient un motif de joie pour les chrétiens. Les gémissements veillent durant la nuit; au matin retentit l'allégresse 1.— La nuit déjà est avancée, et le jour approche 2. De là vient que l'on donne des pleurs à la mort de Moïse, tandis que Jésus est enseveli sur la montagne, sans pompe funèbre, sans qu'il y ait aucune larme de répandue. Tout ce que les Écritures peuvent offrir de consolations aux chagrins, je l'ai réuni, lorsque j'étais à Rome, et en peu de mots, dans un livre destiné à consoler Paula. Je suis donc obligé de prendre une autre route pour arriver au même but afin que je n'aie pas l'air de marcher encore par le même chemin dont les traces déjà sont effacées.

Nous savons que notre cher Népotianus est avec le Christ, qu'il est mêlé aux chœurs des saints, et que là, contemplant de près ces biens qu'il n'avait fait qu'entrevoir de loin, qu'il recherchait ici-bas avec nous, il s'écrie : Ce qui nous avait été annoncé nous le voyons dans la cité du Dieu des années, dans la cité de notre Dieu 3. Toutefois, nous ne pouvons rapporter le chagrin que nous cause son absence; ce n'est pas son sort, c'est le nôtre que nous plaignons. Plus il goûte de félicité, plus aussi nous ressentons de douleur d'être privés d'un pareil bien.

Les sœurs de Lazare pleuraient un frère qu'elles savaient bien devoir ressusciter. Le Christ même, pour manifester de véritables affections d'homme, pleura celui qu'il allait ressusciter.

L'Apôtre qui disait: Je désire être dégagé des liens du corps, et habiter avec le Christ 1; —  et ailleurs: Le Christ est ma vie et la mort m'est un gain 2, rend grâces, lui aussi, de ce qu'Épaphras Note (4) , arraché aux portes du tombeau, lui a été rendu, afin qu'il n'éprouvât pas tristesse sur tristesse 3; s'il agit de la sorte, c'est par un sentiment de charité plutôt que par un manque de foi.

A combien plus forte raison, toi, oncle et évêque, c'est-à-dire, père selon la chair et selon l'esprit, n'as-tu pas le cœur déchiré par la perte de Népotianus, l'objet de tes plus chères affections ? Mais je t'en conjure, sache mettre des bornes à ta douleur, et te rappeler cette maxime : Rien de trop Note (5). Fais donc un peu trêve à tes larmes, pour entendre l'éloge de celui dont la vertu te charma toujours; et, au lieu de regretter un homme de ce mérite, réjouis-loi plutôt de l'avoir possédé.

De même que les géographes représentent sur une carte de peu d'étendue la situation des divers pays, je vais tracer dans ces quelques pages, non point une fidèle image , mais une faible esquisse de ses vertus. Vois donc, en cet ouvrage, moins ce que je fais réellement que ce que je voudrais faire.

Les rhéteurs enseignent qu'il faut remonter jusqu'aux ancêtres de celui dont on va faire l'éloge, qu'il faut…
__________________________________________________________________________________________________

(1) Ps. XXIX. 6.  — (2) Rom. XIII. 12, (3) Ps. XLVII. 9. (1) Phil. I. 23.  — (2) Ibid. 21. (3) Ibid. II. 27.

Note (4) : EPAPHRAS. — Dans le grec, il y a Epaphrodites.

Note (5) : RIEN DE TROP. — Il est peu de maximes aussi célèbres dans l'antiquité que celle-ci. Poèmes et théâtres, philosophes et orateurs, et le Portique, et le Lycée, et l'Académie, tout, depuis Bias, à qui on la rapporte; depuis Homère lui-même, en qui l'on en trouve le sens, tout a retenti de ce mot, dont les modernes ont bien soutenu la réputation, sans être plus fidèles que leurs pères à l'observer. La Fontaine, IX ,11, a une fable qui porte le titre: Rien de trop.

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Message  Louis Mer 07 Juil 2021, 5:47 am


LETTRE XXXV.

Pages 247-251.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Les rhéteurs enseignent qu'il faut remonter jusqu'aux ancêtres de celui dont on va faire l'éloge, qu'il faut énumérer leurs belles actions, et en venir ainsi par degrés à son héros, afin de relever sa gloire par les vertus de ses aïeux et de ses pères, en montrant, ou qu'il n'a pas dégénéré de ceux qui furent bons, ou qu'il a lui-même illustré ceux dont le mérite n'eut rien d'éclatant.

Pour moi, je ne veux pas mêler ici aux qualités de l’âme  les avantages de la chair, que Népotianus méprisa toujours ; je n'irai pas non plus vanter sa naissance, c'est-à-dire, un bien qui ne lui appartient pas, puisque Abraham et Isaac, ces hommes saints, ont été les pères d'Ismaël et d'Ésaü, qui ne furent que des pécheurs, et que, au contraire Jephté, mis au nombre des justes par la voix de l'Apôtre, était né d'une courtisane 1. L'âme qui a péché, dit le prophète, mourra elle-même 2.

Donc, celle qui n'a pas péché vivra. On n'impute aux enfants ni les vertus, ni les vices de leurs pères. Nous ne répondons pour nous-mêmes que depuis le temps où nous avons été régénérés dans le Christ. Paul, d'abord persécuteur de l'Église, et loup ravisseur de la tribu de Benjamin, ne tarda pas à livrer sa proie, et courba la tête devant Ananias 3, cette brebis du troupeau. Que notre cher Népotianus nous apparaisse donc bien vite, comme un faible enfant au berceau, et sortant, pour ainsi dire, des eaux du Jourdain.

Un autre que moi dirait peut-être que, dans l'intérêt de son salut, tu abandonnas l'Orient et le désert, en me laissant néanmoins à moi, ton compagnon chéri, l'espérance de te revoir un jour. Tu voulais d'abord donner, s'il était possible, tes soins à une sœur veuve et chargée d'un petit enfant; puis, si elle dédaignait tes avis, conserver un neveu bien-aimé. Car, c'est de Népotianus qu'autrefois je te disais: Ton petit neveu dut-il se suspendre à ton cou, etc.

