Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

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Message  Louis Jeu 26 Nov 2015, 12:35 pm

CHAPITRE VIII

RÉCOLTANT DANS L'ALLÉGRESSE

(suite)

Au commencement de l'hiver, le nouveau Père avait le bonheur de baptiser le premier enfant né de parents chrétiens, et, pour passer du plus jeune au plus vieux, les deux prêtres recevaient, quelque temps avant Noël, une petite lettre en caractères syllabiques du plus ancien de leurs chrétiens, le bon Joseph.

—J'ai été bien malade, et plusieurs fois, disait-il; à chaque fois j'ai prié, à chaque fois j'ai été guéri.

On le revit à la Mission au mois de juin 1919. Le pauvre vieux était maigre, étiré et blanchi. On voyait qu'il avait souffert; mais il était heureux comme au temps de son catéchuménat, ne cessant de répéter :

— Merci, merci au Père de nous avoir appris à prier. J'ai été bien malade, et chaque fois nous avons prié en famille.  La prière seule m'a sauvé.

Puis il ajoutait:

— Si j'étais seul, je serais bien aise de mourir pour aller au ciel, maintenant que mon âme est encore bonne depuis son baptême; mais il vaut mieux sans doute que je vive encore, quand je vois ma femme et mon enfant, si jeune encore, qui se mettent à pleurer à la pensée que je vais mourir (7).

Pareils sentiments chez un vieillard, hier encore encroûté dans ses idées d'un autre âge, n'étaient-ils pas un dédommagement adéquat pour les peines, soucis et privations que le missionnaire avait dû s'imposer pour les inculquer?

Autre petit détail que j'emprunte cette fois au P. Pioger qui, à titre de nouvel arrivé, remarquait bien des choses auxquelles son supérieur était habitué. Parlant des chrétiens, il écrit:

« Chaque matin, après la messe, ils se retirent à la cuisine. Alors s'ils parlent, c'est à voix basse. Un chrétien arrive ; s'il nous voit occupé, surtout s'il nous voit prier, il se retire et ne nous dérange pas.   J'ai constaté en toute leur conduite le respect qu'ils ont pour le Prêtre.   Que Dieu les conserve ainsi, et nous donne nombre de chrétiens de ce genre »  ( 8 ) !

En dehors du cercle encore bien trop restreint de ces privilégiés de la grâce, les choses allaient bien différemment. D'abord, il y avait pour les missionnaires l'ennui résultant du manque de correspondance avec le monde civilisé. Par exemple, ils étaient allés du mois d'août 1918 au 23 avril 1919 sans aucune nouvelle du dehors, et celles du pays proprement dit n'étaient guère réconfortantes: indifférence ou moqueries à l'endroit de la religion, et, en ce qui regardait les intérêts des indigènes, famine, morts de faim, noyades, meurtres pour cause de jalousie, mariages à la mode des brutes, après échanges de coups de poing, telles étaient trop souvent les nouvelles du pays esquimau.

Comme l'horreur de pareilles moeurs faisait bien ressortir la douce et bienfaisante influence du christianisme même sur les cœurs les plus endurcis !

_________________________________________

(7)  Ibid., décembre 1919, p. 73. ( 8 ) Ibid., août 1919, p. 10.

A suivre : Chapitre IX : Consolations

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Message  Louis Ven 27 Nov 2015, 12:23 pm

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

Le P. Turquetil était un correspondant aussi fidèle que prolifique. Par exemple, au mois de février 1920, il écrivait une longue lettre publiée par l'Ami du Foyer, revue mensuelle de Saint-Boniface, dont on voudrait tout citer. Elle nous donne une peinture si vivante, de ce qu'était alors la mission de N.-D. de la Délivrande, que je ne puis m'empêcher de la résumer ici, et même d'en reproduire de longs extraits.

La note caractéristique de l'hiver 1919-20 fut la famine, nous apprend-il. Pas de caribous, pas de vivres, pas d'habits; tel était le sort d'un trop grand nombre d'Esquimaux. En octobre, deux familles arrivèrent à la Mission exténuées; le Père avait peine à les reconnaître. Ils avaient mangé leurs chiens et rodé des semaines entières à la recherche d'un gibier introuvable.

Près des missionnaires un homme était mort quinze jours après son retour, laissant une veuve et deux enfants dans la misère noire. Puis six familles arrivaient l'une après l'autre, et on en recherchait une autre, dont on ne pouvait trouver la moindre trace.

Ces recherches amenèrent la découverte de deux cadavres, gelés dans une misérable hutte de neige, un enfant de huit à dix ans, à moitié découvert, et un adulte, homme ou femme, gelé sous sa couverture et enseveli dans la neige.
Loin dans l'Ouest, on disait que l'abondance régnait, mais on ajoutait qu'un jeune homme de vingt ans à peine étant entré, de bonne heure le matin, dans une tente occupée par deux familles, en avait tué les deux hommes et enlevé leurs deux femmes.

Au nord, c'était une noyade et la mort de plusieurs personnes, et, écrivait le prêtre, on était pourtant loin de connaître au juste le bilan des misères de cette année-là. Mais plus intéressant était le cas d'un infidèle bigame venu à Chesterfield y augmenter le nombre des affamés.

Cet homme, paraît-il, ne manquait jamais de venir assister aux deux catéchismes du dimanche. L'été précédent, on l'avait même vu chaque matin priant à la messe et chantant avec les autres. Ce qu'ayant remarqué, le missionnaire avait fait un dimanche un sermon sur la polygamie qui, pensait-il, devait faire impression sur lui.

Quelques jours après, l'une de ses deux femmes, la plus âgée, vint lui demander de la préparer au baptême.

— C'est là une bonne pensée, lui dit Turquetil, mais sa réalisation est parfaitement impossible tant que tu seras la femme d'un polygame.

—Oh ! je le sais, fit-elle ; mon mari, ma compagne et moi, nous savons tout cela. Depuis l'an dernier, nous demandons toutes les deux à notre mari d'en choisir une et de laisser l'autre. Il le voulait bien, mais n'en avait pas le courage. Aujourd'hui il est décidé; nous ferons comme tu voudras, tu nous instruiras et nous serons baptisés.

Voulant l'éprouver, le Père lui fit entrevoir les conséquences…

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Message  Louis Sam 28 Nov 2015, 11:27 am

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

Voulant l'éprouver, le Père lui fit entrevoir les conséquences pour elle d'une telle mesure, au cas où son mari se décidât en faveur de l'autre

— Oui, dit-elle, c'est vrai, mais ce n'est rien auprès de l'enfer.

« J'avais peine à croire à tant de résolution et de courage dans une femme païenne », écrit notre missionnaire. « Serait-ce jalousie, et parce qu'elle a deux enfants, espérant être choisie et se débarrasser de sa rivale? Nous allons vite savoir ce qu'il en est » (1).

L'homme vient à son tour, exprime le même désir et se dit prêt à tout. Le prêtre apprend alors que la plus jeune de ses femmes était, à la mode esquimaude, sa femme légitime, tandis que l'autre n'était au fond que sa sœur adoptive, une orpheline dont il avait abusé. Celle-ci n'a point de parents, personne pour avoir soin d'elle; mais peu importe, mieux vaut la misère que la perspective de l'enfer ! Et elle quitta généreusement son soi-disant mari.

Tous les trois pouvaient dès lors commencer leur catéchuménat, dont le premier jour était fixé au 3 décembre, fête de saint François-Xavier. Mais on aurait dit que l'ennemi de tout bien, déjà vaincu par le bon esprit de ces pauvres gens, ait voulu empêcher la consommation de leurs bonnes intentions, du moins en ce qui était du mari. Ici, il nous faut suivre pas à pas le P. Turquetil.

« Il était à la chasse au phoque, sur la glace de la mer », écrit-il. « Le courant (2) de l'inlet n'était pas encore gelé, et il guettait les phoques qui viennent respirer à la surface.

