ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS

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Message  Roger Boivin Ven 16 Déc - 14:12

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ESSAI D'ESTHÉTIQUE

____

LA CONNAISSANCE PRATIQUE

DU BEAU

PAR LE FRERE MARTINUS, DES E.C.

PREFACE

DE

M. J.-B. LAGACÉ, M. A.

Professeur d'esthétique à l'Université de Montréal.

LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES

Nihil obstat,
30a Januarii 1924.
Canonicus AEMILIUS CHARTIER,
Censor librorum.
Imprimatur :
+ GEORGES, Arch, de Tarona
Adm. Apost.
Montréal, le 30 janvier 1924.


.

TABLE DES MATIERES

PRÉFACE.

INTRODUCTION. — Le sentiment du beau. — L'esthétique. — Division et but de l'ouvrage. — Esthétique générale, esthétique particulière.


Première Partie

ESTHÉTIQUE GÉNÉRALE

CHAPITRE I. — LE BEAU EN GÉNÉRAL. — Définition du beau. — Perception du beau, Distinction du beau d'avec le vrai et le bien, d'avec l'utile et l'agréable. — Condition et gradation du beau dans la nature et les arts. —L'expression, la proportion, la variété, le contraste, l'unité. — L'harmonie. — Diverses sortes de beau : beau physique ou réel ; beau intellectuel ; beau moral ; beau idéal. — Beau absolu ou suprême ; beau matériel, beau moral, beau intellectuel ; variétés du beau. — Le sublime. — Le laid, le ridicule et l'inesthétique. — Effets du beau.

CHAPITRE II. — LE BEAU DANS LA NATURE. — Le beau dans le règne minéral. — Le beau dans le règne végétal. — Le beau dans le règne animal. — Le beau dans les paysages et les grands spectacles de la nature.

CHAPITRE III. — LE BEAU DANS L'HOMME. — Le beau physique. — Le beau moral. — Rapports entre le beau physique et le beau moral . — Le beau idéal.

CHAPITRE IV. — LE BEAU DANS L'ART. — LES BEAUX-ARTS.
— Nature de l'art. — Procédés de l'art. — Caractère élevé et utilité générale de l'art. — Influence morale et rôle social de l'art. — Conditions essentielles et règles générales de l'art. — La doctrine de l'art pour l'art. — Classification des beaux-arts. — L'architecture. — La sculpture. — La peinture. — La musique. — Le dessin.

CHAPITRE V. — LES FACULTÉS ESTHÉTIQUES. — La sensibilité. — L'intelligence. — Le talent. — Le génie. — L'imagination. — Le goût. — L'éducation du goût.

CHAPITRE VI. — L'ANALYSE ET LA CRITIQUE.
I. L'ANALYSE. — L'analyse de l'art. — L'analyse littéraire. — L'analyse des idées, analyse psychologique. — L'analyse du plan ou analyse didactique. — L'analyse du style ou analyse esthétique.
II. LA CRITIQUE. — La bonne critique. — Objet de la critique. — Qualités de la critique.


Deuxième Partie

ESTHÉTIQUE PARTICULIÈRE

INTRODUCTION. — Nécessité des règles dans les arts.


CHAPITRE VII. — LE BEAU EN ARCHITECTURE.
I. — Notions générales sur l'art de bâtir, du point de vue de l'esthétique : - Définition de l'architecture.
II. — Conditions du beau appliquées à l'architecture : - L'expression. - La proportion. - L'unité de plan et de style. - La variété. - L'harmonie.
III. — Conditions d'esthétique particulières à l'architecture : - La solidité. - la convenance. - L'adaptation.
IV. — La composition architecturale : - Groupement des parties. - Usage esthétique des ordres d'architecture.

CHAPITRE VIII. — LE BEAU EN SCULPTURE.
I. — Notions générales sur l'art du sculpteur : - Le corps humain, objet principal de la sculpture.
II. — Les qualités du beau appliquées à la sculpture : - l'expression, - La proportion, - La variété, - L'unité et l'harmonie.
III. — Conditions d'esthétique particulières à la sculpture. - Les tenons. - La perspective.
IV. — La composition sculpturale : - De l'invention et de la technique.

CHAPITRE IX. — LE BEAU EN PEINTURE.
I. — Notions générales sur l'art du peintre : - L'objet de la peinture. - Des quatre éléments de l'art pictural. - Le dessin. - La couleur. - La perspective. - Le clair-obscur.
II. — Les conditions du beau en peinture : - L'expression. - La proportion. - La variété. - L'unité et l'harmonie.
III. — La composition picturale : - Du choix du sujet. - ordonnance du tableau. - De l'expression.

CHAPITRE X. — LE BEAU MUSICAL.
I. — Notions générales : - Définition de la musique. - son origine. - Éléments de la musique. - Le rythme. - La mélodie. - L'harmonie.
II. — Les conditions du beau dans la musique : - L'expression. - La proportion. - La variété. - L'unité. - L'harmonie et le beau idéal.

CHAPITRE XI. — LE BEAU DANS LA COMPOSITION MUSICALE.
— La mélodie. — Le rythme. — L'harmonie. — Les formes musicales: La forme métrique, - la forme fuguée.
— Les genres de compositions musicales: - La musique religieuse, - le chant grégorien, - musique palestinienne. - Simplicité, ampleur et solennité de la musique sacrée. - La musique profane. - La symphonie. - La sonate. - L'opéra. - L'oratorio. - L'ode-symphonie. - Le drame lyrique ou mélodrame. - L'opérette.

CHAPITRE XII.
I — LE BEAU LITTÉRAIRE EN GÉNÉRAL.
II — LE BEAU DANS LA COMPOSITION LITTÉRAIRE : La littérature est un art. - Origine de la littérature ; son histoire. - La poésie. - La prose. - L'esthétique littéraire. - Le beau dans la composition littéraire. - Choix du sujet. - Du plan ou de la disposition. - De l'élocution. - De la proportion. - De la variété. - De l'unité. - De l'harmonie.

CHAPITRE XIII. — LE BEAU DANS L'EXPRESSION LITTÉRAIRE.
- Esthétique du mot. - Formation des mots. - Sonorité des mots. - Du terme propre. - Du mot pittoresque. - De l'expression originale et forte. - Des rapports immédiats des mots. - De l'épithète. - Alliances originales d'expressions. - De l'euphonie. - De la proposition. - De la phrase. - Des qualités de la phrase. - La clarté. - La concision. - L'originalité. - La métaphore. - Le naturel. - La variété . - L'harmonie ou mélodie. - Le rythme.

CHAPITRE XIV. — LE BEAU LITTÉRAIRE SUPÉRIEUR.
I. — L'idéalisation.
II. — Le sublime.
III. — Le langage poétique.
IV. — La poésie : - De l'image. - Le rythme. - L'harmonie. - La rime. - L'inspiration et l'enthousiasme. - L'épopée. - L'ode. - Le drame. - Les genres secondaires.


CONCLUSION. — Plus l'idéal s'élève, plus il se rapproche de Dieu. — Le temple chrétien synthèse de manifestations artistiques.

http://collections.banq.qc.ca/bitstream/52327/2022034/1/87794.pdf

.

( Si, n'étant pas connecté, l'on ne peut cliquer sur le lien pour y accéder, alors il suffit, d'un clic gauche de la souris, de mettre en bleu l'adresse du lien, puis, d'un clic droit, un petit tableau apparaissant, cliquer sur ouvrir le lien, et le tour est joué ! )


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Message  Roger Boivin Ven 16 Déc - 14:33

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PRÉFACE


Le Fr. Martinus, l'auteur de ce livre, mourait le 19 mai dernier, emportant dans la tombe les regrets de tous ceux qui l'ont connu. Depuis 1894, il était attaché au Mont-Saint-Louis en qualité de professeur de dessin. Ses nombreux élèves peuvent témoigner du zèle et du dévouement qu'il apportait à son enseignement. Sous des dehors froids et réservés, ce modeste cachait une âme enthousiaste, vibrante et généreuse.

Dès sa prime jeunesse, il caressa le rêve de devenir artiste. A cette époque, ce n'était pas chose facile ; les écoles d'art étaient encore du nombre de ces beaux projets dont on s'entretenait volontiers à la fin des banquets politiques, mais dont on ne se souvenait guère le lendemain de la " petite fêle ". Aussi bien, les jeunes gens doués de talent n'avaient-ils d'autre chance de côtoyer la terre interdite de l'art que de s'enrôler comme apprentis dans un atelier d'architecte. C'est ce que fit le jeune Antoine Chouinard. Il n'y séjourna qu'une année ; car soudain, obéissant à un secret appel de Dieu, il laissait là compas et équerres et allait frapper à la porte de l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes.

Cependant, dans son nouvel état, il ne renonça pas entièrement à son rêve de jeunesse. Les loisirs que lui laissaient l'étude et la prière, il les employait à dessiner et à peindre. Ses supérieurs, ayant remarqué ses rares aptitudes, l'appelèrent bientôt au Mont-Saint-Louis, où, comme je l'ai dit, on lui confia la direction des classes de dessin. Plus courtes et plus espacées devinrent les heures qu'il put consacrer à la pratique de la peinture ; mais il se dédommageait de ce contretemps par la visite des expositions artistiques et des collections des riches amateurs, Envoyé en France, en 1898, pour y perfectionner ses études, il se livra au travail avec une telle ardeur qu'il contracta une maladie qui ne lui laissa qu'une santé affaiblie.

De retour au pays, il ne cessa de porter le plus vif intérêt aux tentatives faites par nos artistes pour acclimater l'art chez nous. Homme d'action et de cœur, il lui sembla qu'il se devait, par les moyens dont il disposait, de seconder le généreux effort de ceux qui combattaient pour une si noble cause, et comme il n'avait que sa plume, il fit paraître un premier Volume ayant pour titre : " l'Art ornemental ".

