ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS

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Message  Roger Boivin Sam 14 Jan 2012, 5:15 pm

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II . — L E BEAU DANS LA COMPOSITION LITTÉRAIRE (suite et fin)


Les qualités étudiées jusqu'à présent sont indispensables à l’œuvre littéraire pour qu'elle vive. L'expérience a démontré que seuls les ouvrages bien pensés et bien écrits passent à la postérité. Par des efforts de cabale, Pradon a prétendu lutter contre Racine ; il est oublié, et Racine vit toujours. C'est que nombre de lecteurs écartent avec dédain le livre médiocre, mais recherchent, pour s'y attarder, l'ouvrage coordonné et écrit de main de maître ! Ils se complaisent dans l'arrangement esthétique de l'ensemble et des parties, dans l'expression limpide, naturelle et harmonieuse, des pensées et des sentiments. Une belle composition est un enchantement pour l'esprit, dont elle élève toutes les facultés, et un réconfort pour le cœur, qu'elle échauffe et réjouit.

La langue française se prête mieux que toute autre à cette perfection. Elle est si admirable dans sa splendeur et sa lumière ! Elle s'adapte si bien aux pensées profondes, subtiles, hardies ou spirituelles ! Tous les pays et tous les idiomes en ont fait l'éloge. Ayons donc pour elle une sorte de culte religieux. C'est une œuvre d'art travaillée par de longs siècles et ciselée par les plus grands génies de la France. Ils en ont fait — nous le verrons davantage dans le chapitre suivant — la plus parfaite, la plus haute, la plus poétique expression de la pensée humaine !

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Message  Roger Boivin Sam 14 Jan 2012, 5:19 pm

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CHAPITRE XIII

LE BEAU DANS L'EXPRESSION LITTERAIRE


DANS tous les arts, l'expression établit et révèle le rapport entre l'élément sensible et l'élément intellectuel. C'est la manifestation de l'idée à l'aide de la matière ou des sons. Nous l'avons vu , l'artiste — architecte, sculpteur ou peintre — incarne sa pensée dans la matière, qu'il façonne à son idéal. En littérature et en musique, il n'y a d'intermédiaire que les sons ; mais ici, en littérature, les sons expriment parfaitement la pensée, tout en gardant leurs qualités musicales. Même dans la lecture par les yeux seulement, si l'on s'observe bien, on constate que les mots retentissent intérieurement dans le cerveau, et l'on en jouit par l'idée sans que leur sonorité frappe l'oreille.

Ainsi, pour l'écrivain, l'expression, c'est le mot avec toutes ses nuances de formes et de sens, la phrase avec ses diversités de constructions et de mouvements, le style avec ses qualités multiples, qui en font " la peinture vivante de la pensée 1."

Les qualités esthétiques de l'expression revêtent les idées d'une valeur inappréciable. "Le style, affirme Brunetière, fait le prix des pensées" ; et "les choses qu'on dit, a écrit Voltaire, frappent moins que la manière dont on les dit ". On ne saurait donc apporter trop de soin à bien écrire, à chercher la beauté " formelle " du mot et de la phrase.

On peut distinguer deux degrés de beauté dans l'expression littéraire : la beauté qui naît de la simple exactitude et celle qui est produite par l'art. Au premier degré, le mot n'est qu'un signe de l'idée et n'intéresse que par sa valeur intelligible ; de même la phrase n'est construite qu'en vue de la juste et complète traduction de la pensée. Il y a, dit Gustave Lanson 2 , une prose exacte qui devient belle par le refus des moyens qui produisent la beauté formelle ; elle se contente de l'élégance géométrique que produit l'adéquation de la forme et du fond." C'est la beauté que nous avons étudiée dans notre article précédent.

"Mais il y a aussi, et c'est le même auteur qui parle, une prose où l'on traite les mots comme dans les vers, où l'on poursuit non seulement la beauté logique, mais aussi la beauté formelle. La technique de cette prose aura pour effet ou pour but que le mot, dans l’œuvre littéraire, n'opère plus seulement, comme signe, par la vertu du sens défini dans les dictionnaires ; et la phrase, comme groupe de signes, par la vertu des rapports grammaticaux et syntaxiques : le mot opérera comme matière sonore et colorée, qui éveille des harmoniques, éparpille des reflets ; la phrase opérera comme matière mobile, onduleuse et vivante, dont les éléments lient leurs mouvements particuliers dans un mouvement d'ensemble."

On n'a pas à démontrer combien cette prose est supérieure à celle qui est simplement exacte. Elle constitue le langage artistique qui fait l'objet de cette étude.

L'esthétique de l'expression littéraire se réfère, nous l'avons déjà entrevu, aux qualités du mot, de la proposition, de la phrase et du style. Suivons cet ordre et considérons d'abord l'esthétique du mot, "élément premier, cellule de la prose et du vers" : 1° du mot pris dans ses qualités formelles et dans ses qualités sonores ; 2° du mot allié à son sens verbal ; 3° du mot regardé dans ses rapports immédiats avec ses voisins.

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1) Pascal, Pensées sur l'éloquence et le style.

2) L'Art de la prose.


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Message  Roger Boivin Ven 20 Jan 2012, 2:16 pm

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( 1° du mot pris dans ses qualités formelles et dans ses qualités sonores )


On définit le mot : une syllabe ou une réunion de syllabes, un son ou une réunion de sons, correspondant à une idée. C'est assez dire le rôle de la morphologie et de la phonétique dans l'expression littéraire. En effet, le mot, même dégagé de l'image ou de l'idée qu'il évoque, possède une beauté propre de forme et de son.

Cette beauté atteint son maximum d'éclat quand le mot est d'allure bien française et qu'il s'émet avec une sonorité agréable. Développons un peu ce principe.

Tous les vocables de la langue française, comme ceux des autres langues néo-latines, se divisent en trois classes : les mots de formation populaire, les mots de formation savante et les mots étrangers acceptés tels quels. Ainsi maison, habitation et home sont trois termes exprimant une même idée, mais d'origines différentes. Ils représentent les trois classes qui se partagent notre vocabulaire. La langue française serait pure si tous les vocables qui la composent appartenaient à la première catégorie ; malheureusement plus de la moitié nous viennent du grec ou de l'étranger. Ces derniers déparent notre langue, s'ils ne sont francisés, nous voulons dire : s'ils ne prennent une physionomie purement française. Le peuple, quand son parler n'est pas influencé par une langue étrangère, est particulièrement apte à trouver aux mots le caractère national. Étant tout près des choses, il les nomme avec plus de réalisme et de pittoresque. Comme le mot populaire jumelle, par exemple, est joli quand on le compare à microscope, stéréoscope.

Après les mots d'invention populaire, les meilleurs nous sont venus du latin en passant par le peuple : ils ont acquis par cette transfusion une forme française. Puis viennent les mots purement latins. Ces derniers sont assez bien reçus dans notre vocabulaire, car il est naturel que le français emprunte au parler dont il dérive les ressources qui lui font défaut. "Tout en regrettant que le français se serve de moins en moins de ses richesses originales, dit Remy de Gourmont 1 , je ne le verrais pas sans plaisir se tourner exclusivement du côté du vocabulaire latin, chaque fois qu'il se croit le besoin d'un mot nouveau, s'il voulait bien, à ce prix, oublier surtout le chemin du trop fameux Jardin des racines grecques."

Les mots de formation savante sont en effet trop souvent d'une laideur insupportable. Anthropomorphisme, cacochyme, céphalalgie, idiosyncrasie, brachycéphale, ophtalmoscope, physiognomonie, rhododendron, ne sont-ils pas des mots presque barbares ? Ils sont cependant du dictionnaire. "L'ouvrier, ajoute Remy de Gourmont, n'a pas besoin du grec pour lancer un mot d'une forme agréable, d'une sonorité pure et conforme à la tradition linguistique... On a fort bien dit que le nom n'a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d'en éveiller l'image. C'est pourquoi le souci des fabricants de tant d'inutiles mots gréco-français apparaît si peu logique."

Restent les mots étrangers, qui n'ont aucun droit à l'hospitalité avec les enfants de la maison. "Leur nombre croissant, dit encore le même auteur, pourrait faire craindre que le français fût en train de perdre son pouvoir d'assimilation, jadis si fort, si impérieux... Aujourd'hui le mot étranger, au lieu de se fondre avec la couleur générale de la langue, reste visible comme une tache." Aussi les bons écrivains s'abstiennent-ils autant que possible de les employer. Ils recherchent, au contraire, les mots remarquables par la pureté de la filiation et la beauté de la forme. Ceux-là seuls sont "de vraie et bonne race, vifs, colorés, chantants".




A la beauté formelle des mots se rattache leur sonorité, leur qualité musicale, si importante pour l'harmonie.

Il est un heureux choix de mots harmonieux...

Quels sont, dans la langue française, les sons les plus agréables ? Les voyelles a et o s'émettent sonores et mélodieuses, surtout quand elles sont suivies des consonnes l ou r ; mais les terminaisons oile et oire sont particulièrement claironnantes et glorieuses. Lorsque l'accent tonique tombe sur ces syllabes, les mots qui les contiennent et toute la phrase gagnent en harmonie (ou en mélodie) 1. Ces sons ajoutent à l'expression une valeur musicale, une suavité qui accroît la satisfaction intellectuelle. Rappelez-vous comment, par des voyelles et des rimes sonores, la Fontaine fait ressortir le triomphe du moucheron :

L'insecte du combat se retire avec gloire.
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire.


Il est au contraire des syllabes moins douces et qu'il faut éviter autant que possible, ou du moins distribuer avec art entre d'autres syllabes d'une meilleure sonorité. Sont de cette catégorie, les sons nasaux non suivis de l'e muet, qui joue ici un rôle euphonique. " L'e muet, dit Voltaire 2 , forme la délicieuse harmonie de notre langue. Ainsi dans empire, couronne, diadème,... cet e muet, qu'on fait sentir sans l'articuler, laisse dans l'oreille un son mélodieux, comme celui d'un timbre qui résonne encore, quand il n'est plus frappé.. Nos rimes féminines ne sont que des e muets ; leur entrelacement avec les rimes masculines est un des charmes de nos vers.''


Cependant le sens de l'harmonie ne doit pas se contenter d'être une source d'agrément pour l'oreille, il doit aussi faire concourir la sonorité des mots à l'expression ; et les meilleurs écrivains, surtout les poètes, se sont exercés à cet art.

L'harmonie expressive qui convient le mieux à la prose réside dans les relations entre le son des vocables et les impressions que l'on reçoit des objets. "Il y a, dit J.-L. Boillin 3, un rapport entre l'éclat du son et l'expression de la joie, entre l'âpreté ou la douceur d'un son et l'âpreté ou la douceur d'un sentiment, et c'est à rendre ces sortes d'analogies qu'on peut faire concourir la sonorité des mots." Contentons-nous pour le présent de deux exemples de phrases rendues expressives par les sons, chez les prosateurs, car il nous faudra revenir sur ce sujet en parlant de l'harmonie poétique. Chateaubriand imite "le rauque son de la trompette du Tartare", dans les Martyrs. Pierre Loti 4 exprime, autant par les sons que par les idées, l'échouement d'un navire : "Tout à coup un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d'en dessous, avec une sensation de râclement, comme une voiture lorsqu'on serre les freins des roues."


"Toutes ces puissances esthétiques de mots et de groupes de mots, dit Gustave Lanson 5 , correspondent à ce que l'idée ne contient pas, à toute cette inconcevable activité de l'âme à la surface de laquelle surnage le réseau ténu de nos conceptions claires. En même temps qu'elles nous apportent des richesses imprévues de sens par leurs suggestions illimitées, leur beauté formelle crée, pour nous, de la joie sensuelle, une qualité de plaisir délicat."

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1) Le Père Longhaye (Théorie des belles-lettres) et le Père Verest (Manuel de littérature) voudraient ici mélodie au lieu d'harmonie, et c'est avec raison, semble-t-il. Harmonie a une signification plus large que mélodie : il s'applique à tout arrangement bien ordonné, que les éléments se succèdent ou non. En musique, ainsi que nous l'avons vu, ces deux mots ont chacun leur sens particulier : mélodie se dit de la succession rationnelle des sons, et harmonie, de leur accord simultané. Le mot harmonie, ici, ne peut être employé que dans le sens de mélodie, puisqu'il n'y a pas de simultanéité de sons.

2) Cité par F. J . dans le Cours de littérature.

3) Le Secret des grands écrivains.

4) Le Pêcheur d'Islande.

5) Op. cit.

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Message  Roger Boivin Ven 20 Jan 2012, 8:58 pm

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( 2° du mot allié à son sens verbal )


Mais les mots sont avant tout les signes de nos idées, et autant la pensée est au-dessus du signe qui la représente, autant les qualités expressives des mots sont au-dessus de leurs qualités formelles. Partant, toutes les fois qu'il est impossible d'unir ces deux sortes de qualités, les premières doivent avoir la préférence. " Le mot, qu'on le sache bien, dit Victor Hugo 1, est un être vivant." La forme en est le corps et le sens en est l'âme.

Si donc nous considérons maintenant le sens verbal du mot, sa valeur purement intelligible, il faudra distinguer le terme propre, correct, le mot pittoresque, imagé, et l'expression forte et originale. Étudions une à une ces qualités, qui font le prestige principal des mots.

"Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos idées, dit la Bruyère 2, il n'y en a qu'une qui soit la bonne" : c'est le mot propre. Les synonymes eux-mêmes se distinguent les uns des autres par une nuance de signification, et celui-là seul qui exprime la bonne nuance doit être accepté. Toutes les fois que l'on manque à cette règle, on tombe dans une impropriété de terme. "Ce qui contribue le plus à rendre le discours intelligible et clair, disait Aristote, ce sont les mots propres."

Un mot convient quelquefois à une série d'objets, et non à une autre. Lisière, par exemple, se dit bien d'une étoffe, et, par comparaison, d'un champ, d'une forêt, mais non d'un chemin, d'un lac, d'une rivière. Le mot impropre peut être inférieur à l'idée, ou lui être supérieur et l'étouffer. On tombe dans le premier cas si l'on dit : la tristesse d'avoir perdu un parent, au lieu de la douleur ; et dans le deuxième, si l'on parle d'une étincelle éblouissante. Le mot propre n'exprime ni plus ni moins que l'idée : il la traduit exactement. Pourquoi est-il esthétique ? Parce qu'il est lumineux et que la lumière fait resplendir le beau.

Le mot pittoresque est celui qui peint les choses, qui suggère une image ou une impression. Les phrases plaisent qui abondent en termes pittoresques, parce qu'elles donnent la sensation des objets ou des scènes dont on parle. Les mots soulignés, dans les passages suivants, sont remarquables sous ce rapport :

Les vents sur les guérets, ces immenses coups d'ailes
Qui donnent aux épis leurs sonores frissons 3.

Les cloches chantèrent dans la nuit : leur voix était grave et lente. Dans l'air mouillé de pluie, elle cheminait lentement, comme un pas sur la mousse 4.

O mon père !... je n'ai d'autre science que mes larmes ; voilà tout ce que je pense ;... comme une suppliante, je presse mon corps contre vos genoux 5 .