Il en avait déjà tué un. Un autre montre le nez; un coup de feu et l'animal est mort. . . Vite notre homme met le canot à l'eau ; mais le vent d'ouest et le courant, très fort en cet endroit, l'emportent rapidement au large.  L'homme fait un



faux mouvement, le canot chavire, mais le chasseur s'en dégage et essaie de grimper sur le canot qui se dérobe et enfonce sous lui.

« Le courant l'emporte rapidement ; la terre est loin, et…

_____________________________________________________

(1) L'Ami du Foyer, juillet 1920, p. 185. — (2) Ce que les premiers explorateurs à la recherche d'un passage du Nord-Ouest appelaient Chesterfield Inlet, c'est-à-dire baie longue et étroite, est en réalité un fleuve immense qui n'a pas moins de 10 milles de largeur à son embouchure. Son courant est alors de sept milles à l'heure, au moins; il se fait sentir jusqu'à plusieurs milles en dedans du lac Baker, plus de deux cents milles à l'ouest.

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Message  Louis Dim 29 Nov 2015, 12:30 pm

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

« Le courant l'emporte rapidement ; la terre est loin, et la seule chance qui reste est d'essayer de nager. Sans hésiter, notre homme s'y met résolument avec toute l'énergie du désespoir. Il n'a jamais nagé de sa vie, mais frappe l'eau vigoureusement comme un chien à la nage... Il commence à perdre équilibre, les pieds paraissent hors de l'eau, la tête enfonce, il avale de l'eau. Deux Esquimaux et un blanc qui le regardent, désolés, impuissants, s'attendent à le voir enfoncer d'un moment à l'autre.

« A ce moment, la cloche de la Mission sonne l'angelus. Ce son rappelle au malheureux en détresse ses projets de devenir chrétien. Du coup, il oublie tous ces esprits malfaisants, ces génies protecteurs qui l'occupaient tout entier un moment auparavant ; il s'adresse à Jésus.

« Sur la glace, les spectateurs le voient avec surprise résister si longtemps au courant, au froid terrible, au poids énorme de ses habits trempés d'eau, s'approcher peu à peu, arriver finalement; on peut lui lancer une corde qu'il saisit, et on le hâle sur la glace ferme.

« Il se lève, mais retombe épuisé, et perd vite connaissance. On l'emporte au poste. Tous s'attendent à une complication, soit du côté des poumons, soit en ce qui est du cerveau. Rien de tout cela. Quelques heures après, rien n'y paraissait ; à peine quelques légères égratignures sur les mains.

« Le lendemain, il vient au catéchisme du soir, et commence son catéchuménat. Bien que taciturne et parlant peu d'habitude, notre homme m'interrompt alors, pour dire sa reconnaissance à Jésus qui l'a sauvé hier, et pour lui promettre de devenir chrétien » (3).

Peu après, le réchappé alla trouver le prêtre, pour savoir quand il serait baptisé. On lui expliqua alors les raisons du délai imposé aux catéchumènes.

— Ah! oui, fit-il, j'ai dit aux femmes, qui ont peur de leurs vieux péchés et voudraient s'en débarrasser au plus tôt par le baptême, que ces péchés font bien peur, il est vrai, mais que si nous péchons de nouveau après notre baptême, ce serait bien pire encore.

Quiconque a vécu parmi les primitifs ne peut que louer cette sage lenteur des missionnaires, qui croient avec raison au danger qu'il y aurait à baptiser, sans une bonne, une longue préparation à la réception du sacrement, des gens qui ont jusqu'alors mené une vie si opposée à celle que demande leur nouvel état. Il est infiniment préférable d'avoir quelques bons chrétiens seulement plutôt qu'un grand nombre de « païens baptisés », comme disait feu M
gr Durieu, l'apôtre des Indiens de la Colombie Britannique.

Quelques mois plus tard, la femme répudiée par l'Esquimau au sauvetage duquel nous venons d'assister sortait du dernier catéchisme sur les sacrements. Le prêtre avait jusque-là à peine mentionné la dévotion à la sainte Vierge. Pourtant lorsque celui-ci lui demanda:

— Et toi, quel nom voudras-tu avoir quand tu seras baptisée ?

Sans hésiter un instant, avec une précipitation qui trahissait l'ardeur de son désir:

— Moi je veux m'appeler Marie, fit-elle.

Et comme elle prononçait ce nom! Saint Bernard n'eût pas dit mieux. Ce n'était plus une infidèle, pour qui le nom de Marie manque de signification; il y avait dans sa voix, sur son visage l'amour, la confiance, le bonheur d'une vraie chrétienne.

Le P. Pioger ne resta que deux ans chez les Esquimaux...

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(3) L'Ami du Foyer, juillet 1920, pp. 185-86.

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Message  Louis Lun 30 Nov 2015, 11:29 am

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

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Le P. Pioger ne resta que deux ans chez les Esquimaux. Pour le remplacer, on donna au P. Turquetil un P. Emmanuel Duplain, O.M.I., natif du diocèse de Québec, où il avait vu le jour en 1892, et le Frère scolastique, c'est-à-dire aspirant-prêtre, Lionel Ducharme, O.M.I, né au diocèse des Trois-Rivières au cours de 1898.

Le premier avait fait sa première oblation, c'est-à-dire avait prononcé ses premiers vœux d'Oblat, en 1914, et son oblation perpétuelle en 1917. Puis il avait été ordonné prêtre le 18 décembre 1920. Le second était entré dans la Congrégation des Oblats par ses premiers vœux émis en 1917, et, à titre définitif, par ses seconds en 1920. Il était destiné à être promu à la prêtrise deux ans plus tard.

Leur commun supérieur avait dû aller les chercher lui-même au Bas-Canada, et les avait amenés par la route traditionnelle du Nascopie. Partis de Montréal le 9 juillet 1921, les trois missionnaires arrivèrent le 8 août à N.-D. de la Délivrande, après un voyage plutôt remarquable par toute une série de batailles avec la glace qui obstruait constamment la voie.

Le bateau qui les avait amenés n'avait pas encore jeté l'ancre, qu'on leur apprenait qu'un des catéchumènes était mourant, ne tenant apparemment à la vie que par son désir de revoir le prêtre.

C'était l'un des catéchumènes de 1916, qu'on n'avait pas encore jugé à propos d'admettre à la réception du baptême. Nature rude, sauvage, tout ouverte aux superstitions indigènes et trop fermée aux choses de l'esprit et du ciel, il avait néanmoins conservé dans le paganisme un reste de la loi naturelle. Ainsi sa fille aînée étant devenue aveugle à l'âge de douze ans, il refusa de la tuer, comme tout le monde l'aurait voulu, et préféra quitter son pays, à cinq cents milles de là, pour venir s'établir à Chesterfield Inlet.

Catéchumène, il ne mit jamais obstacle a la pratique de la religion par sa femme et ses enfants; il gémissait seulement de ne pouvoir la comprendre. Les croyances et superstitions esquimaudes étaient plus fortes chez lui que tout ce qu'il pouvait apprendre à l'église.



Comme l'écrivait le P. Turquetil, il ne saisissait qu'à travers le voile des imaginations indigènes tout ce qu'on pouvait lui dire. Pour lui, rien de précis, de convaincant, et il s'étonnait des fortes convictions de sa femme.

Après une chaude exhortation du prêtre, il fut pourtant baptisé in extremis. Le lendemain, sa femme vint à la messe avec ses enfants, et lui apprit que son mari allait mieux. Quant au vieux lui-même, il vécut encore longtemps sans guérir. Il devint même aveugle, et nous le rencontrerons plus tard sur notre chemin.

En ce qui est de sa femme, Marguerite, son pasteur en écrivait (4) :

« On voit bien chez elle que la communion quotidienne est le vrai contrepoids de toutes les difficultés de la vie chrétienne, et, spécialement pour elle, le grand moyen de déraciner toutes les habitudes et manières de voir du paganisme ».

Comme autre trait à la peinture que notre missionnaire esquisse…

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(4) L'Ami du Foyer, mai 1922, p. 155.