De plus en plus passionné pour les études esthétiques, il se mit à parcourir tous les livres qui traitent de ces questions, accumulant les notes en vue d'une série d'articles qui parurent dans la " Revue Canadienne " et que l'on trouvera réunis dans ce volume.

C'est assez dire que ceux qui le liront dans l'espoir d'y découvrir une nouvelle philosophie de la beauté seront entièrement déçus ; car le Fr. Martinus n'a jamais nourri d'aussi prétentieuses ambitions. Le but qu'il voulait atteindre, c'était moins de se mettre en évidence, que de travailler à la diffusion du goût et de provoquer le " besoin " d'art dans une société plus préoccupée des questions d'argent que de celles de la haute culture.

Personne ne me contredira si j'ose affirmer que l'art dans un pays ne peut naître et se développer que si le terrain intellectuel ne se montre pas hostile à toute semence. Pour le rendre meuble, il faut longtemps y promener le soc de l'idée. C'est le rôle parfois ingrat de ceux qui ne conçoivent pas la vie autrement que parée d'un peu de beauté et de poésie.

Mais le résultat vaut l'effort ; car, il faut le reconnaître, le cœur humain n'est jamais si endurci que la "fleur bleue " de l'Amour ne finisse par percer et par s'épanouir en dépit des pierres de l'égoïsme et de indifférence qui lui disputent l'air et la lumière.

L'idée du Beau est vivante en nous ; une parole chaude, s'échappant d'une âme enthousiaste, suffit parfois à lui révéler sa vocation qui est de germer dans le secret de la sensibilité et de se manifester au dehors par l'harmonie et l'ordre qu'elle met dans tous nos actes. De cette idée de perfection émane une force qui, nous élevant au-dessus de nous-mêmes, nous transporte dans le ciel de l'idéal. Renan a dit : " L'émotion esthétique est le secret ressort qui porte tout à être selon les lois de l'esthétique et de l'eurythmie."

L'école de la beauté est une école de perfectionnement moral et intellectuel.

Mais pour être ému, il faut aimer, et pour aimer, connaître. Léonard de Vinci disait : " Plus on connaît, plus on aime." Seulement la beauté, contrairement à la vérité, est voilée et très souvent passe près de nous insoupçonnée. Il y en a qui s'imaginent, sûrs d'eux-mêmes, qu'ils sauraient la deviner sous ses voiles discrets, s'il leur était donné de parcourir les grandes capitales de l'Europe, visiter les musées et les galeries d'art. Plusieurs ont tenté l'aventure, et il est arrivé ce qui ne pouvait manquer d'arriver, que la beauté qu'ils se flattaient de reconnaître du premier coup d’œil, ils n'ont pas su la découvrir derrière les œuvres des grands maîtres, faute d'un " noviciat " préalable, d'une préparation suffisante. Au reste, il n'est pas nécessaire d'aller si loin pour rencontrer la beauté ; comme le disait Corot : " Elle est partout, ici, là ; il suffit de la découvrir. "

Pour la découvrir, il faut apprendre à quels signes elle se fait connaître. C'est précisément ce qu'enseigne l'esthétique. Mais tout le monde ne se sent pas le courage de consulter les gros volumes qui en traitent, outre que parfois la lecture en soit assez difficile. C'est donc rendre un véritable service aux esprits curieux de ces intéressantes études que de leur en faciliter la tâche en posant clairement, sans recherche de termes techniques ni abus de discussions scolastiques, les principes sur lesquels repose toute la science esthétique. Du jour où la notion du Beau aura pénétré dans les couches profondes de noire société, l'art sera près de naître, et nous pourrons, nous aussi, faire notre moisson de chefs-d’œuvre.

Ce livre de vulgarisation est-il lui-même une œuvre d'art ? Possède-t-il les qualités de style et de composition qui peuvent lui assurer un sort dans notre histoire littéraire ? Je n'en sais rien et ne me suis pas même arrêté à me le demander. Ce que je sais, c'est qu'il est utile et peut rendre d'éminents services.

Le Fr. Martinus ne s'est pas attardé, lui non plus, à cette question, qui trop souvent paralyse chez nous de nobles initiatives. Il a voulu servir et rien de plus, professant avec le grand peintre anglais, Watts, que pour " produire de grandes choses, il faut et suffit qu'on aille jusqu'à la" limite de ses forces, sans s'arrêter à considérer si la chose est grande ou petite en elle-même. Le réellement grand est tellement au-dessus de ce qu'on peut atteindre, que toute comparaison deviendrait une constatation de son indignité. Travailler avec toutes les énergies de son cœur, mais aussi avec toute la simplicité de son cœur, voilà le devoir, et quiconque l'a fait a droit d'être content, quel que soit le résultat de ses travaux ".

Cette consolation fut, ici-bas, refusée au Fr. Martinus ; mais il a reçu là-haut, nous en sommes assurés, le juste salaire dû à ses travaux et
" A trouvé dans le Dieu qui subjugue la mort,
La Paix et la Beauté parfaites. "

J.-B. LAGACÉ
PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL.

10 octobre 1923.


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Message  Roger Boivin Ven 16 Déc - 14:52

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INTRODUCTION

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Le sentiment du beau, appelé aussi sens esthétique, réside en germe dans le cœur de tous les hommes, mais il attend une culture pour lever, se développer et atteindre un épanouissement complet. La jouissance adéquate du beau suppose un esprit exercé à l'observer et une connaissance pratique des règles de l'art. Ces règles, inspirées des beautés de la nature ou déduites des œuvres des grands maîtres, fournissent le meilleur moyen de découvrir, de produire et d'apprécier le beau artistique.

L'initiation au culte de la beauté, la formation du goût et la connaissance de l'art devraient être le couronnement de toute culture intellectuelle. Ces connaissances ornent l'esprit, ouvrent des horizons, adoucissent l'existence, stimulent le talent, élèvent l'âme ; elles conduisent à une plus haute conception de la vie et de tout ce qui l'entoure.

Par contre, rester indifférent aux spectacles de la nature et aux manifestations de l'art, c'est se priver des plus pures jouissances d'ici-bas, c'est renoncer à un développement complet de ses facultés. Madame Necker de Saussure en était bien convaincue, qui disait : " Le sentiment de la beauté est un si immense bonheur, qu'il n'est aucune éducation qui ne doive la développer dans les âmes ;" et M. Salomon Reinach, plus récemment : " Il y a là un ordre d'études auxquelles l'homme civilisé, quelle que soit la profession qui l'occupe, ne peut plus rester étranger."

La science qui étudie les caractères du beau dans la nature et dans les arts a pris le nom d'esthétique. On l'appelle aussi philosophie du beau et de l'art, surtout quand on ne considère que le côté spéculatif de la question. L'objet de cette science est l'être en tant qu'il plaît aux sens et, par eux, à l'intelligence. Ses principes ont pour but de former le goût dans l'appréciation et la réalisation du beau.

Notre essai comprend deux parties : 1° L'esthétique générale, qui analyse l'idée et la perception du beau, en décrit les diverses sortes, détermine les caractères et le but de l'art, enfin étudie les facultés mises en jeu par les artistes. 2° L'esthétique particulière, dont l'objet est le beau réalisé dans les différents arts. Elle les considère séparément, leur applique les formules de l'esthétique générale et recherche les règles propres à chacun.

Une histoire des formes variées du beau et de l'art à travers les âges constituerait un utile complément du présent ouvrage ; mais cette étude, pour être Vraiment profitable, demande des développements considérables, qui n'ont pu trouver place dans ce volume. D'ailleurs, l'histoire de l'art a été racontée déjà dans des traités nombreux.

Nous nous plaçons ici à un point de vue pratique, c'est-à-dire que, négligeant l'aspect purement philosophique du sujet1 , nous nous restreignons autant que possible aux théories qui se prêtent aux applications. Si donc nous touchons à la science des êtres, des principes et des causes, ce ne sera qu'en l'effleurant.

Afin de procurer à cet essai toute l'autorité possible, les manuscrits ont été soumis à la critique des meilleurs artistes, qui ont bien voulu revoir avec soin les parties relatives à leur art. Qu'ils veuillent bien accepter de nouveau nos sincères remerciements.

Bossuet a dit : " Nous n'égalons jamais nos idées, tant Dieu a pris soin d'y marquer son infinité." Au lecteur de juger si, dans le présent ouvrage, l'expression a suffisamment mis la pensée en relief. Quoi qu'il en soit, nous espérons que nos humbles efforts faciliteront l'intelligence du beau, élèveront le sentiment esthétique au contact des belles œuvres de la nature et de l'art, enfin orienteront davantage vers Dieu, sublime et parfait exemplaire de toute beauté.

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1) Les ouvrages philosophiques sur le beau ne manquent pas. Parmi les plus connus, en français, citons les suivants : le Père André: Essai sur le beau, 1763. — Victor Cousin: Du vrai, du beau et du bien, 1855.— Théodore Jouffroy; Cours d'esthétique, 2e édition, 1883.—Charles Lévêque: la Science du beau, 1 8 6 1 .— Abbé P. Gaborit: le Beau dans la nature et dans les arts, 1885. — Le Père Lacouture : Esthétique: fondamentale, 1900.— Paul Gaultier, donne, à la fin de son ouvrage le Sens de l'art, une des bibliographies les plus complètes sur l'art et l'esthétique. Elle compte 126 volumes.


