Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux.

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Message  Louis Lun 12 Oct 2015, 1:23 pm

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

(suite)

Ces sauvages restèrent alors deux ans sans la visite du missionnaire. Nommé évêque, Mgr Taché leur envoya alors (1851) le P. Maisonneuve, tout jeune prêtre nouvellement arrivé en Canada, dans le but d'explorer la place en vue d'y établir un poste permanent.  Entrepris dans des conditions particulièrement difficiles — quinze jours à traverser le lac dans le sens de sa longueur, à cause des glaces qui, à tout instant, barraient le passage — son voyage fut très pénible, et ne put manquer d'influer sur la décision du Père, qui fut adverse.

Poisson très rare et bien pauvre, assez peu de gibier, point de bois de construction, telles étaient les raisons qu'il jugea militer contre la fondation de la mission projetée.



Ce qu'apprenant, paraît-il, un ministre protestant parla de s'y établir lui-même. Ce fut le coup de grâce pour les pauvres Indiens. De nouveau Dieu allait tirer le bien du mal, par la résolution que prirent alors les autorités ecclésiastiques de se fixer à l'extrémité nord du lac, au bout opposé duquel la compagnie de la baie d'Hudson, les grands commerçants en fourrures du Canada, avait jusque-là eu son fort.

Au cours de 1860, une très humble habitation en grosses perches superposées y fut construite, que le P. Végreville, 0. M. I., son premier prêtre résidant, devait occuper à la fin de l'année ou en janvier 1861. Son compagnon était le P. Alphonse Gasté, originaire de Laval, France, dont la vie allait dès lors s'identifier avec cette lointaine mission, la plus difficile de toutes, selon  M
gr Taché, à cause de son très grand isolement, et du caractère exceptionnellement sévère de son climat, pour des raisons qui seront fournies plus loin (2).

Mille péripéties, pas toujours des plus agréables, allaient naturellement s'y succéder, lesquelles ne devaient pourtant pas être sans leurs consolations, puisque, rien qu'entre 1880 et 1884, par exemple, il ne s'y fit pas moins de 255 baptêmes et 41 mariages.

Ce beau résultat accusait de la part du prêtre une somme de travail d'autant plus forte que ces sauvages s'étaient longtemps montrés « rebelles, indifférents et apathiques » (3).

Telle était la mission Saint-Pierre du lac Caribou…

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(2) Cf. Morice, Histoire de l'Eglise dans l'Ouest Canadien, vol. II, p. 145. — (3) Lettre du  P.  Turquetil, Missions  des  Missionnaires  Oblats de Marie Immaculée, vol. de 1912, p. 280.

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Message  Louis Mar 13 Oct 2015, 11:30 am

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

(suite)

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Telle était la mission Saint-Pierre du lac Caribou, son nom officiel, lorsque le P. Turquetil y arriva en 1900. Nous l'avons laissé à Prince-Albert, près de son nouvel évêque, Mgr Albert Pascal, 0. M. I. Il avait à peine eu le temps de faire sa connaissance, qu'il le quittait en bateau plat, appelé berge, en partance pour Cumberland-House. Là résidait un autre Oblat, le P. Ovide Charlebois, que nous rencontrerons encore plus d'une fois sur notre chemin.

Le P. Charlebois était un homme de Dieu s'il en fut.

— Ah ! vous allez au lac Caribou, dit-il au nouveau missionnaire.  Savez-vous qu'il a y a des Esquimaux là-bas?

— Non ; on ne me l'a pas dit, répondit Turquetil.

— Il y en a. Aimeriez-vous à vous en occuper ? Vous êtes jeune.

— Oh ! mais certainement, fit le jeune Père, qui se demanda dès lors si par hasard ses neuvaines de scolastique n'étaient point à la veille d'être exaucées.



Il arriva enfin à destination, après un voyage de pas moins de cinq semaines en canot d'écorce, « dégradé » (4) tantôt par la tempête d'automne, tantôt par la glace qui prenait dans les baies d'un large cours d'eau là où il n'y avait pas de courant.

Au lac Caribou, le bon et saint Père Gasté le reçoit à bras ouverts. On parle de toutes sortes de choses, de la France,  du voyage, des missions. Puis le jeune  prêtre demande :

— Il paraît que vous avez des Esquimaux dans le territoire de votre mission?

Le bon vieux bondit.

— Oh! oui; venez-vous pour vous en occuper?

Et, sans attendre une réponse, il embrasse le jeune Père en disant :

— Voilà trente ans que je demande quelqu'un pour ce ministère.  Quel âge avez-vous?

— Vingt-quatre ans et demi.

— Ah ! si l'on m'avait dit alors qu'il fallait encore attendre six ans avant la naissance du prêtre qui viendrait évangéliser ces pauvres gens, je me serais bien découragé. Mais vous voilà. Je verrai donc commencer cette mission. Que Dieu est bon!

Le P. Turquetil était comme Moïse arrivé au seuil de la terre promise; mais, plus heureux que le chef israélite, il allait finir par y entrer, bien qu'une dizaine d'années de préparation pour l'œuvre de sa vie dût s'écouler avant qu'il pût la commencer d'une manière effective.

Ces années il les passa dans l'exercice d'un ministère de routine, ou à peu près. Car la desserte de la mission du lac Caribou ressemble un peu, sous certains rapports, à celle d'une paroisse régulière, bien qu'elle ait comme espèces de succursales de moindres centres indigènes, de nature plus ou moins permanente, comme le lac Brochet, le lac des Bois, la rivière du Petit Poisson, la rivière Rapide, etc., que fréquentent à certaines époques des groupes de sauvages, en vue d'y pêcher ou d'y chasser.

Ces petits centres occasionnent des voyages pas toujours des plus faciles...

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(4) Terme du pays signifiant arrêté accidentellement, par un contretemps dû aux éléments, surtout au vent.

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Message  Louis Mer 14 Oct 2015, 11:43 am

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

(suite)

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Ces petits centres occasionnent des voyages pas toujours des plus faciles, au cours desquels le pasteur doit courir après la brebis égarée, ou peu s'en faut. Mais les difficultés qu'ils comportent ne sont rien en comparaison de celles de courses de longue haleine que le missionnaire entreprit presque annuellement, dans le but de se mettre en rapport avec les fameux Esquimaux.




La première eut lieu dès 1901. C'était au cœur de l'hiver, du lendemain de Noël à la fête de Pâques de l'année suivante. Elle ne fut guère féconde qu'en fatigues inouïes et en incroyables souffrances endurées gaiement. L'objectif du P. Turquetil était un certain lac de « l'Ile-qui-dort », à deux cents lieues au nord du lac Caribou. Là il trouva quelques Esquimaux, fort étonnés de voir la Robe Noire, dont ils avaient déjà entendu parler. Ils étaient venus apporter à ses sauvages des peaux de bœufs musqués et des fourrures de renards blancs, qu'ils troquaient contre quelques munitions et instruments de pêche.

Repartis pour leur pays lointain, au nord-est, en assurant que trois ou quatre autres familles allaient sous peu arriver au campement, le missionnaire les attendit longtemps, et, comme personne ne venait, il résolut d'aller lui-même à leur rencontre. Bientôt il débouchait dans ces immensités désertiques connues sous le nom anglais de Barren Lands, ou Terres Stériles, que Turquetil décrit ainsi:

« Toute trace de végétation a disparu. On se croirait sur l'océan glacé, n'étaient les inégalités de terrain, d'ailleurs peu sensibles, car la neige recouvre tout... Enfin, le vent a un peu diminué... A la vue de ce pays malheureux, il semble qu'une malédiction l'ait converti en un affreux désert. De quoi vivent donc ses habitants? Quelles ressources offrent ces immensités de neige durcie par le froid, où paraissent à peine de loin en loin quelques rochers dénudés?

« Par un contraste frappant, le souvenir de la belle France vient accroître encore la tristesse de ce paysage, puis soudain aussi je me sens, heureux d'avoir été appelé à secourir ces pauvres païens, les plus malheureux du monde vraiment.

« Il faisait grand froid, plus de 50 degrés au-dessous de zéro; nous entendions distinctement le sifflement de notre respiration au contact de l'air froid, et parfois aussi nous la voyions retomber en fine poussière blanche. J'éprouvais parfois comme l'impression d'un glaçon qui m'aurait pénétré dans la tête, et c'était là, pour moi du moins, la souffrance la plus cruelle. Pas de bois pour faire le thé ; il faut courir, courir toute la journée sans thé, sans feu, malgré la fatigue et le froid excessif » (5) .