Un autre raconterait que, dans la milice du palais impérial, sous la chlamyde et la blancheur du lin, il mortifiait son corps par le cilice; qu'il ne paraissait devant les puissances du siècle qu'avec un visage pâle de jeûnes; que, revêtu encore des livrées d'un maître terrestre, il combattait pour Dieu; qu'il ne portait l'épée qu'afin d'être l'appui des veuves, des pupilles, des opprimés, des malheureux. Je n'aime pas ces retards éternels dans le service de Dieu, et je vois le centurion Corneille aussitôt baptisé que proclamé juste 1. Cependant, ne laissons pas d'approuver ces prémices, pour ainsi dire, d'une foi naissante, persuadés qu'un homme qui se montra soldat dévoué sous des étendards étrangers, doit mériter bientôt des couronnes, lorsqu'il aura commencé à servir son propre roi.

Dès que Népotianus eut déposé le baudrier et changé de livrée, tout ce qu'il avait gagné dans les camps il le distribua aux pauvres…
_____________________________________________________________

(1) Heb. XI. 32.  — (2) Ezech. XVIII. 20. (3) Act. IX. 10. (1) Act. X.

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Message  Louis Jeu 08 Juil 2021, 6:47 am



LETTRE XXXV.

Pages 251-253.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Dès que Népotianus eut déposé le baudrier et changé de livrée, tout ce qu'il avait gagné dans les camps il le distribua aux pauvres. Car il avait lu : Si quelqu'un veut être parfait, qu'il vende tout ce qu'il a, qu'il en donne le prix aux pauvres, et qu'il me suivre 2. Et encore : Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et Mammona 3. Excepté une méchante tunique, et un pauvre vêtement pour se couvrir le corps et se défendre du froid, il ne se réserva rien. Du reste, il s'habillait à la manière du pays, et n'affichait ni une propreté ni une négligence affectées. Quelque désir qu'il eût de se retirer dans les monastères de l'Égypte, de visiter les solitaires de la Mésopotamie, ou de mener une vie cachée dans les îles de la Dalmatie,  qui ne sont séparées du continent que par le détroit d'Altino, il ne pouvait néanmoins se résoudre à quitter un oncle pontife, en qui il voyait tant d'exemples de vertu, et sur lequel il pouvait aisément se modeler.

Dans une seule et même personne, il imitait le solitaire et vénérait l'évêque. L'assiduité n'avait point engendré la familiarité, ni la familiarité le mépris, comme il arrive d'ordinaire. Mais il l'honorait comme son père, et l'admirait comme s'il l'eût vu chaque jour pour la première fois. Qu'ajouter encore? Il devient clerc, et, après avoir passé par les degrés accoutumés, il est ordonné prêtre. Bon Dieu! que de gémissements et de soupirs ! Que de fois il refusa de prendre de la nourriture ! comme il se dérobait à tous les regards ! Alors, pour la première et la seule fois, il se montra quelque peu irrité contre son oncle, se plaignant qu'on lui imposait un fardeau trop au-dessus de ses forces, et alléguant sa trop grande jeunesse, qui le rendait inapte au sacerdoce Note (6). Mais, plus il résistait, plus il redoublait le désir que l'on avait de le voir élevé à cette dignité; il méritait, par ses refus, les fonctions qu'il repoussait loin de lui, et se montrait ainsi plus digne encore de l'honneur dont il se proclamait indigne.

Nous avons vu un Timothée de nos jours, et dans une grande jeunesse la prudence des cheveux blancs; nous avons vu Moïse élever au rang de prêtre un jeune homme en qui il trouvait la maturité du vieil âge 1.

Népotianus donc, envisageant le cléricat, non point comme un honneur, mais comme un fardeau…
___________________________________________________________

(2) Matth. XIX. 21. (3) Matth. VI.  6. 24.(1) Num. XI.24.  

Note (6): La comparaison que fait saint Jérôme est fondée sur ce que le disciple de saint Paul fut élevé très jeune à l'épiscopat.

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Message  Louis Ven 09 Juil 2021, 5:27 am


LETTRE XXXV.

Pages 255-257.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Népotianus donc, envisageant le cléricat, non point comme un honneur, mais comme un fardeau, mit tous ses soins d'abord à faire taire l'envie à force d'humilité, puis à ne donner contre lui aucune occasion aux malins discours, à étonner par sa retenue ceux qui étaient jaloux de voir un jeune homme au-dessus d'eux. Il soulageait les pauvres, visitait les malades, les retirait chez lui, adoucissait leurs souffrances par des manières affables, se réjouissait avec ceux qui étaient dans la joie, pleurait avec ceux qui versaient des larmes; il fut le bâton des aveugles, nourrit ceux qui avaient faim, releva l'espoir des malheureux, consola les affligés.

II portait chaque vertu à un tel degré de perfection que l'on eût dit que les autres vertus lui manquaient. Au milieu des prêtres et de ses égaux, il était le premier à travailler, le dernier à prendre place. Tout ce qu'il faisait de bien, il en renvoyait le mérite à son oncle. Si quelque chose trompait son attente, il disait que son oncle n'était pour rien dans cette affaire, que lui seul s'était trompé. En public, il le respectait comme son évêque; en particulier, il le regardait comme son père. Il tempérait par la sérénité du visage cet air grave que donne la vertu. On sentait qu'il y avait de la joie dans son rire; de la légèreté, jamais. Les veuves et les vierges du Christ, il les honorait comme des mères et les exhortait comme ses sœurs, sans dépasser les bornes de la chasteté.

A peine était-il de retour chez lui que, se dépouillant, en quelque sorte, de sa qualité de clerc, il se livrait à toute l'austérité des moines; assidu à l'oraison, appliqué à la prière, il offrait à Dieu et non point aux hommes le bénéfice de ses larmes; il proportionnait ses jeûnes à sa faiblesse ou aux forces de son corps, à peu près comme ces conducteurs de chars qui savent ménager leurs coursiers. Il mangeait à la table de son oncle, et goûtait de tout ce que l'on y servait, de manière à éviter toute superstition, et à se montrer toujours sobre. Il ne parlait, durant les repas, que pour proposer quelque question sur les Écritures; écoutant les autres avec plaisir, répondant avec modestie, s'attachant à ce qui était droit, réfutant sans aigreur ce qui lui semblait faux, et cherchant plutôt à instruire, qu'à vaincre ceux qui disputaient contre lui. Par une admirable franchise, qui allait bien à son âge, il avouait naïvement de quel auteur il tirait ses preuves. De cette manière, tout en voulant éviter la réputation d'homme savant, il passait pour très-érudit. « Ceci, disait-il, est de Tertullien, cela de Cyprien; c'est l'opinion de Lactance, c'est le sentiment d'Hilaire; ainsi parle Minutius Félix, ainsi Victorinus; c'est ainsi que s'explique Arnobius. » Moi aussi, parce qu'il m'aimait comme l'ami de son oncle, il me citait quelquefois. Par une lecture assidue, par une méditation journalière, il avait fait de son cœur une bibliothèque sacrée.