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Message  Roger Boivin Ven 16 Déc - 15:25

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PREMIERE PARTIE
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ESTHÉTIQUE GÉNÉRALE


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CHAPITRE I

LE BEAU EN GÉNÉRAL


CHERCHER parmi les définitions les plus connues du beau celle qui nous paraît la meilleure et donner les raisons de notre choix, expliquer les qualités du beau telles qu'elles nous semblent sortir de la définition donnée, enfin traiter sommairement les autres questions relatives au beau en général, tel sera l'objet de ce premier chapitre.

Définitions du beau. — Il est difficile de donner une exacte définition du beau, parce que les impressions qu'il produit sont très diverses et qu'il peut être considéré de différentes manières.

D'après plusieurs auteurs, le beau ne peut être défini. " Il est lui-même objet d'une notion première, dit G. Vapereau 1 , et comme tel indéfinissable." Évidemment, si l'on considère le beau du point de vue de l'impression qu'il produit sur nous, il ne peut être clairement défini, parce que nous ne pouvons pénétrer jusqu'au fond de notre âme pour y analyser toutes les opérations par lesquelles elle perçoit les qualités des êtres. Le sentiment que le beau fait éprouver, comme toutes les perceptions des sens et de l'intelligence, aura toujours quelque chose d'insaisissable. En outre, l'impression du beau ne nous fait rien connaître sur la nature de celui-ci. Elle n'en est que l'effet. Le beau ne doit donc pas être étudié subjectivement, c'est-à-dire du point de vue du sujet pensant, mais objectivement, ou par rapport à l'objet connu. Or quand un objet est universellement qualifié de beau, d'admirable, comme la rose, par exemple, ou une vierge de Raphaël, cet objet doit avoir les qualités constituantes de la beauté, et si une définition exprime ces qualités et convient à toutes les sortes de beau, pourquoi ne serait-elle pas reconnue comme satisfaisante ? 2

Cherchons donc, parmi les principales définitions que nous ont laissées les esthéticiens et les philosophes, celle qui paraît le mieux remplir ces conditions, car rien ne versera plus de clarté sur notre sujet. Selon une idée attribuée à Platon, le beau est la splendeur du vrai et du bien, c'est-à-dire la qualité d'un être où resplendissent la vérité et la bonté. Cette définition s'applique bien au beau dans les sciences et la morale, qui ont pour objet le vrai et le bien, mais elle ne peut convenir au beau dans les arts. D'ailleurs elle semble identifier le beau avec le vrai et le bien. Or, ces trois qualités de l'être ne sont pas identiques, comme nous le verrons plus loin.

Le beau, disent d'autres philosophes, est la qualité sensible par laquelle un être éveille en nous l'idée de perfection. Cette définition est large et un peu vague. Elle revient à la première si l'on fait consister la perfection dans le vrai et le bien. Pour être claire, elle devrait préciser en quoi consiste la perfection. Du reste, cette dernière qualité n'a pas nécessairement les mêmes caractères que la beauté et l'on ne peut définir l'une par l'autre. Le beau, affirment certains auteurs qui ont en vue sans doute le beau dans les êtres vivants, est l'expression de l'activité qui s'est développée selon la loi, c'est-à-dire suivant l'idée que nous nous faisons de ce développement. On a dit encore que le beau est le produit d'une puissance agissant sans entraves et conformément à la nature de chaque être. Mais ces deux définitions ne conviennent pas plus que la première au beau dans les arts.

Zigliara, le Père Lacouture et d'autres philosophes définissent le beau la splendeur de l'ordre. Et cette définition semble davantage caractériser la nature du beau. Elle nous paraît la plus générale, la plus complète et la plus satisfaisante. Malgré sa brièveté, elle renferme la plupart des définitions précédentes et supplée à ce qui leur manque.

En effet, le beau, c'est, dans l'exposition de la vérité, un ordre, une logique qui nous la rend éclatante ; dans l'accomplissement du bien, un ordre, un équilibre, une force qui le fait resplendir ; dans les éléments sensibles composant une œuvre de la nature ou de l'art, un ordre, un arrangement qui rend cette œuvre esthétique. Voilà qui convient au beau dans les sciences, dans la morale, dans la nature et dans les arts.De plus, comme le démontre le Père Lacouture, cette définition sous-entend la proportion, la variété, l'unité, l'harmonie et toutes les qualités qui, d'après les divers auteurs, constituent la beauté. Enfin, elle nous met d'accord avec Aristote, qui définit le beau " ce qui réunit la grandeur et l'ordre3 " ; avec saint Augustin, qui fait consister la beauté dans l'ordre ; avec Bossuet, qui la fait consister également dans l'ordre visible ; enfin avec tous ceux de nos contemporains, Charles Lévesque par exemple, qui ramènent la beauté à l'ordre et à la grandeur.

Nous adoptons cette définition comme base de tout ce qui va suivre. Reconnaître dans la beauté la splendeur de l'ordre, c'est admettre que tout ce qui charme obéit à des lois d'harmonie et que, pour produire le beau, il faut acquérir la connaissance de ces lois. Par là même, c'est se mettre sur la voie de l'étude objective du beau, au fond la seule possible, ainsi que nous avons dit.

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1) Dictionnaire des littératures, au mot beau.

2) Voir sur ce sujet le Père Lacouture, Esthétique fondamentale. Préface.

3) Poétique, VII.—Aristote a dit aussi que le beau, c'est ce qui plaît étant connu, et saint Thomas, voulant faire comprendre que cette qualité s'adresse avant tout à la raison, approuve le mot d'Aristote. Mais nous ne pensons pas qu'il faille considérer comme juste cette notion du beau, car elle ne fait rien connaître de la nature de celui-ci et ne mentionne que son effet. Du reste saint Thomas lui-même dit que les éléments de la beauté sont l'intégrité, la proportion voulue et l'éclat, toutes qualités comprises dans l'ordre et sa splendeur.
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Message  Roger Boivin Dim 18 Déc - 18:26

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Perception du beau. — Nous percevons la beauté des objets par les sens. Mais le plaisir que le beau nous cause ne nous vient pas des sens. Ceux-ci ne sont que des intermédiaires. Ils communiquent à l'âme la beauté perçue et provoquent ainsi la satisfaction appelée sentiment ou émotion esthétique. C'est pourquoi le plaisir du beau est d'un ordre supérieur à celui qu'éprouve la sensibilité physique. Il relève de la raison et les hommes le goûtent plus ou moins suivant leur degré de culture.

Quelques développements sur ce sujet ne seront pas inutiles. Deux sens seulement perçoivent la beauté pour la transmettre à notre âme ; ce sont la vue et l'ouïe. Ils sont appelés, pour cette raison, sens esthétiques. Les trois autres, l'odorat, le goût et le toucher, les plus physiques de nos sens, ne nous font connaître que les qualités matérielles des corps. Or la beauté ne réside pas dans la matière mais dans la forme 1 . C'est cette forme qui, perçue par les sens esthétiques, devient l'objet d'un jugement et d'un plaisir : d'un jugement, parce qu'elle est la manifestation d'une idée ; et d'un plaisir, parce qu'elle revêt de beauté la matière première. Ainsi la raison, faculté supérieure, pénétrant l'idée qui réalisa le beau dans la matière, fait éprouver à l'âme l'émotion esthétique.

Les sens éprouvent bien aussi un certain plaisir dans la perception du beau ; mais ce plaisir est distinct de la jouissance intellectuelle. Ainsi le bruissement du feuillage, l'immensité de la mer, le chant du rossignol, font sur notre âme, après avoir été perçus par les sens, une impression agréable qui ne s'explique pas physiquement, parce qu'elle a sa raison dernière dans l'intelligence. C'est le cas de distinguer la sensation, qui appartient à la sensibilité physique et se localise dans le corps, d'avec le sentiment, qui dépend de la sensibilité intellectuelle ou morale et qui implique l'exercice des facultés de l'âme. La sensation sera peut-être la même devant une toile médiocre ou devant un tableau d'une réelle valeur ; mais l'émotion éprouvée à la vue des qualités de l’œuvre excellente sera d'un ordre bien supérieur. C'est là vraiment l'émotion esthétique. Cette impression est d'un caractère tout particulier, si bien que certains penseurs ont cru qu'elle avait son siège dans une faculté spéciale. La vérité est qu'elle met en branle toutes les facultés et qu'elle affecte l'homme tout entier 2. L'émotion esthétique, avons-nous dit, est proportionnée à la sensibilité et au développement intellectuel de chacun. Goethe, en parlant de l'homme cultivé, a écrit : " La splendeur du beau devient sensible pour son intelligence par mille expressions variées ; son esprit reflète toutes les merveilles de la nature." On trouve dans une foule d'ouvrages littéraires des descriptions magnifiques, qui montrent jusqu'où les esprits supérieurs ressentent les beautés de la création ; par exemple, le tableau si connu d'Une belle nuit dans les déserts du Nouveau Monde par Chateaubriand 3 ou encore la description si richement coloriée du mont Cervin de Théophile Gautier 4.

Le ciel, d'une sérénité glaciale, avait des teintes d'acier bleui, comme un ciel polaire, et sur le bord il était dentelé bizarrement par les silhouettes sombres des montagnes formant le cercle de l'horizon. Au-dessus de ces découpures jaillissait le pic gigantesque du Cervin, avec un élancement désespéré comme s'il voulait atteindre et percer la voûte bleue. L'immense bloc, d'un noir violet, dessinait ses arêtes hardies sur le vide, élevant sa pyramide de solitaire qui dépassait de bien haut toutes les cimes. Auprès de lui, le long de son flanc le plus abrupt, montait lentement une énorme lune, ronde, à plein disque, d'un jaune blafard, qui paraissait essayer l'escalade de la montagne farouche. Ce globe lumineux à côté de cette colossale aiguille noire produisait l'effet le plus étrange et le plus fantastique. La clarté de l'astre, assez vive pour éteindre les étoiles, illuminait de sa lueur argentée la façade de l'hôtel et le plateau sur lequel nous étions. Autour de nous une ombre dure et froide approfondissait encore les abîmes et on eût dit que nous flottions sur une île de lumière.