Sans la valeur picturale, le style n'offre aucun intérêt. La peinture par la plume est le caractère principal de la littérature contemporaine. " Jamais au cours de l'histoire, dit René Bazin 6, la littérature et la peinture n'ont été si voisines. Elles diffèrent de procédés, mais elles exigent les mêmes qualités de vision, la même sensibilité extrême ou pittoresque. Chacun se représenterait parfaitement aujourd'hui Pierre Loti paysagiste, Paul Bourget peintre d'intérieur ou de portraits, Daudet aquarelliste, Paul Arène, ou tel autre, pastelliste."

Enfin l'expression originale et forte est celle qui est neuve et dit beaucoup. Elle n'est pas toujours facile à trouver ; un terme peut paraître fort, mais avoir servi à tout le monde. Il faut chercher le mot qui peut revêtir une signification nouvelle. Au lieu d'employer les clichés traditionnels sur le soleil couchant — disque empourpré, globe rouge. — Leconte de Lisle écrit :

Livide et s'endormant de l'éternel sommeil,
Dans la divine mer s'est noyé le soleil.

On donne souvent comme modèles de termes expressifs et personnels ceux d'Homère, dans ses descriptions, qui sont d'une vigueur frappante. Avez-vous jamais bien noté le choix des mots dans des phrases telles que celles-ci, tirées de l'Iliade ?

Patrocle étant tombé dans la poussière sous les coups d'Hector, les chevaux d'Achille pleuraient. Vainement Automédon les excite. Ils restent immobiles comme la colonne qui s'élève sur le tombeau d'un guerrier...Des larmes brûlantes s'échappent de leurs paupières et coulent sur le sable ; leur riche crinière est souillée et flotte en cercle autour du joug qui les réunit.

Ils (les Troyens) se forment en assemblée. Tous se tiennent debout saisis d'effroi ; nul n'oserait s'asseoir, car Achille est apparu...

Les mots qui se prêtent le mieux à l'originalité sont naturellement ceux qui renferment une idée entière et qui, partant, peuvent faire image. Ce sont le substantif, l'adjectif, le verbe et l'adverbe. Victor Hugo excellait dans l'usage du nom ou de l'adjectif original et pittoresque :

La mer apparaît comme un guet-apens.
En été la nature est glorieuse.
Une blême clarté blanchit les Pyrénées.
Vêtu de probité candide et de fin lin.
Velu, fauve, il a l'air d'un loup.
La rumeur devint tumulte.
Une prodigalité de lumière se versa du haut du ciel !

Le verbe des écrivains non artistes est trop souvent une expression incolore, un simple lien grammatical ou une métaphore usée. L'artiste veut une note vigoureuse, colorée, vibrante ; il cherche un verbe qui, à part sa signification propre, soit riche en évocations accessoires. Michelet 7 écrit : "Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la tête chargée d'un chapeau écarlate... Les princes traînaient derrière, sournoisement." Comme ces verbes sont autrement plus évocateurs qu'habillé, coiffé et suivaient ! Le même auteur nomme l'armée de Waterloo " la dernière levée de la France, légion imberbe, sortie à peine de la France et du baiser des mères". Il prête ici au verbe un double sens (zeugma) qui féconde, enrichit et condense l'expression, ce à quoi tend l'art véritable. Michelet suit encore le même procédé dans la phrase suivante : "Le duc d'Anjou partit enfin, tout chargé d'argent et de malédictions."

Voici enfin des phrases où l'adverbe est original et expressif :

Des jets de fracas y éclatent bizarrement. . . Au loin, confusément, les étendues d'eau remuaient 8 ...

Le jour céruléen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts 9.

Si l'on compare maintenant ces quatre sortes de mots — le substantif, l'adjectif, le verbe et l'adverbe, — on constate qu'en général un verbe est moins expressif qu'un nom ; un adjectif ou un adverbe, moins qu'un participe. Ainsi "celui que ses soins élèvent " a moins de vigueur que " l'élève de ses soins ". "Cœur sec" n'est ni aussi fort ni aussi beau que "cœur desséché". Un nom qualifié est avantageusement remplacé par un nom et un déterminatif : " les passions mobiles" ne vaut pas " la mobilité des passions".

Bornons-nous pour le moment à ces notions sur le terme imagé, fort et neuf 10. Il sera parlé un peu plus loin de l'originalité dans l'alliance des mots, dans la phrase et dans le style.

Si le choix des mots est important pour la beauté littéraire, leur signification particulière due à leur place dans la phrase ne l'est pas moins. Malherbe est justement loué d'avoir à ses contemporains

D'un mot mis en sa place enseigné le pouvoir.
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1) Les Contemplations, l'École des Parnassiens.

2) Les Caractères, chap. I, les Ouvrages de l'esprit.

3) Lamartine, Recueillements poétiques.

4) Romain Rolland, l'Aube.

5) Euripide, Iphigénie.

6) Questions littéraires et sociales.

7) Histoire de France, tome V.

8 ) Victor Hugo, les Travailleurs de la mer.

9) Chateaubriand, la Nuit au Nouveau-Monde.

10) On trouvera dans Gustave Lanson, l'Art de la prose, chap. XVII et suivants, une étude sur les effets obtenus au XIXe siècle par le mot abstrait, par l'adjectif employé substantivement, ou vice versa, et par les épithètes.

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Message  Roger Boivin Sam 21 Jan 2012, 6:43 pm

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( 3° du mot regardé dans ses rapports immédiats avec ses voisins. )


Occupons-nous donc maintenant du voisinage des mots, de leurs rapports immédiats. " Les mots, expressifs par eux-mêmes, dit Mgr Georges Grente 1 , modifient volontiers leurs sens et se prêtent avec élasticité à diverses acceptions. La nuit " passée par le prince de Condé en présence de l'ennemi 2 "est différente de " la nuit éternelle" où nous sommes " emportés sans retour " 3.

Une épithète ne suffit-elle pas souvent pour modifier la signification d'un mot, le fortifier ou l'éclairer ? "La bassesse " et " les sublimes bassesses du christianisme " ne se ressemblent pas ; la " dignité " et "l'éminente dignité du pauvre ", non plus. " Le mot mouche est terne, continue Mgr Grente, et il évoque une image importune. De quel chatoiement ne brille-t-il pas dans ces vers !

...des mouches d'or, d'azur et d'émeraude,
Étoilaient de leurs feux la mousse humide et chaude 4.

Ainsi des mots vulgaires s'embellissent soudain, des mots incolores rayonnent, selon la place qu'on leur assigne ou le cadre dont on les entoure."

" Les épithètes d'une signification juste et imagée, dit Richter 5 , sont des dons du génie. On ne les sème et elles ne fleurissent qu'aux heures et aux jours d'inspiration." Il y a bien là un peu d'exagération, et c'est le lieu de rappeler que le travail et la réflexion suppléent souvent au génie. Le travail ici consiste à étudier les qualités multiples des objets, à discerner les plus frappantes, les plus caractéristiques, et à choisir les qualificatifs qui les expriment avec élégance et justesse. En parlant des fleurs épanouies, qui semblent nous regarder avec amour, Goethe a écrit : " Les yeux amoureux des fleurs ". D'un fleuve et de ses brillants reflets il dit : " Le fleuve aux reflets argentés". Au lieu " d'esclave soumis ", il emploie " esclave courbé ". Une multitude couvre une place de couleurs sombres, d'où " la sombre multitude".

Les épithètes de circonstance, celles qui ne conviennent que dans un cas déterminé, sont les plus variées, les plus belles et les plus riches. Racine excelle à les employer.

,..Votre heureux larcin ne se peut plus celer.
Des ennemis de Dieu la coupable insolence,
Abusant contre lui de ce profond silence,
Accuse trop longtemps ses promesses d'erreur 6.

Mais en général il faut peu d'épithètes. On doit éliminer surtout celles qui n'ajoutent rien au sens, à la vigueur, à l'élégance ou à l'harmonie.

On a parlé plus haut de l'expression originale. Il est aussi des alliances originales d'expression. Tout groupe logique de mots détermine une image. Cette image est concrète et neuve si les mots sont alliés suivant des rapports nouveaux ; elle est abstraite et fade quand le groupement des mots est formé selon des rapports déjà connus. Ainsi les expressions manteau d'hermine, blanc linceul, pour désigner la neige, sont vieilles, usées. Mais en lisant cette phrase de Théophile Gautier : " La neige a recouvert la terre des plis de sa froide draperie ", l'esprit est satisfait par cette évocation d'une image nouvelle et heureuse.

Il y a bien des manières de rendre neuves, imagées, les combinaisons de mots. Indiquons-en quelques-unes 7. 1° Changer le verbe simple en description. Au lieu de dire : " La vie fleurit et se flétrit," disons : " La vie pousse des fleurs, les voit se faner et les laisse tomber." 2° Employer le verbe réfléchi au lieu du verbe transitif. Ainsi " la route s'élance sur la montagne " est plus imagé que " la route monte sur la montagne". 3° Présenter l'objet naissant au lieu de le présenter produit. Par exemple, " le cerveau est un faisceau de nerfs " vaut mieux que " les nerfs partent du cerveau". 4° Enfin chercher à rendre la pensée par un trait vif et spirituel. Exemple, cette boutade de Wieland : " L'imbécile porte son excuse sous son chapeau."

Un groupement de mots pittoresques formant tableau, c'est l'hypotypose, qui a son maximum d'effet quand les mots sont choisis et combinés avec art. Alphonse Daudet fait une hypotypose admirable quand il dit, dans Fromont jeune et Risler aîné : " Le vieux (caissier) leva la tête et montra un visage crispé où coulaient deux grosses larmes, les premières peut-être que cet homme-chiffre eût jamais versées de sa vie."

Cherchons donc dans les mots les rapports délicats et ingénieux qui intéressent la sensibilité. Gardons cependant la mesure. "Avant tout, ni l'imagination ni la sensibilité ne doivent jamais prévaloir contre la raison ; donc jamais l'image ou le tour passionné n'auront droit contre la précision logique de la phrase. Point de nuage, dût l'éclair en sortir 8."

Enfin, par une disposition calculée des mots, l'on peut mettre en relief une idée, une image, un sentiment. La première et la dernière place dans la phrase sont, à cet effet, les meilleures. La première parole qui frappe l'ouïe s'empare plus facilement de l'esprit, et la dernière y reste plus longtemps. C'est à dessein que Bossuet, dans l'oraison funèbre de Condé, a fait cette inversion : " Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne." 9 Les images, qui donnent au style tant de couleur, demandent aussi une place de choix dans la phrase. Quand il fait la description de la charge de cavalerie qui commença la bataille de Rocroy, Bossuet réserve pour la fin l'image où il fait voir Condé " étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups".

Les diverses combinaisons de mots constituent donc une grande ressource pour l'écrivain. " Par l'heureux choix des mots, dit Lamennais 10, par leur disposition, par les idées accessoires qu'ils éveillent, par les nuances indéterminées qui laissent pressentir toujours quelque chose au delà, l'écrivain dilate la sphère de la vision intellectuelle, il ouvre à la pensée des horizons immenses, à la rêverie des perspectives qui s'enchaînent à d'autres perspectives, des lointains qui fuient dans l'espace sans bornes. De là le sentiment de l'infini,et avec lui l'idéale beauté, ce je ne sais quoi qui nous ravit, dans les ouvres immortelles qu'on a lues cent fois, qu'on relit encore, tant le charme en est inépuisable."

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1) La Composition et le Style.

2) Bossuet, Oraison funèbre du prince de Condé.

3) Lamartine, Premières méditations poétiques, le Lac.

4) Leconte de Lisle, Poèmes antiques.

5) Poétique ou Introduction à l'esthétique.

6) Alhalie.

7) D'après J.-P.-R. Richter, op. cit.

8 ) Le Père Longhaye, op. cit.

9) Voir dans Quitard, Dictionnaire des rimes, une étude sur l'inversion dans la prose et dans le vers.

10) De l'Art et du Beau.
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Message  Roger Boivin Sam 21 Jan 2012, 9:32 pm

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( 3° du mot regardé dans ses rapports immédiats avec ses voisins )(suite)


Nous avons considéré les groupements de mots quant au sens, il reste à les étudier par rapport à l'euphonie. Une heureuse disposition des mots contribue à la mélodie de la phrase, et c'est un moyen non négligeable d'agir agréablement sur la sensibilité. Souvent un mot acquiert une sonorité plus grande ou plus agréable, si l'on sait le bien situer. Par exemple, amour et gloire est plus euphonique que gloire et amour. Dans le premier cas, les trois mots se prononcent plus facilement, et la syllabe sonore oir, étant à la fin, laisse dans l'oreille un son musical.

Une suite non interrompue de mots longs rend la phrase langoureuse, et les mots courts trop multipliés la font saccadée. A moins de vouloir produire un effet d'harmonie imitative, on fera alterner autant que possible les premiers et les derniers. Cette alternance imitera celle des temps forts et des temps faibles dans la phrase musicale. L'euphonie s'accroît aussi par la diversité des sons, comme dans cette phrase de Chateaubriand : "Légers vaisseaux..., fendez la mer calme et brillante; esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents."

On ne sacrifie pas le sens, la correction grammaticale ou la clarté de la phrase, à la douceur musicale des mots, mais on évite absolument la rencontre choquante de syllabes qui renferment le même son, et les assonances à la fin des mots ou des membres de phrase. La prose n'admet pas la rime, qui déplaît chez elle, au lieu d'être agréable comme dans le vers. L'on sait qu'il faut éviter également la répétition des que, des qui et des locutions conjonctives, des imparfaits du subjonctif, des infinitifs et enfin des participes présents. Commencer une phrase et surtout un paragraphe par l'un de ces participes est aussi considéré de mauvais goût.

Mais, répétons-le, l'écrivain ne doit pas avoir seulement en vue l'harmonie verbale. Tout en la sauvegardant, il dispose ses mots et ses groupements de mots de manière à leur donner un sens, à former une proposition ou une phrase. Le moment est venu d'étudier le beau dans ces deux éléments du discours. Toutefois il reste peu à dire sur la proposition, que l'on a déjà étudiée en partie, à propos de l'art de grouper les mots.

Nous n'apprendrons rien à personne en définissant la proposition : un mot ou une combinaison de mots qui exprime, propose une pensée, un jugement ou un sentiment. De cette définition il découle qu'un seul terme peut avoir le sens d'une proposition complète, et cela parfois d'une manière énergique et nouvelle. Ainsi en est-il dans le vers suivant de Victor Hugo :

Sainte-Hélène ! leçon ! chute ! exemple ! agonie !

De même dans le dialogue, où beaucoup de mots sont sous-entendus.

Il est évident que l'esthétique de la proposition, quant à son expression verbale, tient à une correction grammaticale irréprochable, ainsi qu'au choix heureux des mots et à leur bonne combinaison. Ces deux derniers points ont été considérés précédemment, sauf l'ordre diversement possible des trois éléments principaux de la proposition. On peut tenir pour bon tout ordre qui ne compromet pas la clarté ou l'élégance, ce qui permet souvent de changer la facture de la proposition et de satisfaire ainsi au besoin de diversité dont il sera parlé plus loin. L'inversion est le procédé le plus ordinairement employé à cet effet, mais les autres figures de grammaire et les quatre formes principales de la proposition — énonciative, interrogative, volitive et affective — concourent aussi à la même fin. De toutes ces formes, il faut choisir, en les variant, celles qui siéent au mouvement rythmique de la phrase et qui expriment le mieux les impressions de l'âme. Le tour régulier sera cependant le plus fréquent parce que le plus naturel.