Ces extraordinaires conditions atmosphériques, que le lecteur veuille bien se le rappeler une fois pour toutes, viennent de la proximité de ces régions désolées de l'immense baie d'Hudson, dont les côtes sont comme léchées, à une courte distance, par le courant sous-marin du pôle nord, qui refroidit considérablement tout l'Est de l'Amérique du Nord (6). Le P. Turquetil n'avait probablement pas atteint le 60e degré de latitude; mais, dans le désert canadien qu'il parcourait, le climat est au moins aussi froid que dans celui du 65e du côté ouest du continent.

Et cette différence se fait sentir même à l'intérieur des terres: plus vous approchez de l'Ouest, réchauffé par le courant, ou stream, du Japon, plus tempéré est le climat.

Ajoutons à cela…

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(5)  Missions des Oblats de Marie Immaculée pour 1904, pp. 52-53. — (6) En sorte qu'un point d'une certaine latitude en ce pays est infiniment plus froid qu'un autre point de la même latitude en Europe.

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Message  Louis Jeu 15 Oct 2015, 12:55 pm

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

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Ajoutons à cela les mille inconvénients qui découlent d'un froid si perçant, et nous aurons quelque idée des efforts héroïques qu'il faut faire pour pouvoir simplement marcher.« Nous avançons avec peine », écrit le missionnaire, qui est pourtant loin de prendre les choses au tragique, « moi surtout, car la veille je m'étais laissé geler à moitié le genou gauche, et une douleur violente m'empêchait de plier la jambe. Comme mes compagnons d'ailleurs, j'avais le visage profondément gelé, et, avec nos joues et nos nez noirs, nous ressemblions moins à des Indiens qu'à des nègres du Congo » (7) .

Le lendemain, suprême déception! On avait annoncé le voisinage des huttes en neige des Esquimaux : on les trouve bien, mais elles sont désertes !  Douze familles ont séjourné là ; leur passage est fortement accusé par une saleté repoussante et une odeur nauséabonde dans les huttes, dont l'une abrite un cadavre « enterré » à l'esquimaude, c'est-à-dire recouvert de quelques roches
( 8 ). Mais, effrayés par la mort d'un des leurs, ils ont repris la direction du Nord.

Tant de peine pour si peu ! Mais Dieu a compté les pas de son envoyé: il récompense jusqu'à un simple verre d'eau donné en son nom !

Sur le retour, après un long jeûne forcé, un caribou leur offre, tout près, une belle cible; mais après qu'un de ses compagnons l'a manqué plusieurs fois, le missionnaire, pressuré par la faim et transi de froid, essaie à plusieurs reprises de charger son arme. A peine s'est-il sorti les mains de ses énormes mitaines (9) , que la gelée le pénètre au point que ses doigts engourdis se refusent à saisir la cartouche, qui lui échappe à chaque fois.

Décidément, c'est jouer de malheur.

Bien des voyages semblables furent pour notre jeune apôtre marqués au coin de l'épreuve. Celui-là faillit dégénérer en désastre: disette de vivres par une température de plus de 55º, sans feu ni aucune nourriture pendant trois jours.

Une autre fois, ce furent cinq jours consécutifs sans une bouchée à se mettre sous la dent. Mais, disait le Père, c'était au printemps, donc pas de danger, et, ajoutait-il, vous auriez dû voir la quantité de poisson cru, et tout vivant, que j'ai engloutie lorsque je réussis à en prendre. Instinctivement, je me retournais pour voir si quelqu'un m'avait observé.   Cela me paraissait incroyable que j'avais mordu ainsi



dans du poisson vivant, qui se débattait dans ma bouche et que j'y serrais de toutes mes forces; mais je le trouvais bon et, depuis que je suis chez les Esquimaux, je ne regarde plus si quelqu'un me voit. C'est le contraire; je regarde ceux qui n'osent pas en faire autant, et en conclus qu'ils n'ont pas faim!

Un second essai d'apostolat chez les Esquimaux…

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(7) Ibid., p. 53. — ( 8 ) Voir ill. Nº 41.  — (9) Toujours en fourrures, cette indispensable partie de l'accoutrement missionnaire est suspendue de chaque côté par un cordon passant en arrière du cou.

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Message  Louis Ven 16 Oct 2015, 12:23 pm

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

(suite)

Un second essai d'apostolat chez les Esquimaux ne fut guère plus heureux. Evidemment il était écrit que le démon aurait toute liberté d'entraver son action chez les infidèles, jusqu'à ce que sa patience et son inlassable persévérance eussent remporté la victoire sur l'ennemi de tout bien. Le résultat net de cette seconde tournée fut de s'aboucher avec un chef avec lequel il s'entendit pour un nouveau voyage.

Au retour, la faim l'éprouva encore plus cruellement; trois de ses chiens de trait (qui valent un cheval dans ces contrées sauvages) moururent de faim. Les voyageurs avaient bien caché des provisions pour le retour, mais le « diable des bois », ainsi que les indigènes appellent le carcajou, animal qui est le type achevé du voleur habile et sans vergogne, avait passé par là, et naturellement n'avait rien laissé pour les propriétaires.

Aussi ses compagnons et lui avaient-ils juré de lui faire payer cher ses vols et déprédations s'ils pouvaient jamais mettre la main sur l'un d'eux. Et ce fut l'occasion d'un comique incident au cours d'une autre de leurs randonnées.


Il arriva donc que Turquetil et un guide métis tombèrent un jour sur une de ces vilaines bêtes…

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Message  Louis Sam 17 Oct 2015, 12:02 pm

CHAPITRE III

AU LAC CARIBOU

(suite)

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Il arriva donc que Turquetil et un guide métis tombèrent un jour sur une de ces vilaines bêtes qui, contre leurs habitudes, s'était laissé prendre au piège, au moment où elle voulait en soustraire l'appât. Le métis qui, comme tous les sauvages, avait probablement une dent toute particulière contre cette gent malfaisante, se chargea de punir le mécréant.

Armé de son fouet garni de plomb, il cingle le maudit qui grogne des jurons de son cru, rugit et bondit sous l'effet de



sa castigation. Le sang coule, puis tout d'un coup voilà que, sous les bonds désespérés de la bête, la chaîne du piège se casse, le carcajou s'enfuit et le fouet du métis tombe dans le vide!

De suite, l'instinct du conducteur de traîneau à chiens qu'était le compagnon du Père s'éveille en lui. Il se met à crier : Hô ! hô ! c'est-à-dire : Arrête ! comme il l'eût fait à un chien qui se sauve, au grand ébahissement de son maître qui se tord de rire.

On s'amusa si longtemps de la méprise du métis justicier public que l'animal put gagner le large et disparaître pour toujours.

— C'est égal, fit alors son bourreau, par manière de consolation pour les quolibets dont il devint victime, je lui ai fait tant de blessures qu'il passera désormais tout son temps à les lécher. Il ne pourra manger, et mourra de faim.

Cruel! fera quelqu'un peu au courant des habitudes du carcajou. S'il lui prenait fantaisie de se faire trappeur, il changerait vite d'opinion. Le « diable des bois » en effet, ne saurait être mieux nommé. C'est pour le chasseur un véritable fléau. La dextérité avec laquelle il parvient à dérober les appâts des pièges et par là nullifier l'œuvre du trappeur, sans s'y faire prendre lui-même, et l'habitude qu'il a de dérober le gibier qui s'est fait prendre et d'en détruire ainsi la fourrure, est vraiment incroyable. Aussi quand on peut avoir l'extrême chance d'en capturer un, personne ne le manque, et je me rappelle avoir lu quelque part dans un livre du P. Petitot (10), que, dans le pays où il exerçait son ministère — vallée du Mackenzie — les Indiens avaient l'habitude de l'écorcher vif, puis de le lâcher dans les bois, où il ne tardait pas à crever de froid.

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(10)  L'un des plus savants missionnaires du Grand Nord Canadien.
A suivre : Chapitre IV. Vers les Esquimaux.

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Message  Louis Dim 18 Oct 2015, 12:09 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

Que sont donc ces fameux Esquimaux après lesquels soupirait notre P. Turquetil? Ils sont la famille humaine la plus originale du monde, jusqu'alors la plus délaissée au point de vue religieux, une race toute spéciale en Amérique qui est essentiellement maritime et riveraine, directement ou indirectement, des côtes nord de ce continent. Elle est composée de gens qui passent la plus grande partie de leur vie dans la neige et la glace, en des maisons de neige durcie appelées iglous, et pourtant ne connaissent d'autre feu que la faible lueur d'un brin de mousse nageant dans la graisse fondue d'une lampe en pierre —pour la bonne raison que le bois de chauffage manque complètement dans toute l'étendue de leur territoire (1) .