N'est-elle pas charmante aussi cette petite peinture de la mer, brossée en quatre vers, par André Theuriet dans sa pièce intitulée la Lande Saint-Jean 5 ?

La mer au large étend ses eaux calmes et bleues
Où glissent, voile au vent, les barques des pêcheurs.
Elles passent, et l’œil les suit pendant des lieues,
Jusqu'à l'horizon blanc tout noyé de vapeurs.

C'est à nous de développer cette faculté du beau, par la réflexion, la comparaison, l'étude intelligente des merveilles de la nature et des beaux-arts. Dieu nous a donné l'instrument : à nous d'en faire usage ! Et suivant la parole de Schiller, " cette aspiration vive et pure vers le beau amènera à sa suite ", comme naturellement, " la pureté morale" ; car l'amour du beau élève l'âme, la rend meilleure, lui donne l'avant-goût des beautés célestes. Mais n'anticipons pas. Il sera parlé plus loin des effets du beau.

______


1) Ce mot doit être pris ici dans son sens générique d'aspect, d'état, de manière
d'être
, Ainsi entendue, la forme comprend la couleur et le son.

2) Cf. Coulombeau, Six causeries sur l'art.

3) Le Génie du Christianisme, 1ère partie, liv. V, chap. II.

4) Les Vacances du lundi.

5) Pages choisies des auteurs contemporains.

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Message  Roger Boivin Dim 18 Déc - 23:20

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Distinction du beau d'avec le vrai et le bien, d'avec l'utile et l'agréable.
— Le vrai et le bien ont des rapports intimes avec le beau, sans cependant lui être identiques. Chacune de ces qualités de l'être a sa compréhension propre.

Le beau est la splendeur de l'ordre, c'est-à-dire la conformité de l'élément sensible avec l'idée que nous nous faisons de l'ordre. Le vrai est la conformité de la pensée avec l'objet considéré. Le bien est la conformité d'une action avec la loi morale. Ce qui est beau excite l'admiration ; ce qui est vrai satisfait l'intelligence ; ce qui est bien contente le cœur. Toutefois, lorsque le vrai et le bien atteignent un certain éclat, eux aussi sont beaux et excitent notre admiration. Les premiers axiomes des sciences sont vrais sans être beaux ; mais lorsqu'une logique parfaite se dévoile à notre intelligence, nous disons : " Quel beau raisonnement !" De même, lorsqu'un débiteur acquitte ses dettes, il fait bien ; mais si, après cela, il sacrifie sa fortune au profit d'une bonne œuvre, nous trouvons qu'il a fait une action admirable. " Une belle action, dit Montesquieu, est celle qui a de la bonté et qui demande de la force pour l'accomplir." Le vrai et le bien sont donc des conditions du beau, et, par suite, ne peuvent jamais être en contradiction avec lui. Ces trois qualités ne s'identifient pas, elles s'harmonisent.

La distinction du beau d'avec l'utile et l'agréable est encore plus marquée, quoi qu'en dise l'école sensualiste. L'utile est ce qui répond à un besoin ; le beau est inutile comme tel. L'utile nous procure un profit, on le convoite ; le beau nous procure une jouissance désintéressée ; on admire un beau jardin, un beau vase, sans nécessairement désirer les posséder. Un objet peut être beau et utile en même temps, mais il ne sera pas beau parce qu'il est utile, ni utile parce qu'il est beau. Ces deux qualités sont tout à fait distinctes l'une de l'autre. Un meuble peut être utile et laid, tandis qu'un autre peut être inutile et beau, tel, par exemple, le vase purement décoratif. L'utile est produit par l'artisan et le beau par l'artiste. " Le beau se suffit à lui-même, a dit Henri Marion 1 ; il est une fin dont on se contente et pour laquelle l'homme fait mille choses dès qu'il cesse d'être pressé par le besoin. . . "

La beauté est donc essentiellement un luxe, c'est un superflu délicieux. Kant exprimait la même idée en ces termes : " Ce qui caractérise la beauté, c'est qu'elle est une finalité d'un genre à part, une finalité sans fin, c'est-à-dire, une admirable inutilité." Quelquefois, le beau s'éloigne tellement de l'utile qu'il va à son encontre. Tel est le cas pour les colonnades en architecture. Elles produisent un effet grandiose, tout en ayant l'inconvénient d'intercepter un peu les rayons de la lumière et même de nuire à la circulation des passants. Mais le beau se fait tout pardonner à cause du plaisir qu'il procure.

D'autre part, l'agréable n'est pas toujours beau, tandis que le beau ne manque jamais d'être agréable. Il est une variété de ce qui plaît. Une chose agréable peut s'adresser au goût physique et ne produire qu'une sensation, tandis que le beau s'adresse à la sensibilité morale et produit le sentiment esthétique. Ainsi que le fait remarquer Cousin, il y a des odeurs, des saveurs agréables, mais il n'y a pas de belles saveurs, de belles odeurs. L'agréable, dépendant du physique, peut varier avec les tempéraments, tandis que le beau est universel, c'est-à-dire tel pour tous. L'agréable et le beau sont souvent réunis dans le même être, mais ils ne se confondent pas. Par exemple, le lis est beau par sa conformation élégante, et il est agréable par son doux parfum, cependant que les deux qualités restent distinctes. " Toute émotion des sens qui est localisée, qui intéresse directement l'organisme, qui n'est par conséquent ni désintéressée, ni sereine, n'a rien de commun avec l'émotion esthétique. Voilà pourquoi l'art manque toujours son but lorsqu'il essaie de flatter la sensibilité basse, d'exciter des sensations inférieures. " 2

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1) Leçons de psychologie.

2) Henri Marion, Leçons de psychologie. Pour plus de développements sur les rapports du beau avec l'agréable et l'utile, on peut voir le Cours de philosophie par une réunion de professeurs, p. 313.

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Message  Roger Boivin Dim 18 Déc - 23:53

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Conditions et gradation du beau dans la nature et les arts. — Il ne faut pas perdre de vue que l'esthétique étudie principalement le beau dans les œuvres de la nature et de l'art. Mais en quoi consiste, dans ces œuvres, le beau, la splendeur de l'ordre ? D'après la plupart des auteurs anciens et modernes, les conditions ou qualités de la beauté parfaite sont l'expression, la proportion, la variété, l'unité et l'harmonie.

L'expression nous fait connaître le rapport entre l'élément perceptible et l'élément non perceptible. C'est la manifestation d'une idée, d'un sentiment, au moyen des sensibles : forme, mouvement, mots ou sons. Par l'expression, l'artiste incorpore sa pensée dans le marbre, la couleur ou les sons, pour nous révéler toutes sortes d'idées et de sentiments. C'est ainsi que Phidias a su donner à son Jupiter Olympien des traits qui expriment la majesté du maître des dieux, et que Chopin, dans sa fameuse Marche funèbre, a traduit les déchirements de la douleur. Mais l'expression doit être vraie, intelligible et conforme à la nature du sujet.

La proportion est le juste rapport d'importance et de grandeur qui existe entre un tout et ses parties, entre les forces et les actions d'un même être. C'est la symétrie, la mesure, la convenance, la parfaite adaptation des organes et des parties d'un être à leurs fonctions et à leur destination. Ainsi, pour qu'un objet soit beau, il faut que tous ses éléments constitutifs aient la mesure voulue et qu'ils concourent heureusement à former un tout où rien ne manque, où rien ne déplaît. " La proportion, plus que toute autre chose, donne au beau considéré en lui-même sa fixité, et l'empêche d'être uniquement une affaire de goût et de sentiment 1.

La variété ou le contraste est la diversité des formes qui composent un objet. Elle est un des caractères les plus frappants de la beauté. Car, dans une œuvre, c'est la variété des éléments qui excite le plus d'intérêt.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

Le contraste est en outre l'image et l'une des formes du mouvement, de la vie. On le remarque dans tous les ouvrages de la nature et de l'art. Le minéral, la plante, l'animal et l'homme nous le présentent sous des aspects divers, et toute œuvre d'art vraiment esthétique doit nous l'offrir à un degré plus ou moins marqué. Toutefois, poussée trop loin, le contraste deviendrait un obstacle à la beauté. En dispersant l'attention, il nuirait à l'unité, autre caractère essentiel à une belle œuvre.

Cette unité nécessaire suppose toutes les parties d'un ensemble ordonnées d'après une même pensée. Alors les dissemblances même rendent la beauté plus éclatante, parce qu'elles se fondent en un même tout. Cette synthèse d'éléments divers, où tout s'accorde et se tient, plaît à l’œil et à l'intelligence et parachève une œuvre. L'être a d'autant plus d'unité qu'il est plus parfait. " Le même principe qui lui donne l'être, dit saint Thomas, lui donne en même temps l'unité." Aussi cette qualité est-elle plus forte et plus éclatante dans l'homme que dans l'animal, dans l'animal que dans la plante, et dans la plante que dans le minéral. "L'artiste, qu'il soit poète, peintre, musicien ou architecte, doit ramener à l'unité toutes les parties de son œuvre ; toutes doivent tendre au même but, réaliser les divers aspects d'une même idée 2 ." C'est le résultat de cette condition rendue effective qui a fait définir le beau, l'unité dans la variété 3.

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1) Esthétique fondamentale, par le Père Lacouture.

2) Cours de philosophie, par une réunion de professeurs.

3) Victor Cousin et quelques autres.