Un grand nombre de vers des meilleurs poètes sont des modèles de propositions; tels sont les suivants:

Je ne consulte point pour faire mon devoir. (Corneille.)
Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mon âme. (Idem. )
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie. (Lamartine.)
Tout mortel se soulage à parler de ses maux. (Chénier.)
La simplicité plaît sans étude et sans art. (Boileau.)

Une ou plusieurs propositions formant un sens complet constituent la phrase, qui se définit parfois une suite de mots liés entre eux par un rapport logique. Le mot exprime l'existence d'un être, d'un acte, d'une idée ; la proposition énonce un jugement sur cet être, cet acte, cette idée ; " la phrase émet les relations multiples, directes ou inverses, des idées, des êtres, des actes 1 ". La première condition d'une bonne phrase, comme d'une bonne proposition, est la correction grammaticale dans l'ordre et la fonction des mots. La littérature et la grammaire sont de vieilles amies que l'on ne sépare pas impunément.

Sans la langue, ...l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.


" Le principe de la construction littéraire de la phrase, dit le chanoine Émile Chartier 2 , réside dans les exigences combinées de la raison et de la passion (imagination ou sensibilité). Les propositions se suivront et s'uniront tantôt selon l'ordre des sentiments (construction oratoire ou pathétique), tantôt d'après l'ordre des idées (construction logique)... La phrase suivante nous semble offrir le type de cette dernière construction : "Si Alexandre fût demeuré paisible dans la Macédoine (condition présupposée à l'existence des effets), la grandeur de son empire n'aurait pas tenté ses capitaines (effet immédiat), et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de leurs pères (effet médiat, conséquence du premier)." On devine sans peine que l'exemple est emprunté au Bossuet de l'Histoire universelle."

"Si la raison est impérieuse et ne permet guère de diversifier la phrase, il en va tout autrement de l'imagination et de la sensibilité. La construction pathétique se règle sur l'intention de l'écrivain et les désirs secrets de ses lecteurs... " Le même Bossuet nous fournit un exemple bien connu de construction pathétique : "0 nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !"

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1) Remy de Gourmont, op.cit.

2) L'Art de l'expression littéraire.
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Message  Roger Boivin Sam 21 Jan 2012, 11:03 pm

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( 3° du mot regardé dans ses rapports immédiats avec ses voisins )(suite)


Voilà pour l'ordonnance ; mais la phrase d'art, la phrase esthétique, demande d'autres qualités encore. Le littérateur dispose ses mots et ses propositions comme le peintre ses couleurs. Il les nuance et les harmonise suivant la pensée ou le sentiment dont il cherche la meilleure expression. Non content de saisir des constructions correctes et de les bien relier, il cherche, de plus, la phrase que la précision éclaire, que la concision fortifie, que la forme originale et imagée colore ; la phrase dont le naturel charme, et que la variété vivifie ; la phrase enfin dont le rythme est agréable et la sonorité musicale, mélodieuse. Clarté, concision et originalité, naturel, variété et harmonie (ou mélodie), telles sont en effet les principales qualités de la phrase et du style. Étudions-les dans cet ordre.
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Message  Roger Boivin Sam 21 Jan 2012, 11:30 pm

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( Clarté, concision )


Présenter ses idées de manière à être facilement compris, c'est être clair. Cela suppose à la fois la correction du langage et la transparence de la pensée. Il est indispensable en effet d'observer les règles de la syntaxe pour construire une phrase lumineuse, et, le discours est ordinairement baigné de lumière quand les idées sont elles-mêmes nettes et limpides. L'on peut affirmer, avec J.-L. Boillin , que " la clarté naît de l'habitude d'analyser, de définir et de comparer ". Voilà bien en effet les trois principales sources de lucidité : c'est la philosophie, surtout la logique, qui apprend à mettre dans les pensées et les mots l'ordre d'où jaillit la clarté. Bossuet l'avait bien compris qui faisait étudier la logique avant la rhétorique. Il estimait que cette dernière ne devait avoir de l'éclat que par la splendeur même de la vérité.

Soyons donc persuadés, quoi qu'en disent les symbolistes, qu'une composition obscure ne peut avoir de charme.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,
Mon esprit aussitôt commence à se détendre,
Et, de vos vains discours prompt à se détacher,
Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.


C'est que plus la phrase exige de temps et d'attention pour être saisie, moins la pensée est attrayante ; mais un écrit clair, diaphane, réjouit le lecteur, parce qu'il fait briller la lumière en son esprit. La clarté n'empêche pas cependant de taire ce qui peut être facilement compris, laissant au lecteur le plaisir de compléter lui-même la pensée.


La concision, deuxième qualité de la phrase, élimine tous les mots inutiles, même les épithètes les plus brillantes, quand on n'en peut justifier autrement l'emploi. A plus forte raison bannit-elle les considérations superflues. " Vous savez peindre à merveille les cyprès, dit Horace 2 , mais que viennent-ils faire dans ce tableau où il s'agit de peindre un malheureux naufragé se sauvant à la nage ?" Loin d'épuiser une matière, On n'en doit prendre que la fleur 3.

Par ce triage, les pensées croîtront en intensité. Il faut retrancher parfois pour ajouter à ce qui manque, suivant le mot spirituel de Sainte-Beuve. Joubert avait horreur des mots inutiles. " Les mots, comme les verres, disait-il, obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir."

La Rochefoucauld, la Bruyère et Pascal sont des modèles de concision. On ne peut enlever un mot à leurs phrases sans couper dans le vif. Quand Pascal écrit que l'homme est un roseau pensant, il condense habilement ces deux idées : l'homme est une faible créature, mais il a une âme qui pense et qui lui assigne une place élevée dans la création.

La concision et la clarté sont, pour ainsi dire, les qualités élémentaires de l'art d'écrire. Arrêtons-nous plus longtemps aux autres qualités de la phrase et du style — l'originalité, le naturel, la variété et l'harmonie — qui tiennent davantage à l'esthétique littéraire.

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1) Op. cit.

2) Epîlre aux Pisons.

3 La Fontaine.
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Message  Roger Boivin Sam 21 Jan 2012, 11:52 pm

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( originalité )


Cherchons la phrase originale, mais belle. Comment ? En regardant, en observant. L’œil est le sens par où arrive l'inspiration de la nouveauté. Elle y arrive en forme d'image et elle en sort après une sorte de transposition pittoresque et artistique. "L'originalité. dit le Père Longhaye 1, ne suppose entre les esprits qu'une différence de plus ou de moins... Dieu vous a donné plus de puissance à pénétrer les objets, à saisir les rapports vite et juste. Voilà qui vous sépare du vulgaire... Donc, efforçons-nous de concevoir plus profondément, d'imaginer plus sensiblement, de sentir plus exactement ce qui s'offre à l'esprit, à l'imagination ; ainsi penserons-nous, ainsi dirons-nous mieux que ceux qui ne l'ont pensé qu'à demi." C'est par cette conception profonde et cette observation intense que les grands écrivains ont acquis une manière à eux, un style personnel. " Mon ami, écrivait Flaubert à Guy de Maupassant, vois bien la nature ; vois-la vivement, et rends sincèrement ta vision ; c'est le tout de l'artiste."

L'imagination créatrice se peint parfois un tableau des scènes disparues, avec un grand souci de la vraisemblance et de l'art, et elle le met ensuite sous les yeux du lecteur. Cette sorte de vision esthétique est commune chez les bons littérateurs. Elle s'affirme par exemple dans le passage suivant, de sir A.-B. Routhier, sur l'heure de notre naissance nationale :

" C'était l'époque glorieuse où, portant le sceptre du génie et du savoir, notre mère patrie s'avançait majestueusement en tête de la civilisation européenne, ayant à son côté sa flamboyante épée et sur son front le rayonnement de la science... "

L'originalité dans quelques expressions ne suffit pas à créer un style original. Il faut aussi de nouvelles tournures de phrases, des manières ingénieuses, inattendues, de présenter les idées. Henri Lavedan commence ainsi l'une de ses œuvres 2 : "Madame Adrien, la garde-malade, se tut, et un lourd silence aussitôt s'établit dans l'étroit salon discret et fané que le crépuscule noyait déjà de recueillement." Le Frère Marie-Victorin 3 , en parlant de la neige, dit : " Elle palmait de lambeaux d'ouate les doigts étendus des rameaux de sapin, elle atténuait la tristesse des rochers erratiques, elle pavait de marbre les clairières du bois."

Rostand montre aussi beaucoup d'originalité d'idées et d'expressions dans ses œuvres, mais il outre quelquefois la mesure, comme dans cette phrase : " Le monde est une énorme tarte, que l'hiver, ce monstre, sucre pour mieux l'avaler."

" En littérature non moins qu'en peinture, l'original seul a la plénitude de la vie. La copie n'a jamais la même force. Les comparaisons, les symboles, les images de toute nature doivent être le fruit de l'observation personnelle et non de la lecture 4 ."

La meilleure originalité réside dans les métaphores. Albalat 5 insiste avec raison sur le bon usage de cette figure : " Le beau style est fait de métaphores heureuses, de métaphores qui donnent du coloris aux choses abstraites et rendent l'expression plus énergique ou plus gracieuse." Les œuvres de Lamartine offrent les plus beaux exemples de métaphores bien choisies. Cet auteur charmant en a paré presque tous les vers de son Hymne du soir, si bien connu :

Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire :
Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux, etc...

Quelles charmantes métaphores aussi dans ces autres vers, de Victor Hugo !

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair, parmi ces fleurs de l'ombre,
Brillait à l'occident...

Lorsque l'image accompagne la métaphore, elle lui donne plus de force et de beauté. Agésilas disait, montrant ses soldats : " Voilà les murailles de Lacédémone." Nous sommes naturellement plus sensibles à l'idée ainsi incarnée dans une image qu'à l'idée pure et abstraite. Rappelons-nous comment Bossuet rend touchante par une métaphore imagée la pensée de l'homme trompé dans ses espérances : "L'homme marche vers le tombeau traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées." Pour peindre l'approche de la nuit, Homère écrit : " Les chemins se remplissent d'ombre."

Oh ! la splendeur de l'image ! Que serait le style sans elle ? " Le beau dans l'art, dit Lamennais 6, implique essentiellement l'image, puisqu'il implique une forme sensible, qui traduit extérieurement l'exemplaire idéal. L'écrivain doit donc être doué d'une vive et féconde imagination. C'est elle qui, contenue dans les bornes du vrai, donne au style l'éclat, le relief, la vie. A quelque degré qu'on y retrouve les autres qualités qu'exige l'art d'écrire, si l'imagination ne l'a point pénétré de son souffle puissant, de sa vertu plastique, on y sent une certaine sécheresse, dont l'impression ressemble à celle qu'on reçoit de la nature morte et d'une campagne nue."

La métaphore est une comparaison abrégée : elle transporte la signification d'un mot à un autre sans nous avertir de la ressemblance des objets. Aussi, plus vive d'allure que la comparaison, elle satisfait davantage l'esprit, toujours avide de synthèse. Mais la comparaison est aussi un ornement du style. Délicate et bien choisie, elle ajoute de l'éclat, du coloris à l'expression, comme dans ces vers de Mme Blanche Lamontagne-Beauregard :

O poètes, chantons ! Que notre voix soit douce
Ainsi qu'un vent léger qui glisse sur la mousse,
Douce comme les nids jasant dans les buissons,
Douce comme les bois aux célestes chansons !...
7

Ou bien elle apporte de la lumière et de la force, ainsi que dans ces lignes de Victor Hugo :

...un gouffre flamboyant, rouge comme une forge.
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient ; où se couchaient, comme des épis murs,
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes.


Mais rappelons-nous que la comparaison, pour être belle, demande à être claire, juste, neuve et suggestive.

On a dit que les figures sont les couleurs du poète. Elles doivent être aussi celles du prosateur, quoique dans une mesure moindre. Prenons exemple sur les grands écrivains. L'éclat et le coloris du style sont remarquables chez Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, Lamartine, Victor Hugo et Leconte de Lisle. Cherchons comme eux l'originalité par les mots pittoresques et les images diaphanes, par les métaphores fraîches et les épithètes heureuses, par les traits antithétiques et toutes les figures qui font la beauté de l'expression.

______

1) Op. cit.

2) Sire (pages choisies).

3) Jacques Maillé, dans les Récits laurentiens.

4) J . Verest, Manuel de littérature.

5) L'Art d'écrire.

6) Op. cit.

7) Chantons (Le Canada Français, septembre 1922).
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 3:06 pm

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( le naturel, la variété )


La quatrième qualité de la phrase et du style est le naturel. Une phrase possède cette qualité quand elle s'ajuste parfaitement à la pensée ou au sentiment et qu'elle paraît facile, spontanée. Le style naturel semble couler comme de source, alors même qu'il a demandé beaucoup de travail. Le lecteur trouve si aisé l'agencement des mots, le jeu des périodes, que la composition paraît avoir jailli au gré de l'auteur. Souvent néanmoins ce dernier a "difficilement construit des phrases faciles". Combien n'aime-t-on pas les écrivains qui s'expriment sans effort, mais avec un éclat de bon sens et de sincérité ! Leurs œuvres sont d'une lecture agréable, parce qu'elles sont la fidèle traduction de leurs idées. "Que vos expressions, dit Fénelon, soient l'image de vos pensées, et vos pensées l'image de la vérité." Alors, ainsi que le dit Pascal, " on est tout étonné et ravi ; on s'attendait de voir un auteur, et l'on trouve un homme."

La vérité ou sincérité est donc inhérente au naturel, et cette condition est bien conforme au premier principe fondamental de l'esthétique littéraire 1. " Le naturel, dit le Père Longhaye, c'est le vrai des choses et, en même temps, le vrai de l'âme qui me les montre. Lecteur ou auditeur, je vois les choses telles qu'elles sont, mais il n'en est ainsi que parce que l'âme qu'elles ont traversée pour venir à moi est bien aussi telle qu'elle doit être, c'est-à-dire dans le vrai de la nature humaine."

Il semble que le naturel pourrait s'appeler souplesse. Ce qui fait le naturel, n'est-ce pas en effet la facilité à trouver, suivant le sujet, le tour et le terme précis, fort et vigoureux, ou naïf, tendre et doux, ou caché, subtil et ingénieux ? Aussi le naturel, agrément victorieux du style, est-il bien près de la convenance, proportion logique de la parole.

Quand on n'a pas la facilité que suppose le naturel, on l'acquiert par l'exercice. Cette qualité demande donc aussi du travail. " L’œuvre littéraire exige, dit l'abbé A. Merit 2 , une main naturellement délicate, et que l'exercice a rendue si adroite qu'elle ne laisse aucune marque de son passage."