Combien de fois, par des lettres d'outre-mer, ne m'a-t-ii pas supplié de lui envoyer quelque ouvrage ! Combien de fois n'a-t-il pas rempli à mon égard l'office du solliciteur nocturne de l'Évangile 1, et de la veuve qui interpellait le mauvais juge 2 ! Or, comme je refusais plutôt par mon silence que par mes lettres, et que cette modestie de ma part lui faisait honte à lui, il employa les prières de son oncle, qui pouvait plus librement solliciter pour un autre, et plus facilement obtenir à cause de son auguste caractère de prêtre. Je fis donc ce qu'il voulait, et, dans un traité de peu d'étendue, je vouai à une mémoire éternelle l'amitié qui nous unissait. Après l'avoir reçu, il se vantait de posséder plus que l'opulence de Crésus, plus que les richesses de Darius.

Toujours il le parcourait des yeux, le tenait dans ses mains, le portait dans son sein; toujours il en parlait…
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(1) Luc. XI. 5.  — (2) Ibid. XVIII. 3.

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Message  Louis Sam 10 Juil 2021, 6:38 am



LETTRE XXXV.

Pages 259-261.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Toujours il le parcourait des yeux, le tenait dans ses mains, le portait dans son sein; toujours il en parlait. Comme souvent il le lisait au lit, il s'endormait, et le livre tombait doucement sur son cœur. Si quelque étranger, quelque ami venait le voir, il se félicitait de ce témoignage d'amitié qu'il avait reçu de moi. Les endroits faibles de l'ouvrage, il les décrivait par un ton de voie si cadencé et une prononciation si variée, que seul il semblait mériter, dans cette lecture, ou les applaudissements, ou les critiques. D'où pouvait naître cet empressement, sinon de l'amour de Dieu? D'où pouvait naître cette application continuelle à méditer la loi du Christ, sinon du désir d'être uni à l'auteur de cette loi?

Que d'autres entassent l'or sur l'or, qu'ils remplissent leurs bourses; qu'ils obtiennent, à force d'obséquiosités, les richesses des matrones; qu'ils soient plus riches au désert qu'ils ne l'étaient dans le siècle; qu'ils possèdent au service d'un Dieu pauvre des biens qu'ils n'avaient pas au service du démon ami des richesses; que l'Église ait la douleur de voir dans l'abondance des personnes que le monde a vues auparavant dans la mendicité; notre cher Népotianus, foulant aux pieds les trésors, ne recherche que les livres. Mais, s'il se méprisa toujours lui-même dans la chair, et ne voulut d'autre ornement que la pauvreté, il n'épargna rien pour orner son âme.

En comparaison de ce que j'ai déjà dit, c'est peu de chose, assurément, que ce qui me reste à dire; mais l'on y découvrira du moins le même esprit, jusque dans les actes d'une médiocre importance.

En effet, comme nous admirons le Créateur, non-seulement dans le ciel, dans la terre, dans le soleil, dans l'océan, dans les éléphants, dans les chameaux, dans les chevaux, dans les bœufs, dans les léopards, dans les ours, dans les lions, mais encore dans les petits animaux, dans la fourmi, dans le moucheron, dans les mouches, dans les vers, et autres insectes de celle espèce, dont les corps nous sont plus connus que les noms; comme nous vénérons dans toutes ces choses la même sagesse, ainsi un cœur tout dévoué au Christ s'applique également et aux grandes et aux petites actions, sachant qu'il faudra rendre compte même d’une parole oiseuse.

Népotianus donc examinait avec sollicitude si l'autel était orné, si les murailles étaient nettoyées, si le pavé était frotté, si le portier veillait exactement à son office, si les voiles couvraient toujours l'entrée de l'église, si le sanctuaire était propre, si les vases sacrés étaient reluisants; ses soins pieux s'étendaient à toutes les cérémonies, et ne négligeaient aucun office, petit ou grand. Voulait-on le trouver, il fallait le chercher à l'église.

L'antiquité a vu avec admiration le noble personnage Q. Fabius, qui…

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Message  Louis Dim 11 Juil 2021, 6:16 am


LETTRE XXXV.

Pages 261-263.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

L'antiquité a vu avec admiration le noble personnage Q. Fabius, qui écrivit une histoire romaine, mais qui s'attira plus de renommée par sa peinture, que par ses lettres. L'Écriture aussi nous parle d'un Béséléel plein de la sagesse et de l'esprit de Dieu, et d’Hyram, fils d'une femme Tyrienne, qui avaient fait, celui-là, tous les ornements du tabernacle 1, celui-ci, tous les meubles du temple 2. Car, de même qu'il est des moissons abondantes et des terres fécondes qui présentent parfois trop de tiges et d'épis, de même aussi il est d'heureux génies, et des esprits habiles qui excellent dans tous les arts. De là vient qu'on vantait, chez les Grecs, ce philosophe qui se glorifiait d'avoir fait de ses propres mains tout ce qui était à son usage, son manteau même et son anneau Note (7). C'est aussi ce que nous pouvons dire de Népotianus, puisqu'il ornait de toutes sortes de fleurs, de feuillages et de branches de vigne les chapelles des églises et les autels des martyrs, en sorte que tout ce qui plaisait dans l'église, et par la disposition et par la beauté naturelle, témoignait du zèle et de l'empressement d'un prêtre.

Courage! de tels commencements, de quelle fin ne seront-ils pas suivis ! O misérable condition humaine ! ô vanité de la vie que nous menons loin du Christ !...
_____________________________________________________________

(1) Exod. XXXI. 2.  — (2) II. Reg. VII. 13.  

Note (7): Le philosophe dont parle Jérôme nous est connu surtout par un curieux passage des Florides d'Apulée.