Bien que celui-ci soit aujourd'hui un peu plus restreint qu'il ne l'était avant l'arrivée des blancs dans l'Est du Canada, il mesure encore au-delà de 5.000 milles de long sur pas plus de 50 de large en certaines places. Commençant à un certain point de l'Alaska occidentale, il contourne cette presqu'île, passe par les bouches du Mackenzie et l'embouchure de la Coppermine, à l'extrême nord du continent, comprend les îles aussi nombreuses qu'importantes comme superficie du Nord-Est, ainsi que les côtes de l'immense baie d'Hudson et celles du Groenland, pour aller se terminer aux confins du Labrador (2).

Une des particularités les plus curieuses de cette race, fière malgré sa vie nécessairement si primitive, est le fait que, en ce qui est de sa langue et de ses coutumes, elle est infiniment plus homogène que les tribus indiennes ne le sont entre elles. Un Esquimau de l'Alaska comprendra sans peine un naturel des rives labradoriennes, tandis que, sur la côte de la Colombie Britannique, par exemple, les habitants de deux villages co-limitrophes parleront des langues diamétralement opposées.

Tout d'abord, bien qu'ils soient aussi nomades qu'eux, les Esquimaux ne sont point des Indiens. Même au point de vue physique ils ont le teint plus clair, pâlot sans être absolument blanc, la figure ronde presque en forme de pleine lune, les yeux petits, souvent enfoncés comme dans une fente plus ou moins oblique à l'instar des Mongols, les joues et les membres replets et dodus, la bouche large, assez souvent entr'ouverte et des lèvres retroussées, laissant voir deux rangées de petites dents blanches, avec de larges épaules qui les rendent trapus, le tout terminé par d'élégants petits pieds et des mains à l'avenant.

Leur accoutrement leur est propre et merveilleusement adapté aux conditions climatériques dans lesquelles ils vivent, sans être strictement uniforme partout. Il consiste surtout dans une espèce de justaucorps, des braies ou culottes terminées par une paire de bottes qui leur servent de poches (3). Le justaucorps, souvent orné de lisières de peaux à poil de couleur voyante et de nombreuses franges, est remarquable par un appendice en forme de large queue, plus long chez la femme que chez son conjoint.

Tout le costume esquimau, des pieds à la tête...

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(1) Du moins dans l'Est et le Nord américains. — (2) Les Esquimaux occupaient autrefois jusqu'aux rivages septentrionaux du golfe du Saint-Laurent et de Terre-Neuve. — (3) Chose singulière pour quiconque n'a point étudié les mœurs des différents peuples, les poches ont toujours été inconnues des primitifs.

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Message  Louis Lun 19 Oct 2015, 11:14 am

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Tout le costume esquimau, des pieds à la tête, doit provenir de la chasse. La peau de caribou est la plus recherchée, parce que de beaucoup la meilleure ; fait-elle défaut, l'Esquimau recourt à la peau de phoque, d'ours blanc, de renard blanc, de lièvre, de marmotte, d'oiseau même. On comprend que la préparation et la couture de ces différentes peaux diffèrent du tout au tout : mais l'Esquimau saura se tirer d'affaire, pourvu qu'il ait réussi à tuer autre chose que des poissons.


Bien souvent, les peaux des animaux tués en hiver, sont dégelées à la chaleur du corps, lorsque la graisse fait défaut pour alimenter la lampe en pierre, et toujours c'est la mâchoire de la femme qui tanne la peau (4) , l'assouplit, la met en état de se plier aux formes du corps, permet de la coudre de façon imperméable au vent et à l'eau.

Le couvre-chef est généralement de forme variée, bien que toujours en peau, parfois celle de la tête d'un animal, souvent remplacé par un capuchon de même matière surtout dans l'habit des femmes.

Deux points technologiques distinctifs de la race se rencontrent partout. Ils ont trait à l'habitation et à la navigation. En hiver, l'Esquimau gîte dans l'iglou, espèce de hutte semi-sphérique, comme certains fours de France, mais composée de blocs de neige durcie au contact des vents, très communs dans les steppes de son pays. On la ferme hermétiquement une fois qu'on s'y est introduit pour y rester quelque temps.

D'abord glaciale à faire claquer les dents, sa température se transforme peu à peu, sous l'effet de la respiration et de la lampe à huile de phoque, en une étuve si chaude, en même temps que si nidoreuse, qu'on est obligé de se dépouiller de tout vêtement — ce qui, pour ces barbares aux mœurs plus ou moins canines, est loin d'être un inconvénient, au contraire.

Pendant leur été de quelques semaines, les Esquimaux remplacent l'iglou par la tipi (tuperk dans leur langue), demeure imitant la loge conique des Indiens des plaines, quand ils peuvent se procurer les perches nécessaires à sa charpente.

Toute la vie de ces aborigènes se passe…

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(4)   V. illustration N° 16.

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Message  Louis Mar 20 Oct 2015, 1:13 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

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Toute la vie de ces aborigènes se passe à la chasse et à la pêche.  Durant l'été (5) , qui varie d'un à trois mois, selon la latitude, chasse et pêche se font en canot, embarcation légère appelée kayak, pointue à chacun des deux bouts, faite de menues tiges de bois charrié par les rivières, ou, à défaut de bois, de cornes de caribou ou dos de mammifères marins servant de charpente. Là-dessus sont étendues des peaux de caribou ou de phoque, cousues de manière à demeurer parfaitement imperméables.


Cette embarcation est toute couverte des mêmes peaux, à l'exception d'un espace laissant un trou circulaire au milieu, juste assez grand pour permettre l'introduction du corps humain; en sorte que le chasseur peut s'y asseoir à l'abri de n'importe quel « paquet d'eau », et s'y laisser impunément balloter par les vagues.

L'Esquimau manie alors un aviron à double palette, qui lui facilite grandement la gouverne de l'esquif.

Pour la famille il a l'oumiak, construit des mêmes matériaux, mais complètement ouvert en dessus, comme nos propres bateaux, et considérablement plus grand que le kayak, qui n'est fait que pour un homme (6) . Il est muni de rames en règle, qui sont maniées par les femmes.

Car, ainsi que chez tous les primitifs, le sort de la femme est extrêmement peu enviable chez les Esquimaux. C'est le factotum du ménage et la bête de somme dans les voyages sur terre. On la prend et on s'en divorce selon les caprices du moment — bien que sa rareté chez eux, fruit de l'infanticide des petites filles en bas âge, ait fini par lui donner une certaine importance dans la société. On peut même la troquer, par motif d'intérêt, contre ce qui nous paraîtrait bien peu, comparé à la valeur d'une créature humaine. Les règles de la bienséance, ou des motifs de grande amitié, peuvent même porter à la prêter momentanément à un étranger.


Mais arrêtons-nous sur ce point…

________________________________________________

(5) Par été j'entends ici la saison sans neige. — (6) Des voyageurs prétendent qu'en certaines régions des kayaks accommodent deux personnes. L'oumiak est aussi parfois remplacé par plusieurs kayaks attachés ensemble côte à côte.

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Message  Louis Jeu 22 Oct 2015, 1:55 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Mais arrêtons-nous sur ce point, qui pourrait nous mener bien loin et sur lequel il nous faudra peut-être revenir, nous contentant de déclarer pour la seconde fois qu'une plume honnête se refuse à décrire les mœurs esquimaudes, telles qu'elles étaient avant l'introduction du christianisme chez les primitifs qui nous occupent en ce moment.

Si bien que lorsque, personnellement, j'appris que le P. Turquetil pensait sérieusement à faire des chrétiens de ces gens-là, je ne pus m'empêcher de hausser les épaules, remarquant que c'était peine perdue, vu qu'ils ne voudraient jamais se plier aux prescriptions de la morale de l'Evangile.

Car ces primitifs sont très indépendants, et savent dire non sans la moindre gêne. Assez soupçonneux vis-à-vis de ceux avec lesquels ils ne sont point familiers, ils peuvent se fâcher, et alors la dague et le fusil seront assez facilement mis à réquisition. Règle générale, ils se défient des étrangers qu'ils rencontrent pour la première fois; et il serait difficile de nommer un endroit de leur pays où, par suite de cette disposition, il n'y a pas eu de massacre ou tentative de meurtre des premiers explorateurs.



Par ailleurs, chez eux, comme avec certaines nations qui ne passent point pour primitives, c'est la loi du plus fort qui est toujours la meilleure.