Écrivons de bonne foi, sans trahir une ambition de briller, sans paraître même chercher les meilleures qualités du style, tout en polissant bien nos phrases, et nous écrirons avec naturel. Les fables de la Fontaine sont des modèles sous ce rapport. Elles sont trop connues, pour qu'il soit utile d'en rappeler des passages. Citons plutôt ces vers d'Albert Samain, empreints d'une charmante simplicité :

Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine;
Le maître va rentrer ; sur la table de chêne,
Avec la nappe neuve aux plis étincelants,
Mets la faïence claire et les vases brillants.
Dans la coupe arrondie, à l'anse au col de cygne,
Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne.
Les pêches que recouvre un velours vierge encor
Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d'or.




La variété, cinquième qualité du style, s'affirme surtout dans le tour de la phrase et le coloris de l'expression. Pour que le tour soit varié, il faut rarement aligner deux phrases de suite ayant exactement même forme. Nous avons vu, en étudiant la proposition, les moyens qui nous sont donnés à cet effet. Il en est d'autres que l'on trouve dans les manuels de littérature 3 . Rappelons-nous principalement les deux points suivants :

1 ° Le mélange des périodes longues et des périodes courtes offre un excellent moyen d'obtenir la variété de construction. Bien raisonné, ce mélange marque en outre la rapidité ou la lenteur des mouvements, la joie ou la tristesse des sentiments, comme les presto et les lento en musique. Tout en variant le style, il devient l'auxiliaire de l'imagination, à laquelle il représente plus facilement l'objet de la pensée. 2° Les impressions morales fortement senties communiquent au style une chaleur qui se traduit par des exclamations, des interjections, des apostrophes, autant d'éléments naturels et vivifiants de variété. La phrase de Bossuet : "O nuit désastreuse ! ô nuit effroyable...", donnée plus haut comme exemple de pathétique, conviendrait également ici, comme exemple de vivacité de l'expression.

Enfin, on peut rattacher à la variété de tour le mélange ordonné des syllabes sourdes et des syllabes sonores, ainsi que la diversité des sons, surtout à la fin des membres de phrase, comme il a été expliqué plus haut.

On le voit, ils sont nombreux les éléments destructeurs de monotonie dans le style. " Variété dans l'étendue des phrases ; variété dans les tours et les terminaisons...; en outre alternance moralement sensible de finales muettes et fortes, autant de lois qu'un écrivain sérieux observe 4."

Il faut étudier dans les maîtres cette variété qui apporte tant de vie et de charme au style. On verra qu'ils l'atteignent souvent sans la chercher. " Pour varier, écrit encore le Père Longhaye, suivez la nature des choses ; sentez et rendez fidèlement chacune à mesure qu'elle se présente, et vous éviterez la monotonie sans avoir besoin d'y prendre garde ; la variété des objets fera d'elle-même celle du discours." En effet, quand l'écrivain s'attache à l'ordre des faits ou à la suite des idées, et qu'il accentue le relief des pensées saillantes, il varie naturellement ses phrases. Ainsi la Fontaine, dans la fable le Loup et le Chien, pour observer l'ordre des mouvements, a écrit :

L'attaquer, le mettre en quartiers.
Sire Loup l'eût fait volontiers.


Afin d'appuyer sur l'idée à mettre en relief, Racine fait dire à Dandin, dans les Plaideurs :

Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta.

Voilà la meilleure variété, celle qui ne résulte pas d'un vain artifice de langage, mais qui naît de la pensée même ou du sentiment.

Et le coloris, comment le diversifier ? Il suffit souvent de conserver la couleur locale à une description, à une narration, pour en bannir la monotonie. Tout diffère avec les pays, les peuples et les temps : paysage, costume, ameublement. Le langage varie également avec les personnes, selon le sexe, le degré d'instruction, la condition sociale. Que l'on tienne compte de toutes ces circonstances, et l'on trouvera la variété du coloris.

Cette qualité s'obtient aussi par les métaphores et les autres figures de rhétorique, à la condition de les diversifier et de les distribuer avec art ; oui, avec art, parce qu'on ne peut les employer indistinctement, quand même elles conviendraient au sujet. Elles sont la vie du style, les modalités du discours, mais elle ne tarderaient pas à fausser la couleur, si le goût n'en réglait l'usage.

Combien la variété du tour et du coloris est nécessaire à la splendeur littéraire ! Ne perdons jamais de vue cette précieuse condition du beau. "Sans cesse varions nos discours," suivant le conseil de Boileau ; pénétrons-les de force, d'animation, de vie, et qu'ils soient imagés, pittoresques et intéressants.

______

1) Voir Chap. X I I , le Beau littéraire en général.

2) Lettres sur le beau littéraire.

3) On peut voir sur ce sujet l'excellent opuscule de M. le chanoine Émile Chartier, l'Art de l'expression littéraire, et les ouvrages auxquels il renvoie le lecteur.

4) Le Père Longhaye, op. cit.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 4:07 pm

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( l'harmonie )


L'harmonie (ou mélodie), sixième et dernière qualité de l'expression, embellit toutes les autres. Les grands écrivains ont eu pour elle une sorte de culte. Elle charme l'oreille et parle à l'esprit. " L'harmonie du style, dit l'abbé Vincent 1, est pour l'oreille ce que l'image est pour les yeux, une manifestation sensible de l'idée. Elle est autre chose qu'un bruit flatteur, mais vide : elle achève la pensée, ou plutôt, par sa seule vertu, elle la fait pressentir, sans qu'on ait besoin de recourir à la signification des mots."

Pour satisfaire parfaitement l'intelligence et le sens auditif, le choix des mots et l'ordonnance des propositions doivent constituer une expression musicalement douce et sonore. Ce choix et cette ordonnance présideront donc à la structure de la phrase. Ils sont importants surtout dans la période, car il faut beaucoup d'art pour bien développer une pensée à travers plusieurs propositions. Voyons maintenant comment satisfaire aux conditions de cette harmonie.

Bien construite, la phrase littéraire se transforme en une phrase musicale, où chantent une mélodie et un rythme. La succession mélodique des sons, nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, résulte du mélange ordonné des voyelles sonores, des voyelles muettes et des consonnes. Les éléments rythmiques sont le nombre, la répétition et l'accent.



Le nombre répartit avec art les repos de la phrase, qui est viable, disait Flaubert, quand elle correspond à toutes les exigences de la respiration. Parfois les incises sont un obstacle à cette répartition : il ne faut pas les multiplier. Le nombre règle aussi la cadence générale, qui s'obtient par l'équilibre et la symétrie des membres de phrases, par leur égalité approximative ou leur progression croissante. A cet effet, ils contiennent souvent le même nombre d'épithètes et finissent par les mots les plus longs. Voici une phrase et une période harmonieuses :

Réveillez-vous, ô langue de France, fille de la foi chrétienne, mère des peuples civilisés
2 !

Les Troyens, animés d'un orgueilleux espoir, passent toute la nuit sous les armes, à la splendeur des feux dont la plaine entière est éclairée 3.

Ces cadences régulières assurent à la prose un mouvement agréable, semi-musical, semblable à celui qui est obtenu par la mesure qui scande le vers. "C'est par le rythme surtout, dit le Père Longhaye, que la phrase parle puissamment à l'oreille et à toute l'âme."



Un autre élément du rythme est la répétition régulière et rationnelle, aux endroits où ils frappent le plus, de la même lettre (allitération), du même son (assonance), du même mot ou d'une même forme.

Veni, vidi, vici. (César.)

Va, cours, vole et nous venge. (Corneille, le Cid.)

Je ne te dis plus rien : venge-moi, venge-toi.(Idem. )

Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore !
Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore !(Corneille, Horace.)

J'aime le vent tordant les beaux érables verts,
Le vent blanc que la neige empoudre et diamante,
Le vent tumultueux des longs soirs de tourmente ;
J'aime le vent d'avril et le vent des hivers. (Albert Lozeau. )



Le troisième élément du rythme, enfin, est l'accent qui, en français, porte sur la dernière syllabe sonore de tout mot ou de tout groupement de mots qui expriment une idée simple et distincte. Il produit son meilleur effet quand il est placé à des intervalles à peu près égaux. Dans les deux vers suivants de Frechette, les accents sont sur les syllabes soulignées :

Drapé dans les rayons de l'aube matinale,
Le désert déployait sa splendeur virginale
4.

Le rythme de l'accent, comme le rythme musical, ramène à l'unité les différents membres qui composent la phrase et groupe en faisceaux les idées qu'elle exprime. Il contribue largement ainsi à former un tout parfait.

Ce qui fait principalement la valeur harmonique d'une période, c'est donc la suavité des sons, alliée à l'aisance du mouvement et à la douceur de la cadence. Si la phrase n'offre ni heurt ni indécision dans sa marche et si elle se termine par une chute large et puissante, elle est harmonieuse et musicale.

Bossuet connaissait l'art des périodes bien cadencées, à tel point que plusieurs sont restées des types du genre ; telle la majestueuse phrase qui commence l'oraison funèbre d'Henriette de France : "Celui qui règne dans les cieux..." Lamartine possédait aussi le secret de l'harmonie. Même en prose, il ciselait ses phrases avec symétrie :

La poésie, c'est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée ; de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons !... Elle est la langue de tous les âges de l'humanité, naïve et simple au berceau des nations, conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet de l'enfant, amoureuse et pastorale chez les peuples jeunes et pasteurs, guerrière et épique chez les hordes guerrières et conquérantes
5.

Quelles que soient les qualités esthétiques de l'harmonie, elles ne doivent pas faire perdre de vue la place que l'on doit réserver, dans une période, aux mots les plus importants. " La beauté de la période, dit le Père J. Verest, consiste (aussi) en ce qu'elle est en quelque sorte un tableau. Les idées importantes — celles qui forment noyau et autour desquelles viennent se ranger les autres — sont mises en relief, au premier plan, en pleine lumière, grâce à la place qu'occupent les mots qui les expriment. Le reste, suivant son importance relative, est disposé, échelonné conformément aux lois de la perspective. Ces différents groupes partiels se combinent et s'harmonisent en un groupe total, de telle façon qu'en regardant l'ensemble, on aperçoit mieux les détails, et qu'en regardant les détails, on saisit mieux l'ensemble."

Le triomphe de l'art est de concilier l'harmonie du sens avec l'harmonie des mots et des phrases. Nous en surprendrons le secret chez les grands écrivains, en étudiant bien leurs périodes. Les éléments mélodiques et rythmiques que créent la sonorité des syllabes et le groupement des mots, les réactions réciproques déterminées par leur rapprochement, les rapports équilibrés des membres de périodes, constituent un travail d'artiste auquel se sont appliqués particulièrement les meilleurs auteurs du XIXe siècle. L'harmonie imitative produit aussi de beaux effets dans certains cas ; mais, toujours un peu factice, elle dégénère aisément en afféterie. Elle convient surtout au vers, où le poète s'adresse davantage à l'imagination ; il en sera parlé à propos de la poésie.

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1) Théorie de la composition littéraire.

2) L'abbé Thellier de Poncheville, au Congrès du parler français.

3) Homère, Iliade, ch. VIII.

4) Le Meschacébé.

5) Les destinées de la poésie, en tête des Méditations.

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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 4:28 pm

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Avant de conclure, résumons en une synthèse facile à retenir. Pour revêtir l'expression de toutes les qualités du beau, il faut :

I ° tenir compte du mot considéré dans ses qualités formelles et dans ses qualités sonores ; du mot allié à son sens verbal, et du mot pris dans ses rapports avec ses voisins ;

2° construire des propositions et des phrases claires et concises ;

3 ° rechercher un style original, naturel, varié et harmonieux : original, par des métaphores, des images, des antithèses et par toutes les figures qui peuvent procurer au style de l'intérêt et de la vie ; naturel, en ajustant si bien l'expression à la pensée ou au sentiment qu'elle paraisse spontanée ; varié, par le tour des phrases et le coloris du style ; harmonieux enfin, par des phrases et des périodes mélodieuses, rythmées suivant le mouvement de la pensée.

Pour tout dire en un mot, il faut limer et polir l'ouvrage jusqu'à ce qu'il soit une musique pour l'oreille, un charme pour l'esprit et une réjouissance pour l'imagination.


Quand même l'application perce un peu à travers les pages du bon écrivain, elle ne les dépare point. Si le naturel y perd quelque chose, le style revêt un attrait particulier pour les lettrés, de même qu'auprès des artistes, la science de l'orchestration augmente la valeur d'une composition musicale.


Du reste, toutes les qualités du beau et du style ne peuvent briller du même éclat dans un écrit. L'une d'elles domine nécessairement suivant la personnalité de l'auteur ; car le style, dans la meilleure acception du mot, c'est la manière propre à chaque écrivain de manifester sa pensée, le coup de burin qui grave l'idée dans le cerveau ; plus explicitement, c'est le tour d'esprit, le degré de sensibilité et la vivacité d'imagination qui caractérisent un auteur. Dans ce sens seulement, Buffon a dit : " Le style est l'homme même."


" La vérité qui se présente la même quant au fond à tous les esprits attentifs, dit le Père André 1, se modifie diversement selon les diverses dispositions qu'elle trouve dans l'âme qui la conçoit. Elle se façonne, pour ainsi dire, dans votre entendement ; elle se colore dans l'imagination ; elle s'anime dans le cœur. Elle prend ainsi un certain air marqué, souvent original, qui de la pensée passe dans l'expression." Voilà le style.


L'expression n'est pas le tout de l’œuvre littéraire, mais elle lui procure sa principale valeur. N'est-ce pas la forme esthétique dont on habille les idées qui les fait agréer et même admirer ? Quel éclat admirable les grands écrivains n'ont-ils pas communiqué à leur style ! N'était-il pas merveilleux l'instrument qui a rendu la pénétration d'un Montaigne, l'élévation d'un Pascal, la magnificence d'un Bossuet ? qui a exprimé la délicatesse de sentiment d'un Racine et d'un Corneille, la profondeur de pensée d'un Lamennais et d'un Cousin, les échos brillants et harmonieux d'un Lamartine et d un Hugo ? Cet instrument est à notre disposition. A nous de pénétrer la puissance magique que ces écrivains ont su procurer aux mots, d'acquérir la richesse d'expression dont ils ont embelli leurs ouvrages, d'atteindre enfin à la souplesse étonnante qu'ils ont communiquée à la phrase en la pliant à toutes les nuances de la pensée. Si nous ne pouvons revêtir nos œuvres d'autant de splendeur princière, — ce qui n'est pas donné à tous, — travaillons du moins à les rendre dignes de s'ajouter à l'héritage légué par nos meilleurs devanciers. La littérature d'un peuple est la plus haute expression de sa vie, l'un de ses plus beaux titres de gloire ; augmenter sa réserve littéraire, c'est faire un acte éminent de patriotisme.

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1) Essai sur le beau.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 4:34 pm

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à suivre :

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CHAPITRE XIV

LE BEAU LITTÉRAIRE SUPÉRIEUR


TOUTES les œuvres écrites peuvent revêtir, à des degrés divers, les qualités du beau étudiées dans les deux chapitres précédents. Mais c'est le devoir de l'écrivain digne de ce nom d'aspirer à une plus grande perfection littéraire, toutes les fois que le sujet s'y prête.