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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 0:04

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L'harmonie. — Les quatre premiers éléments du beau — expression, proportion, variété, unité — doivent être soumis à une condition supérieure, à une qualité maîtresse qui les régit tous : l'harmonie. Objet de la plus haute culture du goût, elle procure à une œuvre ce qui en fait le plus grand charme. La proportion, la variété et l'unité sont en quelque sorte les caractères concrets du beau, tandis que l'harmonie révèle la pensée de l'artiste . L'harmonie est encore la résultante des autres qualités mises en parfait accord dans le même être. Si, en effet, l’œuvre a de l'expression, s'il règne entre toutes ses parties une proportion vraie, aussi bien qu'une variété suffisante, et si, enfin, les divers éléments, ordonnés suivant un concept clair, mettent en valeur une même unité, l'ensemble sera harmonieux. C'est principalement cette qualité qui a fait définir le beau, la splendeur de l'ordre.

Tous les êtres réputés beaux possèdent-ils ces qualités de la même manière et au même degré ? — Chez quelques-uns, elles sont moins apparentes et ne se révèlent qu'aux esprits attentifs. Chez d'autres, elles nous charment parfois avant même que nous ayons remarqué leur présence. Enfin certains êtres inférieurs manquent de l'une ou de l'autre des qualités esthétiques. Il y en a même qui renferment de la laideur. " La nature a des perfections, dit Pascal, parce qu'elle est l'image de Dieu, et elle a des défauts, parce qu'elle n'en est que l'image." Il y a donc une gradation du beau, correspondant au degré de perfection des êtres. La beauté est une parure plus ou moins éclatante, suivant l'excellence du sujet qui en est revêtu. Le minéral, placé au bas de l'échelle de la création possède le moins de qualités. L'unité et la variété brillent d'une manière frappante dans les végétaux. Elles brillent aussi dans les grands spectacles de la nature. Ces derniers cependant provoquent notre admiration plutôt par la grandeur de leurs proportions que par leur beauté intrinsèque. Enfin, certains individus du règne animal, les chefs-d’œuvre de l'art, qui sont l'expression de l'idéal humain, et surtout l'homme lui-même, résumé et roi de la création, s'offrent à nous avec toutes les qualités du beau.

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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 0:32

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Diverses sortes de beau. — On distingue le beau physique ou réel, le beau intellectuel, le beau moral, le beau idéal, et le beau absolu.

Le beau physique ou réel est, dans la nature, l'union harmonieuse des parties qui se fondent en un tout. C'est l'ordre matériel. On le trouve partout, dans les êtres inanimés comme dans les êtres vivants. La majesté des fleuves, l'imposante masse des montagnes, l'immensité des mers et la large splendeur des cieux manifestent le beau physique. De même aussi, la délicatesse de la plupart des plantes et la grâce de certains animaux le révèlent. Mais surtout il brille dans la noble figure de l'homme et dans le rayonnement de son intelligence.

Le beau intellectuel a sa source dans l'activité de l'âme et se dégage de toute vérité qui brille, qui éclate. Il règne donc partout où resplendit la raison. La rectitude d'un jugement, la logique d'un raisonnement, l'évidence d'une démonstration produisent le beau scientifique ; la transparence d'une idée à travers un mot, l'harmonie pleine d'une phrase, l'élévation d'un sentiment ou d'une pensée donnent le beau littéraire. Le beau intellectuel évoque le souvenir de ce vers de Boileau :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.


Le beau moral consiste dans la subordination des actes humains à la loi morale. Il s'observe notamment dans les grandes actions de l'homme, c'est-à-dire dans celles qui supposent la victoire de la volonté sur les mauvais penchants. Les saints nous fournissent des milliers d'exemples de cette beauté.

Le beau idéal est une conception de la raison tendant à la plus grande perfection possible dans une œuvre d'art ; c'est comme le modèle à réaliser par le beau artistique. Au beau idéal peut se rapporter le beau littéraire, si l'on considère uniquement les qualités esthétiques que peut revêtir l'expression de la pensée.

Le beau absolu ou beau suprême existe indépendamment de toute conception et de toute œuvre humaine. Il vit en Dieu, qui est la beauté parfaite, incréée, impérissable, le principe et la raison d'être de toute beauté. Le beau dans les êtres contingents est dit relatif.

On peut ramener les diverses sortes de beau esthétique à trois : le beau matériel, le beau moral et le beau intellectuel. Le beau physique, naturel, réel, existe dans la forme que prend la matière : c'est le beau matériel qui ne peut être perçu par l'intelligence sans l'intermédiaire des sens. Le beau moral, résidant dans les actions de l'homme, n'est perçu par les sens que s'il est en acte 1 : il s'adresse surtout au sentiment et à la conscience. Le beau intellectuel atteint directement l'intelligence et comprend !e beau idéal. Quant au beau absolu, qui ne réside qu'en Dieu, il ne peut naturellement être perçu ni par les sens ni par l'intelligence. Il ne fait donc pas l'objet de l'esthétique. Ce que l'on peut connaître des perfections de Dieu entre dans le domaine de l'intelligible et apparient au beau intellectuel.

Des trois sortes de beau, le beau moral doit être considéré comme le plus excellent, parce que la vertu l'emporte sur la science et, à plus forte raison, sur les qualités matérielles. Tel est l'enseignement de la religion et la croyance même de l'humanité. " Si la beauté d'une âme sage et vertueuse, dit Platon, était vue des yeux corporels, elle enflammerait de son amour le cœur de tous les hommes." " Si grande que soit la beauté de l'étoile du soir et du matin, écrit Aristote, elle pâlit devant la beauté de la vertu." Pascal a dit : " La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infime des esprits à la chanté, car elle est surnaturelle."

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1 ) Abstraction faite de la perception interne.

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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 0:47

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Variétés du beau. —On considère généralement le joli, le gracieux et le sublime comme étant des variétés du beau. Ils n'en diffèrent que par les sentiments qu'ils nous inspirent. Le joli, le charmant, le gracieux s'adressent plutôt à notre sensibilité qu'à notre raison ; ils nous récréent, nous réjouissent, sans faire sur nous une impression profonde et durable. La Fontaine fait dire dans ce sens au corbeau par le renard flatteur :
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !
" Le sublime, c'est le beau élevé à un degré tel qu'il semble hors de proportion avec notre nature. Il imprime une secousse brusque à l'âme, porte à la mélancolie, détache de la terre et des petites passions, provoque l'admiration, la vénération, l'enthousiasme, le ravissement 1 . " Selon Kant, le beau produit un accord harmonieux de l'imagination et de l'entendement, et le sublime, un désaccord. De là les effets opposés de ces deux qualités. Le beau engendre une joie pure et sans mélange, et le sublime, une sorte de saisissement, d'étonnement.

De plus, le joli renferme l'idée de petitesse ; le gracieux suppose celle d'aisance ; le charmant a quelque chose d'attrayant, de captivant ; le sublime est l'effet d'une force extraordinaire. Veut-on des exemples ? — Un ruisseau, une fleur, un écureuil, un enfant sont simplement jolis, gracieux, charmants, tandis que la vaste et belle étendue de l'océan et celle d'un ciel étoilé sont sublimes. Le sublime touche à l'infini. " Toute œuvre vraiment belle et sublime, dit Cousin, élève l'âme vers l'infini ; c'est le terme commun où l'âme aspire par le chemin du beau, comme par celui du vrai et du bien."

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1) Cours de philosophie, par une réunion de professeurs.

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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 0:56

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Le laid, le ridicule et l'inesthétique. — Le ridicule et le laid sont les contraires du beau. Il est inutile d'insister sur les mauvaises qualités qui caractérisent ces contraires. Nous croyons volontiers avec Villemain que " le beau n'a pas besoin d'être mis en lumière par le contraste prolongé du laid et du ridicule ". " Mais nous devons nous garder, dit Robert de la Sizeranne 1, de confondre ce qui est simplement laid avec ce que nous pouvons appeler inesthétique. Une figure de buveur bourgeonnée est laide, elle n'est pas inesthétique. Un chapeau haute forme (même neuf) est inesthétique, il n'est pas laid. — L'art peut transformer le laid, le dramatiser, le poétiser, il ne peut rien sur l'inesthétique. — Voici un feutre informe, tout râpé par l'usure, tout noirci par la pluie, tout roussi par le soleil, avec une plume jadis étincelante qui penche tristement. Il est laid. Vous ne voudriez pas le porter par les rues. Donnez-le à Murillo. Il saura en faire une loque resplendissante sur l'oreille de l'un de ses mendiants. Faites la même expérience avec le cylindre correct sorti de chez le chapelier à la mode et qui est beau pour un cylindre. Posez-le sur une table. Maintenant appelez tels artistes que vous voudrez. Priez-les de faire quelque chose de ce couvre-chef, en peinture, en sculpture, au pastel, en gravure. Ils ne feront rien qui vaille. C'est qu'au rebours du vieux feutre, qui n'était que laid, le tuyau de poêle est inesthétique."

Voyez, à la campagne, cette masure s'avançant en sentinelle, ou encore ces restes d'un château couronnant un site élevé. Ne produisent-ils pas là un effet magnifique ? Une ruine, en soi, n'a rien de beau, d'esthétique. Mais par l'élément nouveau qu'elle apporte dans le paysage, par les souvenirs qu'elle fait jaillir dans l'âme, elle procure au tableau de l'intérêt, du charme, de la poésie.

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1) Le Miroir de la vie (Essai sur l'évolution esthétique).