« Cet Hippias, dit-il, appartient à la classe des sophistes, supérieur à eux tous par la multiplicité de ses connaissances, et n'étant inférieur à aucun par la facilité de son élocution. Il était contemporain de Socrate; sa patrie était l'Élide. On ignore sa famille, mais sa gloire est universelle. Sa fortune était modique, mais il avait un génie élevé, une mémoire immense; ses études étaient variées; ses rivaux, nombreux. Cet Hippias vint autrefois à Pise, pendant qu'on y célébrait les jeux olympiques, et son costume n'était pas moins curieux que le travail n'en était étonnant. De ce qu'il avait sur lui, rien n'était acheté; il avait tout confectionné de ses mains, et les étoffes qui le couvraient, et les souliers qui le chaussaient, et les différents objets qu'il portait. Il avait sur la peau une chemise du tissu le plus fin, à trame de trois fils, et deux fois teinte en pourpre; il se l'était tissue seul chez lui. Il avait pour ceinture un baudrier avec des broderies à la babylonienne, parsemé des plus riches couleurs; dans ce travail également personne ne l'avait aidé. Il avait pour se couvrir un pallium blanc, jeté autour de ses épaules, et il est certain que ce pallium était aussi son ouvrage. C'était encore lui qui s'était façonné les pantoufles qui couvraient ses pieds, ainsi que l'anneau d'or de sa main gauche, qui avait un cachet très-élégant; et qu'il montrait avec affectation; lui-même avait arrondi le cercle de cet anneau, en avait scellé le chaton, en avait gravé la pierre.

« Je n'ai pas encore énuméré tout ce qu'il avait fait de ses propres mains, et pourrais-je éprouver de la fatigue à énumérer ce qu'il n'éprouvait pas de honte à montrer avec ostentation ? I! se vanta, dans une assemblée nombreuse, de s'être fabriqué le vase à huile qu'il avait coutume de porter; c'était un flacon de forme lenticulaire, et arrondi sur ses contours, de manière à figurer une sphère aplatie. Il avait fait, pour servir de pendant au flacon, une charmante petite étrille, surmontée  d'un manche vertical, et  où circulaient intérieurement de petits tuyaux arrondis en forme de rigoles, de telle sorte que la main la retenait au moyen de cette poignée, et que  la  sueur s'écoulait le long des conduits.  Or, comment ne pas louer un homme habile à tant de métiers, d'une telle magnificence dans  ses créations, d'un savoir si universel, et qui rappelait Dédale par son  adresse à façonner tant d'objets utiles? » Apulée, tom. III, p. 27, trad. de M. Bétolaud, dans la Bibliothèque latine-française de Panckoucke. Voyez encore Cicéron, de Oratore, lib. III.


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Message  Louis Lun 12 Juil 2021, 6:21 am


LETTRE XXXV.

Pages 263-265.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Courage! de tels commencements, de quelle fin ne seront-ils pas suivis ! O misérable condition humaine ! ô vanité de la vie que nous menons loin du Christ! Pourquoi reculer, pourquoi chercher des détours? Comme si nous pouvions différer la mort de Népotianus, et prolonger sa vie, nous appréhendons toujours d'en venir à ce moment fatal. Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire passe comme la fleur des champs 1. Où est maintenant ce visage si beau, où est la majesté de tout ce corps, dont cette belle âme semblait être révolue? Ce lis, ô douleur, il languissait au souffle d'un vent brûlant, et cette violette pourprée pâlissait peu à peu.

Brûlé par les ardeurs de la fièvre, desséché jusqu’aux sources de la vie, Népotianus, ne pouvant respirer, consolait encore son oncle abattu par la tristesse. La joie brillait sur son visage; et, tandis que tout le monde pleurait autour de lui, seul il était riant. On le voyait rejeter sa couverture, tendre la main à ceux qui étaient là, s'apercevoir de ce qui échappait aux autres, se lever à demi pour saluer ceux qui entraient, et aller ainsi au-devant d'eux.

On sentait, non pas qu'il allait mourir, mais qu'il allait passer à une autre demeure; non pas qu'il abandonnait ses amis, mais qu'il en allait trouver de nouveaux. Les larmes s'échappent de mes yeux, et, malgré tous mes efforts, je ne puis dissimuler la douleur que j'éprouve. Qui croirait que, dans un pareil moment, il se souvînt encore de notre amitié, et que, au fort de son agonie, il fût sensible au charme de nos études?

Prenant la main de son oncle, il lui dit : « Cette tunique dont je me revêtais dans le  service du Christ, envoie-là à mon bien-aimé Jérôme, qui est mon père par son âge, mon frère, par un même ministère. Et tout ce que tu devais d'affection à ton neveu, transporte-le sur lui, que tu aimais déjà autant que moi-même.» Ce fut en achevant ces mots qu'il expira, tenant la main de son oncle pour lui dire qu'il se souvenait de moi.

Je le sais, tu n'aurais pas voulu qu'un si funeste…
_____________________________________________

(1) Is. XL. 6.

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Message  Louis Mar 13 Juil 2021, 6:27 am


LETTRE XXXV.

Pages 265-269.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Je le sais, tu n'aurais pas voulu qu'un si funeste malheur vint te révéler l'amour de tes concitoyens, ni que le témoignage de leur affection t'eût semblé plus doux en une circonstance heureuse. Mais, si de pareilles démonstrations ont quelque chose de plus flatteur dans la prospérité, elles ont dans l'adversité quelque chose de plus consolant.

Toute la cité, toute l'Italie a pleuré Népotianus. La terre a reçu son corps et son âme s'est réunie au Christ. Tu regrettais un neveu, l'Église regrettait un prêtre. Il t’a devancé, celui qui devait être ton successeur. La place que tu occupes, tout le monde le jugeait digne de l'occuper après toi. De la sorte, il s'est trouvé deux pontifes de la même maison; et, si l’on a eu la joie devoir l'un élevé à l'épiscopat, l'on a eu la douleur de voir l'autre privé de cette dignité, par une mort prématurée.

C'est  une maxime de Platon, que la vie du Sage doit être une continuelle méditation de la mort 1 Note ( 8 ). Les philosophes louent ces paroles, et les portent aux nues. Mais l'Apôtre a dit mieux encore : Je meurs chaque jour pour votre gloire 2. Autre chose est d'essayer, autre chose est d'exécuter; il y a de la différence entre un homme qui vit pour mourir, et un homme qui meurt pour vivre; celui-là doit, en mourant, être dépouillé de sa gloire; celui-ci meurt chaque jour pour acquérir une gloire nouvelle. Nous devons donc avoir sans cesse dans l'esprit l'heure fatale qui nous attend, et à laquelle, bon gré, mal gré, nous arriverons bientôt.