Qui n'a lu la mélancolique et touchante ballade que Longfellow a écrite sous le titre Excelsior ! Un jeune pèlerin gravit hardiment un pic alpestre, portant inscrite sur sa bannière cette audacieuse et idéale devise. Il laisse derrière lui la plaine et ses horizons étroits. Ce qu'il faut à ses regards d'aigle, c'est la vue des espaces infinis ; et il monte monte toujours. La strophe suivante d'une poésie anonyme intitulée l'Idéal accuse la même aspiration :

J'ai gravi les sommets des monts au front de glace.
Je me suis ri de l'aigle au vol audacieux.
Sous mes pieds, le chaos ; sur ma tête, les cieux ;
Autour de moi, partout, ce n'était que l'espace.
Et quand du dernier pic j'eus achevé l'assaut,
J'interrogeai mon cœur, et mon cœur dit : Plus haut !...


" Excelsior ! " ou " Plus haut ! " c'est la devise de tout artiste de la plume. Comme nos mystérieux voyageurs, et emporté par d'irrésistibles élans, il s'élève jusqu'aux sommets de la beauté. Mais, quels sont ces sommets ? L'idéalisation, le sublime, le langage poétique et surtout la poésie sont les quatre cimes rayonnantes du beau idéal en littérature. Essayons dans ce chapitre de pénétrer le secret d'y atteindre.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 8:39 pm

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I. — L'IDÉALISATION

L'idéalisation tantôt dégage de l'observation de la nature une impression spirituelle, tantôt transfigure et embellit l'objet de la composition, tantôt nous élève dans le domaine de la pure pensée, où un monde d'idées et de sentiments nous fait oublier l'existence terrestre.

Cet énoncé, comme on le voit, comporte trois degrés d'idéal. Au premier, l'écrivain regarde le monde sensible en penseur, en philosophe. Laissons le Père Longhaye expliquer ce mode d'interprétation 1. " Soit cette idéalisation moins absolue, qui n'invente pas, qui n'embellit pas les choses, mais en dégage finalement une impression pure et noble. Étant donné le but suprême de l'art,... cette impression s'impose à l'écrivain. Que fera-t-il donc s'il entend son art et le respecte ? Dans son œuvre, quelle qu'elle soit, réalité ou fiction, il maintiendra les relations vraies, l'ordre essentiel, entre certains éléments rivaux et partout mêlés : entre l'immatériel et le sensible, — entre le beau et le laid, — entre le bien et le mal. Par là même, il aura fait jaillir du spectacle confus des choses, une impression, une dominante, définitive et spiritualiste, esthétique et généreuse, renforcée même par les laideurs physiques ou morales qu'il ne peut écarter de ses tableaux." Ainsi aura-t-il élevé l'âme, l'impression spiritualiste ne fût-elle pas même clairement exprimée. Anatole de Ségur nous offre un bel exemple d'idéalisation au premier degré, dans sa petite pièce intitulée Par une belle nuit. Nous en détachons le fragment suivant :

Des profondeurs du ciel tranquille
Descend un calme solennel.
On dirait que l'heure immobile
S'arrête en son cours éternel,

Et que, voyant la nuit si belle,
Le temps, las de toujours voler,
Replie un moment sa grande aile,
Et s'oublie à la contempler.



Louis Frechette idéalise aussi au premier degré dans ces deux strophes de son poème lyrique Jean-Baptiste de la Salle :

O Reims ! bien des beaux noms brillent dans ton histoire ;
Sur tes dômes ont lui bien des jours triomphants ;
Mais lorsque l'avenir parlera de ta gloire,
Il citera La Salle entre tous tes enfants !

Car, sur les pas royaux, quand les princes en foule
Envahissaient ton temple en habits de gala,
De tes autels sacrés jamais la sainte ampoule
N'a coulé sur un front plus grand que celui-là.



La phrase rythmée, sonore, musicale, est aussi "un instrument d'idéalisation et de poésie, qui, n'ôtant rien à la réalité des peintures, leur ôte la vulgarité et la sécheresse du réel, et leur communique un pouvoir presque illimité de suggestion et d'émotion 2."


Au deuxième degré, l'écrivain idéalise par des détails qui ajoutent de la beauté à ce qu'il décrit ou raconte. " La nature, le réel, oui, je le veux., écrit Sainte-Beuve 3 , mais je le veux rayonnant d'une clarté idéale, en y mettant ce quelque chose d'art qui, sans détruire le réel, sans le rendre méconnaissable, en élimine les pauvretés, les incohérences, les disparates, et qui fait saisir, par le choix dans le réel, un réel d'un plus vif éclat." Les poètes nous ont laissé des modèles de cette transfiguration des choses par l'idéal. Voyez, par exemple, comment l'art spiritualiste de Lamartine embellit le son de la cloche, dans l'Angélus :

Mais quel son a vibré dans les feuilles ? La cloche,
Comme un soupir des eaux qui s'élève du bord,
Répand dans l'air ému l'imperceptible accord,
Et, par des mains d'enfants au hameau balancée,
Vient donner de si loin son coup à la pensée :
C'est l'Angelus qui tinte , et rappelle en tout lieu
Que le matin des jours et le soir sont à Dieu...



Ce deuxième degré d'idéalisation peut être comparé à ce que des auteurs appellent invention poétique. Le poète crée une vision d'art quand, après avoir recueilli des traits épars de beauté dans son imagination et la nature, il les groupe avec goût et en forme un tableau original plein de grandeur. L'ensemble de tous ces éléments n'a pas d'existence réelle, cependant il renferme souvent plus de vie et de splendeur que la réalité. C'est de cette manière que des maîtres, comme Racine et Corneille, ont créé des types admirables de beauté.


L'auteur, au troisième degré, ne garde plus rien de matériel. Il dégage un symbole de l'objet ou du récit, ou encore il les interprète de manière à en faire jaillir une pensée restée muette jusque là. En d'autres termes, il découvre l'âme des choses et en extrait ce qu'elle a de suggestif. Comme Victor Hugo, il voit

...........................................par le vent bercées,
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.



Ainsi, dans son Hymne au soleil, Lamartine ne décrit pas le père de la lumière et de la vie, il lui prête une personnalité, même une royauté bienfaisante :

Dieu, que les airs sont doux ! que la lumière est pure !
Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,
O soleil ! et des cieux, où ton char est porté,
Tu lui verses la vie et la fécondité.

Le jour où, séparant la nuit et la lumière,
L’Éternel te lança dans ta vaste carrière.
L'univers tout entier te reconnut pour roi ;
Et l'homme en t'adorant, s'inclina devant toi.

Mais ton sublime auteur défend-il de le croire ?
N'es-tu point, ô soleil, un rayon de sa gloire ?
Quand tu vas mesurant l'immensité des cieux,
O soleil ! n'es-tu point un regard de ses yeux ?



Lamartine est peut-être l'écrivain qui nous a laissé le plus grand nombre de pièces remarquables pour l'élévation poétique. Ainsi qu'il le dit lui-même, il planait habituellement dans les régions supérieures de l'idéal :

Déposant le fardeau des misères humaines.
Laissant errer mes sens dans ce monde de corps,
Au monde des esprits je monte sans efforts
4.


Admirons aussi comment Victor Hugo, avec des mots cependant très simples, dans son morceau l'Extase, arrache le lecteur aux choses d'ici-bas pour l'attirer d'abord aux idées abstraites, puis, comme Lamartine, à l'idéal le plus élevé, à la pensée de Dieu :

J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature
Semblaient interroger, dans un confus murmure,
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d'or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leur couronne de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrête,
Disaient, en recourbant l'écume de leur crête :
" C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu !"



Pour idéaliser, l'écrivain s'efforce donc de voir dans les objets une âme qui lui inspire de fortes pensées. Le vrai idéaliste ne cherche pas seulement la perfection possible en soi, mais contemple les idées qui jaillissent de l'observation intime, étudie les désirs et les aspirations multiples du cœur humain, et en pénètre ses œuvres pour les doter d'une beauté supérieure. "C'est, dit Mgr Bougaud 5, ce sentiment de l'idéal qui fait la beauté, la grandeur, les cris émus du vrai poète, et les attendrissements dont, involontairement, nous environnons son front meurtri. Il voit les beautés de la terre ; il tressaille. Mais bientôt elles pâlissent ; on dirait des voiles qui s'écartent, des rideaux qui se lèvent, pour laisser apparaître la beauté immatérielle."

______

1) Théorie des belles-lettres.

2) Gustave Lanson, l'Art de la prose.

3) Causeries du lundi.

4) Premières Méditations.

5) La Religion et l'Irréligion.

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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 8:55 pm

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II . — LE SUBLIME


Un deuxième et précieux élément du beau idéal est le sublime, qui a parfois divinisé, pour ainsi dire, certains passages des meilleurs écrivains. Ce quelque chose de grand, d'étonnant, d'inattendu, mais de bien choisi, est une apparition soudaine de l'infini au sein du fini. Il caractérise le chef-d’œuvre.

Le sublime littéraire ne se rencontre d'ordinaire que par intervalles ; il apparaît dans un trait, dans un vers, dans un mot, et son effet passe rapide comme l'éclair. Pour l'atteindre, il faut revêtir l'expression de trois qualités principales : la simplicité, la concision et l'énergie. Ce passage de la Genèse : " Dieu dit : " Que la lumière soit ;" et la lumière fut," rend plus frappante, par l'extrême simplicité de l'expression, la sublime grandeur du geste divin créant la lumière. Au moyen de la concision également, Corneille produit le sublime dans la ravissante réplique de Polyeucte :

Pauline. Où le conduisez-vous?
Félix. A la mort.
Polyeucte. A la gloire !



L'énergique et fière réponse de Frontenac à l'envoyé de Phipps — " Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons" — frappe également par sa soudaine grandeur.

Cependant, le sublime, comme le dit Longin, ne naît pas précisément du choc ou de la combinaison des mots, mais bien des émotions vives, des sentiments profonds. Il a sa source au plus intime de l'âme.

On en donne comme exemple ces paroles d'une femme qui venait d'entendre le récit du sacrifice d'Abraham : "Dieu n'aurait jamais demandé ce sacrifice à une mère." C'est l'expression sublime de l'amour maternel.

Autre exemple que les paroles d'Ajax, dans l'Iliade. Pendant la guerre de Troie, Jupiter ayant enveloppé d'un nuage l'armée des Grecs pour favoriser les Troyens, Ajax s'écrie : "Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous." Ces paroles, resserrées en un seul vers par Lamothe, ont été traduites comme suit par Boileau :

Grand Dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux,
Et combats contre nous à la clarté des cieux.



Cette fois, c'est le sublime de l'audace orgueilleuse poussée jusqu'au désespoir.

Ces sortes d'émotions, admet Longin, sont plutôt un effet de la nature que de l'art ; mais il avoue également qu'une disposition au sublime s'acquiert. " On peut la fortifier et la nourrir, dit-il, par l'habitude de ne remplir son âme que de sentiments honnêtes et nobles. On ne met dans ses écrits que ce qu'on puise en soi-même, et le sublime est pour ainsi dire le son que rend une grande âme."

Les auteurs qui traitent du sublime en font remarquer généralement trois variétés : les sublimes d'image, de pensée et de sentiment. Le sublime d'image donne l'impression du grandiose par des termes et des couleurs qui peignent vivement :

Dieu regarde la terre, et il la fait trembler 1.


Corneille, en parlant de Pompée, dit :

................................Il s'avance au trépas
Avec le même front qu'il donnait des États.



Flaubert 2 achève par la phrase suivante le portrait si fortement peint de la vieille servante Catherine Leroux : "Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude." Et quelles images dans ces passages sur la grandeur de Dieu, tirées du livre de Job 3 !

Dieu a donné à la terre des fondements solidement assis dans l'espace ; il a enfermé les mers entre des murailles infranchissables, leur donnant pour vêtement les nuages et les brouillards. C'est Lui qui parcourt les profondeurs de l'Océan et voit s'ouvrir devant ses yeux, les mystères des abîmes. Il trace leur route aux feux du tonnerre, et verse sur le désert la pluie qui le fait reverdir. Seul II connaît les réservoirs de la grêle qu'il tient prête pour les jours de tempête. C'est lui qui dit aux éclairs : "Venez," et ils répondent : "Nous voici." C'est lui qui a lié ensemble les étoiles des Pléiades et d'Orion, et qui fait lever à temps les constellations dans le firmament...


Le sublime de pensée consiste souvent dans le tour concis, énergique ou dramatique d'une grande idée, d'une vérité frappante. Les paroles qui commencent l'oraison funèbre de Louis XIV par Massillon — " Dieu seul est grand, mes frères "— appartiennent à cette variété de sublime. De même ces splendides réflexions de Chateaubriand sur la maladie et la mort :

Nous passons notre vie à errer autour de notre tombe. Nous faisons tous beaucoup de bruit pour arriver au silence 4.


Le sublime de pensée résulte aussi du contraste brusque qui existe entre deux idées, ou entre la grandeur d'une idée et la simplicité des mots qui l'expriment :

Que peuvent contre Dieu tous les rois de la terre ?...
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer 5.

La terre chancelle comme un homme ivre
6.


Pour exprimer son estime de la pureté et de l'innocence, le philosophe allemand Richter écrit : " J'aime Dieu et les petits enfants."


La troisième variété de sublime réside dans l'expression concise d'un sentiment noble et généreux, d'une vertu extraordinaire, éclatante, qui élève l'homme au-dessus de lui-même et le rapproche de la divinité. Les sentiments les plus divers peuvent faire naître le sublime : la religion, le patriotisme, toutes les nobles et grandes passions. On en trouve de nombreux exemples religieux dans les œuvres de Racine, telles ces paroles de Joad :

Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte
7.


Une piété et un patriotisme éclatants se révèlent à la fois dans ces paroles de Madeleine de Verchères à ses deux petits frères : " Les gentilshommes ne sont nés que pour verser leur sang au service de Dieu et du roi."


La sainte Écriture abonde en sublime. Qui ne connaît cette description du cheval, dans le livre de Job 8:

" Est-ce toi qui as donné la force au cheval ? qui as hérissé son cou d'une crinière mouvante ? Le feras-tu bondir comme la sauterelle ? Son souffle répand la terreur. Il creuse du pied la terre, il s'élance avec orgueil, il court au-devant des armes. Il se rit de la peur, il affronte le glaive ; sur lui le bruit du carquois retentit, la flamme de la lance et du javelot étincelle. Il bouillonne, il frémit, il dévore la terre. A-t-il entendu le son de la trompette ? C'est elle. Il dit : " Allons !" et de loin il respire le combat, la voix tonnante des chefs et le fracas des armes.


On est forcé de reconnaître ici une touche divine : ce n'est pas un homme qui écrit, c'est Dieu qui parle et dicte. Aussi chaque mot est admirable. De si belles images échappent à l'analyse. " Crinière mouvante, bondir comme la sauterelle, il creuse du pied la terre ", sont magnifiquement pittoresques. " Il se rit de la peur " est une pensée profonde. Rien de plus concis et cependant de plus expressif. Tout est grand, tout est noble dans ce morceau ; on ne voit plus un simple animal, c'est presque un héros qui agit et qui parle. Nous apercevons le cheval " bouillonner, frémir, s'élancer avec orgueil, dévorer la terre, courir au-devant des armes, affronter le glaive" ; il est au plus fort de la mêlée, les héros tombent à ses pieds, il respire le combat, son souffle répand la terreur. Tout à coup le son de la trompette frappe son oreille ; il semble se dresser et dire : " Allons ! " Ce trait frappe l'imagination ; nous sommes étonnés, émus : c'est le sublime9.