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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 1:23

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Effets du beau. — Le beau ne produit sur l'âme droite que des effets bienfaisants. D'abord, il agit sur l'intelligence pour l'éclairer. — Le beau, en éveillant notre sentiment esthétique, nous fait sentir notre âme. Il nous fait prendre connaissance de nous-mêmes et de l'émotion que nous éprouvons. Puis, des choses créées qui nous procurent cette émotion, nous remontons à l a cause première, à Dieu, dont la présence comme créateur et conservateur nous est ainsi révélée. Oui, l'univers est bien le livre du Très-Haut ! Pour celui qui sait regarder et comprendre, la connaissance des choses sensibles conduit vite à celle de la cause invisible ! Aussi, de tout temps, le beau manifesté dans les êtres de la création fut, pour les âmes saintes, l'occasion d'aimer, d'adorer et de glorifier l'auteur de toute beauté, le beau absolu. Écoutez ces accents :

Le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent me disent, ô mon Dieu, qu'il faut que je vous aime. Et ils ne cessent de le dire aux hommes, afin qu'ils demeurent sans excuse. (Saint Augustin).

Âme de l'univers. Dieu, père, créateur,
Sous tous ces noms divers, j e crois en toi. Seigneur ;
Et sans avoir besoin d'entendre ta parole.
Je lis au front des cieux ton glorieux symbole.
L'étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres ta splendeur. . .
L'univers tout entier réfléchit l'univers. . .
C'est toi que j e découvre au fond de la nature.
C'est toi que je bénis dans toute créature. . .


(Lamartine.)


O toi qui soutiens tous les mondes,
Qui plantes les forêts profondes ;
D'un seul coup d’œil, toi qui les rends fécondes.
Tu me suis' d'un regard d'amour
Toujours !...


(Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus)


Le beau agit aussi sur notre sensibilité pour l'élever. — Celui qui développe sa sensibilité pour elle-même, sans s'élever au-dessus du terre à terre, reste égoïste. Mais celui qui déploie son activité pour comprendre les beauté de la nature et de l'art se procure des jouissances désintéressées qui l'élèvent.

Il y a lieu de faire remarquer ici que l'amour sensuel est bien différent de l'amour esthétique. " La beauté n'altère en rien la pureté du regard, elle l'éclairé, elle l'illumine, et l'intelligence se complaît dans l'intuition qu'elle en a. L'amour, au contraire, tend à aveugler. Celui qui aime est souvent seul à admirer son objet, et alors il l'aime non parce qu'il l'admire, mais il l'admire parce qu'il l'aime 1 ." "Les plus grands ennemis de nos plaisirs esthétiques, écrit Cherbuliez sont nos appétits toujours faciles à exciter. . . " " Quiconque est incapable de s'arrêter à la contemplation sans passer à la convoitise, ne goûtera jamais le plaisir esthétique . . . La lumière de la beauté vient s'amortir dans les vapeurs de la corruption, comme l'éclat du jour dans un brouillard d'hiver. . . D'où nous pouvons conclure de quel avantage est la vertu, l'habitude de s'élever au-dessus de la matière et de la sensation pour goûter la beauté dans toute sa puissance 3 . " Le beau n'appartient aux choses créées qu'autant qu'il leur est communiqué par celui qui en possède la plénitude, le Créateur. " Une chose créée n'est belle que comme image de la beauté incréée ; elle est d'autant plus belle qu'elle lui ressemble davantage. Elle ne doit donc pas être aimée, admirée pour elle-même, mais pour celui qu'elle exprime et rappelle 4."

Enfin le beau agit sur notre volonté pour la porter au bien. Par le fait même qu'il est désintéressé, le sentiment esthétique a une bonté morale. Il élève au-dessus des vues simplement utilitaires et mesquines, il spiritualise et ennoblit.

Le beau c'est vers le bien un sentier radieux,
C'est le vêtement d'or qui le pare à nos yeux.


(BRIZEUX.)


Le beau dont nous jouissons dans les spectacles de la nature et dans les œuvres de l'art est le beau réel qui nous fait tendre au beau idéal. Mais celui-ci recule sans cesse devant nous à mesure que nous avançons, et bientôt nous voyons, avec Socrate, que ce " qui donne du prix à la vie humaine, c'est l'accomplissement du bien, c'est l'aspiration vers le beau absolu ". L'ordre qui règne dans l'univers et la fidélité des créatures à remplir le rôle qui leur a été assigné par le Créateur nous invitent à apporter la même exactitude dans l'accomplissement de nos devoirs, dans la conservation de l'ordre moral. Victor Hugo exprime élégamment cette pensée :

Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente :
Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente,
L'abeille sait la fleur qui recèle le miel,
Toute aile vers son but incessamment retombe,
L'aigle vole au soleil, le vautour à la tombe,
L'hirondelle au printemps, et la prière au ciel.



La plupart des esprits supérieurs ont eu le culte du beau. Ils l'ont considéré dans ses conditions métaphysiques et l'on contemplé dans sa réalité objective. A leur exemple, étudions le beau, développons notre sentiment esthétique. Interroger toutes choses pour en reconnaître l'attrait et le charme caché, c'est honorer et louer Dieu dans ses œuvres, c'est " enrichir notre âme d'une opulente moisson d'idées et de sentiments élevés ", c'est l'orienter vers la source divine et intarissable de toute beauté.

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1) Le Père Lacouture.
2) Revue des Deux-Mondes.
3) Ch. Lévêque : la Science du beau.
4) Le Père Clair, s.: le Beau et les Beaux-arts.


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Dernière édition par roger le Mer 21 Déc - 1:24, édité 1 fois
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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 19:00

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CHAPITRE II

LE BEAU DANS LA NATURE

La création renferme une infinité de merveilles que nous ne savons pas assez apprécier. " Dans toute nature, dit l'abbé Ponsart1 , y a une beauté à découvrir. Âpre ou douce, simple ou magnifique, charmante ou mystérieuse, partout la nature contient de la beauté et est capable d'émouvoir le cœur." Le beau, dans la création, existe à l'état latent. Il faut un acte intelligent de l'homme pour le faire saisir. Un bel objet peut être vu par plusieurs personnes, sans produire sur elles aucun effet. Mais vienne une âme sensible et cultivée, aussitôt l'émotion du beau la gagne, et de l'objet émane, pour cette âme, un charme imprévu.

Suivant leur importance dans la création, les choses qui frappent l'esprit et provoquent en nous une émotion esthétique peuvent être classées dans l'ordre progressif suivant : les couleurs et leur éclat ; les formes qui en sont revêtues ; les sons ; le mouvement, qui manifeste la vie dans la plante, la vie et la sensibilité dans l'animal ; enfin la physionomie et la parole, qui expriment la pensée et le sentiment dans l'homme. Ce sont les aspects des êtres dans les trois règnes de la nature.

Les sauvages, dont le goût était peu développé, s'attachaient aux couleurs vives et éclatantes ; ils se plaisaient aux clameurs cadencées du tam-tam, et seuls, les grands phénomènes de la nature, l'éclipsé mystérieuse ou le déchaînement de la tempête, arrivaient a émouvoir leurs âmes simples. Les esprits cultivés savent goûter en plus la splendeur d'un beau soleil, l'éclat des blancs nuages, l'azur du ciel bleu, le scintillement des étoiles d'or et les féeries d'un arc-en-ciel ou d'une aurore boréale. Il n'est pas jusqu'à la moindre beauté des êtres les plus humbles qui ne les impressionne et les charme. Ils écoutent ravis le murmure argentin du ruisseau, le clapotement très doux de la vague qui vient mourir sur la grève et la voix mystérieuse des vents qui chantent à travers les futaies ombreuses des forêts.

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1) Formation du sentiment esthétique.


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Message  Roger Boivin Lun 19 Déc - 23:29

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Le beau dans le règne minéral. — Si l'on considère leur place dans l'échelle des êtres créés, les pierres et les métaux occupent le degré inférieur, et cependant que de beautés ne renferment-ils pas ! Pureté de l'albâtre, finesse de l'agate, feux multicolores de l'opale, couleur chatoyante des émeraudes, des saphirs, des améthystes, des rubis et des topazes, quel artiste ne vous a pas célébrés ! Formes et nuances variées des marbres, des porphyres, transparence parfaite du cristal, riches reflets de l'or et de l'argent, brillants éclats de la perle et du diamant, quel poète ne vous a pas chantés ! Il y a même beaucoup de beauté, tout simplement, dans la limpidité d'une eau pure. Qu'elle soit calme et reflète tout un paysage en son miroir, ou qu'elle soit agitée et se soulève en vagues écumantes, qu'elle coure et murmure gentiment sur un lit de cailloux, ou que, tombant en cascades de rocher en rocher, elle tourbillonne et se précipite en flots impétueux, n'offre-t-elle pas toujours un spectacle charmant ? Ne nous arrête-t-elle pas, attendris ou émerveillés, nous forçant à la contempler, à l'admirer ? Si maintenant, élevée dans les airs, elle se congèle et retombe en flocons de neige, quels cristaux merveilleux elle présente à nos regards ! Et sur nos lacs et nos rivières, quand elle se solidifie en une couche épaisse et transparent, avec quelle grâce les rayons du soleil ne s'y jouent-ils point1 ?

On ne trouve pas cependant, dans les minéraux, toutes les conditions du beau, comme par exemple, l'expression et la proportion. Ils ont seulement la substance, la couleur et la forme.

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1) Taine a fait, en termes superbes, la description de l'eau à Venise. On peut juger de ce tableau par le passage suivant : " Un vent léger ride les flaques luisantes, et les petites ondulations viennent mourir à chaque instant sur le sable uni. Le soleil couchant pose sur elles des teintes pourprées que le renflement de l'eau tantôt assombrit, tantôt fait chatoyer, Dans ce mouvement continu tous les tons se transforment et se fondent. Les fonds noirâtres ou couleur de brique sont bleuis ou verdis par la mer qui les couvre. Selon les aspects du ciel, l'eau elle-même change. Et tout cela se mêle parmi les ruissellements de lumière, sous des semis d'or qui paillettent les petits flots, sous des tortillons d'argent qui frangent les crêtes de l'eau tournoyante, sous de larges lueurs et des éclairs subits que la paroi d'un ondoiement renvoie."