En effet, quand bien même nous irions au delà de neuf cents ans, comme ceux d'avant le déluge; quand bien même nous pourrions fournir la carrière de Mathusalé, cette longue série d'années, une fois écoulée, devrait ne se compter pour rien. Car, entre un homme qui a vécu dix ans, et celui qui en a vécu mille, il n'y a pas d'autre différence, lorsqu'une fois le terme de la vie est là, et qu'une mort inévitable nous saisit, si ce n'est que le plus vieux s'en va du monde chargé de plus de péchés.

Hélas ! nos plus beaux jours s'envolent les premiers;
Un essaim de douleurs bientôt nous environne;
La vieillesse nous glace et la mort nous moissonne.

TRAD. DE DELILLE.

Le poète Névius Note (9) dit aussi: « Un mortel est destiné à de  nombreuses souffrances. »

Voilà pourquoi l'antiquité feignit que Niobé, à force de pleurer, fut changée…

___________________________________________________

(1) In Phædone.  — (2) I. Cor. XV. 31.

Note ( 8 ): LA VIE DU SAGE, etc. — C'est dans le Phédon que cette philosophie se trouve admirablement développée.

Note (9): NÉVIUS, ou ou Nœvius , comme on écrit encore, était un poète tragique et comique; le temps nous a conservé à peine quelques titres de ses tragédies, qui sont imitées des Grecs; ce poète écrivait un peu avant Ennius. La sentence que rapporte saint Jérôme est un iambe trimètre;


Pati necesse est multa mortalem mala.
.

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Message  Louis Mer 14 Juil 2021, 7:11 am


LETTRE XXXV.

Page 269.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Voilà pourquoi l'antiquité feignit que Niobé, à force de pleurer, fut changée en pierre et en diverses bêtes Note (10). Hésiode, qui pleure à la naissance des hommes, se réjouit à leur mort. Ennius a dit avec beaucoup de raison :« Le peuple a sur les rois cet avantage qu'il lui est permis de pleurer, tandis qu'un souverain ne peut décemment verser des larmes. »

Ce qui ne sied pas à un roi, sied mal à un évêque; moins mal cependant à un roi qu'à un évêque.

Celui-là commande à des hommes qui plient sous lui malgré eux; celui-ci commande à des hommes qui volontairement se soumettent à lui.

Celui-là gouverne par la crainte; celui-ci se fait esclave de ceux qu'il gouverne.

Celui-là prend soin des corps qui doivent mourir; celui-ci conserve les âmes qui doivent vivre.

Tous les regards sont dirigés sur toi; l'intérieur de ta maison, ta conduite, placée comme en évidence, est la règle de la vie publique. Tout ce que tu fais, chacun pense devoir le faire.

Garde-toi donc de donner à ceux qui ne cherchent qu'à censurer une occasion favorable de calomnie; ou à ceux qui se [modellent] sur ta conduite, une occasion de péché. Fais ce que tu peux, fais même plus que tu ne peux pour vaincre la tendresse de ton cœur, et pour arrêter le cours de tes larmes, de crainte que l'excès de ton amour envers ton neveu ne passe dans l'esprit des hommes incrédules pour un véritable désespoir. Tu dois le désirer, comme absent, et non pas le regretter comme mort, afin qu'il paraisse que tu l'attends, et non pas que tu l’as perdu.

Mais que fais-je, et pourquoi cherché-je à soulager une douleur que le temps et la raison, ce me semble, ont déjà guérie? Ne vaudrait-il pas mieux étaler devant toi les récentes misères des rois, et les calamités de notre âge, pour te faire comprendre que…
______________________________________________________________________

Note (10): Il faut que le texte soit ici corrompu, car il n'y a aucun auteur qui dise que Niobé ait été changée en bête. Aussi, dans sa lettre à Océanus, saint Jérôme, parlant encore de cette métamorphose, dit-il seulement que Niobé fut changée en pierre: Niobem putares, quæ nimio fletu in lapidem versa est. Peut-être faudrait-il lire: in lapidem et alios in diversas bcstias commutatas finxit antiquitas.

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Message  Louis Jeu 15 Juil 2021, 5:01 am



LETTRE XXXV.

Pages 269-273.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Mais que fais-je, et pourquoi cherché-je à soulager une douleur que le temps et la raison, ce me semble, ont déjà guérie? Ne vaudrait-il pas mieux étaler devant toi les récentes misères des rois, et les calamités de notre âge, pour te faire comprendre que, au lieu de plaindre Népotianus de ce qu'il ne vit plus, tu dois le féliciter d'être affranchi de tant de maux Note (11) ?

Constantius Note (12), fauteur de l'hérésie arienne est mort au petit bourg de Mopsus, pendant qu'il faisait des préparatifs contre les Perses, et qu'il s'avançait à grandes journées pour livrer bataille; il eut le chagrin de laisser l'empire à son ennemi.

Julianus, ce traître de son âme, le bourreau d'une armée chrétienne, a senti dans la Médie le pouvoir du Christ qu'il avait renié d'abord dans les Gaules, et, pendant qu'il voulait reculer les bornes de l'empire, il a perdu les conquêtes de ses prédécesseurs.

Jovianus Note (13), ayant à peine goûté les douceurs de la souveraineté, est mort suffoqué par la vapeur pestilentielle du charbon, montrant ainsi à tous ce que c'est que la puissance humaine.

Valentinianus Note (14), après avoir vu dévaster le sol natal, est mort d'un vomissement de sang, avant d'avoir pu venger sa patrie.

Son frère Valens Note (15), vaincu par les Goths dans la Thrace, a trouvé dans un même lieu et le trépas et le tombeau.

Gratianus Note (16), trahi par son armée, abandonné des villes qui se trouvaient sur son passage, a servi de jouet à son ennemi, et tes murs, ô Lugdunum, portent les marques de la main sanglante qui l'assassina. Le jeune Valentinianus, qui n'était encore qu'un enfant, après avoir été contraint de fuir, de s'exiler, et après avoir enfin recouvré son empire par de terribles batailles, a été mis à mort non loin de la ville qui avait vu périr son frère, et son corps inanimé a été, pour comble d'ignominie, suspendu à un arbre.