On le voit, le sublime peut se soutenir assez longtemps dans la description. On trouve d'autres tableaux saisissants de grandeur et de pittoresque dans les œuvres d'Homère, dans la Divine Comédie, la Jérusalem délivrée et le Paradis perdu, dans la Messiade, les Martyrs et les poésies dites d'Ossian.

_______

1) Ps. cm.

2) Madame Bovary, VIII.

3) Chap. XXXVIII, v. 6 à 36.

4) Albalat a fait une cueillette des grandes et magnifiques idées de Chateaubriand. (Voir Comment il faut lire les auteurs classiques français, pp. 348 et 349)

5) Racine.

6) Isaïe.

7) Athalie.

8 ) Chap. XXXIX, v. 18 à 26.

9) D'après Guyet, cité dans les Leçons de langue française, cours complémentaire, par une réunion de professeurs.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 10:14 pm

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III. — LE LANGAGE POÉTIQUE


Moins saisissant, que le sublime, le langage poétique est aussi un élément de beauté supérieure. Il suppose une grande richesse d'expression ; par conséquent des figures brillantes, des tours harmonieux, des métaphores heureuses et de vives images. C'est la prose artistique dont il a été parlé précédemment, avec cette différence que le langage poétique est plus élevé et qu'il exhale davantage le souffle de l'inspiration. "Dans le style poétique, dit Joubert, chaque mot retentit comme le son d'une lyre bien montée, et laisse toujours après lui un grand nombre d'ondulations."

Aux exemples déjà donnés, ajoutons cette belle manifestation de langage inspiré, cette expression artistique d'un amour tendre pour les beautés de la nature :

Une ligne de peupliers debout au bord d'un champ ressemble à une bande de frères. Ils murmurent éternellement, et leurs feuilles bruissantes semblent sans relâche chuchoter les mêmes paroles. Notre vie inquiète nous rend plus doux le spectacle de leur vie tranquille. Nous sommes presque étonnés de les revoir le matin, posés comme le soir, et nous les trouvons heureux de leur immobilité monotone. Nous sommes tentés de nous demander ce qu'ils ont fait la nuit, lorsque le silence et l'ombre enveloppaient leurs grandes formes, et que la brume venait poser son voile diaphane sur leurs manteaux. Il nous semble qu'ils ont dû se réjouir, lorsque l'aube a touché de son rayon charmant leur tête si fine. En effet, à ce moment, sous la petite brise qui s'éveille, ils bruissent faiblement, et leurs feuilles luisent... Elles se lustrent, s'étalent, jouissent de toute la lumière du ciel, et répètent leur chant incessant et tranquille jusqu'au moment où, une par une, elles tombent en tournoyant sur le gazon jauni... 1.

Il y a lieu de distinguer entre le langage poétique et la langue du poète. Cette dernière est la parole esthétique, mesurée, rythmée, propre au vers, tandis que le langage poétique peut se trouver aussi bien dans la prose que dans la poésie, quoique avec une moins grande abondance de figures. La langue poétique synthétise les plus grandes beautés littéraires : rythme, harmonie, image, inspiration et enthousiasme lyrique. Le moment est venu d'étudier cette forme la plus élevée du beau littéraire.

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1) Taine, Du sentiment de la nature dans la Fontaine et ses Fables.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 10:49 pm

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IV. — LA POÉSIE


Le mot poésie éveille ordinairement l'idée de langage mesuré, parce que c'est la forme que revêt volontiers l'expression poétique pour s'envelopper de charme et de puissance. " L'idée trempée dans le vers prend quelque chose de plus incisif et de plus éclatant que dans la prose : c'est le fer qui devient acier 1 . " Mais le mot poésie, dans son acception la plus étendue, signifie aussi tout ce qui est beau, harmonieux, expressif à un haut degré, tout ce qui enchante, ravit, élève l'âme ; et dans ce sens encore il s'applique à l'art du poète.

Quels sont les caractères principaux de cet art ? " La poésie, dit Lamartine 2 , est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière, et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l'homme par son humanité tout entière : idée pour l'esprit, sentiment pour l'âme, image pour l'imagination, et musique pour l'oreille." Paul de Saint-Victor résume ces caractères en une phrase pittoresque : " La poésie, dit-il, est la lumière ou le relief de la parole, l'idée revêtue des ailes qui transfigurent et font voler ; le souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore."

La poésie anime la nature physique, idéalise et embellit le monde réel ; par contre, elle drape de formes sensibles les puissances morales. Sœur de la peinture et de la musique, elle peint et chante. Un poète, E.Deschamps, l'appelle :

Peinture qui se meut et musique qui pense.


La prose exprime beaucoup, mais suggère peu ; la musique exprime à peine, mais suggère infiniment ; la poésie exprime et suggère tout à la fois ; elle unit le pouvoir d'expression des mots au pouvoir de suggestion des notes, et fait ainsi bénéficier le langage du charme de la musique.

Plus que tous les autres arts, la poésie fait éclater les qualités du beau : l'expression, la proportion, la variété, l'unité et l'harmonie. Imagée et harmonieuse, elle parle fortement et agréablement à l'imagination et à la sensibilité. Dans le rythme et la mesure, les lois de proportion et d'équilibre trouvent leur heureuse application. La variété, quoique plus restreinte par la régularité dans la poésie que dans la prose, y existe tout aussi bien. Elle s'affirme surtout par les souples modulations des syllabes accentuées et des atones, ainsi que par la diversité des rimes. L'unité paraît non seulement dans l'ensemble de la composition, par l'identité de l'inspiration, mais aussi dans les diverses parties, par l'égalité des rythmes et le retour régulier de la rime. Rythme et rime contribuent à établir l'harmonie du vers, qui, avec l'euphonie, constituent deux des plus grandes beautés de la langue poétique. L'oreille s'abandonne volontiers à ce mouvement cadencé et délicieux qui prépare l'esprit à jouir des surprises de la pensée. Et par tous ces moyens — sonorités suaves et enchanteresses, élévation et inspiration de la pensée — le poète conduit l'âme aux plus hauts sommets de l'exaltation. Toutes ces qualités placent la poésie au point culminant de l'art. C'est l'harmonie par excellence, la splendeur de l'ordre, le beau dans tout son éclat.

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1) F. J., Cours de littérature.

2) Premières méditations poétiques, Préface.
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Message  Roger Boivin Dim 22 Jan 2012, 11:31 pm

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IV. — LA POÉSIE ( suite )


Cette synthèse des conditions du beau dans la poésie ne suffit pas à nous faire pénétrer les émotions harmoniques que cet art produit dans l'âme. Il faut en étudier aussi les procédés. Nous l'avons vu, le poète cherche à frapper l'imagination, à flatter l'oreille, à toucher la sensibilité et à élever l'intelligence ; et les principaux moyens qu'il emploie pour atteindre ce but sont l'image, le rythme, l'harmonie, et souvent aussi, l'inspiration et l'enthousiasme. Abordons maintenant l'étude — mais une étude sommaire — de ces délicats instruments de l'art poétique.



Puisque les images apportent la richesse d'expression et la fraîcheur de coloris indispensables à la poésie, ce doit être l'art du poète de changer en vision pittoresque tout ce qu'il décrit ou raconte. Sans l'imagination, qui colore et anime, l'on n'est jamais poète 1 . Il faut à la poésie des images variées, saisissantes, riches, enivrantes, comme on en trouve dans les oeuvres de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine et de Leconte de Lisle.

Il a été suffisamment parlé de cette figure. Contentons-nous de rappeler ici un exemple de vers brillamment imagés. Ils sont extraits du Moïse sur le Nil de Victor Hugo (Odes et Ballades).

Il sommeille ; et de loin, à voir son lit flottant,
On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
Le nid d'une blanche colombe.
Dans sa couche enfantine, il erre au gré du vent ;
L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
Semble le bercer dans sa tombe !

Ne nous semble-t-il pas apercevoir la corbeille du futur législateur des Hébreux ballottée par l'onde et attirant le regard étonné de la fille de Pharaon ? Outre les métaphores et les images proprement dites, il y a aussi des mots, des sons qui font image et qui colorent le style. Ils n'imitent aucun mouvement, aucun bruit comme dans l'harmonie imitative, et cependant ils peignent les objets, ils intensifient l'expression du sentiment. Le vers suivant de Racine, dans Athalie, contient un choix de sons qui aident à exprimer la terreur :

En achevant ces mots épouvantables...


Alfred Garneau décrit un gai matin par des syllabes vives et alertes :

L'aurore
Colore
D'un fin
Carmin

Les nues
Menues...
Que l'air
Est clair !
(Folle Gageure.)


Dans ces vers de Victor Hugo :

Cette ville
Aux longs cris,
Qui profile
Son front gris,

Des toits frêles,
Cent tourelles,
Clochers grêles,
C'est Paris !


les voyelles et les consonnes légères n'évoquent-elles pas les flèches et les dentelures d'une cité médiévale ? Voyez comment, par des vers lourds, le poète peint ensuite un monument plus massif :

Le vieux Louvre !
Large et lourd,
Il ne s'ouvre
Qu'au grand jour.

Emprisonne
La couronne,
Et bourdonne
Dans sa tour.
(Odes el Ballades.)


L'auteur delà Légende des siècles savait aussi que l'o est sonore et triomphal, et il le multiplie quand il parle d'une ample moisson.

L'étang frémit sous les aulnes,
La plaine est un gouffre d'or
Où court dans les grands blés jaunes
Le frisson de Messidor...


L'abondance d'l et de rimes en eu et en ule donne de la légèreté aux vers d'Albert Lozeau dans la Poussière du jour.

La poussière de l'heure et la cendre du jour
En un brouillard léger flottent au crépuscule.
Un lambeau du soleil au lointain du ciel brûle,
Et l'on voit s'effacer les clochers d'alentour.

La poussière du jour et la cendre de l'heure
Montent comme au-dessus d'un invisible feu,
Et, dans le clair de lune adorablement bleu,
Planent au gré du vent dont l'air frais nous effleure.
(Le Miroir des jours. )

______

1) La poésie didactique, il est vrai, demande moins d'imagination, mais est-ce là de la vraie poésie ?
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Message  Roger Boivin Lun 23 Jan 2012, 12:00 am

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IV. — LA POÉSIE ( suite )


Un autre moyen, pour le poète, de plaire à l'oreille et à l'esprit est le rythme, qui comprend la mesure et la césure. Il règle la marche du vers, il l'accommode même au mouvement de la pensée, en déterminant la lenteur ou la rapidité des sons, la rareté ou la fréquence des pauses.

La première qualité du rythme est d'être expressif. " Le rythme, dit l'abbé Merit 1 , c'est l'âme même, le mouvement, le battement de la vie. Le vrai nombre vient de l'âme, et celui-là seul se communique à l'âme, la remue et l'entraîne." Corneille, dans le Cid, met don Diègue devant le roi don Fernand au moment où celui-ci va se prononcer sur le sort de Rodrigue : le rythme est lent et comme alourdi de douleur et de tristesse :

Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi.


Mais ce rythme s'anime soudain, par la joie intense du noble vieillard qui se sent vengé par son fils. Le vers s'agite, devient impétueux :

.............................un fils digne de moi,
Digne de son pays, et digne de son roi !
Il m'a prêté sa main, il a tué le comte,
Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte !


L'on n'a pas oublié comment, dans la Laitière et le Pot au lait, la Fontaine, par des mots courts et allègres, représente l'allure de Perrette ; ni comment, au contraire, dans le Coche et la Mouche, il fait traîner la phrase pour imiter la marche difficile du coche. Le meilleur rythme est donc celui qui est inspiré par le sentiment des personnages mis en scène ou par le mouvement des objets décrits 2.


________

1) Lettres sur le beau en littérature.

2) Pour plus de développements sur le rythme, l'on peut voir Boillin, le Secret des grands écrivains.[/size
[size=7].
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Message  Roger Boivin Lun 23 Jan 2012, 12:21 am

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IV. — LA POÉSIE ( suite )


Les mêmes qualités doivent caractériser l'harmonie imitative, qui s'étend de l'harmonie du mot jusqu'au rythme, et qui se confond souvent avec ce dernier, comme on a pu le voir dans les précédents exemples. L'harmonie imitative " ne se borne pas, dit P.-M. Quitard 1 , à exprimer les choses sonores, elle exprime aussi les choses en mouvement, car il n'y a guère de mouvement sans bruit, elle s'étend même aux choses qui remuent les sens intérieurs, aux sentiments et aux affections de l'âme."

Duresnel et Delille ont présenté, dans de petites pièces en vers bien connues, les préceptes et le modèle de l'harmonie imitative; il serait difficile d'établir plus clairement le rapport entre la signification des mots et leur sonorité. La nature a mis dans la qualité des sons une expression des sentiments de l'homme. " Les sons ouverts et soutenus, continue Quitard, sont propres à l'admiration ; les sons aigus et rapides, à la gaieté ; les syllabes muettes, à la crainte ; les syllabes traînantes et peu sonores, à l'irrésolution. Les mots durs à prononcer expriment la colère ; ceux dont la prononciation est aisée et coulante expriment le plaisir ou la tendresse... " On accumulerait aisément des exemples de vers où les poètes ont tiré parti de cette puissance expressive des sons.

Les manuels disent comment les auteurs ont peint la rapidité et la lenteur des mouvements. Il serait fastidieux de reproduire ici leurs citations. Rappelons seulement quelques exemples moins connus. Voyez comment Henri de Régnier évoque les mouvements du laboureur et de ses bœufs, puis celui des oiseaux :

Tu mènes lentement, ô grave laboureur,
Tes lourds bœufs obstinés au sillon qui se creuse...
Et des oiseaux, là-bas, volent sur le sillon...
( Le taureau, dans les Jeux rustiques. )

Écoutez maintenant le bruit d'un objet qui roule :

L'autre esquive le coup, et l'assiette volant
S'en va frapper le mur et revient en roulant.
(Boileau, dans le Repas ridicule).

Puis, entendez le cri strident des gonds dans ce vers de Fernand Gregh :

Les gonds rouilles criaient sur la ferrure ancienne...


Racine reproduit le grincement de l'essieu et le fracas du char d'Hippolyte quand il écrit :

L'essieu crie et se rompt ; l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.



Dans son petit chef-d’œuvre la Cloche de Louisbourg, Nérée Beauchemin imite le tintement de la cloche par le retour cadencé du son or, à la rime.

Oh ! c'était le cœur de la France
Qui battait à grands coups alors
Dans la triomphale cadence
Du grave bronze aux longs accords.

O cloche ! c'est l'écho sonore
Des sombres âges glorieux
Qui soupire et sanglote encore
Dans ton silence harmonieux !



L'un des plus beaux exemples d'harmonie imitative que l'on puisse citer semble être ce passage de J.-B. Rousseau dans la Cantate de Circé :

Dans le sein de la mort ses noirs enchantements
Vont troubler le repos des ombres :
Les mânes effrayés quittent leurs monuments ;
L'air retentit au loin de leurs longs hurlements.
Et les vents, échappés de leurs cavernes sombres,
Mêlent à leurs clameurs d'horribles sifflements.