Enumérer leurs défauts nous entraînerait trop loin, et j'ai bien peur que…

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Message  Louis Jeu 22 Oct 2015, 2:07 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 2 Page_110

Enumérer leurs défauts nous entraînerait trop loin, et j'ai bien peur que  Mgr Turquetil, qui les aime comme un père, ne trouve que j'en ai déjà eu trop long sur ce chapitre. Il est aussi plus agréable de parler de leurs bonnes qualités. Ils en ont au moins une : le respect pour les lois de l'hospitalité. L'étranger qui a trouvé un hôte parmi eux est, par le fait même, comme momentanément adopté par le maître de céans, qui est censé responsable non seulement de son bien-être matériel, mais même de sa vie, tant qu'il reste sous son toit.

De plus, si l'Esquimau suit l'impulsion de la concupiscence à un point qui l'éloigne beaucoup de notre idéal chrétien, il faut lui rendre ce témoignage qu'il ignore les crimes contre nature. On n'en pourrait pas dire autant de certains civilisés.

Aux points de vue industriel et mécanique, il est bien supérieur au sauvage. Il travaille l'ivoire en véritable artiste, se fait des conserves, ou lunettes à neige, et des articles de jeu. Au contact des blancs, il ne tarde même pas à apprendre leurs métiers, se trouvant vite aussi bien chez lui au gouvernail d'une goélette que dans l'intérieur d'un kayak.

Une comparaison entre le traîneau esquimau et celui de l'Indien nous éclairera de suite sur la supériorité du premier. Tandis que le traîneau sauvage (7) consiste en une simple planche de bouleau à partie antérieure recourbée en haut, celui de l'Esquimau requiert beaucoup de travail (et un travail difficile) dans sa construction, étant monté sur une paire de patins reliés au véhicule par des montants en règle, tout comme chez nous.

Ces patins reçoivent une couche de tourbe pulvérisée, délayée dans l'eau, puis appliquée tout humide sur le bois, où elle adhère fortement en gelant. Ensuite, on la polit, et finalement l'Esquimau l'enduit d'une couche de glace pure, faisant fondre la neige dans sa bouche, et envoyant l'eau sur un morceau de peau d'ours blanc, qui a tout son poil, lequel sert alors comme de brosse pour bien égaliser le tout.

Un autre bon point qu'on peut décerner à l'Esquimau est son amour du travail. Non pas, évidemment, qu'il ne sache pas goûter à l'occasion au far niente si doux au tempérament indien ; mais l'oisiveté comme telle n'est point recherchée ni cultivée par lui. Et la preuve que le travail ne lui répugne aucunement est qu'il s'y adonne méthodiquement et assidûment en votre absence comme en votre présence, alors qu'il peut être à votre service. Bien plus, après une journée bien employée, il trouve encore le moyen de s'occuper dans l'intimité de l'iglou.

Dans le premier cas, il travaille parce qu'il y va de sa vie; dans le second, il obéit à son instinct d'artiste.

La pierre ponce, l'ivoire, l'os et autres matériaux prendront toutes sortes de formes sous l'action de ses mains habiles et patientes. Il s'essaiera alors non seulement à la fabrication de pipes, couteaux, lances, flèches et harpons, mais à de véritables œuvres d'art, comme la sculpture d'ours blancs, de morses et de phoques. Le P. Turquetil nous parle d'un artiste indigène qui avait sculpté un Christ en miniature, qu'il qualifie de « petit chef-d'œuvre pour le naturel de la pose, les proportions et le fini des moindres détails » ( 8 )

Comment concilier cet amour du travail et ce sens artistique, qui semblent l'apanage de la civilisation, avec les conditions matérielles inqualifiables auxquelles ces primitifs se condamnent volontairement, que dis-je? qu'ils trouvent toutes naturelles; par exemple, cette dégoûtante saleté, surtout dans le manger, qui ne pourrait se décrire sans soulever le cœur le moins délicat?

L'explication de cette apparente anomalie ne pourrait-elle se trouver dans la rareté de l'eau au pays esquimau?



Pendant une grande partie de l'année, l'aborigène n'a que la neige et la glace pour se désaltérer — c'est dire à peu près rien pour se laver. En conséquence, l'habitude a fini par lui faire fermer les yeux sur ce que personne d'entre nous ne pourrait tolérer.

Ce n'était pourtant point ce manque de propreté qui pouvait être un obstacle à la conversion de cette race…

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(7)  Le fameux toboggan si connu des Canadiens. V. ill, Nº  21. — ( 8 ) L'Ami du Foyer, juillet 1923, p.  179.

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Message  Louis Ven 23 Oct 2015, 12:36 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 2 Page_110

Ce n'était pourtant point ce manque de propreté qui pouvait être un obstacle à la conversion de cette race. Ses us et coutumes indescriptibles étaient bien ce qui me faisait, comme je l'ai dit, plus que douter du succès de n'importe qui à la christianiser. Mais son futur apôtre ne fut point de mon opinion. Jeune et ardent, dévoré par un zèle de bon aloi, et sans se laisser rebuter par ses échecs précédents, il voulut, en 1906, tenter un suprême effort, et faire chez elle un nouvel essai d'évangélisation.

Cette tournée devait avoir au moins le résultat pratique de le mettre en contact avec un de ses camps dans l'intérieur des terres, où il resta plusieurs mois (9) , étudiant les natifs et leur langue, et leur prodiguant les preuves du plus vif intérêt; ce qui devait avoir pour résultat ultime de les prédisposer, et par eux leurs compatriotes, en faveur du prêtre catholique.

Accompagnons-le dans son expédition apostolique, puis achevons notre étude de leurs coutumes, telles que trahies par ceux qu'il rencontra. Cette étude ne sera pas toujours bien agréable : il nous faudra souvent nous affranchir de nos idées européennes et vaincre le dégoût que certaines scènes pourront susciter en nous. Mais les cacher complètement au lecteur serait amoindrir d'autant le mérite de leur premier missionnaire.

Celui-ci, qui avait dès lors pris pour devise: Da mihi animas, cætera  tolle (10)  , reprenait, le 25 avril 1906, le chemin de la sauvagerie toute pure, en compagnie d'une famille indienne qui lui servait de guide. En route donc pour le Grand Nord !

Les trois premiers jours, le temps est sec et froid, ce qui met en liesse ses cinq chiens de trait. Puis vient une chaleur qui, ramollissant la neige et la faisant adhérer au bois du traîneau, est loin de favoriser la course. Le 4 mai, le petit parti tombe sur un camp de sauvages, qui vivotent des débris putréfiés du gibier abattu l'automne précédent. Puis vient la famine, suivie d'une incroyable abondance, par suite du passage d'une bande de rennes (11) .

Bientôt le missionnaire atteint la grande steppe, les Terres Stériles, avec lesquelles nous avons déjà fait connaissance. Là ses compagnons, poussés par la peur des terribles Esquimaux, trouvent toutes sortes d'excuses pour refuser d'aller plus loin (12) .

— Eh! bien, moi, j'irai quand même, déclare le Père. Que deux hommes me conduisent seulement chez les Esquimaux. Ils reviendront de suite, et je resterai seul s'il le faut.

Son ton résolu fait impression sur les hommes, et il emporte la partie en dépit des lamentations des femmes, qui ne veulent point les laisser partir. Et il se remet en route.

C'est maintenant l'abondance qui règne au désert. Les premiers compagnons du missionnaire avaient abattu douze caribous. « Le soir il y en avait 80 de tués, et le lendemain soir, 200 » (13) .

Passons par-dessus les mille autres petits détails d'une pérégrination dans une région dont la monotonie — mousses et lichens, lichens et mousses, accompagnés d'une petite plante à tige ligneuse — n'a peut-être d'égale que celle des sables du Sahara, et arrivons avec la caravane au premier campement des Esquimaux.

Nous voilà au dimanche 3 juin 1906. C'est la fête de la Pentecôte: …

_______________________________________________

(9) Son voyage dura sept mois en tout. — (10) « Donnez-moi des âmes, prenez le reste» (Gen., XIV, 21). — (11) Ces bandes comprennent souvent des centaines et des centaines de têtes. Cet animal est le reindeer des Anglais, le Rangifer arcticus caboti des naturalistes, bien différent et moins gros que le véritable caribou (Rangifer caribou caribou), qui n'est pas grégaire comme lui. — (12) Dans ces parages, les Terres Stériles sont le territoire exclusif des Esquimaux. — (13) Missions des 0. M. I., vol. de 1907.