Que dirai-je de Procopius Note (17), de Maximus, d'Eugénius Note (18) qui, durant leur règne, étaient la terreur des nations? Tous, ils ont paru chargés de fers en présence de leurs vainqueurs; et, par une disgrâce insupportable à des hommes élevés jadis au faîte de la puissance, ils ont éprouvé, avant de tomber sous le glaive de leurs ennemis, tout ce que la servitude a de plus ignominieux.

On me dira : Telle est la condition des rois…
______________________________________________________________

Note (11): Dans la lettre XCVIl le même saint docteur a dit : Felix morte sua , qui non vidit patriam corruentem !

Note (12): CONSTANTINUS, fils et successeur de Constantin, avait perdu plus de la moitié de son empire, lorsqu'il partit d'Antioche pour repousser Julien, qui, après avoir triomphé dans les Gaules, marchait contre lui; arrivé au pied du mont Taurus, dans une bourgade nommée Mopsaurènes, suivant la Biographie universelle, il fut saisi d'une fièvre ardente, dont il mourut à l'âge de quarante-quatre ans, le 3 novembre 361.

Note (13): Jovien fut trouvé mort clans la nuit du 16 au 17 février 364, soit qu'il eût été étouffé par la vapeur du charbon, ou frappé d'une apoplexie foudroyante , soir que les eunuques l'eussent empoisonné , comme le soupçonne Ammien Marcellin, qui compare cette mort étrange à celle de Scipion Émilien, au sujet duquel Velléius Paterculus a dit : De tanti viri morte nulla habita est quæstio , — et l'on ne fit pas d'enquête sur la mort tragique d'un si grand homme. — On n'en fit pas non plus sur celle de Jovien.

Note (14): Valentinien Ier recevait une députation de Quades; mais tandis que, en leur répondant, il s'abandonnait à toute sa colère, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, et le prince expira noyé dans son sang, le 17 novembre 375, à l'âge de cinquante-cinq ans.

Note (15): Valens fut brûlé tout vif dans une chaumière où les Goths avaient mis le feu.

Note (16): Le comte Andragatius assassina Gratien dans Lyon, par l'ordre de Maximus qui s'était révolté contre lui. Saint Ambroise a fait le plus magnifique éloge de cet infortuné prince, qui n'était que dans sa vingt-cinquième année.

Valentinien, frère de Gratien, fut trouvé mort dans son palais, à Vienne, le 15 mai 392. Quoique saint Jérôme dise que ce prince n'était presque qu'un enfant, pene puer, il avait néanmoins vingt ans.


Note (17): Procopius prit la pourpre à Constantinople, en l'absence des deux empereurs Valentinien et Valens. Peu de temps après sa révolte, il tomba entre les mains de ce dernier, qui lui fit trancher la tête, et l'envoya à Valentinien.

Note (18): Maxime était général de l'armée romaine dans la Grande Bretagne, où il se fit proclamer empereur. De là il passa dans les Gaules, dont il se rendit maître, après avoir fait assassiner Gratien. Théodose l'assiégea et le prit dans Aquilée, et comme ce prince était sur le point de lui pardonner, les soldats l'arrachèrent à sa clémence, puis lui tranchèrent la tête.

Eugénius était un homme de basse naissance, à qui Arbogastes donna l’empire, après l’avoir ôté, avec la vie, au jeune Valentinien. Théodose se défît encore de ce nouveau tyran, et l'abandonna aux soldats, qui le décapitèrent.

Abondantius avait trempé dans la révolte de Ruffin; Baronius dit qu'il fut exilé à Sidon, en Phénicie. Pitionte était un lieu désert du pays des Tzanes, sur le bord du Pont-Euxin.

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Message  Louis Ven 16 Juil 2021, 6:03 am


LETTRE XXXV.

Pages 273-277.

À HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

On me dira: Telle est la condition des rois, et la foudre frappe toujours les plus hautes montagnes. Venons-en à des dignités d'un ordre moins relevé; je ne parlerai que des hommes qui sont tombés depuis deux ans, et, sans rien dire des autres, je me bornerai à raconter la chute diverse de trois personnages dernièrement consulaires.

Abondantius est exilé à Pitionte, et tout lui manque dans son exil. On a porté à Constantinople la tête de Ruffinus Note (19); puis, en dérision de son insatiable avarice, sa main droite coupée a mendié de porte en porte. Timasius Note (20), précipité soudain du faîte des grandeurs, s'imagine avoir échappé aux coups de la fortune, parce qu'il mène à Assa une vie obscure.

Je ne raconte pas les disgrâces de quelques malheureux; j'expose seulement à tes yeux la fragilité des choses humaines. Je ne puis sans horreur aborder toutes les calamités de notre siècle. Voilà vingt ans et plus que, entre Constantinople et les Alpes Juliennes, le sang romain coule chaque jour Note (21). La Scythie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie, la Dacie, la Thessalonique, l'Achaïe, l'Épire, la Dalmatie, l'une et l'autre Pannonie, sont en proie au Goth, au Sarmate, au Quade, à l'Alain, aux Huns, aux Vandales, aux Marcomans, qui les ravagent, les déchirent, les pillent.

Combien de matrones, combien de vierges consacrées à Dieu, combien de personnes, distinguées par leur naissance et leur mérite, sont devenues le jouet de ces monstres ! Les évêques ont été chargés de fers, les prêtres massacrés, ainsi que les clercs de tous les ordres. Les églises ont été renversées; les chevaux ont stationné aux autels du Christ, les reliques des martyrs ont été enlevées de leurs tombeaux. Partout le deuil, partout les gémissements, partout l'image affreuse d'une mort inévitable. Le monde romain croule, et pourtant nos têtes superbes ne savent pas encore se ployer.