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Message  Louis Mar 01 Déc 2015, 12:06 pm

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

Comme autre trait à la peinture que notre missionnaire esquisse des habitués de Chesterfield, il cite un autre ménage dont le mari ne venait jamais à l'église, tandis que sa femme ne manquait pas un dimanche. Sa petite fille de dix ans avait, paraît-il, échappé à la mort grâce aux prières qu'un catéchumène avait récitées sur elle: premier motif de foi. Quelque temps après, comme elle se disposait à travailler le dimanche, le démon se serait montré à elle: second motif de foi. Enfin l'enfant prétendait que Notre-Seigneur lui-même lui était apparu un peu plus tard.

Son prêtre nous donne ensuite un spirituel croquis de la physionomie de son auditoire à la chapelle. Parlant des infidèles de passage au pays :

« Un étranger les prendrait pour des chrétiens convaincus, pleins d'un respect religieux », écrit-il. « Sans le savoir, leur exemple [des chrétiens] est une vraie prédication pour les païens de passage qui viennent de temps à autre. On reconnaît de suite ces derniers. Ils entrent en curieux, un peu gênés, regardant autour d'eux pour savoir quelle contenance prendre. Ils écoutent le chant avec un plaisir évident, s'étonnant du sérieux qui règne autour d'eux.

« Quand je me mets à prêcher, ils écoutent attentivement quelques instants, puis regardent tout le monde, comme s'ils trouvaient drôle que tous les assistants soient attentifs, immobiles, dans l'attitude sérieuse du respect et de la conviction. Alors ils s'y mettent de leur mieux, et essaient de saisir sans distraction. Il est donc évident pour nous que les habitués de chaque dimanche se sentent remués dans l'âme.

« Nous ne nous pressons pas, toutefois, de les prendre à part et de les pousser à demander immédiatement le baptême. Dieu seul ouvre les cœurs, lui seul aussi fait sonner l'heure de la grâce pour un chacun. A nous de préparer les voies, et d'attendre que la persévérance de ces gens, ou une confidence de leur part, nous montre qu'il est temps de leur poser la question en conscience face à face avec Dieu » (5).

L'année 1921-22 semble avoir été celle…

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(5) Ibid. , ibid.

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Message  Louis Mer 02 Déc 2015, 11:56 am

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

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L'année 1921-22 semble avoir été celle durant laquelle les missionnaires avaient jusque-là fait le plus de bien aux infidèles qui les entouraient. A part un seul homme, qui ne venait jamais à la Mission, et deux qui manquaient de temps en temps, tout le monde était maintenant assidu aux catéchismes du dimanche.

Tous étaient dès lors en bons termes avec le prêtre. Il n'y avait plus d'opposition systématique; les rires et les moqueries, sans compter les railleries qui n'étaient que trop souvent l'écho de ce qu'ils entendaient dire aux blancs, étaient chose du passé. Quels beaux résultats pourtant peuvent avoir la persévérance de l'homme et l'assistance d'une belle âme comme sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus !

La maison-chapelle ne suffisait plus à contenir tous ceux qui auraient voulu se presser dans son enceinte.

Le vieux Joseph, le premier converti de 1916; arrivait à la Mission après un séjour qu'il avait fait à trois cents milles au nord, et apportait au Père une liste de noms d'Esquimaux bien disposés. Il s'était fait le catéchiste des hommes et sa femme avait rempli le même office vis-à-vis des femmes. A tous il avait recommandé de venir pour une année à Chesterfield afin de s'y faire instruire, recevoir le baptême et s'approcher des sacrements.

De cette manière, le prêtre était mis en rapport avec des groupes lointains, et le directeur de la mission entrevoyait déjà le jour où sa ruche devrait essaimer.

Le bon Joseph parla alors d'un païen stationné à plus de quatre cents milles au nord, qui se proposait de faire le voyage, dans le but d'entrer au catéchuménat. Notre chrétien lui avait donné un chapelet, un crucifix et son propre livre de prières, qu'il avait eu soin de transcrire, de peur d'oublier ou de changer inconsciemment les formules qu'on lui avait apprises.

D'autres infidèles écrivaient en outre de petites lettres au P. Turquetil, qui montraient bien clairement que celui-ci n'était plus pour eux un étranger dont on se défie, mais plutôt un ami qu'on désire et dont on sollicite la venue.

Toutes ces marques de bienveillance, notre apôtre les appréciait d'autant plus qu'il était…

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Message  Louis Jeu 03 Déc 2015, 1:19 pm

CHAPITRE IX

CONSOLATIONS

(suite)

Toutes ces marques de bienveillance, notre apôtre les appréciait d'autant plus qu'il était à même de constater l'horreur du joug de Satan sur ses affidés, ces païens qui n'avaient cure des directions du prêtre.

« Chaque année », dit-il, « ce sont des meurtres qui réduisent la population de façon alarmante, des suicides aussi chez les malades qui ont essayé de la sorcellerie pour guérir. Cet hiver, il y a eu encore trois nouveaux meurtres et deux suicides de malades. Une femme demeurant à une journée d'ici tombe malade, essaie de la sorcellerie, et, ne guérissant pas assez vite à son gré, s'étrangle deux jours après.

« Un vieux barbu, grand sorcier de sa nation, le plus âgé des environs, traînait de vieillesse et de langueur. Il essaya une première fois de se pendre; quelqu'un coupa la corde à temps. Le bonhomme revint à la vie ; mais, son état ne changeant guère, il eut recours à ses incantations; puis il parla de faire venir quelque chrétien ou catéchumène pour essayer de la prière. Finalement il demanda le fusil ou la corde.

« Comme les siens ne voulaient pas le laisser faire, il menaça de les tuer. Alors personne ne s'opposa plus à lui; une corde fixée au-dessus de sa tête à un poteau de la tente fit tous les frais. Le vieux se passa le cou dans le nœud coulant, et appuya de tout son poids; l'étouffement survint vite, et le nœud ne desserrant pas, ce fut l'affaire de quelques instants »  (6).



Et, comme il faut des ombres à tout tableau, même au portrait de ce qu'il y a de plus beau, le missionnaire chronique ensuite une défaillance momentanée chez ce pauvre rustre, si fermé aux choses de Dieu, qu'il avait baptisé en danger de mort à l'arrivée du P. Duplain. Comme, aveugle et décrépit, il ne guérissait point, il s'était laissé surprendre par un sorcier qui avait pratiqué sur lui son art diabolique.

L'état du malade empira de suite. Il baissait rapidement: mais, ce qui était le plus triste, il était obsédé de l'idée du suicide. Entre ses crises, il se confessait de bon cœur, détestant cet état qu'il ne pouvait secouer. Lorsque le prêtre allait le voir et qu'il reprenait connaissance, il lui fallait un certain temps pour redevenir lui-même et revenir à de meilleurs sentiments. La colère s'emparait même de lui contre son bienfaiteur.

Ce fut ainsi une lutte continuelle jusqu'à son dernier jour entre les sentiments du chrétien et sa vieille éducation païenne. Ce pauvre vieux révéla au Père, dans un de ses moments lucides, que, dans l'opinion des infidèles, le suicide menait droit au bonheur dans l'autre vie. A force de voir cette funeste pratique en honneur, elle était devenue quelque chose de tout naturel.

_________________________________________

(6) Ibid., nov. 1922, p. 58.

A SUIVRE : CHAPITRE X. PREFET APOSTOLIQUE.

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Message  Louis Ven 04 Déc 2015, 3:14 pm

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

Et le P. Duplain, le nouvel assistant du P. Turquetil, avec son compagnon scolastique le Frère Ducharme, que devenait-il dans ses froids quartiers? Il faisait chaque jour connaissance avec les misères du pays, et s'ingéniait même à y pratiquer, et à y faire pratiquer, la charité chrétienne, comme il convenait au ministre de Celui qui est la charité même.

Les deux Canadiens avaient un jour vu arriver à la Mission un reste d'homme nommé Ittikoudjouk, ordinairement rond comme un ballon, maintenant maigre comme un clou, précédé d'une moitié de traîneau mené par un seul chien à la veille d'expirer, les trois autres étant morts de faim en route, le tout accompagné des « débris de trois êtres humains » qui aidaient à « tirer les vestiges d'un petit bagage », comme les premiers l'écrivaient plus tard  (1) .