Quel prix cette mystérieuse harmonie n'apporte-t-elle pas aux vers qu'on vient de lire ! Le retour des sons en ent, en eur et en om produit une expression lugubre qui pèse, pour ainsi dire, sur l'imagination de l'auditeur. Que d'autres exemples tirés des fables de la Fontaine ne pourrait-on pas rappeler ? car peu d'auteurs ont plus brillé que le Bonhomme dans l'art imitatif.


L'allitération bien employée peut aussi concourir efficacement aux effets de cet art. Voyez, par exemple, comme la répétition de l'r, dans le premier vers qui suit, et celle de l's, dans le second, sont significatives :

Du lugubre instrument font crier les ressorts...
Fait siffler ces serpents ; s'excite à la vengeance...
2

Dans celui-ci :

Après avoir trotté, brouté, fait tous ses tours,... 3

l'emploi du t peint à merveille les mouvements du lapin 4.

Cette imitation par les lettres et les syllabes peut facilement dégénérer en afféterie et produire un effet déplaisant, surtout quand les mots ne forment pas un ensemble mélodieux. Piis, par exemple exagère l'harmonie imitative dans les deux vers suivants :

Le gentil émouleur, par un jeu qui l'amuse,
Aiguise les outils de si près qu'il les use.


L'imitation doit être sensible à l'oreille, mais sans lui devenir importune. Cet organe, après tout, n a pas besoin d'être fortement frappé, il lui suffit d'être doucement averti, Par ailleurs, ainsi que le dit Quitard, ce serait affectation ridicule de multiplier les effets imitatifs à la manière de Delille. En général, ces effets ne sont agréables que s'il se présentent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes. Ceux qu'on trouve chez la Fontaine, Boileau et Racine sont excellents, parce qu'ils ajoutent à la pensée un ornement qui ne paraît pas avoir été cherché. On dirait " des échos de ce chant intérieur qui résonne dans les âmes vraiment poétiques."




Enfin la place de la césure et l'enjambement eux-mêmes permettent d'obtenir de beaux effets imitatifs. Rappelez-vous cet exemple, qui est de La Fontaine et qui figure à l’œil le pied boiteux d'une table :

En un de ses supports le temps l'avait rompue ;
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, — autre injure des ans.



L'exemple suivant est d'André Chénier, dans le Jeune Malade :

Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.
Je te perds. — Une plaie ardente, envenimée,
Me ronge : — avec effort je respire,— et je crois
Chaque fois respirer pour la dernière fois.


Ici les enjambements et les repos marquent l'état du malade en reproduisant, pour ainsi dire, ses oppressions par des quantités métriques créées avec art.

On n'a pas oublié le passage charmant où la Fontaine, par la coupe du vers, peint avec tant de dextérité les ruses de la perdrix pour tromper le chasseur.

Et puis, — quand le chasseur croit que son chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, — et rit
De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.





A l'harmonie imitative, qui, du reste, ne peut être que passagère, l'on doit préférer l'euphonie ou harmonie des mots, qui peut se maintenir du commencement à la fin de la composition. Si cette harmonie est nécessaire à la belle prose, combien plus ne l'est-elle pas à la splendeur du vers ! C'est grâce à la mélodie et à l'image que la poésie est à la fois musique et peinture. Lamartine possédait à un haut degré le secret de cette harmonie du langage poétique. Quelle suave sonorité par exemple dans sa description bien connue du soleil couchant.

Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire.
Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux
, etc 5.


Ils sont mélodieux aussi ces vers d'une petite pièce de Paul Reynier intitulée Téos et Pathmos :

Près des bords fortunés où la vague aplanie
Expire mollement sous les pins d'Ionie,
La riante Téos découpe les flots bleus.
De bocages mouvants gracieuse corbeille,
Elle semble flotter sur l'onde qui sommeille,
Comme on peint d'Apollon le berceau fabuleux.





A l'harmonie poétique se rattache la rime, qui constitue l'une des plus exquises beautés du vers français.

Rime, qui donnes leurs sons
Aux chansons;
Rime, l'unique harmonie
Du vers, qui, sans tes accents
Frémissants,
Serait muet au génie
6

" La rime, est-ce un ornement de pure fantaisie, se demande l'abbé Merit 7 , est-ce une difficulté toute gratuite, propre seulement à faire briller la dextérité du poète ?... Non. La rime marque la mesure remplie, avertit doucement l'oreille, lui fait sentir le rythme avec plus de force et de précision. La rime, désespoir du faiseur de vers, est l'enchantement du poète ! " Les vers suivants de Paul Morin sont de ceux qui démontrent cette vérité :

Et si je n'ai pas dit la terre maternelle,
.......................................................................
Ce n'est pas que mon cœur ait négligé de rendre
Hommage à mon pays,
Ou que muet aux voix qu'un autre sait entendre,
Il ne l'ait pas compris :
Mais la flûte sonore est plus douce à ma bouche
Que le fier oliphant.
Et je voulais louer la fleur après la souche,
La mère avant l'enfant.


" Et savez-vous pourquoi la rime est une aide ? s'enquiert à son tour Auguste Dorchain. Retenez bien ceci : c'est qu'elle est une discipline, et que toute discipline préalablement acceptée est à la fois un renfort et une délivrance 8."

Les règles de la rime, du reste, comme toutes les règles de la versification française, sont dictées par le goût le plus affiné, et on ne peut les méconnaître sans éteindre la splendeur de la langue poétique.

La rime a toujours été jugée nécessaire au français. A l'origine, elle faisait partie du rythme et portait le même nom. Qu'elle disparaisse, et du coup s'évanouissent la vie et la sonorité musicale du vers, tout ce qui en fait la principale beauté. Dorchain l'exalte au plus haut degré : " La rime à la fois élément d'unité et de variété, de sécurité et de surprise ; la rime principe de liberté et de contrainte tout ensemble, l'une servant l'autre ; la rime, enfin, cause miraculeuse de cette sorte de révélation subite, d'illumination intérieure, qui est le dernier terme, le plus haut sommet de l'émotion poétique."

Ainsi, c'est avec raison qu'on appelle le rythme (mesure et césure) et l'harmonie (euphonie et rime) les moyens musicaux du vers.

_______


1) Dictionnaire des rimes.

2) Boileau.

3) La Fontaine.

4) Pour de plus amples développements sur l'harmonie imitative, on peut voir P.-M. Quitard, Dictionnaire des rimes.

5) L'Hymne du soir.

6) Sainte-Beuve, les Poésies de Joseph Delorme.

7) Op. cit.

8 ) L'Art des vers.


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Message  Roger Boivin Lun 23 Jan 2012, 9:08 pm

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IV. — LA POÉSIE ( suite )


Finissons de préciser les caractères de la langue poétique par quelques mots sur l'inspiration et l'enthousiasme. Pour créer de la vraie poésie, l'imagination, la sensibilité et le goût ne suffisent pas. Il faut l'inspiration, qui vient d'en Haut.

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l'art des vers atteindre la hauteur.
S'il ne sent du Ciel l'influence secrète,
Si son astre en naissant ne l 'a formé poète,
Dans son génie étroit il est toujours captif ;
Pour lui Phébus est sourd et Pégase est rétif.


" L'esprit n'a point de part à la véritable poésie, affirme à son tour Joubert ; elle est un don du Ciel, qui l'a mise en nous. " Et ces vers harmonieux de Larmartine nous bercent de la même pensée :

Jamais aucune main sur la corde sonore,
Ne guida dans ses jeux ma main novice encore.
L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel ;
Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente.
L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante,
L'abeille à composer son miel...

Mais pourquoi chantais-tu ? — Demande à Philomèle
Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle
Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant ;
Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
Comme l'eau murmure en coulant 2.


L'inspiration est une sorte de souffle surnaturel, de conception supérieure, qui porte l'âme du poète vers le beau idéal. C'est elle surtout qui élève la poésie à la hauteur d'art sacré, de sœur de la prière. On trouve ce souffle poétique principalement dans les grandes épopées. Les passages suivants, tirés de la Divine Comédie 3, de Dante, nous en donnent quelque idée :

0 vous qui, sur une fragile nacelle, suivez la voie hardie de mon vaisseau, revenez, revenez au rivage, dans la crainte de vous égarer. Mais vous qui levez depuis longtemps les yeux vers la voie céleste, venez cingler dans cette mer sublime et suivez le sillon de ma proue sur l'onde. Le désir de visiter l'empire dont Dieu est le type éternel, nous emportait avec la rapidité qui meut le ciel lui-même...

O splendeur éternelle de Dieu ! Aide-moi à raconter les merveilles qui frappèrent mes regards. Il existe dans les hauteurs des cieux une lumière par laquelle se rend visible le Créateur des mondes ; comme une colline baignée par une rivière se réfléchit dans ses flots, ainsi tous les esprits se réfléchissent dans la lumière. Mon œil embrassait toute cette ineffable vision...

Je vis des lumières plus brillantes que le soleil nous entourer comme leur centre et se déployer en resplendissante couronne. Leur chant était encore plus agréable que leur riche éclat ; ces lumineuses substances voltigeait autour de nous comme roule les étoiles autour des pôles...


Celui qui n'a pas reçu de Dieu le souffle de l'inspiration peut-il y suppléer en partie par le travail et par la lecture assidue des meilleures œuvres poétiques ? Le Dictionnaire illustré des écrivains et des littératures, par Gidel et Loliée, prétend, contrairement à Boileau et à Lamartine, que " l'inspiration n'est pas une grâce divine ni un don du hasard, mais le résultat nécessaire d'une aptitude innée jointe à un exercice constant et à un travail passionné. Il faut néanmoins reconnaître, ajoute-t-il, qu'elle a des jaillissements soudains, indépendants de la réflexion et qu'on peut appeler des éclairs de génie.

Le poète n'obtiendrait-il, par ses efforts, qu'un peu plus d'élévation de la pensée, il aurait lieu de s'en réjouir. Il sentirait mieux la puissance mystérieuse qui anime les œuvres des grands poètes, et il communiquerait à ses propres écrits plus d'éclat et de grandeur.

D'aucuns confondent quelquefois l'inspiration avec l'enthousiasme, qui est une sorte d'exaltation dont s'enveloppe volontiers l'âme du poète et qui le transporte dans un monde d'idéalité. " Rien de ce qui ne transporte pas n'est poésie, affirme Joubert 4 . La lyre est, en quelque manière, un instrument ailé." Mais le même auteur ajoute : "Il ne faut pas confondre l'enthousiasme avec la verve : elle remue et il émeut ; elle est, après lui, ce qu'il y a de meilleur pour l'inspiration."

L'enthousiasme doit paraître naturel, sans quoi il deviendrait bientôt ridicule (loi de vérité). Il ne sied pas non plus à tous les genres. On le rencontre particulièrement dans la poésie lyrique.

_______


1) On a reconnu, sans doute, Boileau, dans l'Art poétique.

2) Méditations, le Poète mourant.

3) Traduction condensée des Grands écrivains de toutes les littératures.

4) Pensées.

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Message  Roger Boivin Lun 23 Jan 2012, 11:19 pm

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IV. — LA POÉSIE ( suite et fin)


L'image, le rythme et l'harmonie, l'inspiration et l'enthousiasme, voilà donc les éléments qui font la splendeur de la poésie ; mais chaque genre — épopée, ode ou drame — est en outre soumis à des règles particulières. " Tout poème est brillant de sa propre beauté , " dit Boileau. Les poétiques les exposent ces règles, et il suffira de rappeler ici pour terminer, celles qui ont le plus de rapport avec l'esthétique.


Il faut à la synthèse grandiose de l'épopée un sujet mémorable et bien ordonné, ainsi qu'une expression noble et pompeuse.

Le sujet doit éveiller des émotions saines et des sentiments généreux. A cet effet, il présente à l'admiration une âme magnanime, qui ne se laisse abattre par aucun obstacle ; un héros, qui, sous l'inspiration divine et avec l'aide de forces supérieures, exécute une entreprise difficile et glorieuse. Un poème épique comprend donc trois éléments : une action héroïque, un personnage principal qui la réalise, et du merveilleux qui vient rehausser les événements.

Là pour nous enchanter, tout est mis en usage,

dit Boileau.

Quant à l'expression, nous avons rappelé qu'elle doit s'élever à la hauteur de l'action que peint le poète. Présentons cette fois, comme exemple de style épique, un passage de la Messiade, de Klopstock 1. L'auteur décrit l'ascension glorieuse du Sauveur. Les peuples de divers mondes, en voyant passer le Vainqueur de la mort, avec son cortège triomphal, s'écrient :

Chantez sa gloire, soleils et mondes ! Et vous, étoiles silencieuses qui traversez la route étincelante qu'il a choisie pour retourner à son Père, que l'écho de vos rives répète les psaumes que la nature jette sur son passage !
Océans de la Lune, océans de la Terre, faites entendre le bruissement de vos vagues. Qu'il s'élève et se mêle à l'harmonie stellaire, comme le souffle qui, en agitant le palmier, apporte le doux murmure des harpes lointaines.
Qu'elle est imposante et superbe votre marche, légions d'astres, dont Dieu seul connaît le nombre ! Pour annoncer la gloire du Sauveur, vos rayons éblouissants se confondent avec les faisceaux de la lumière divine, gardienne terrible du sanctuaire des cieux.


Les meilleurs modèles du genre épique sont l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, dont nous avons déjà cité des passages. L'art de ce maître n'a pas été surpassé ni même atteint, et c'est en grande partie de ses œuvres qu'on a déduit les règles de l'épopée : unité, intégrité, grandeur, etc. L'unité surtout est saisissante dans chacun de ces deux poèmes et même dans leur ensemble, l'Iliade retraçant la vie militaire, et l'Odyssée, la vie familiale.

Quant aux tableaux que le poète grec met sous les yeux du lecteur, trois qualités les distinguent particulièrement : la vigueur et la fermeté des traits, l'extrême simplicité des moyens unie à la grandeur des effets, l'objectivité et la réalité du récit.


L'ode ou poème lyrique a pour objet un sentiment passionné, une émotion vive et profonde. "Lorsque le sentiment vibre (profondément) dans une âme d'artiste, dit le Père Verest, il s'exhale naturellement en un chant, c'est-à-dire en un langage fortement imagé et fortement rythmé... La raison en est que la mélodie et surtout le rythme sont les signes naturels des impressions."

En sa qualité de chant 2, l'ode se divise toujours en strophes ou stances. Son caractère principal est l'enthousiasme, produit par les peintures que se représente l'imagination, ou par les sentiments qui agitent vivement l'âme du poète. La marche du sentiment doit être naturelle et rester dans la vérité, mais l'imagination peut régner en souveraine et se laisser aller au plus haut degré de l'enthousiasme. Aucune hardiesse n'est interdite à cette exaltation, si elle est réelle ; mais l'enthousiasme de commande est risible.

Le genre lyrique emploie plus que tout autre les moyens musicaux. Le vers sonore est le mode d'expression du lyrisme. Bien des grands poètes ont affectionné ce genre. Les odes de Pindare, ainsi que celles de Lamartine et de Victor Hugo sont justement célèbres ; mais la prophétie de Joad, dans Athalie, est, dit-on, le plus beau morceau de poésie lyrique créé par l'intelligence humaine :

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi?
Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?
C'est lui-même. Il m'échauffe ; il parle. Mes yeux s'ouvrent,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports ;
etc.