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Message  Louis Sam 24 Oct 2015, 11:49 am

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Nous voiià au dimanche 3 juin 1906. C'est la fête de la Pentecôte: daigne l'Esprit de lumière éclairer les cœurs de ces pauvres gens, naturellement si soupçonneux, qui n'ont jamais entendu parler de Lui, et leur inspirer des sentiments de bienveillance à l'endroit de son envoyé!

Du plus loin qu'ils l'aperçoivent, les Esquimaudes accourent et  semblent caresser les traînaux  de son  parti.



— As-tu vu les Esquimaux qui sont allés au lac Caribou ce printemps? lui demande-t-on.

Cette seule question est comme un éclair qui met la situation sous son véritable jour, en même temps qu'elle révèle le danger dans lequel se trouve le prêtre. Il interroge à son tour.

— Combien d'entre eux sont revenus? demande-t-il.

— Nous étions douze, fait quelqu'un ; trois seulement sont arrivés. Un seul pouvait encore marcher, les deux autres se traînaient sur les genoux et sur les coudes. Trois autres, qui avaient perdu connaissance, ont pu être sauvés ;



on n'a point de nouvelles des autres. Et toi, ajoute l'Esquimau, as-tu vu leurs compagnons? Ou bien es-tu tombé sur leurs cadavres, ou simplement leurs pistes?

— Je n'ai rien vu, je ne sais rien; nous avons pris un autre chemin, répond le prêtre.

Là-dessus, c'est une tempête, un ouragan de sanglots, de hurlements et de récriminations, tempête et ouragan d'autant plus dangereux pour le blanc que c'est d'ordinaire dans le deuil, à la perte d'un des leurs que ces primitifs puisent la force de s'adonner à ces excès qui caractérisent l'Esquimau. Et il est question ici de pas moins de six morts ! . . .

Heureusement que le P. Turquetil est connu pour un véritable ami de cette race; autrement sa vie ne vaudrait pas cher.

Après cette explosion de douleur, mêlée d'une colère…

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Message  Louis Dim 25 Oct 2015, 1:27 pm

CHAPITRE IV

VERS LES ESQUIMAUX

(suite)

Après cette explosion de douleur, mêlée d'une colère qui se réveille à ces lugubres souvenirs, un vieillard se fait l'interprète de la foule par une charge à fond contre les blancs, qui sont, paraît-il, la cause réelle de ce désastre.

— Ils pouvaient nous aider, déclare-t-il ; ils ne l'ont pas fait. Ils feignent de nous aimer, et ils n'aiment que nos fourrures. Ils ont pendu deux des nôtres coupables d'avoir tué un mauvais chef de leur nation. Pourquoi ces blancs-là se mêlent-ils de nos affaires s'ils nous laissent mourir de faim quand nous sommes dans le besoin? Ils sont fourbes et sans cœur. Ici nous pleurons à journées entières. Il n'y a plus que des veuves et des orphelins. Tous les hommes ont péri (14) ; les corbeaux et les loups les dévorent.

Pauvre Père, il souffrait tellement de cette scène qu'il ne savait que répondre. Ces barbares comprirent sans doute sa propre douleur, car ils admirent que, lui du moins, les aimait réellement. Il avait fait ses preuves.

Quant à ses compagnons indiens, leur crainte naturelle des habitants des glaces redoublait devant cette bourrasque. Comment laisser le Père au milieu de ces barbares? Il parvint pourtant à les tranquilliser. Il resterait quand même, mais eux s'en allèrent, et le laissèrent seul avec ces primitifs au cœur ulcéré.

____________________________________________________

(14) Façon de parler qui montre que, tout différents qu'ils soient de bien des manières des Indiens de l'intérieur des terres, ces Esquimaux leur ressemblent sous le rapport des exagérations. Le sauvage déné, montagnais, mangeur de caribou ou porteur de la Colombie, ne peut parler, surtout quand il est excité, sans se laisser aller aux plus extravagantes majorations, ou, quand il y va de son intérêt, minorations.
A suivre : Chapitre V. Chez les Esquimaux.

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Message  Louis Lun 26 Oct 2015, 10:55 am

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

Voilà donc notre pauvre missionnaire comme abandonné chez des primitifs ignorants, et, pour le moment, ennemis de sa race. Pourra-t-il un jour en sortir indemne? N'aura-t-il pas plutôt le sort de tant d'autres qui y ont laissé leurs os?

Mais le prêtre n'est pas par nature porté aux idées noires. Contre mauvaise fortune bon cœur, et surtout gardons-nous de trahir la moindre méfiance ; ce serait peut-être mortel, l'Esquimau étant disposé à croire que l'hôte confiant ne peut nourrir de mauvaises intentions.

Il dresse donc sa tente au beau milieu des loges, et se trouve bientôt assailli par une multitude de curieux, grands et petits, qu'il essaie de satisfaire de son mieux. Puis, seul avec ses pensées, il se prend à réfléchir qu'il n'est pas mal imprudent, trop osé. Ces infidèles n'ont aucune idée de ce qu'il est réellement. Ils s'attendent à force présents, poudre, tabac, verroteries, etc., alors que lui pense, au contraire, recevoir d'eux, et cela gratuitement, des vivres et de quoi les faire cuire. N'est-ce pas le comble de la présomption que de s'imaginer qu'on peut demander cela à des inconnus en ce moment mal disposés?

Et puis, d'après ses plans, il doit rester cinq mois au milieu de ces barbares; ne se fatiguera-t-on pas de lui? Et alors que devenir?
L'esprit à la torture et la tête en feu, il en vient jusqu'à pleurer malgré lui. Si sa visite est un échec, c'en est fait du salut de ce peuple. Elle compromet gravement l'avenir des fondations qu'il a en vue, pense-t-il, et il ne pourra que faire son meâ culpâ de s'être avancé trop vite et sans préparation suffisante.

Il se met alors à dire son chapelet, et retrouve la paix de l'esprit avec l'espoir d'un succès au moins relatif. Et il examine enfin la physionomie du campement où il s'est échoué. Je ne saurais donner des points à sa description; je la lui emprunte d'autant plus volontiers que cette transcription m'affranchira d'une accusation d'un excès de réalisme que d'aucuns pourraient être tentés de m'adresser. II écrit donc: …

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Message  Louis Mar 27 Oct 2015, 11:53 am

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)


 Je ne saurais donner des points à sa description; je la lui emprunte d'autant plus volontiers que cette transcription m'affranchira d'une accusation d'un excès de réalisme que d'aucuns pourraient être tentés de m'adresser. II écrit donc:

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 2 Page_110

« Le sol est jonché de peaux, de poils, entrailles de caribous, viandes fraîches, viandes sèches, ossements et [bois ou] cornes, débris de repas et mille impuretés de toutes sortes, suite d'un séjour prolongé d'hommes et de chiens. L'aspect est repoussant de saleté. Les caribous récemment abattus gisent pêle-mêle au milieu des ordures. Nul ne songe à les vider ni à les dépecer. A ces fins gourmets il faut du faisandé. Je ne parle pas de ces mille libertés que se permettent les enfants, voire même les chiens qui jouent au milieu de ces viandes informes. Il est des choses qu'on ne saurait exprimer.

« Bientôt cependant les chaleurs de l'été se font sentir. On ne se fera jamais une idée de ces horreurs. Un nuage de mouches couvre les chairs faisandées toutes saignantes, étendues à terre parmi tant d'immondices.   Le bourdonnement de ces milliers d'insectes s'entend à de grandes distances. Ce qui fut viande naguère n'est plus maintenant qu'une affreuse pourriture vivante qui grouille partout.

« La terre elle-même, tout imprégnée de sang, ne résiste plus à ces vers dévorants. On n'aperçoit plus un brin de mousse ni de foin autour de ces débris infects, l'odeur


nauséabonde qui se dégage de toutes ces horreurs devient insupportable. Le vent souffle-t-il du côté du camp? on ne saurait plus respirer. Les sauvages abandonnent leur loge. Moi aussi, je quitte ma tente et me mets à errer tout le jour.

« Là je médite en silence sur la voracité des moustiques qui me mangent tout vivant. Ils sont légion et se fourrent partout. Le moustiquaire qui me protège en est tout couvert. Leur musique grinçante m'abasourdit. Un vrai fléau »

Du campement considéré comme tel passons à l'intérieur de la demeure esquimaude…

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Message  Louis Mer 28 Oct 2015, 11:23 am

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)

Du campement considéré comme tel passons à l'intérieur de la demeure esquimaude.

« C'est une loge conique et hermétiquement close de toutes parts. Elle est de peau de caribou, poil en dehors. Soulevez la peau qui ferme l'entrée. Une forte odeur vous saisit à la gorge. Ces loges sont si bien fermées qu'elles ne laissent même pas entrer un moustique; mais, par contre, elles sont de vrais accumulateurs de l'odeur nauséabonde qui se dégage du camp.