Les nouveaux arrivés voyageaient depuis une dizaine de jours, se nourrissant de peau de caribou et d'huile de phoque.

Mais la femme d'Ittikoudjouk, où était-elle? Qu'en avait fait l'Esquimau? Il l'avait laissée en chemin, paraît-il. Alors qu'allait-elle devenir?

— Elle est paralysée de tout le corps, assure-t-il. Je l'ai



portée sur mon dos pendant trois jours, puis l'ai mise sur le traîneau. Mais il n'y avait pas moyen d'avancer avec elle, et j'ai dû la laisser là.

Les gens de la police, alertés, s'enquièrent des uns et des autres, pour savoir si l'on croit que la pauvre femme ait pu survivre.

— Il y a dix jours qu'elle est affamée, répond-on; il faudrait encore cinq jours pour l'atteindre. Sans feu ni rien à se mettre sous la dent, il serait bien extraordinaire qu'on puisse la trouver vivante.

Les Pères firent alors mander l'Esquimau…

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(1) L'Ami du Foyer, octobre 1923, p. 41.

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Message  Louis Sam 05 Déc 2015, 11:23 am

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

Les Pères firent alors mander l'Esquimau.

— Pourquoi l'avoir si cruellement abandonnée? demandent-ils.

— Je n'avais plus de chiens pour la traîner, répond le bonhomme.

— Si tu en avais maintenant, nous guiderais-tu vers elle?

— Oui, dit-il quelque peu embarrassé.

La police avait conclu que ce serait folie d'essayer de sauver cette femme. Quand elle apprit que le P. Duplain était décidé à faire l'impossible pour lui porter secours, et peut-être la baptiser, elle lui offrit chiens et traîneau, et, reprenant courage, partit avec le prêtre et le mari de la malheureuse.

Après un voyage de cinq jours, marqué de toutes les difficultés inhérentes à pareilles courses en cette' saison, le petit parti arriva au palais de glace de l'Esquimaude. Ciel! quelle odeur ! Comme il faut se retenir pour ne pas vomir ! Et voilà que, dans la noirceur de l'antre, quelque chose d'encore plus noir semble remuer.

Ikki, ikki-kuni, je gèle, je gèle à mort, fait une voix sortant de la masse sombre qui, une fois les yeux des voyageurs faits à l'obscurité  du  réduit, est reconnue  comme l'Esquimaude que l'on cherche.

Malgré son terrible isolement, elle avait conservé toute son énergie, et bientôt on constata à ses traces dans la neige qu'elle s'était littéralement traînée jusqu'à un lac voisin. Là elle avait, on ne sait comment, troué une glace de trois ou quatre pieds d'épaisseur, et y avait pris quelques petits poissons, dont elle s'était repue, moyennant un feu minuscule qu'elle avait fait avec quelques brins de mousse arrachés au rocher.

Après une copieuse réfection, la pauvre vieille ne savait comment témoigner sa reconnaissance, surtout au prêtre qui s'efforçait de la porter à diriger cette gratitude vers Dieu, qui lui avait laissé la vie, au lieu des hommes dont les efforts eussent été bien inutiles sans cette protection d'en haut.

Ramenée à Chesterfield, la vieille vivota quelque temps, puis, un beau matin, on la trouva morte dans l'iglou spécial qu'on lui avait fait à titre de malade, par conséquent de personne qui doit vivre séquestrée de toute compagnie. Telle est la loi esquimaude (2). Le P. Duplain l'avait baptisée deux jours auparavant, alors qu'elle avait manifesté les plus consolantes dispositions, et l'avait depuis visitée plusieurs fois par jour. Quant aux siens, ils avaient bien trop grand 'peur des malades et des morts pour ne pas l'éviter avec le plus grand soin.

Son enterrement…

_____________________________________________________

(2) A moins que ce ne fût, comme chez d'autres primitifs, pour ménager une autre demeure habitée, qui aurait dû être détruite à la mort de la femme.

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Message  Louis Dim 06 Déc 2015, 2:04 pm

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

Son enterrement, si l'on peut appeler ainsi la manière dont les Esquimaux disposent des cadavres, se fit au milieu des plus grandes difficultés, aucun de ces barbares non chrétiens n'osant toucher à un mort, et observant à leur endroit une foule de tabous plus ridicules les uns que les autres (3). Le prêtre dut lui-même se charger de beaucoup des détails.


Comme il n'y a point, dans tout le pays les éléments pour faire la moindre latte (4), on ficelle le corps dans la peau sur laquelle il est passé de vie à trépas. C'est son cercueil. Puis, après le service à l'église, on le dépose au  « cimetière » (5), c'est-à-dire sur le sol, où on le recouvre de pierres. C'est sa tombe.

Le P. Duplain, lui aussi, nous parle du fameux Joseph…

_________________________________________________________

(3) Par exemple, il est défendu parmi eux de sortir un mort par la porte de sa demeure, autrement personne ne pourrait plus y passer. — (4) Partant rien pour confectionner un cercueil. — (5) V. illustration Nº 69.

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 3 Turque61

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 3 Turque63

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Message  Louis Lun 07 Déc 2015, 11:39 am

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 3 Page_110



Le P. Duplain, lui aussi, nous parle du fameux Joseph, le premier néophyte de son supérieur. Non seulement pour montrer que ce dernier n'exagérait rien dans le portrait qu'il en avait fait, mais encore pour attester à quel point l'Esquimau chrétien persévéra dans sa ferveur première. Je me plais à reproduire ici ce que le nouveau prêtre en dit.

« Depuis sa conversion ... il est devenu un ardent apôtre », écrit le P. Duplain. « Lorsqu'il est en son pays sans prêtre, il observe le dimanche. Il s'abstient du travail, et fait la prière avec les païens des alentours, qu'il réunit et exhorte à la prière et au culte du Grand-Esprit. Chez lui il n'y a pas de respect humain. C'est ainsi que, l'an dernier, venant du nord ici sur un bateau de la compagnie de fourrures, il réunissait l'équipage esquimau soir et matin, et faisait la prière sans s'occuper de ce que pensaient les blancs à bord.

« Et cette année, à la Mission, il ne manque jamais la messe et la communion, quoique souvent il ait à partir pour visiter ses pièges à une dizaine de milles. A l'église, il se tient comme une statue. Comme les auditeurs de saint Jean Chrysostôme, il approuve et fait ses commentaires au fur et à mesure que se déroule le sermon.

« Après le sermon, il ne manque pas de prendre des notes, pour le prêcher lui-même, je suppose, quand il retournera dans son pays. Un seul chrétien comme celui-là console de bien des déboires et de bien des retards chez les autres ».

Le même missionnaire nous fait maintenant connaître la femme de cet excellent chrétien…

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Message  Louis Mar 08 Déc 2015, 4:28 pm

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

Le même missionnaire nous fait maintenant connaître la femme de cet excellent chrétien.

« Sa femme est un modèle d'épouse et de mère chrétienne », écrit-il.  « Elle joint à la réserve extérieure de la femme esquimaude la sincérité intérieure d'une vraie enfant de la religion. Intelligente et ferme, elle est un entraînement pour les femmes païennes ».

Quant à son fils, il est, continue le même Père, « un rayon de gaieté. Il rit tout le temps d'un rire contagieux. Il est le boute-en-train de la colonie. Mais en religion il ne rit pas ; il y met toute son âme ».



Comme conclusion, le P. Duplain ajoute: «Voilà le type de la famille esquimaude convertie, que nous espérons voir se multiplier dans un avenir prochain » (6).

Pareille chrétienté, évoquée du cloaque infect qu'était hier encore la société esquimaude, méritait quelque faveur de la part de celui qui aurait pu empêcher son éclosion en retirant ses prêtres, alors que leurs services n'étaient point appréciés. Une visite officielle de l'évêque dont elle dépendait ne pourrait que contribuer à l'épanouissement de la fleur qui s'était ouverte sur la glace de la baie d'Hudson.