Quel courage penses-tu qu'il reste maintenant aux Corinthiens, aux Athéniens, aux Lacédémoniens, aux Arcadiens et à tous les peuples de la Grèce qui sont au pouvoir des barbares ? Et encore je n'ai cité qu'un petit nombre de villes, qui jadis étaient des royaumes assez considérables. L'Orient semblait à l'abri de ces maux, et ne les ressentait que par la consternation que lui causaient de fatales rumeurs; mais voilà que, l'an dernier, des loups, non pas de l'Arabie, mais du septentrion Note(22), lâchés contre nous des extrémités du Caucase, ont parcouru en peu de temps de si vastes provinces. Combien de monastères ont été pris ! combien de fleuves ont eu leurs eaux rougies de sang humain ! Antioche a été assiégée, ainsi que les autres villes que baignent l'Halys, le Cydnus, l'Orontes et l’Euphrate. Des troupeaux de captifs ont été emmenés; l'Arabie, la Phénicie, la Palestine, l'Égypte sont asservies par la peur.

Non , quand j'aurais cent voix, je ne pourrais jamais
Compter tous ces malheurs, dire tous ces forfaits.

ÉNÉID. VI. 627.

Je ne me suis point proposé d'écrire une histoire; j'ai voulu seulement déplorer, en quelques mots, nos calamités. Du reste, pour retracer toutes ces horreurs, Thucydide et Salluste ne trouveraient pas d'expressions.

Heureux Népotianus, qui ne voit pas de tels désastres, qui n'en entend pas parler !...
_________________________________________________________________________________

Note (19):Théodose avait élevé Ruffin aux premières charges de l'empire. Tandis que le prince était allé combattre Eugénius, l'ingrat Ruffin trama une conspiration contre Arcadius, fils de Théodose, mais elle lui coûta la vie. Ce que la concision de Jérôme présente de pittoresque, le poète Claudien l'a délayé dans cette longue suite de vers:


LETTRES de Saint Jérôme. - Page 12 Page_523

« Vouée à la dérision populaire, sa main erre de porte en porte, implorant
une aumône; les dons qu'elle recueillera vengeront les crimes que lui fit
commettre l'avarice, et, pour imiter sa rapacité naturelle, on la force,
en ramenant les nerfs sur eux-mêmes, à se creuser comme celle d'un mendiant.,..
Cette main, qui se préparait à porter le sceptre, que la noblesse à genoux s'abaissa
tant de fois à baiser, long-temps privée de sépulture et détachée violemment
d'un corps en lambeaux, mendie, après la mort, une misérable aumône. »

Trad. de M. Héguin de Guerle.


Mais la belle expression de saint Jérôme: Abscissa manus dextera, ad dedecus insatiabilis avaritiæ, ostiatim  stipem mendicavit, ne se trouve point là.


Note (20): Timasius était l'un des complices de Ruffin. Baronius dit qu'il fut relégué dans l'Oasis, en Égypte. Qu'est-ce que l’Assa de saint Jérôme ? Faudrait-il, par hasard, lire Asca ? il y avait, dans l'Arabie, une petite ville de ce nom, qui fut prise par les Romains.

Note (21): Ce lugubre inventaire des calamités humaines, suivant l'expression de Bossuet, a fourni à M. de Beauvais l'idée d'un de ses plus beaux sermons. Tom. I, Sur le néant des choses humaines.

Note (22): Saint Jérôme veut parler des Huns, que Ruffin avait fait entrer sur les terres de l'empire, pour soutenir les intérêts de sa révolte. Quand il dit qu'ils ne sont pas des loups d'Arabie, il fait allusion au passage d'Habacuc, où ce prophète, parlant des Chaldéens, dit, selon la version des Septante: Velociores erant lupis Arabiæ. Cap. I.

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Bienheureux l'homme qui souffre patiemment la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie, que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. S. Jacques I : 12.
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Message  Louis Sam 17 Juil 2021, 6:41 am


LETTRE XXXV.

Pages 277-279.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

Heureux Népotianus, qui ne voit pas de tels désastres, qui n'en entend pas parler !

Malheureux, nous autres qui souffrons de pareils maux, ou qui les voyons souffrir à nos frères ! Et néanmoins, nous voulons vivre, et nous regardons le sort de ceux qui sont affranchis de ces misères comme plus digne de compassion que d'envie.

Depuis long-temps nous sentons la colère de Dieu, et nous ne l'apaisons pas. Ce sont nos péchés qui font la force des barbares. Ce sont nos vices qui amènent les défaites de nos armées; et, comme si ce n'était point assez de tant de désastres, les guerres civiles ont moissonné presque plus de citoyens que le glaive ennemi.

Ils étaient malheureux les Israélites, eux en comparaison de qui Nabuchodonosor est appelé serviteur de Dieu. Nous sommes malheureux, nous aussi, qui déplaisons tant à Dieu que sa colère emploie pour nous châtier la rage des barbares 1. Ezéchias fait pénitence, et cent quatre-vingt cinq mille Assyriens sont exterminés par un seul ange, en une seule nuit 2. Josaphat chantait les louanges du Seigneur, et le Seigneur triomphait pour Josaphat 3. Moïse combattit contre Amalec, non point avec le glaive, mais avec la prière 4.

Si nous voulons nous relever, humilions-nous d'abord. O honte ! ô cœurs stupides jusqu'à l'incrédulité !

Le soldat romain, ce vainqueur et ce maître du monde, est vaincu, effrayé, épouvanté par la seule présence d'un ennemi qui ne peut marcher, et qui, s'il touche la terre, se croit mort Note (23). Et nous ne comprenons pas ces paroles du Prophète: Mille fuiront, à la menace d'un seul? 1 Et nous n'attaquons pas le germe de la maladie, pour détruire la maladie elle-même, et pour voir sur-le-champ les flèches céder aux javelots; les tiares, aux casques; de vils chevaux, à notre cavalerie.

J'ai dépassé les bornes d'une lettre de consolation, et…
____________________________________________________________

(1) Jerem, XXV. 9.  — (2) IV. Reg. XIX. 35. (3) II. Paral. XX. 21-22. (4) Exod. XVII. 11.  — (1) Is. XXX. 17.  

Note (23): Jornandès, chap. XXIV, écrit que les Huns étaient sans cesse à cheval, même durant la nuit. C'est ce qui fait dire à saint Jérôme qu'ils n'osaient toucher la terre.

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Message  Louis Dim 18 Juil 2021, 6:12 am


LETTRE XXXV.

Pages 279-281.

À  HÉLIODORE.

Éloge funèbre de Népotianus.