« En outre, la propreté n'y brille pas (1). Restes de repas, menus morceaux de gras ou de graisse fondue qui se hâtent de rancir pour mieux aiguiser l'appétit, voilà l'aspect de la salle à manger. Cette même loge sert de chambre à coucher, et, comme telle, n'est qu'une sentine infecte. L'ameublement est fort simple. Quelques peaux de caribou étendues au fond servent de tapis le jour et de lit la nuit. Admirez en passant les perches qui soutiennent ce palais. Elles ont appartenu aux ancêtres, qui les cherchèrent jadis au pays des Montagnais et se les transmettent de père en fils comme un précieux héritage » (2).

Parlerons-nous maintenant de la cuisine ? C'est un sujet tout aussi scabreux. Je laisse donc encore la parole à notre jeune apôtre.

« Les Esquimaux sont mangeurs de cru. C'est même ce que signifie leur nom. L'été, pourtant, ils mangent rarement la viande crue et saignante, mais plutôt celle qui a été séchée au soleil. La préparation ou le séchage de la viande constitue donc la cuisine ordinaire des ménagères esquimaudes. Ce sont elles, en effet, qui ont laissé faisander à point les pièces de gibier, étendues pêle-mêle dans le camp décrit plus haut. Ce sont elles qui dépècent maintenant la viande en tranches épaisses, et l'étendent à terre sans aucun souci de propreté. Elles encore qui doivent surveiller le séchage de la viande.

« Ni les mouches, ni les vers qui pullulent, ni la pluie



qui hâte la décomposition, n'entrent en ligne de compte dans leurs préoccupations. La viande reste étendue par terre, jusqu'à ce que la chaleur ait tué les derniers vers. Ensuite elles la retournent ou, s'il faut parler avec plus de vérité, elles retournent ce qui fut viande. La cuisine est faite. Chacun, hommes, femmes, enfants, voire même les chiens, peut, si l'appétit lui en dit, choisir et déguster ces débris informes et repoussants » (3)

Et le repas? …

_______________________________________________________________________

(1) Missions des O. M. I., vol. pour 1907, p. 342. —  (2)  Ibid., p. 343. — (3) Ibid., p. 346.

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Message  Louis Jeu 29 Oct 2015, 10:49 am

CHAPITRE V

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(suite)

Et le repas? Le missionnaire en décrit deux espèces, un repas d'été et un d'hiver.

« J'avais », écrit-il, « été invité personnellement au repas de poisson. Il y avait longtemps que je n'en avais point mangé; c'était l'heure du dîner, il fallait faire plaisir au monde, une occasion d'apprendre la langue : j'acceptai. Naïf que j'étais, de me croire assez esquimaudé pour partager le repas de mes gens!

« J'entre dans la loge obscure. Tout le monde est couché à plat ventre autour du plat. Dans le bouillon et parmi les restes du repas précédent nageaient deux poissons blancs, bouillis tout ronds, sans être écaillés ni vidés. L'un des convives coupe, un autre arrache, un troisième plus expéditif encore enlève le morceau, y croque à belles dents et le rejette dans le plat. Puis un silence, les mâchoires fonctionnent avidement; soudain les lèvres s'entr'ouvrent, les dents se desserrent, et un jet puissant d'écailles, d'arêtes et d'os broyés s'échappe de toutes les bouches dans la direction du plat.

« Le bouillon saute et sursaute de toutes parts. Au même instant les quatre doigts et le pouce se retrouvent ensemble au plat. Les plus vifs s'empressent de saisir le reste, et un autre recherche les menus débris de chair mâchée, et plaisante sur la maladresse du convive malhabile qui l'a rejetée avec les écailles.

« Je regardais, triste et étonné, cette scène sauvage. Quatre têtes s'abattent à la fois sur le bouillon, qui disparaît en un clin d'œil. Les buveurs se relèvent, prennent une longue haleine en signe de satisfaction. Un enfant verse un reste de bouillon dans le plat et la scène recommence. On apporte ensuite de l'eau en quantité, la chaudière passe de bouche en bouche. Le menu est épuisé, tous les récipients vidés, le repas est fini » (4).

Turquetil continue un peu plus loin:



« Nous voici en novembre. J'allais aux malades. Entrant dans la loge, je restai un instant interloqué à la vue du spectacle que j'avais sous les yeux. Un corps de caribou gît à terre dépouillé de sa peau. On ne l'a pas vidé, on n'a même pas coupé les cornes. Tous s'acharnent aux côtes. L'intérieur est mis à jour. On crève la panse qui contient l'assaisonnement indispensable.

« Tout le sang figé et congelé qui entoure le cœur et les poumons est l'autre condiment nécessaire. Alors seulement commence le festin. Ce spectacle m'impressionne plus que tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Je n'ai donné ici que les grandes lignes. Un tableau trop fidèle mettrait à nu des choses qu'on ne peut lire sans dégoût »  (5).

Gageons que la plupart des lecteurs en ont assez. Rétrogradons maintenant un peu.

Dès les premiers jours après l'arrivée du missionnaire…

______________________________________________

(4) Ibid., p. 347. —  (5) Ibid., p. 348.

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Message  Louis Ven 30 Oct 2015, 1:09 pm

CHAPITRE V

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 Dès les premiers jours après l'arrivée du missionnaire, ce ne sont que questions sur questions de la part des Esquimaux.

— Viens-tu de l'autre côté de la mer? Ton père vit-il encore?

La réponse est négative.

— Retourneras-tu dans ton pays?

— Je ne puis; c'est trop loin, et je suis venu dans ce pays pour y rester.

— Dans ce cas tu dois avoir le cœur bien fort, dit-on. Quant à nous, nous ne serions pas capables de quitter notre pays pour aller chez les blancs. Mais que viens-tu faire par ici?

Voilà qui devient sérieux, on le voit. Alors, se servant du jargon montagnais, le prêtre explique aussi bien qu'il peut sa mission sur la terre, qui est de préparer à la vie éternelle du ciel — son premier sermon! Fit-il impression? On en parla longtemps, paraît-il. Mais la vie éternelle est quelque chose de bien nouveau pour l'entendement natif, un sujet fort peu intéressant aux glaces des Esquimaux. Ils cherchèrent donc quelque chose de plus pratique.

—Qui t'a envoyé ici? lui demande-t-on.

— Le grand chef des Priants pour ce pays.

— T'a-t-il dit de venir seul?

— Non, mais je n'ai pu trouver de Montagnais. Ils avaient peur de vous, et disaient que vous tueriez le prêtre.

— Et toi, tu n'as pas peur?

— Si vous prenez le fusil ou la hache, vous pouvez me tuer, puisque vous tuez bien le caribou, qui est plus fort que moi. Mais vous ne me tuerez pas par la sorcellerie. C'est une mauvaise chose, qui n'est bonne à rien. Je n'ai pas peur, puisque je suis venu pour voir ce que vous ferez avec les blancs.

Que se passa-t-il alors dans l'esprit de ces païens? Ils furent évidemment satisfaits de ses réponses, puisque l'un des assistants se chargea dès lors de lui fournir chaque jour de la viande fraîche, tandis qu'un autre jeune homme s'attachait à lui pour lui apprendre la langue. En même temps, l'un et l'autre le mettaient désormais au courant de tout ce qui se disait sur son compte.

— Il ne faut pas tuer le prêtre, disaient les vieux. Il est seul parmi nous et a confiance en nous.

On lui demanda bien un jour si le missionnaire mettait les gens à mort quand on ne l'écoutait pas.

— Je ne suis pas un agent de police, se contenta-t-il alors de répondre, et dès lors ils redoublèrent de bonne volonté à son égard.

Restait la question des mœurs…

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Message  Louis Sam 31 Oct 2015, 12:53 pm

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)

Restait la question des mœurs. Je retrouve dans l'exposé qu'il en a fait comme un éclaircissement de ce j'en ai déjà écrit d'après d'autres.

« La corruption extrême des sauvages des pays chauds a fait croire que le climat joue un grand rôle dans la question des passions », dit-il. « Volontiers on se figurerait trouver des anges en ces déserts glacés. Hélas! la nature humaine, corrompue par le péché, se retrouve partout la même. Il m'est absolument impossible d'entrer dans aucun détail sur les mœurs privées et sur la famille des Esquimaux.   Comment passer dans la boue sans se salir?