C'est ce que celui-ci pensa lui-même. En conséquence…

_________________________________________________________

(6) L'Ami du Foyer, octobre 1923, p.. 43-44.

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Message  Louis Mer 09 Déc 2015, 3:56 pm

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

C'est ce que celui-ci pensa lui-même. En conséquence, le 1er août 1923, Mgr Ovide Charlebois, O. M. I. arrivait à N.-D. de la Délivrande, et, en vertu d'un indult tout spécial, il conférait le lendemain le sous-diaconat et le diaconat au Frère Ducharme, puis le 3 le faisait prêtre pour l'éternité en présence d'une assistance ébahie. Celle-ci se composait de quatre blancs et d'une quarantaine d'Esquimaux, dont plusieurs étaient encore infidèles, avec, à leur tête, le grand sorcier du pays.

Dans l'après-midi de ce dernier jour, eut lieu l'émission des promesses solennelles des catéchumènes qui allaient recevoir le baptême le lendemain. Sous les yeux de Monseigneur, chacun écrivait son nom sur le registre de la Mission.

A leur tour et de la même manière, les païens qui désiraient faire baptiser leurs enfants promirent expressément de ne pas soumettre ces enfants, une fois baptisés, aux superstitions des infidèles.

Le lendemain, 4 août, première messe du nouveau prêtre et grande cérémonie du baptême solennel et de la confirmation. Vingt-six païens furent faits enfants de Dieu et de l'Eglise et seize adultes reçurent le sacrement de confirmation.

« La tenue de ces gens impressionna vivement Monseigneur », écrit notre P. Turquetil. « Personne n'avait à se préoccuper de l'ordre, de faire approcher tel ou tel, de dire que faire, de répéter les questions ou de souffler les réponses. On eût dit des chrétiens de vieille date, habitués à ces cérémonies. Des enfants, juste en âge de comprendre et de répondre par eux-mêmes, le font avec un sérieux fort au-dessus de leur âge. On dirait que l'atmosphère de piété et de recueillement les a pénétrés. »

Monseigneur nous disait après la cérémonie:   « Dans toute ma vie de missionnaire je n'ai jamais encore vu chose pareille; pas un enfant qui s'amuse, qui tourne la tête à droite ou à gauche, pas même un bébé qui crie, même quand on lui donne le sel, et les adultes ont l'air bien pieux, et en même temps ne sont nullement embarrassés » (7).

Quelques petits traits maintenant…

__________________________________________________

(7) Ibid., mai 1924, pp. 153-54.

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Message  Louis Jeu 10 Déc 2015, 11:48 am

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)

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Quelques petits traits maintenant, pour couronner la série de ces belles fêtes.

Après la dernière cérémonie, un infidèle va trouver les Pères avec ce qu'il appelle une lettre, quelque chose d'écrit sur un bout de carton déchiré qu'il a ramassé quelque part. A ses yeux, le fait d'écrire donne plus de poids à ce qu'on va dire. Il veut être baptisé; il croit de tout son cœur, et il est prêt à suivre la religion dans son entier. Néanmoins comme il n'est pas assez instruit, on doit le remettre à plus tard.

Une femme dont l'instruction est plus avancée désire grandement le baptême, elle aussi. Mais les siens vont partir de suite pour l'île Southampton ( 8 ). Que deviendra-t-elle au milieu des païens, seule et sans avoir eu le temps de pratiquer sa religion avant de partir?

Le cas est vite tranché. La catéchumène insiste tant et si bien auprès de son mari et des siens qu'elle réussit à les décider à rester dans les environs, l'hiver prochain, et elle est baptisée.

Une chrétienne malade et enfiévrée se traîne à l'église pour recevoir la confirmation. M
gr Charlebois s'est offert à aller la confirmer dans sa tente.  Mais elle a voulu venir à l'église : on ne prie pas si bien toute seule chez moi, fait-elle; après tout la tente n'est pas l'église.

Le lendemain du grand jour des baptêmes, un jeune infidèle qui avait  promis solennellement  de  ne rien faire contre la religion de sa femme qui allait devenir chrétienne,  vient  s'accuser  devant  Monseigneur d'avoir oublié sa promesse.  Le dimanche matin, sans y penser, il a pris un



morceau d'ivoire pour le ciseler. Sur la remarque de sa femme que c'était défendu de travailler le dimanche, il a tout lâché, ivoire, lime, etc., et vient s'accuser d'avoir déjà menti à sa parole donnée à l'évêque.

Le jour suivant était un dimanche. Le Nascopie n'ayant pas fini de décharger, grâce à une tempête providentielle qui avait arrêté les travaux, il y eut grand'messe pontificale — nouvelle merveille pour les indigènes. Comme les jours précédents, ceux-ci écoutaient avidement la parole du Grand-Priant, et le suivaient du regard. Dès que Turquetil ouvrait la bouche pour l'interpréter, tous, les yeux se tournaient vers le prêtre, et l'instant d'après, ils se reportaient vers l'évêque.

Le 7 août, ce dernier quittait enfin la mission de N.-D. de la Délivrande, emportant avec lui la meilleure impression de ce qu'il avait vu et entendu, et laissant de son passage un souvenir embaumé des grâces de choix: ordinations, baptêmes et confirmations, dont il avait été le dispensateur.

Vraiment, qui eût pu prévoir pareilles bénédictions du ciel, seulement huit ans auparavant, dans ces lieux déserts où ne retentissaient guère que les chants licencieux de l'Esquimau et le vacarme assourdissant du sorcier? Encore une fois, gloire à la Petite Fleur de Lisieux et à son digne instrument de Chesterfield !

Monseigneur Charlebois retourna…

____________________________________________________________

( 8 ) En face de  Chesterfield, mais  à une grande  distance  de  là. V. la carte.  

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Message  Louis Ven 11 Déc 2015, 2:17 pm

CHAPITRE X

PRÉFET APOSTOLIQUE

(suite)


Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 3 Page_110

Monseigneur Charlebois retourna à sa propre mission par la voie de Montréal, c'est-à-dire qu'il dut franchir une distance au moins quatre fois aussi grande que celle qui, en ligne droite, sépare Chesterfield du Pas, où résidait Sa Grandeur — à peu près, soit dit pour les Français, comme si l'on se rendait de Paris à Lyon en passant par Moscou. ou même par une place beaucoup plus éloignée du terme de son voyage.

Pareille anomalie ne pouvait durer, et nous allons voir qu'on n'allait pas tarder à y remédier.

En attendant, l'Ordinaire des missionnaires de N.-D. de la Délivrande fut si frappé de ce que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus avait fait pour les Esquimaux, qu'il résolut de mettre toutes ses missions sous la protection de la thaumaturge de Lisieux.

Comme nous le verrons au chapitre suivant, à l'automne de cette même année 1924, un nouveau poste devait se fonder pour les Esquimaux. Le prélat voulut qu'il fût mis sous le vocable de la même sainte.

Il fit plus. Il conçut dès lors le projet de la faire déclarer patronne de toutes les missions du monde catholique, et, dans ce but, une pétition en règle fut préparée dès le printemps suivant, 1925, laquelle fut dûment envoyée au Saint-Père. Chacun sait qu'en conséquence sainte Thérèse de Lisieux fut officiellement proclamée patronne de toutes les missions et de tous les missionnaires de l'univers, et c'est là aujourd'hui l'un des plus beaux fleurons de sa couronne.

Combien y en a-t-il qui savent que ce titre lui a été décerné en reconnaissance de ce que la Petite Fleur a fait pour la mission du P. Turquetil? Ce fut sa manière, à lui et à son évêque, de reconnaître ses indicibles bienfaits — son grand miracle, le miracle des Esquimaux.

C'était en même temps comme l'adieu de l'évêque missionnaire à ce poste de Chesterfield, en pratique si loin de sa propre mission, comme nous l'avons vu. Maintenant que M
gr Charlebois avait vu de ses yeux la transformation opérée par le prêtre français et sa puissante protectrice, et qu'on lui avait fait entrevoir les possibilités qui résulteraient d'un gouvernement autonome, le vicaire apostolique du Keewatin fut heureux de voir cette mission et les autres à créer sur la baie d'Hudson détachées de son propre vicariat, en pratique si éloigné de cette méditerranée.