SUITE

J'ai dépassé les bornes d'une lettre de consolation, et, en voulant t'empêcher de pleurer une seule mort, j'ai pleuré les funérailles du monde entier. Xerxès Note (24), ce roi si puissant qui aplanit des montagnes et combla des mers, considérant, d'un lieu élevé, cette multitude prodigieuse d'hommes et cette armée innombrable qu'il traînait à sa suite, pleura, dit-on, à la pensée que, de tous ceux qu'il voyait alors, il n'en resterait pas un seul au bout de cent ans.

Oh! s'il nous était donné de monter en un lieu d'où nous pussions découvrir toute la terre sous nos pieds, je te montrerais l'univers entier enseveli dans ses propres ruines, les nations se heurtant contre les nations, les royaumes contre les royaumes: ici, des tortures; ailleurs; des massacres: ici, des hommes abîmés dans les flots; là, des hommes traînés en servitude: ici, des noces; là, des lamentations: ici, des hommes qui naissent; là, des hommes qui meurent: ici, des hommes qui regorgent de richesses; là, des hommes qui mendient.

Nous verrions, non-seulement l'armée de Xerxès, mais encore tous les habitants de la terre, aujourd'hui pleins de vie, destinés à disparaître en peu de temps. Ici le discours succombe sous le poids de la pensée, et ce que nous disons n'est rien, en comparaison de la réalité.

Revenons donc à nous-mêmes, et, descendant, pour ainsi dire, du ciel, voyons un peu ce qui nous regarde. Sais-tu, je te le demande, comment tu as passé par les premières années, par l'enfance, par la jeunesse, par l'âge mûr, par la vieillesse? Nous mourons chaque jour Note (25), nous changeons chaque jour, et néanmoins nous nous croyons immortels. Le temps même où je dicte, celui qui s'écoule à écrire, celui que je mets à relire et à corriger, est un temps qu'il faut retrancher de ma vie. A tous les points que font les copistes, je perds quelque portion de mes jours. Nous nous écrivons et nous nous répondons, nos lettres passent les mers, et, à mesure que le navire trace son sillon, chaque flot emporte un moment de notre vie.

Le seul avantage qui nous reste, c'est l'étroite union que l'amour du Christ a formée entre nous, la charité est patiente, elle est douce et bienfaisante. La charité n'est point envieuse; elle n'est point téméraire; elle ne s'enfle point.Elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout 1; elle est toujours vivante dans le cœur; c'est par elle que Népotianus, tout absent qu'il est, se trouve présent à nos yeux; c'est par elle que, malgré ce vaste espace qui nous sépare, il nous embrasse avec tendresse. Nous avons en lui un gage de notre amitié mutuelle.

Unissons-nous étroitement d'esprit et d'affection; cette force d'âme que le bienheureux pape Note de Louis Chromatius a fait paraître à la mort d'un frère, imitons-la, nous autres, à la mort d'un fils. Parlons de Népotianus dans nos écrits, parlons de lui dans toutes nos lettres. Si nous ne pouvons plus jouir de sa présence, que notre souvenir du moins nous le rende. Et, s'il ne nous est plus donné de nous entretenir avec lui; ne cessons jamais de nous entretenir de lui.
_________________________________________________________________________

(1) I. Cor. XIII. 4. 7.

Note (24) : XERXÈS, etc. — Ceci est un souvenir d'un passage de Sénèque, mais quelle sublime leçon, quel lugubre enseignement le philosophe chrétien sait trouver là !...

« Cum per magna camporum spatia porrigeret exercitum, nec numerum ejus sed mensuram comprehenderet Persarum rex insolentissimus, lacrymas profudit quod in intra centum annos nemo ex tanta juventute profuturus esset. At illis erat admoturus fatum ipse qui flebat, perditurusque alios in terra, alios in mari, alios in prælio, alios iu fuga, et intra cxiguum tempus consumpturus illos quibus centesimum annum timebat ! » De Brevitate Vitæ , cap. XVI.

« Lorsque, dans des plaines immenses, Xerxès déployait son armée tellement nombreuse que, ne pouvant en faire le dénombrement, il la mesurait par l’étendue du terrain qu'elle couvrait, ce monarque si orgueilleux ne put retenir ses larmes, en songeant que de cette multitude d'hommes à la fleur de l'âge, aucun n'existerait dans cent ans. Mais lui, qui pleurait ainsi, allait, dans un bien court intervalle, faire périr soit sur terre, soit sur mer, dans le combat ou dans la fuite , ces mêmes hommes pour lesquels il redoutait la révolution d'un siècle! » Trad. Ch. Du Rozoir, dans les Classiques latins de Panckoucke.

Sénèque s'exprime ici d'une manière très-exacte; mais, pour bien entendre ce passage, il faut y joindre le récit d'Hérodote, qui peut seul l'éclaircir. Après avoir dit que l'armée de terre de Xerxès se montait au total à dix-sept cent mille hommes, cet historien ajoute : « Voici la manière dont on fit le dénombrement. On assembla un corps de dix mille hommes dans un même espace, et, après les avoir fait serrer autant qu'on le put, on traça un cercle à l'entour; on fit ensuite sortir ce corps de troupes, et l'on environna ce cercle d'un mura hauteur d'appui; cet ouvrage achevé, l'on fit entrer d'autres troupes dans l'enceinte, et puis d'autres, jusqu'à ce que, par ce moyen , on les eût toutes comptées. Le dénombrement fait, on les rangea par nations. » Hérodote, livre VIL

Un jour, en présence du peuple romain, auquel il donnait des jeux , Titus versa des larmes provoquées par des réflexions semblables à celles dont parlent Sénèque et Jérôme.


Note (25): NOUS MOURONS CHAQUE JOUR. —  « Le présent est très-court, si court que quelques hommes ont nié son existence. En effet, il est toujours en marche, il vole et se précipite; il a cessé d'être, avant d'être arrivé.» Sénèque, De la Brièveté de la Vie , chap. X.

Boileau a dit :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Note de Louis. Probablement dans la même sens, comme dans les autres Lettres de saint Jérôme, que la note suivante :
Le mot pape signifie simplement évêque. Les auteurs ecclésiastiques du IVe siècle et des âges suivants le prennent bien des fois dans ce sens. Nous avons cru devoir conserver en français cette petite particularité. (Tome III : Note de la lettre LXVI, page 409, ligne 10, écrite en la page 519)

FIN.

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