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ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS  Empty Re: ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS

Message  Roger Boivin Mar 20 Déc - 0:23

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Le beau dans le règne végétal. — En plus de la simple existence matérielle, la plante possède la vie végétative , qui lui donne l'activité et la croissance. Le végétal est par conséquent un être organisé et vivant . Une sève nutritive circule dans sa tige, ses rameaux et tous ses organes, pour les faire croître et se développer . Cette vie et cette activité de la plante sont naturellement une autre source de beauté . Il existe comme une secrète affinité entre la vie végétative et la vie animale. C'est peut-être ce qui explique en partie l'attrait naturel que nous ressentons pour la flore. Les arbres les plantes e t les fleurs captivent toujours les regards, mais c'est leur beauté qui est la principale cause de ce charme. On ne sait vraiment pas ce qu'il faut le plus admirer dans ce règne végétal : l'extrême variété des plantes ou la délicatesse de leur structure, le port majestueux des arbres ou leur riche feuillage, l'élégance et la fraîcheur des fleurs ou leur infinie diversité. Le Créateur, en vérité, a fait du monde entier un vaste jardin où l'on trouve les plus belles harmonies.

Dans cet ensemble merveilleux, les arbres frappent d'abord par leurs grandes dimensions. De tout temps, ils ont été l'objet d'une sorte de culte. Certaines espèces surtout ont une beauté dont on ne se fatigue jamais. Voyez, par exemple, le chêne, qui enfonce énergiquement ses racines dans le sol et élève s a cime dans les cieux. Son tronc résiste à toutes les tempêtes. Il est bien l'emblème de la force, et son feuillage épais, celui de la victoire. Le peuplier n'est pas moins admirable. Tandis que ses racines sont légèrement recourbées sous le gazon, sa tige, droite et unie, s'élance d'un seul jet vers le ciel. Autour du tronc, les branches se pressent comme autant de bras suppliants. L'orme élève très haut sa tête en parasol, et l'érable, notre bel érable canadien, fait l'ornement de nos forêts par sa jolie feuille et son port élégant. D'autres arbres, tel le cèdre du Liban, étendent de luxuriantes ramures et prodiguent un bienfaisant ombrage.

" Puis comment exprimer les ravissantes harmonies des vents dans les forêts, où les chênes antiques agitent leur sommets vénérables, les bouleaux, leurs feuilles pendantes, et les sombres sapins, leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air 1 " . Le matin, lorsque le soleil levant commence à dorer la cime des arbres, leur sombre feuillage tout chargé de gouttes de rosée brille comme de riches bouquets de perles. Bientôt, de longs jets de lumière traversent l'épaisseur de la feuillée, et tout reluit du calme et de la gaieté de cette heure poétique.

Que dire encore des fleurs, ces petits êtres qui ne semblent naître et s'épanouir que pour charmer les yeux de l'homme ? Pendant l'été, nos prés en sont émaillés. Il y en a de toutes sortes, les unes régulières, les autres bizarres. Il y en a de grandes, il y en a qui sont petites. Leur corolle revêt tous les tons, toutes les nuances. De même, rien de plus variable que la manière dont elles sont posées sur leurs tiges, tantôt isolées, tantôt groupées en grappes, en bouquets, en parasols ou en épis.

C'est l'azur, le rubis, l'opale, la topaze,
Tournés en globe, en frange, en diadème, en vase.


Delille.


Il y a des plantes qui fleurissent tout l'été, d'autres qui ne s'épanouissent qu'à une époque déterminée. Dans nos climats, les premiers beaux jours sont le signal de l'apparition d'innombrables fleurs. Les plus vite venues sont celles des bois, alors que les prés sont encore pinces par la froidure de l'aquilon. De toutes parts les clochettes d'or des érythrones percent l'épais tapis de feuilles mortes. Puis apparaissent les claytonies, les trilles et les hépatiques. Quand les bourgeons éclatent à leur tour, les prés se mettent aussi à fleurir. Après le pissenlit cosmopolite, viennent les violettes: les bleues, les pâles et les petites blanches. Renoncules et barbarées paraissent ensuite pour assurer sur la nature le triomphe du jaune. Avec juin, les fraisiers font irruption, et, derrière eux, la multitude des espèces qui se succéderont à travers l'été : anémones aux blancs calices, sureaux, hélianthes, verges d'or. L'automne, loin de tarir la fécondité du sol canadien, y fait jaillir la magnificence des astères qui, au moment où l'érable s'empourpre, transforment en jardins les coins incultes du pays. Toutes ces fleurs paraissent à leur tour sur la même scène, qui n'est autre que la sombre verdure du gazon qui sert de fond à ce riche tableau. Et la plupart, quand elles ont donné leur fruit, s'étiolent et se cachent, pour renaître avec un printemps nouveau.

Que de merveilles dans une simple fleur, avec sa série d'organes : calice, corolle, étamines et pistil ! Chacune de ces parties a sa structure propre et sa fonction spéciale. Un botaniste, si expérimenté soit-il, est toujours émerveillé quand il étudie et dissèque ces riches présents de la nature. Aussi bien, que de douces jouissances se procurent ceux qui cultivent les fleurs, pour en parer leurs jardins, leurs maisons ou les autels du bon Dieu. Ils trouvent, dans cette agréable occupation, le triple plaisir de les voir croître, s'épanouir et se reproduire.

Les fleurs charment le goût, l'odorat et les yeux.
Dans les palais des rois, dans les temples des dieux,
Souvent l'or fastueux le cède à leurs guirlandes ;
L'amour ne reçoit point de plus douces offrandes.


Delille.


Saint François d'Assise aimait tendrement la nature, surtout les fleurs. Elles avaient le don de le ravir. Avec effusion il admirait et louait leur beauté, leur parlant même comme à des êtres raisonnables. Pour que les Frères eussent sous les yeux un fragment du poème de la création, il consacra une partie du jardin à la culture de ces plantes aux multiples couleurs. Elles avaient pour mission, dit le biographe du saint, de rappeler aux religieux la beauté du Père du monde.

O fleurs parfumées.
Sous le beau ciel bleu,
Que vos voix aimées
Me parlent de Dieu !



L'originalité de la nature nous présente aussi, dans les fruits, des formes infiniment variées, dont plusieurs sont gracieuses et imprévues. Qu'y a-t-il de plus curieux, par exemple, que les samares ailées de l'orme et de l'érable ? Grâce à leurs ailes, ces graines peuvent être portées par le vent à de grandes distances, pour y laisser la semence qu'elles renferment. La plupart des fruits sont en outre remarquables par leur brillant coloris.

Les feuilles également ont leur beauté dans la forme et les découpures de leur limbe, et quelquefois aussi dans les couleurs brillantes dont elles sont revêtues. Quel magnifique tableau nos forêts canadiennes ne nous offrent-elles pas l'automne, alors que nos érables les colorent de pourpre, de bronze et d'or ?

Les plantes fournissent aux artistes leurs plus beaux modèles d'ornementation. " Ici les courbes se développent avec une variété infinie autour de centres inconnus, et changent de direction en obéissant à des affinités mystérieuses. Les feuilles et les fleurs présentent des contours si purs et si gracieux, que, souvent, le dessinateur n'a qu'à copier la nature pour y trouver l'idée de dispositions et d'éléments variés 2 ."

On trouve donc, dans les végétaux, des sources inépuisables de beauté, des sujets multiples d'admiration. Les qualités du beau y sont infiniment plus palpables que dans les minéraux. La variété s'y affirme à un degré supérieur. Elle est dans la structure et l'organisation de chaque espèce, dans la diversité des tissus, dans la couleur et la forme si diverses des racines, des tiges, des feuilles, des fleurs et des fruits, dans les changements enfin que la croissance apporte à la taille et à l'allure de chaque individu. L' unité s'observe dans les organes, intimement liés entre eux pour l'accomplissement de leurs fonctions et pour le développement de la plante tout entière.

Mais la nature n'a pas mis de proportions visibles dans les végétaux, non plus que dans les minéraux. " D'après la grosseur d'un arbre, dit Quatremère, on ne pourra pas déterminer la grosseur de ses branches, ni conclure de la grandeur des branches à la grandeur de l'arbre, car on sait combien de hasards rendraient cette induction trompeuse si on voulait généraliser la règle.

On peut d'autre part prêter aux végétaux une certaine expression : " Je vois cet arbre que l'on a si bien nommé un saule pleureur. Il ombrage une tombe en la caressant de ses longs et flexibles rameaux, il incline sa verte chevelure sur la surface d'un étang, et l'on serait tenté de prendre pour les larmes qu'il a versées cette eau dans laquelle son pied est baigné. Comment ne rappellerait-il pas à notre imagination l'homme accablé sous le poids de sa douleur, avec la tête inclinée et le regard attaché sur la terre qu'il arrose de Ses pleurs. . . L'if et le cyprès, avec leur feuillage sombre, pressé, et dans lequel l'air même semble ne pouvoir circuler, expriment encore mieux le deuil profond de la mort 3 . " Les fleurs ont aussi un langage symbolique : la rose, la reine des fleurs, est le symbole de la beauté ; la violette, toujours cachée sous le gazon, celui de la, modestie ; le lis, d'une blancheur si pure, celui de la pureté ; la pensée, si délicatement tendre, celui du souvenir.