Cette action héroïque que chante l'ode et dont l'épopée fait le récit, le drame la représente en faisant parler les personnages eux-mêmes. Il est par suite plus réaliste que l'ode et l'épopée, et aussi, moins susceptible d'idéalisation et de grandeur.

Le drame est souvent en prose, mais la relation qui règne entre le rythme et le sentiment porte quelquefois le dramaturge à écrire ses œuvres en vers. Dans les parties les plus sentimentales et les plus mouvementées, il recourt même parfois à une forme de dialogue appelée stichomythie et qui est singulièrement frappante. Le vers répond au vers ou à une partie de vers comme une riposte à une attaque :

Pauline : Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.
Polyeucle : Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.
Pauline : C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ?
Polyeuctc : C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.
Pauline : Imaginations !
Polyeucte : Célestes vérités !
Pauline : Étrange aveuglement !
Polyeucte : Etemelles clartés !
Pauline : Tu préfères la mort à l'amour de Pauline ?
Polyeucte : Vous préférez le monde à la bonté divine ! (Corneille, Polyeucte.)

Le drame est soumis à un grand nombre de règles qui peuvent se réduire aux conditions ordinaires du beau littéraire. A l'écrivain de les étudier dans une bonne poétique, s'il veut conduire habilement une action dramatisée, parce qu'il s'agit ici de bien appliquer des règles générales à un genre particulier de composition.

Nul n'ignore que l'action peut être tragique, comique ou mixte. Les ressorts de la tragédie sont la terreur, la pitié et l'admiration ; ceux de la comédie, les ridicules et les travers de caractère. Les lois de proportion et de convenance demandent que le style soit noble, élevé, sentimental dans la tragédie, clair, simple, aisé dans la comédie.


Les genres secondaires —didactique, pastoral, ou élégiaque— s'adressent surtout à la raison. Pour être suffisamment colorées, ces œuvres exigent un emploi heureux d'images, d'épisodes et d'ornements variés.


Enfin, les petits poèmes appelés poésies fugitives ne connaissent pas d'autres règles particulières que celles qui concernent le nombre des vers et la disposition des rimes. La plus prisée de ces petites pièces est aujourd'hui le sonnet, dont Boileau a dit, un peu hyperboliquement :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Cette forme possède une vertu qui a suscité bien des chefs-d’œuvre. C'est que son architecture, comme le dit Auguste Dorchain, fonde sa beauté sur un équilibre sonore qui traduit une logique et une raison supérieure. Théophile Gautier compare le sonnet à une fugue dont le thème passe et repasse par des formes rigoureuses jusqu'à résolution complète.

Ces sortes variées de compositions en vers peuvent être considérées comme divers moules offerts à l'inspiration poétique. Elles montrent par ailleurs que la poésie est agréée sous toutes ses formes et en toutes circonstances, et qu'elle apporte toujours des charmes savoureux au lecteur et à l'auditeur. Elle est moins populaire que la musique, puisqu'elle ne s'adresse qu'aux esprits cultivés 3; elle lui est supérieure, parce qu'elle est à la fois musique et peinture, ainsi qu'il a été dit plus haut, et que, plus encore que la musique, elle élève l'âme vers le noble et l'idéal. A plus forte raison surpasse-t-elle en dignité les arts du dessin, restreints par la matière. " La poésie ne sculpte, ni ne peint, ni ne bâtit, mais à sa voix notre imagination bâtit, sculpte et peint des œuvres devant lesquelles pâlissent souvent celles de l'architecte, du sculpteur et du peintre 4."

Ne nous lassons donc point de pénétrer l'essence et la beauté de cet art enchanteur. Si nos efforts ne font pas de nous des poètes, ils raviveront du moins notre amour pour la poésie, dont la puissance merveilleuse nous paraîtra plus saisissante et plus entraînante. Nous sentirons mieux en elle l'âme qui éveille, réchauffe et grandit la nôtre.

Une jolie pièce d'Anatole de Ségur rappelle admirablement la mission, la beauté et le charme de la poésie. Elle trouve naturellement sa place dans la conclusion de ce chapitre.

Oh ! revêtir le vrai d'une robe immortelle.
Qui sous ses plis charmants en laisse voir les traits !
Donner à sa pensée une forme si belle.
Que les siècles ravis l'aimeront à jamais !
Créer des vers si purs en leur magnificence,
Qu'ils planent au-dessus des peuples et des temps.
Et qu'antiques déjà quand ils prennent naissance,
Ils sont toujours nouveaux malgré le cours des ans !
Qu'il est beau de semer les rayons et les flammes
Dans la funèbre horreur de nos nuits d'ici-bas,
Et de faire à pleins bords couler Dieu dans les âmes
Par des canaux d'or pur qui ne s'épuisent pas !


"O poésie, nous écrierons-nous avec l'abbé Merit, poésie ! Tu es si belle que tes sœurs envient surtout d'être appelées de ton nom. C'est le nom de tout ce qu'il y a d'aimable et de beau dans la nature et les arts, c'est le nom de la beauté ! Parole intérieure que Raphaël peindra, que chantera Mozart... Tu as une forme préférée : sous toutes les formes belle, je te retrouve et te reconnais. Ceux qui croient ne pas t'aimer se trompent; ils n'aiment rien autant, ils n'aiment d'amour vrai que la poésie ; car elle est de notre âme l'image la plus fidèle, et l'âme est l'image de Dieu !

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1) Traduction de Mme la baronne de Carlowitz.

2) Chez les Grecs, pendant toute la période classique, c'est-à-dire jusqu'au IIIe siècle avant J.-C, tout poème était composé pour être interprété de vive voix ou être chanté. Les Latins séparèrent la musique de la poésie. Chez les modernes, les deux arts devinrent de plus en plus indépendants. C'est la conséquence naturelle des immenses progrès réalisés par l'art musical. Aujourd'hui, les artistes qui composent et les paroles et la musique de leurs œuvres sont de très rares exceptions.
Quoi qu'il en soit, dès que la poésie et la musique sont unies, il est clair que leur action doit être coordonnée en vue de produire un effet unique : le maximum de plaisir esthétique que l'œuvre est de nature à procurer. Il s'ensuit que l'expression littéraire de l'idée ne peut pas être étouffée ou déformée par des effets de mélodie ou d'harmonie. Par conséquent :
1 ° Les paroles doivent rester intelligibles;
2° Si l'on compose des paroles sur une mélodie déjà existante, ou de la musique sur des vers connus, les coupes musicales de la mélodie doivent concorder avec les coupes des vers;
3° Les syllabes accentuées doivent correspondre aux temps forts de la phrase musicale. (D'après J . Verest, op. cit.)

3) Le monde la comprend, mais ne la parle pas. (De Musset.)

4) Charles Urbain, Cours élémentaire de littérature.
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Message  Roger Boivin Mar 24 Jan 2012, 1:02 am

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ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS  - Page 5 Muses210

CLIO. THALIE. ERATO. EUTERPE. POLYMNIE. CALLIOPE. TERPSICHORE. URANIE. MELPOMENE.

LES NEUF MUSES, D'APRÈS UN SARCOPHAGE.

Les muses sont les déesses de la mythologie qui présidaient aux arts libéraux, surtout à l'éloquence et à la poésie. Elles étaient sœurs, pour montrer que les arts s'enchaînent. Clio présidait à l'histoire, Thalie à la comédie, Erato à l'élégie, Euterpe à la musique, Polymnie à la poésie lyrique, Calliope à l'éloquence et à la poésie héroïque, Terpsichore à la danse, Uranie à l'astronomie, enfin Melpomene à la tragédie.

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Message  Roger Boivin Mar 24 Jan 2012, 8:38 am

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CONCLUSION

Quelques réflexions morales se présentent naturellement à l'esprit, comme conclusion de cet ouvrage. Après avoir considéré le beau en général, ainsi que ses manifestations diverses, nous avons étudié en particulier chacun des beaux-arts ; et, procédant du moins parfait au plus parfait, nous sommes arrivés à la poésie, image de notre âme, elle-même image de l’Être suprême. Notions d'ensemble et notions particulières nous ont démontré que plus l'idéal s'élève, plus il s'approche de Dieu.

"Si toute perfection appartient à l'être parfait, dit Victor Cousin 1, Dieu possédera la beauté dans sa plénitude. Père du monde, de ses lois, de ses ravissantes harmonies, auteur des formes, des couleurs et des sons, Il est le principe de toute beauté... C'est Lui que nous adorons, sans y penser, sous le nom d'idéal, quand notre imagination, entraînée de beautés en beautés, appelle une beauté dernière où elle puisse se reposer. C'est à Lui que l'artiste, mécontent des œuvres imparfaites de la nature et de celles qu'il crée lui-même, vient demander des inspirations supérieures. C'est enfin en Lui que se résument les deux grandes formes de la beauté en tout genre, le beau et le sublime, puisqu'il satisfait toutes nos facultés par ses perfections et qu'il les accable de son infinitude."

Auprès de cette beauté par essence, celles de la terre ne sont que de pâles reflets. Fussent-elles plus parfaites et plus saisissantes, elles ne pourraient satisfaire pleinement, puisqu'elles ne sont que passagères. Cependant que de pures jouissances elles procurent et combien elles élèvent les pensées des âmes droites vers la Beauté infinie !

Les occasions de jouir du beau ici-bas sont multiples pour l'homme cultivé, mais nulle part il ne peut le contempler plus à son aise, semble-t-il, que dans le temple chrétien, rendez-vous de tous les arts 2. Dans une dizaine de pages de son ouvrage De l'art et du beau, Lamennais démontre clairement cette synthèse de manifestations artistiques dans une cathédrale. Essayons de le résumer, tout en conservant son style pompeux et solennel.

Le temple chrétien représente la création de l'univers et la future destinée de l'homme. Symbole de la divine architectonique, le corps de l'édifice semble se dilater ; et, sous ces voûtes élevées qui s'arrondissent comme celles des cieux, il exprime, par ses demi-jours, la défaillance de l'univers depuis la chute d'Adam. Une secrète puissance attire vers le point où convergent les longues nefs, où réside voilé le Dieu rédempteur et d'où émane la vertu plastique qui imprime au temple sa forme imposante. Ses axes croisés offrent l'image de l'instrument du salut. Les flèches qui s'élancent dans l'espace, le mouvement d'ascension du temple entier, traduisent aux yeux l'aspiration de la créature vers Dieu, son principe et son terme.

Tous les arts sortiront de cet art initial, par un développement semblable à celui de la création. Et d'abord la sculpture, car les murs du temple, ses corniches, ses arceaux, se couvrent d'une végétation variée. Un peuple de statues ornent les niches, les portails, toutes les parties de l'édifice. La pierre s'anime de plus en plus, des multitudes d'êtres se produisent au sein de cette magnifique création.

Mais le relief seul ne reproduit qu'imparfaitement les merveilleuses richesses de l’œuvre divine. Il ne saurait rendre les effets variés de la perspective, de la lumière et des couleurs, ni rassembler sous un seul point de vue, en un cadre restreint, les objets si divers de la nature dans leur harmonieux ensemble. Ici surgit la peinture ; et voyez comme son développement s'enchaîne aux précédents. Il n'est rien que la peinture ne représente, alors elle achève sous ce rapport la création du temple. Ses voûtes grises et ternes — le ciel de l'édifice — prennent une teinte azurée, les reliefs se colorent, et des fresques, ravissantes par le dessin et le coloris, chantent les merveilles du créateur.

La lumière elle-même, génératrice de la couleur, en passant à travers les fleurs transparentes des vitraux peints, revêt mille nuances diverses, qu'elle projette ensuite au loin, sur les murs et le parquet du temple.

Cependant, ces formes variées créées par l'art ne se meuvent pas. Le temple n'offre pas encore une complète réalisation de son type, l'univers ; car, dans ce dernier, nul repos ; tout est mouvement. Ici commence pour l'art une autre série de développements, en rapport avec l'ouïe et le son.

Des éléments terrestres s'élève une voix formée de toutes les voix de la nature ; voix indistincte et confuse, mais combien majestueuse et solennelle pour l'âme attentive ! Pareillement, des profondeurs du temple sort une voix qui se propage et remplit de ses accords variés les voûtes frémissantes de l'édifice. Solennelle aussi, mystérieuse comme l'écho d'un monde invisible, elle remue les secrètes puissances de l'homme, elle éveille en lui toute une vie interne. Lorsque résonnent les sons majestueux de l'orgue, ne dirait-on pas la voix de tous ces êtres que l'artiste a réunis dans le temple ?

Mais ce langage harmonieux parle aux sens plus qu'à la pensée. C'est le caractère de l'art musical. Le développement du temple est donc encore incomplet. Il manque le concours immédiat de l'être raisonnable, pour faire appel à ce que l'âme humaine a de plus intime et de plus parfait. Qu'à la voix de l'orgue se mêle la parole de l'homme, sublime manifestation de l'intelligence qui le distingue des êtres inférieurs, aussitôt toute cette création qu'est le temple s'agrandit et projette une lumière nouvelle. Tout parle à l'âme un langage élevé, surnaturel. L’Église dit en ses chants ce qu'est Dieu, quels sont les liens qui unissent le Créateur à ses créatures, les lois de celles-ci et le but final de leur existence. Les hymnes et les mélodies religieuses attirent. Elles animent de leurs pensées, de leur poésie, de leur amour, tout cet univers que l'homme domine et résume.

Point de concours des deux mondes — du monde intellectuel et du monde des sens — la poésie en est donc l'harmonie, elle est l'art même à son plus haut terme, elle parachève enfin la création de la demeure divine.

Ici s'arrête la thèse concluante de Lamennais. Avec quelle suave clarté et quelle rigoureuse logique ne montre-t-elle pas la genèse des arts par le temple chrétien ! Comment ne pas être persuadé que ce rendez-vous de manifestations artistiques est éminemment de nature à s'emparer de l'homme pour le placer au-dessus du monde sensible, face à face avec Dieu, son centre et sa fin ?

Ainsi, le beau regardé à la clarté des rayons qui émanent de son principe éternel, brille d'un éclat qui réchauffe et réconforte notre âme. Il lui ouvre pour ainsi dire un coin du ciel qui illumine son exil terrestre. C'est l'aurore de l'extase éternelle, où nous posséderons pour toujours la Source et l'Archétype de toute beauté.

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1) Du beau, du vrai et du bien.

2) On dira peut-être que les arts profanes procurent autant de pures jouissances que les arts religieux ; que dans l'opéra, par exemple, tous les beaux-arts s'unissent pour présenter des spectacles pleins de grandeur et de magnificence. Il faut admettre une différence dans l'effet moral, que nous considérons ici particulièrement. Cette synthèse des beaux-arts, au théâtre, n'est pas reposante comme celle du temple chrétien. Il s'y mêle presque toujours les mouvements d'une passion plus ou moins troublante, des idées ou des sentiments qui rivent l'homme à la terre. Rien de semblable à l'église. Le calme et la sérénité des cérémonies, la suavité des sonorités musicales, la gravité de l'architecture, le symbolisme de l'ornementation sculptée ou peinte, tout est de nature à dégager l'âme des liens terrestres.

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FIN

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