« Qu'il me suffise de dire que l'enfant suce le vice avec le lait maternel. Je n'entends pas seulement parler ici des mauvais exemples qu'il a sous les yeux, mais bien d'une formation positive, d'un apprentissage forcé subis par l'enfant de la part d'un chacun en guise de caresses. Ainsi éveille-t-on chez lui la nature. La malice, par suite, devance l'âge, et l'âge consomme la malice. La seule pensée de tant de misères morales fait saigner le cœur » ! (6) .

Quant à la femme elle est souvent appelée chienne par son mari, alors même qu'il n'est pas mû par le moindre mouvement d'impatience. L'une d'elles se mourait près du prêtre.    Elle râlait avec peine, et la souffrance contractait



ses membres amaigris. Pendant ce temps, son conjoint restait impassible, et mêlait ses railleries et ses plaisanteries déplacées à celles de ses compagnons. Ce que voyant, le missionnaire reprocha au vieux son manque de cœur.

— Mais ne vois-tu pas que ce n'est qu'une femme? fit alors le mari de celle qui agonisait.

Sur quoi il reçut une semonce, un petit sermon assez cru qui l'humilia sans doute, mais ne changea nullement ses sentiments. En attendant, la civilisation frappait ainsi discrètement à la porte de la société esquimaude, et, comme d'habitude, le prêtre s'en montrait le précurseur attitré.

Un autre jour qu'il était dégoûté de l'inconduite de ses gens et fatigué des propos plus que libres dans lesquels ils se complaisaient, il s'empara de leur propre expression telle qu'adaptée à leurs femmes:

— Va-t-en, chien, dit-il à l'un de ses voisins; je suis venu ici pour voir des hommes, non pas des chiens.

Et peu à peu dans ces esprits grossiers s'introduisait la notion que le prêtre est réellement un homme supérieur, puisqu'il réclame sans cesse les convenances dans les paroles comme dans les actes. Ces réprimandes, accompagnées du ton courroucé qui convenait, valaient bien un petit sermon.

« J'ai passé cinq mois en compagnie des Esquimaux », écrit-il plus tard, et je n'osai jamais mettre le pied dans leurs loges sans être formellement appelé par eux. On savait qu'il fallait être correct avec le Père, car j'avais posé mes conditions. Je dois dire d'ailleurs qu'ils me comprirent vite, et se montrèrent toujours réservés en ma présence » (7).

Avec le relâchement des mœurs…

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(6)  Missions des O. M. I., p. 351. — (7) Ibid., p. 353.

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Message  Louis Dim 01 Nov 2015, 12:13 pm

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 2 Page_110

Avec le relâchement des mœurs, la sorcellerie est le point qu'il dut le plus âprement combattre, point qui parfois ne fut pas sans occasionner pour lui quelque danger. C'était en juillet 1906. Le jeune homme chargé de lui fournir des vivres s'était singulièrement attaché à lui lorsque, sans aucune cause apparente, il tomba gravement malade, et son cas fut bientôt désespéré. Or, chose curieuse, dès que le prêtre s'en approchait, il se sentait délivré de son mal; aussitôt le prêtre parti, il devenait comme fou furieux, et donnait les signes les moins équivoques de douleurs aiguës  de nature mystérieuse.

Des Esquimaux du Nord venaient justement d'arriver, en vue de se procurer de leurs compatriotes un peu de cette poudre et de ces balles que personne ne pouvait leur fournir dans leur pays. Chacun voulut alors essayer de sa magie sur le pauvre jeune homme; mais son ami le prêtre s'y opposait autant qu'il pouvait. Le premier sorcier du pays fut néanmoins mandé en toute hâte. Mais, plus confiant dans le missionnaire, le malade demanda un jour à venir coucher avec son maître.

Comme on voulait l'introduire dans la tente de celui-ci, une force inconnue et incompréhensible détermina en lui une violente crise; mais, une fois entré, il reprit vite ses sens et s'endormit. A midi, il demandait à manger et refusait les services du magicien. On put ainsi se rendre compte de la puissance du prêtre, ce qui produisit une forte impression.

Mais le soir même, arrivait le grand jongleur. La nuit venue, celui-ci fait sur lui ses incantations. Au milieu de la cérémonie burlesque, un cri inhumain, un hurlement à glacer d'effroi se fait entendre, et le sorcier, les yeux hagards, finit par s'endormir. C'était le sommeil magique, pendant lequel le magicien est supposé apprendre la cause du mal et la manière de le guérir.

L'esprit évoqué était de mauvaise humeur, paraît-il, et la présence du prêtre semblait le gêner beaucoup.

Le lendemain soir…

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Message  Louis Lun 02 Nov 2015, 12:53 pm

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)

Le lendemain soir, le sorcier errait à l'aventure sur les hauteurs des alentours.


Il fit dire au prêtre de ne pas sortir la nuit, parce que l'esprit avait peur de lui. Bientôt recommencent les cris, objurgations et hurlements de la veille. On vient alors annoncer au missionnaire que le malade va guérir : on a découvert qu'un sorcier du Nord lui a jeté un sort, lequel disparaîtra avec la mort de l'étranger. On a trouvé celui-ci, et on l'a poignardé de trois coups de coutelas.

Mais pendant qu'on se réjouit de la guérison imminente du jeune homme, celui-ci est un fou furieux et agit comme tel, essayant de mordre quiconque s'approche de lui, même ses propres enfants. Le prêtre seul est reconnu de lui, et il se calme comme automatiquement en sa présence.

On recommence donc les diableries, et, comme résultat final, le patient expire misérablement, en des circonstances si singulières que Turquetil est tenté de voir en elles les signes d'une vraie possession du démon.

Dès lors on se mit à vanter son pouvoir sur les esprits. Mais tous ces discours n'étaient au fond que ruse et piège recelant comme une menace indirecte, une épée de Damoclès  maintenant suspendue sur sa tête.    Si le jeune homme n'avait pas guéri sous l'action du magicien, c'était, pensait-on, parce que le prêtre voyait ses incantations d'un mauvais œil et en paralysait les effets. Toute la faute en retombait donc sur lui. Ne voit-on pas le danger?

Fort heureusement que Dieu vint à son secours. Alors qu'un mouvement de malaise, de ressentiment au souvenir de l'échec du sorcier eût mis sa vie en péril, quatre familles mortagnaises lui arrivèrent inopinément, fort étonnées de trouver le prêtre seul avec les Esquimaux, d'autant plus qu'elles étaient elles-mêmes venues là sans trop savoir pourquoi. Ces sauvages comprirent vite qu'il se tramait quelque chose contre lui, et voulurent le ramener chez eux. Mais il insista pour rester, et ce fut cette insistance qui le sauva. Rien de tel que la confiance et le calme pour mériter les bonnes grâces de ces infidèles!

Il profita pourtant des canots des Montagnais pour pousser une pointe vers le Nord, visitant ainsi trois campements d'Esquimaux, parmi lesquels il put se perfectionner dans sa connaissance de leur caractère. Il rentra après neuf jours d'absence.

Il engagea alors fortement les parents…

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Message  Louis Mar 03 Nov 2015, 12:20 pm

CHAPITRE V

CHEZ  LES ESQUIMAUX

(suite)

Mgr Turquetil, Apôtre des Esquimaux. - Page 2 Page_110

Il engagea alors fortement les parents à laisser baptiser leurs enfants en bas âge. Comme ils croyaient sa magie plus forte que la leur, ils n'osèrent pas le contredire, et un jour fut fixé pour la cérémonie. Mais personne ne vint. Il n'y avait plus un homme au camp, et les femmes ne pouvaient rien faire sans la permission de leurs maris. Le prêtre revint trois fois à la charge ; mais ce fut peine perdue. Dieu voulait intervenir lui-même, pour que son messager sût bien que la conquête de ces jeunes âmes n'était pas due uniquement à ses efforts.

Un Esquimau vint un jour trouver le Père.

— Mon frère, qui l'an passé eut la jambe fracassée par une balle, est tombé en sortant de son canot, dit-il, et les os se sont de nouveau brisés. Viens le guérir.

« Médiocre médecin, j'étais nul comme chirurgien », écrit le P. Turquetil à ce sujet ( 8 ). Pilules cathartiques, remèdes contre la toux, emplâtres et médecines pour les plaies telles que borax, acide carbolique, etc., telle était toute sa pharmacie. Pour lésions internes, rien. On lui tendait évidemment un piège.

Il fallait pourtant faire quelque chose, sous peine de passer pour indifférent aux misères des aborigènes. Il envoya donc à l'infirme un peu de borax et d'acide carbolique pour en laver la jambe, promettant une visite pour le lendemain.