En conséquence, le 15 juillet 1925, le R. P. Turquetil fut nommé préfet apostolique de la baie d'Hudson, et comme tel mis sous la juridiction immédiate du Saint-Siège.

C'était là non seulement une reconnaissance formelle des mérites de « l'héroïque fondateur de ces missions » (9), mais un stimulant efficace à de nouvelles conquêtes.

La nouvelle préfecture consistait dans les parties septentrionale; des vicariats apostoliques du Keewatin (10) et du Saint-Laurent (11) ; en un mot, elle comprenait tout le territoire peuplé par des Esquimaux le long, et au nord, de la Baie et du Labrador. Le bref d'érection était signé du cardinal Gasparri et celui de la nomination du nouveau préfet était au nom du cardinal Van Rossum, Rédemptoriste ami des Oblats.

L'œuvre de l'héroïque P. Turquetil était donc en bonne voie. Il nous reste maintenant à en voir les développements.

_____________________________________________________________

(9) Missions des O. M. I., pour septembre 1925, p. 105. — (10) A l'est. — (11) V. la carte.


A suivre : Chapitre XI. Nouvelle Fondation.

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Message  Louis Sam 12 Déc 2015, 10:57 am

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

Le titre de préfet apostolique conférait au R. P., dès lors Monseigneur, Turquetil tous les droits d'un évêque sur ses administrés. Il pouvait maintenant non seulement revêtir les livrées d'un prélat romain, mais donner la confirmation dans les limites de son territoire, conférer ou retirer la juridiction à son clergé, autoriser ou défendre de nouvelles fondations et changer ses missionnaires de place en place. En un mot, il devenait leur Ordinaire, sous l'autorité immédiate du Saint-Siège.

Quant à ses prétendues « ouailles », la plupart étaient naturellement encore païennes. Chrétiens ou infidèles, le nombre des Esquimaux de sa préfecture était fort restreint. Tout d'abord, il faut bien admettre que, dans ces affreux déserts de glace, où la vie est une lutte perpétuelle avec cette marâtre qu'on appelle la nature, ces pauvres gens ne peuvent être bien nombreux, si nous les mettons en ligne de compte avec ce qui se voit en Europe, ou même en Afrique.

C'est là qu'on peut le mieux apprécier le prix d'une âme, d'une seule âme, rachetée du sang d'un Dieu. Sans les enseignements de la foi, on serait vraiment tenté de trouver les résultats de l'action missionnaire hors de toute proportion avec l'intensité de cette action.

Le P. Turquetil a plusieurs fois donné une idée…


Dernière édition par Louis le Jeu 24 Mar 2016, 9:32 am, édité 1 fois (Raison : Forme.)

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Message  Louis Dim 13 Déc 2015, 3:23 pm

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 3 Page_110

Le P. Turquetil a plusieurs fois donné une idée de la population esquimaude qui est, ou devrait être, son troupeau. Mais ses chiffres ne sont qu'approximatifs, et toujours donnés comme tels. En 1926, un an après sa nomination, il fournissait les suivants, chiffres ronds comme on le verra, partant dépourvus de toute précision, pour les Esquimaux de sa préfecture :


Population des Esquimaux en 1926.

Bien plus précis, et pourtant pas de tous points corrects, sont les chiffres d'une récente publication officielle du Gouvernement canadien sur les territoires arctiques de l'Est. Mais, ainsi que l'indique le titre de cette brochure (2), elle se borne aux points habités sous le cercle arctique, c'est-à-dire au nord du 67º degré de latitude. Dans ces limites, elle trouve exactement 2,346 âmes (3) sous la juridiction du nouveau préfet apostolique.

Mais ce ne sont là que les plus septentrionaux de ses « diocésains ».



Aux pages 163-66 du même document, nous avons un aperçu bien plus détaillé et plus complet de la population esquimaude dans les limites de la préfecture de la baie d'Hudson. Il paraît très exact, donnant des chiffres tout à fait précis, mais il est incomplet.

En premier lieu, il énumère certains points géographiques, comme Coral Harbour, qui ont deux Missions (catholique et protestante), sans leur donner aucune population; d'autres, comme Grand Lac et Povungnituk, qui possèdent deux postes de traite (celui de la compagnie de la baie d'Hudson et un des Frères Révillon), mais apparemment aucun indigène avec qui « traiter » ; d'autres encore, comme la baie Diane et la baie Peterson, qui ont chacun un comptoir de commerçants en fourrures, mais point de clients, etc.

En outre, deux points sont portés sur cette liste comme dénués de toute population humaine, pour l'unique raison que le Gouvernement les a constitués « réserves de rennes ». Ce sont l'île Coats, juste au sud de la grande île Southampton, et Tavane, point de la baie d'Hudson desservi par un poste de traite. Va sans dire que ces « traiteurs » ne resteraient pas là où il n'y a pas âme qui vive.

Sous le bénéfice de ces réserves, en additionnant soigneusement la population esquimaude des différentes localités données par la brochure officielle, on arrive au chiffre de 2,846, auquel il faut ajouter les 422 Esquimaux qu'elle donne à part (4) comme habitant les îles de la baie d'Hudson proprement dite et de la baie James, sa partie méridionale; soit en tout 3,268. Bien que la liste en question énumère la population de quelques points du Québec septentrional, il n'en faut pas moins encore majorer ce total de quelque 1,500 âmes pour arriver au chiffre que la même source présente (5) comme formant la population esquimaude du Québec et du Labrador. Ce qui donne pour résultat le chiffre total de 4,768.

Mais peut-il lui-même prétendre à quelque correction?...

_______________________________________________________________

(1) Turquetil au Devoir, de Montréal, janvier 1926.  Pour plus ample information, V. Appendices II et III. — (2) Canada's Eastern Arctic; its History, Resources, Population and Administration ; Ottawa, 1934. —  (3) P. 42. —  (4) P. 163. —  (5) P. 42.

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Message  Louis Lun 14 Déc 2015, 10:48 am

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)


Mais peut-il lui-même prétendre à quelque correction? Voyons. Parlant du Cap Esquimau, dont nous allons présentement nous occuper, le « livre bleu » d'Ottawa lui attribue une population de seulement 85 Esquimaux, qui sont desservis par deux Missions et autant de postes de traite — commodités qui, à première vue, paraissent pas mal exagérées pour un groupe d'individus si infime.

Mais écrivant à propos de ce groupe, le P. Ducharme, sur place, nous apprend qu'il « y a au moins une cinquantaine de familles qui dépendent de ce poste, et vivent dans les environs. Par ailleurs, on dit qu'il y a beaucoup d'Esquimaux à l'intérieur et à l'ouest » (6) .

Sans parler de ces derniers, une cinquantaine de familles doivent, avec les quelques célibataires, les orphelins et les enfants, former au moins 225 âmes, donnant à ces familles une moyenne de deux enfants, ce qui n'est certainement pas exagéré même pour des Esquimaux. Nous sommes pourtant assez loin des 85 individus du Gouvernement, qui ne prend point en considération non plus les familles de l'intérieur.

Tout considéré, étant donné aussi que cette autorité accorde à la Terre de Baffin une population aborigène de 1,597 âmes au lieu des 800 que le P. Turquetil lui attribue, et au Québec septentrional de 1,700 à 1,800, au lieu des 500 de ce dernier, je crois que, avec ceux de l'intérieur, le chiffre de 6,200 Esquimaux pour toute la préfecture de M
grTurquetil ne peut pas être bien loin de la réalité  (7) .

Nous pouvons attaquer maintenant la question de…

_________________________________________________________

(6) Missions des O. M. I., pour 1926, p. 175. — (7) Le Hand-Book of American Indians (Washington, 1907) estime à pas moins de 28.670 le nombre total des Esquimaux. V. Appendices II et III.

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Message  Louis Mar 15 Déc 2015, 11:00 am

CHAPITRE XI

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Nous pouvons attaquer maintenant la question de l'éclosion, de la naissance, du premier rejeton de la mission de N.-D. de la Délivrande.

Le cap Esquimau est un point géographique sur la côte ouest de la baie d'Hudson situé à mi-chemin entre Chesterfield et Churchill, au sud, c'est-à-dire à environ 185 milles de l'une et de l'autre place. En retournant chez lui, à la fin de l'été 1924, M
gr Charlebois constata que l'évêque anglican et son archidiacre faisaient une visite à cette localité, en vue d'y établir un poste de leur secte. En même temps. Sa Grandeur écrivait au P. Turquetil que le Gouvernement canadien avait à Churchill une vieille bâtisse qu'il était prêt à céder aux catholiques, et se demandait s'il ne serait pas possible de la démantibuler et d'en transporter les éléments à la pointe Esquimau, par le second voyage de la goélette de la Compagnie à cette place.

Comme d'habitude, Turquetil trouvait la chose non seulement faisable, mais nécessaire. Néanmoins c'était trop beau. Le diable devait s'en mêler.

Voilà, en effet, que le Père apprend des employés eux-mêmes que ladite goélette doit bien faire deux voyages au cap Esquimau, mais coup sur coup, en sorte qu'il n'y a aucune possibilité physique de défaire la bâtisse planche par planche, alors qu'on n'a que quatre marteaux et un arrache-clou, dans l'espace des cinquante ou cinquante-deux heures que ce bateau mettrait à faire sa première tournée.

Que faire? La mission projetée serait mise sous la protection de la « Petite Thérèse », comme on disait alors. A celle-ci d'y pourvoir. Et elle le fit sans se faire prier. Elle ne manqua pas d'arrêter en chemin la goélette, en lui opposant des glaces infranchissables dans le sud, à près de deux cents lieues de Chesterfield, alors qu'il n'y en avait plus dans le nord! Pareille chose, paraît-il, ne s'était pas vue de mémoire d'homme.

Dix jours se passèrent ainsi, et la goélette n'arrivait pas. Pendant ce temps, les PP. Turquetil et Ducharme, aidés du Fr. Girard, travaillaient comme des mercenaires, se hâtant fiévreusement d'arracher sans les trop abîmer planches sur planches, et de les charger sur un bateau plat, ou transbordeur, prêté par la Compagnie, pour les transporter de l'autre côté du fleuve Churchill, là où la goélette pourrait les prendre.

« Je vois encore le P. Ducharme essayant en vain de terminer une lettre à son vieux père », écrivait plus tard M
gr Turquetil, « les mains endolories, enflées et couvertes de bandages, ne pouvant tenir la plume. Mais, » ajoute-t-il, « on était heureux, parce qu'on avait réussi » ( 8 ). Evidemment, la « Petite Thérèse » y avait mis la main.

Restait une autre difficulté…

_________________________________________

( 8 ) Missions pour 1926, p. 169.

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Message  Louis Mer 16 Déc 2015, 1:17 pm

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)

Restait une autre difficulté. On avait, sur la recommandation du propriétaire, chargé et surchargé le bateau traversier, afin de faire moins de voyages, vu qu'il n'était pas sûr, n'ayant que la cale de solide, et étant criblé de voies d'eau de chaque côté. On avait même empilé les planches en forme de toit à plus d'un mètre au-dessus des bords, et, remorqué par un canot à moteur, on partit pour l'autre rive du fleuve, à deux milles de là.

Quatre Montagnais étaient fièrement campés sur ce faîte improvisé, lorsque, ouvrant de grands yeux:

— Eh ! eh ! nous coulons, s'écrièrent-ils.

Du petit moteur où il avait pris place,  M
grTurquetil leur cria, en riant avec une assurance qui n'était que feinte:

— N'ayez pas peur; le bois flotte toujours et ne coule jamais.

Mais, dans son for intérieur, il dit à sainte Thérèse :

— C'est pour votre maison ; gardez-nous.

Et sa protection n'était pas de trop. Les courants et contre-courants de l'estuaire entraînaient, en effet, moteur et bateau plat loin de leur route, tantôt en amont, tantôt en aval. Il ne fallut pas moins de quatre heures pour effectuer la traversée.

Tout fut transporté en deux fois.

Sur ces entrefaites, arrivait M. l'archidiacre, qui était allé annoncer la venue d'un ministre au cap Esquimau. Les missionnaires, surtout le Frère Girard, naturellement, en firent des gorges chaudes. C'étaient eux-mêmes qui allaient être ses « ministres », et il n'en savait rien !

M
gr Turquetil ne devait pas accompagner le P. Ducharme…

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Message  Louis Jeu 17 Déc 2015, 11:58 am

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)

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Mgr Turquetil ne devait pas accompagner le P. Ducharme et le Fr. Girard dans cette fondation. Il était alors en chemin pour la capitale du monde catholique, Rome, où l'appelaient les intérêts de l'Exposition Vaticane. Il vit avec émotion partir pour la pointe Esquimau la goélette chargée de son vieux, et pourtant si précieux, butin, tandis que lui mettait en ordre sur la grève le bois qui restait, et dont on aurait besoin l'année suivante pour terminer le bâtiment.

Il était encore là quand revint la goélette, annonçant que le Père et le Frère avaient eu une excellente traversée, que leurs premières impressions de la place étaient très bonnes, et qu'ils allaient se mettre à l'œuvre en commençant par prendre possession du pays par la plantation d'une grande croix.

Débarqués le 13 août, ils restèrent sous la tente jusqu'au 8 septembre. Non pas certes que la maison fût alors finie; mais telle était la fureur du vent — le diable n'y était-il pas pour quelque chose ? — que les deux fondateurs crurent se protéger en dressant leur tente entre les quatre murs de leur bâtisse en construction.

Le ler février 1925, la maison-chapelle était terminée. On l'avait même ornée d'un beau clocher de vingt-deux pieds de haut, dont le P. Ducharme conte l'histoire.

Tout était prêt, et l'on n'attendait qu'un beau jour pour percer le toit et l'y assujettir. C'est alors qu'arriva avec une violence inouïe une terrible tempête de vent et de neige humide. On s'obstina quand même à monter une petite cloche et à fermer la trappe. Mais ce fut dans la maison comme une inondation qui dura quinze jours, alors que, ainsi que l'écrit le P. Ducharme, « le Fr. Girard et moi faillîmes être plus endommagés que la bâtisse, pour avoir fait trop de vitesse en descendant les échelles.

« C'est moi qui donnai l'exemple », ajoute-t-il. « Le vent secouait fortement l'échelle du toit, et menaçait de déchirer le papier goudronné. Je grimpai alors sur l'échelle extérieure, afin de descendre celle du toit. J'étais au sommet quand un violent coup de vent emporta tout — échelles et grimpeurs. Je me trouvai par terre avant de savoir par où j'étais descendu.

« Le Frère, lui, était tout en haut du clocher quand, tout à coup, l'échelle glissa sous lui. Pourquoi? Je n'en sais rien: tout paraissait si solide! En tout cas, ce n'était pas le moment de discuter la chose. Le Frère arriva en bas, sans mot dire, sur le sol gelé — avec un talon endolori : une affaire de quelques jours » (9).

Il n'y a pas de présomption pour ceux qui connaissent le cher Frère à s'imaginer qu'il dut en être pour l'une de ses franches crises de rire.

Pendant le mois de septembre, ils ne purent travailler que juste un jour, le 11, et les deux derniers jours d'octobre, une tempête affreuse faillit balayer tout le petit village.  Le vent faisait alors du 50 ou 60 milles à l'heure.

Vite on condamna portes et fenêtres.   Mais ce n'était qu'un commencement….

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(9) Ibid., p. 172.

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Message  Louis Ven 18 Déc 2015, 1:46 pm

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)

Vite on condamna portes et fenêtres. Mais ce n'était qu'un commencement.  Le vent augmenta d'intensité.    

Les deux religieux allumèrent alors un cierge devant la statue de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.