Le jour suivant, un dimanche, il eut la messe avec les Montagnais, auxquels il recommanda de prier pour qu'il obtînt la permission de baptiser les enfants. Chemin faisant, il croyait entendre déjà les cris de douleur, sinon les reproches, du malade. Celui-ci était guéri ! . ..

— Je ne souffre plus du tout, déclare-t-il en jetant sur le prêtre un regard d'affectueuse gratitude.

Puis, comme d'habitude, terrible philippique de celui-ci contre la sorcellerie, dont l'inanité est patente, et hymne d'actions de grâces au Dieu tout-puissant, qui seul tient la vie et la mort entre ses mains.

Quelques jours plus tard, autre guérison qui parut tout aussi miraculeuse. Une autre fois encore, dans la nuit du 30 octobre, le prêtre dormait paisiblement lorsque soudain un Esquimau se précipite sur lui.

— Père, père, sorcier, sorcier, crie-t-il, le fils du chef se meurt, et le chef te demande.

Le missionnaire se lève à la hâte, et trouve le patient sans connaissance, poussant des cris affreux, la face congestionnée et livide et tout le corps en proie à de terribles convulsions. Il lui fait respirer dix minutes de l'ammoniaque, après quoi le jeune homme le regarde fixement, comme pour se rappeler quelque chose; puis il lui tend une main amie, tout en faisant signe qu'il ne peut parler. Le prêtre lui recommande de rester bien tranquille; puis voilà le patient qui s'adresse à son père et à sa mère.

— Je pensais mourir, fait-il, et vous vous ne faisiez autre chose que de pleurer. Le prêtre, lui, n'a point pleuré, mais il est fort et bon et il m'a guéri.

Le lendemain matin, complètement remis de son mal, il partait pour la chasse!

Pareille faveur se paie. Aussi le chef apporte-t-il force présents au prêtre.

— Je n'en ai pas besoin, déclare celui-ci. Ce qu'il me faut, c'est la permission de faire, par le baptême, vos petits garçons et vos petites filles enfants de Dieu qui a guéri ton fils, permission qui, le chef l'admit enfin, ne pouvait se refuser.

Ce furent les prémices de cette nation barbare.

___________________________________________________

( 8 ) Missions, p. 491.

A suivre: Chapitre VI. Première Mission esquimaude.

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Message  Louis Mer 04 Nov 2015, 12:15 pm

CHAPITRE VI

PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE

Le R. P. Turquetil ne rentra qu'au mois de novembre 1906 dans sa mission du lac Caribou. Au cours de l'hiver 1907, il se rendit à Prince-Albert en vue de s'entendre avec son supérieur sur l'établissement d'un poste chez les Esquimaux. Mais l'érection d'un nouveau vicariat apostolique pour l'Est était déjà à l'étude. Il fallait attendre la solution de cette question avant de rien entreprendre.

Entretemps, il prodigua, à titre de supérieur local (1) , les soins les plus assidus aux Montagnais mangeurs de caribou, qui, en grands enfants qu'ils étaient, réclamaient une attention de tous les instants. Un Déné ne va trop souvent pas loin sans tomber s'il n'est soutenu et fortifié par les efforts du prêtre, de même qu'une montre s'arrête infailliblement si elle n'est remontée tous les jours.

Cette espèce d'interruption dans la préparation de l'œuvre à laquelle il s'était consacré de préférence dut être une rude épreuve pour notre missionnaire. Il avait faim et soif de la conquête à Jésus-Christ de la peuplade dont il avait fait la connaissance, au prix des privations de toutes sortes qu'il avait endurées chez elle et des répugnances gastronomiques qu'il avait mainte fois dû surmonter.

Une de ces privations, légère en apparence, qui n'en pourrait pas moins sembler insupportable à beaucoup de blancs, était le manque de sel dans la cuisine indigène. Or ce condiment réputé indispensable à la vie humaine, il s'en était passé pendant plus de six mois de suite. Ce qui ne l'empêcha pas d'entendre plus tard un savant déclarer ex cathedra que l'homme ne peut vivre sans sel, et citer l'exemple d'une tribu de la lointaine Russie qui, incapable d'exporter son poisson pendant la grande guerre, ne pouvait recevoir en retour le sel nécessaire à la vie; en sorte que ces gens moururent de faim à côté de montagnes de poisson.

Cette assertion a coutume de faire bien rire notre héros, qui, lui aussi, sait raisonner, et a en plus l'expérience en sa faveur.

— L'Esquimau se repaît du contenu de l'estomac du caribou, c'est-à-dire de l'herbe et du lichen que l'animal a absorbés et ruminés. Ces matières végétales sont-elles donc l'équivalent du sel? a-t-il coutume de dire. A ma connaissance, les Esquimaux passent non pas des mois, mais des années et des années sans sel, et ne s'en trouvent pas moins bien.

Quant à lui personnellement, avouons qu'il doit être doué d'un estomac quelque peu apparenté à celui des Esquimaux, vu qu'il ne serait guère appétissant pour le lecteur d'apprendre la nature de certains « mets » qu'il a dû ingurgiter, en compagnie de ses ouailles peu difficiles sous ce rapport — ne serait-ce que le poisson cru et vivant dont nous avons déjà parlé.

Les privations d'ordre matériel étaient donc un jeu pour notre missionnaire.

_______________________________________________________________

(1) Ayant comme socius le P. Louis Egenolf, qui s'y trouve encore, maintenant à titre de directeur, ou supérieur.

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Message  Louis Jeu 05 Nov 2015, 3:50 pm

CHAPITRE VI

PREMIÈRE MISSION ESQUIMAUDE

(suite)

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Les privations d'ordre matériel étaient donc un jeu pour notre missionnaire. Aussi l'appréhension d'avoir encore à s'y soumettre ne pouvait l'empêcher de soupirer après l'évangélisation de ces barbares.

Comme intercesseur auprès des Supérieurs majeurs pour hâter l'établissement de la mission esquimaude si désirée, le P. Turquetil avait alors le bon, le saint P. Gasté, maintenant. à son pays natal, Laval, Mayenne. « J'ai traité avec le R. P. Grandin l'affaire de l'établissement de votre Mission projetée chez les Esquimaux », écrivait-il au P. Turquetil en date du 13 avril 1909. « Il n'en était pas partisan dès l'abord, je vous l'assure. Il a fini cependant par y consentir, à la condition, toutefois, qu'elle fût fixée à la limite du bois (2). Par là seront enfin accomplis les vœux que j'ai toujours formés pour leur évangélisation » (3).

Et comme s'il eût pris pour décidé ce qui n'était qu'en projet, le Père lavallois lui envoyait déjà des aumônes en argent et en nature : ornements sacerdotaux, mobilier d'églises, etc.

L'heure allait enfin sonner pour le P. Turquetil où le grand œuvre de sa vie devait commencer. Le 28 août 1910, le Pape avait nommé le Père Ovide Charlebois, 0. M. I., titulaire d'un nouveau vicariat apostolique, créé sous le nom de Keewatin (4). Le premier acte officiel du nouveau dignitaire fut en faveur de notre zélé missionnaire.



Visitant, au lendemain de son sacre, les bureaux de la Catholic Church Extension à Toronto, Mgr Charlebois reçut communication d'une lettre provenant d'un membre de la gendarmerie canadienne, qui avait passé quelques années à Fullerton (5) , au nord-est du soi-disant fjord, ou plutôt estuaire, du fleuve Chesterfield, que Turquetil avait toujours considéré comme la place la plus propice pour l'établissement d'une mission. Ce fonctionnaire demandait maintenant un prêtre, pour les Esquimaux, qu'il déclarait bien disposés.

Le nouveau prélat n'hésita pas un instant. Dans un magnifique élan de foi et de zèle apostolique, avant même de s'être lui-même bâti une maison, il décida de fonder une station de missionnaires chez les Esquimaux de la baie d'Hudson, et envoya une obédience à cet effet au R. P. Turquetil.  C'était la première donnée dans le nouveau vicariat.

Cela se passait en janvier 1911. Le récipiendaire de cette « faveur », qui était venu en traîneau à chiens à Prince-Albert, s'en retourna au lac Caribou, et, avec les mêmes chiens, entreprit le voyage de cette place à Churchill, sur la baie d'Hudson.


Arrivé là après une terrible course…

__________________________________________________

(2) Condition qui démontre bien comme on ignorait alors jusqu'aux éléments pratiques de la question. — (3) Paris, 13 avril 1909. — (4) Prononcer Kîwêtinn. — (5) Cap très prononcé juste à l'ouest de l'île Southampton.

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