Il y a sans doute des lecteurs dans notre Ouest canadien qui s'imaginent savoir ce qu'est un « grand vent ». Les pauvres innocents! Qu'ils se transportent donc sur les bords de la baie d'Hudson; là ils ne tarderont pas à apprendre ce qu'est en réalité un vent bien conditionné . . .

Il n'y avait pas longtemps que le Père et le Frère avaient fait leur acte de foi en leur glorieuse protectrice, lorsqu'on vint les chercher: tout un côté du toit du magasin de la Compagnie venait d'être emporté par le vent, et le reste menaçait ruine. Ils s'y rendirent en rampant sur le sol, car il n'y avait pas moyen de se tenir debout. Ce qui restait du magasin fut consolidé avec des madriers supportant force poids, et les religieux songèrent à rentrer chez eux.

« Il faisait nuit », écrit le Père. « Nous redoutions de rentrer . . . dans notre maisonnette inachevée, qui n'avait encore qu'une simple rangée de planches à l'intérieur et pas de mobilier pour lui donner du poids. Résisterait-elle? Finalement, à deux heures du matin, la maison de nos hôtes craquant de toutes parts, nous rentrâmes chez nous.

« Couchés sur le plancher, sans pouvoir dormir, nous attendîmes pour voir ce qui allait arriver. A la marée montante de la nuit, les vagues, poussées par le vent, gagnèrent les habitations, mirent en pièces un hangar de la Compagnie, et emportèrent près de trente tonnes de charbon.

« Cette tempête dura encore toute la journée du lendemain, et, quand nous pûmes sortir de notre maison, nous la trouvâmes toute lavée par les vagues, et couverte de glaces jusqu'à hauteur des fenêtres» (10).

Tels sont les agréments climatériques de ce pays, léché par le courant du pôle nord et sur lequel donne l'immensité de la haute mer — car le mot de baie ne doit pas donner le change: la baie d'Hudson n'est guère une baie que sur les cartes. En pratique, elle est vaste comme un océan et tempétueuse en proportion, sinon plus.

Matériellement, le premier rejeton…

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(10) Ibid., p. 173.

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Message  Louis Sam 19 Déc 2015, 11:19 am

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Matériellement, le premier rejeton de la mission de Chesterfield était fondé. Qu'était-il au point de vue autrement important des dispositions de ses indigènes? Ce ne pouvait être la perfection, puisqu'on était en pays esquimau ; mais le terrain semblait bien préparé, parce que beaucoup avaient vu le prêtre à N.— D. de la Délivrande et comprenaient sa raison d'être.

De fait, s'il faut en croire un P. Honoré Pigeon, O. M. I., récemment arrivé (11), sainte Thérèse de Lisieux n'amenait à son Jésus pas moins d'une cinquantaine de familles — à titre de catéchumènes, naturellement (12).

Pendant que le P. Ducharme et le Frère Girard construisaient leurs nouveaux foyers, leur commun supérieur s'acheminait vers Rome et la France. Cette dernière, qu'il n'avait pas vue depuis vingt-cinq ans. Alors même que des affaires sérieuses ne l'eussent point conduit à la capitale du monde chrétien, il avait certes bien gagné une visite au pays natal, et ce serait sans doute contraire à la vérité que d'affirmer qu'il ne jouit point de son voyage, même du simple spectacle des prés verts et des vergers opimes qui avaient été témoins des scènes de son enfance.

Pourtant, comme il l'écrivait alors, sa pensée et son cœur n'avaient quitté ni le Nord ni ses Esquimaux, pas plus que les missionnaires dont il était maintenant chargé.

Le 8 mai 1925, il quittait Caen, disant un nouvel adieu à sa famille, à ses amis et à plusieurs prêtres éminents, qui avaient été ses compagnons aux petit et grand séminaires. Un frère convers, Jacques Volant, O. M. I., natif de Bretagne (13)  et un autre Oblat l'accompagnaient maintenant comme nouvelles recrues pour sa lointaine préfecture.


Leur bateau, l'Ausonia, parti de Cherbourg, toucha à Queenstown, au sud de l'Irlande, et même là notre fameux missionnaire esquimau…


______________________________________________

(11) Du diocèse de Québec, où il était né en 1897. Il vient de périr on ne sait où, s'étant perdu en voulant regagner à pieds la Mission, après avoir quitté le bateau où il s'était embarqué. V. ill. 44 et p. 269 note. — (12) Missions, p. 175. — (13) Né en 1900, le Fr. Volant est du diocèse de Quimper, et il était alors comme à la veille de faire ses vœux perpétuels.
page 269, note a écrit: Par exemple, la récente disparition et la mort certaine du P. Pigeon, perdu en retournant à sa mission de Chesterfield. Pour éviter du mauvais temps sur mer, il était abordé dans le but de faire le reste du trajet à pied. On ne l'a jamais revu, et malgré plusieurs expéditions fort soigneuses, on n'a point encore retrouvé ses restes. S'il se noya en traversant quelque petite anse à marée basse, il est probable qu'on ne les retrouvera jamais.

Un bruit fort injuste qui courut les journaux était à l'effet que sa mort était arrivée à l'occasion d'une expédition de chasse. Rien de plus faux. D'abord le P. Pigeon n'avait point de goût pour la chasse comme telle. Ensuite il revenait d'une tournée de ministère à Rankin Inlet, où il avait passé plus d'une semaine à faire le catéchisme à quelques païens, à raffermir les chrétiens, offrant le Saint-Sacrifice non seulement au camp des Esquimaux, mais même en voyage, dans le campement éphémère d'une nuit passée sous la tente (D'après M
gr Turquetil, à la presse, août 1935).

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Message  Louis Dim 20 Déc 2015, 12:30 pm

CHAPITRE XI

NOUVELLE  FONDATION

(suite)

Leur bateau, l'Ausonia, parti de Cherbourg, toucha à Queenstown, au sud de l'Irlande, et même là notre fameux missionnaire esquimau ne manqua pas d'être remarqué, mais pas comme tel, bien s'en faut. Le prenant, à cause de sa barbe, pour un ministre protestant, une bonne vieille lui




offrit à vendre une espèce de mouchoir ou foulard en dentelles.

— Ce soir, il y aura bal à bord, lui dit-elle : voilà qui fera plaisir à votre partenaire.

La petite mère ne comprit rien à son éclat de rire, et s'éloigna dégoûtée de son peu de galanterie.

Après un certain temps passé par le préfet apostolique à quêter au moyen de conférences sur ses Esquimaux dans la province de Québec et aux Etats-Unis, il prit passage, avec ses deux compagnons sur le Nascopie, qui était cette fois doublé d'un autre bateau un peu moins rapide, le Bay Eskimo, sur lequel avait été embarqué son précieux fret, composé de dix caisses, fruit de son labeur de mendiant parmi les chrétiennes populations du Canada. Le tout était destiné surtout à la nouvelle mission de Sainte-Thérèse, du cap Esquimau, qu'on venait de fonder.

La traversée fut signalée par des conflits extraordinaires avec les glaces — c'était pourtant à la mi-juillet — d'où le Bay Eskimo sortit estropié.

Après des difficultés sans nombre, M
gr Turquetil monta un matin sur le pont, et constata à sa grande surprise que le Nascopie retournait en arrière, se dirigeant vers l'est sur une mer chargée de glaçons qu'il avait déjà franchie. Qu'y avait-il donc?

— On vient, paraît-il, de recevoir un appel au secours, un S 0 S, du Bay Eskimo , qui est en train de couler à 250 kilomètres de là, lui dit-on en réponse à sa question.

Le 24, à sept heures du matin, le vaisseau en détresse est signalé par un matelot perché au haut du mât du Nascopie ; puis l'on distingue des signaux de fumée noire, qui aident à le repérer. Une heure plus tard, on aperçoit une de ses chaloupes, tandis que, sur un glaçon flottant, équipage et passagers sont à grelotter. Du Bay Eskimo pas la moindre trace, il a sombré avec tous ses trésors!

Après bien des allées et venues, le Nascopie

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