N'est-ce pas se donner une délicieuse jouissance que d'apprendre à découvrir les beautés que renferme le règne végétal et de toucher par là même du doigt la libéralité et la puissance infinies du Créateur ? Plusieurs ne se lassent pas d'étudier et d'admirer la structure et la formation des plantes. Ils y trouvent un charme toujours nouveau. Parmi tant de personnes qui ont de l'instruction et des loisirs, pourquoi s'en trouve-t-il si peu qui pensent à faire cette étude passionnante des merveilles qui les entourent ? La connaissance de la botanique serait profitable à tous, mais surtout aux artistes. Les décorateurs puiseraient dans la flore canadienne leurs motifs d'ornements, et nos littérateurs, leurs figures de style. " Il serait à souhaiter, a écrit Mgr Laflamme, que tous les fabricants d'idylles ou de bucoliques à un titre quelconque fussent un tant soit peu botanistes. Leurs métaphores y gagneraient en naturel et en exactitude, et l'inspiration qu'ils tirent du spectacle de la nature ne serait ni moins vive ni moins puissante 4 . "

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1) Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature.

2) D'Henriet, Cours de dessin.

3) L'abbé P. Gaborit, le Beau dans la nature et dans les arts.

4) Voir, sur ce sujet, la conférence donnée par le Frère Marie-Victorin à l'université Laval de Montréal, pendant les cours de vacance de 1917, et publiée dans la Revue Canadienne d'octobre et de novembre de la même année.


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Message  Roger Boivin Mar 20 Déc - 12:00

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Le beau dans le règne animal. — L'animal respire et se nourrit comme la plante. En plus, il possède la sensibilité et l'aptitude à se mouvoir. Il goûte le plaisir et subit la douleur. Il peut se transporter d'un lieu à un autre. Or cette aptitude à se mouvoir et cette capacité de jouir ou de souffrir sont, chez la bête, de nouveaux éléments constitutifs de beauté. Ajoutez-y la variété des formes et des couleurs : forme du corps, forme et disposition des membres et des organes, forme et disposition des os et des muscles ; couleur des fourrures, des plumes, des écailles. . . L'unité, chez l'animal, résulte de cette coordination, de cette individualité si parfaite par laquelle tous les organes concourent au fonctionnement et au développement de la vie sensitive de chaque sujet. Dans tous les animaux, à des degrés divers, on constate la sagesse avec laquelle les proportions du corps ont été ordonnées, ainsi que la convenance parfaite de chacun des membres à sa fonction propre. Quelle admirable symétrie dans ces membres et dans ces organes ! Et quel ensemble complet et harmonieux n'en résulte-t-il pas !

A part ces qualités générales, chaque espèce a sa beauté caractéristique. Par exemple, on ne peut s'empêcher d'admirer, dans l'écureuil, la finesse et l'aisance du mouvement ; dans le cheval, l'élégance et la noblesse du maintien ; dans le bœuf, la robustesse des muscles, expression de sa force ; dans le chevreuil, la grâce de l'attitude ; dans le chien, l'agilité de la course ; dans le chat, surtout dans le jeune chat, une charmante gentillesse. Parfois, ce qui paraît défectueux, à première vue, chez tel animal, est plutôt un moyen d'action, une arme fournie par la nature, pour qu'il puisse vivre sa vie, étant donnés ses mœurs ou le pays qu'il habite. Ainsi, " il fallait de longues jambes et de longs cous aux hérons, aux grues, aux flamants et autres oiseaux qui marchent dans les marais et qui cherchent leur proie au fond des eaux. Chaque animal d'ailleurs a les pieds et la gueule (ou le bec) formés d'une manière qui convient au sol qu'il doit parcourir et aux aliments dont il doit vivre. C'est de leurs configurations que les naturalistes tirent les caractères qui distinguent les bêtes de proie de celles qui sont frugivores 1..."

La raison pour laquelle plusieurs animaux nous paraissent laids, c'est qu'ils ne correspondent pas à notre idéal personnel et ordinaire du beau. Ainsi le singe nous paraît disgracieux comparé à l'homme, dont nous sommes habitués à contempler les belles formes. Il est certain, au reste, que tous les animaux ne sont pas également parfaits, ni également beaux. La nature est féconde en êtres variés qui n'en composent pas moins un ensemble où resplendissent la puissance et la sagesse du Créateur.

Que de choses admirables chez les insectes ! Quelle variété dans leur organisme et leurs mœurs ! Écoutons encore Bernardin de Saint-Pierre :

"Les mouches que j'avais observées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d'argentées, de bronzées, de tigrées, de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban ; d'autres, allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir ; elle étincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre ; d'autres, de courtes et de larges qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze."

Parmi les insectes, les uns creusent leur demeure dans la terre ; d'autres, dans le tronc des arbres ; les uns habitent sous le gazon, les autres naissent et vivent sur les feuilles des plantes. La Providence leur a donné à tous des organes en rapport avec leur mode d'existence. Plusieurs subissent des métamorphoses passionnantes d'intérêt. Que de choses n'y aurait-il pas à dire ici sur les papillons, ces légers petits êtres " qui portent leur ciel avec eux " ?

Les poissons et les oiseaux sont, eux aussi, admirablement constitués pour vivre dans leur élément. Ainsi le corps des poissons est allongé et effilé aux deux extrémités, pour leur permettre de fendre les eaux. Leurs membres sont des nageoires. Ils ont généralement une forme élégante et une coloration agréable. Chez certains des régions tropicales, cette coloration est parfois superbe. Comme ils sont intéressants à voir évoluer, surtout quand ils sont nombreux ! " Les uns, comme de légères bulles d'air, remontent perpendiculairement du fond des eaux ; les autres se balancent mollement sur les vagues, ou divergent d'un centre commun, comme d'innombrables traits d'or ; ceux-ci dardent obliquement leurs formes glissantes à travers l'azur fluide ; ceux-là dorment dans un rayon de soleil qui pénètre la gaze argentée des flots. Tous s égarent, reviennent, nagent, plongent, circulent, se forment en escadron, se séparent, se réunissent encore pour se séparer de nouveau 2 ."

Les oiseaux dépassent de beaucoup les autres animaux pour la grâce et l'élégance des formes. Ils sont doués, en outre, d'une
grande légèreté, qui leur permet de s'élever facilement dans les airs. Leurs mouvements vifs, aisés, ne sont pas moins propres à exciter notre admiration. Ils animent tous les climats de leurs chants et de leurs ébats joyeux. La nature semble leur avoir été donnée en partage, tellement ils sont nombreux. Il y en a pour toutes les hauteurs de l'atmosphère, depuis l'aigle qui plane au-dessus des nuages, jusqu'à l'autruche qui ne peut que courir sur la terre. Les uns suivent le printemps dans les différents pays du monde, d'autres se plaisent au milieu des tempêtes qui agitent les mers. Ceux-ci vivent seuls sur la cime des monts, ceux-là s'organisent en société dans les bocages.

Un grand nombre sont charmants par la riche coloration de leur plumage, comme l'oiseau-mouche, l'oiseau du paradis, le faisan doré. . . On connaît la belle description que Buffon a faite du premier. Nous n'en citerons qu'une partie, celle qui fait surtout ressortir la beauté de l'oiseau :

"De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature. Elle l'a placé, dans l'ordre des oiseaux, au dernier degré de l'échelle de grandeur. Son chef-d’œuvre est le petit oiseau-mouche. Elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits. Il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants. Il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat ; il vit de leur nectar et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent."

D'autres oiseaux charment nos oreilles par la douce mélodie de leur chant, comme le serin, le rossignol. Écoutons encore ici Chateaubriand :

"Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit : le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne cède en rien à cet étranger ; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Evandre ; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons onduleux d'un cor dans le bois ; enfin le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange où il a placé son gros nid de mousse. Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie. Il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres de la nuit. C'est alors seulement que le premier chantre de la création fait entendre ses modulations douces, variées et ravissantes" 3.

La sensibilité et le mouvement donnent ainsi aux animaux une expression que ne sauraient avoir les végétaux. Ils ont des tempéraments et des instincts particuliers qu'ils tiennent de la nature. Par exemple, on trouve dans l'agneau l'expression de la douceur ; dans le chien, celle de la fidélité à son maître ; dans le lion, celle de la force ; dans le tigre, celle de la cruauté . Et c'est pourquoi l'on dit cruel comme un tigre, fort comme un lion, fidèle comme un chien, doux comme un agneau. Nous pourrions multiplier ces exemples ou ces rapprochements.

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1) Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature.

2) Chateaubriand, Génie du christianisme.

3) Le pinson chanteur, notre rossignol canadien, n'a pas le riche répertoire de son parent d'outre-mer. Néanmoins, ses joyeuses mélodies nous rappellent assez bien le petit virtuose crépusculaire d'Europe. " Perché au sommet d'un arbrisseau, il fait dès l'aurore résonner les échos de ses merveilleuses roulades qu'il finit quelquefois sous la feuillée." (C.-E. Dionne — Les oiseaux du Canada). Quant au loriot, au ramier et au rouge-gorge, dont parle Chateaubriand, ils sont inconnus dans nos climats. Mais nous avons les fauvettes aux mille couleurs et au menu babillage ; les orioles à la parure écarlate et au limpide gazouillis ; les chardonnerets, éternels caqueteurs, si charmants sous leur habit d'or et leur calotte veloutée ; surtout les grives, les actives hôtesses de nos parterres et les premières messagères de nos printemps.


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ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS  Empty Re: ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS

Message  Roger Boivin Mar 20 Déc - 17:13

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Le beau dans les paysages et les grands spectacles de la nature. — La nature , avons-nous dit, est un vaste jardin. Les montagnes, les forêts, les rivières, les lacs e n sont les agréments. Ces accidents géographiques sont le plus souvent groupés de manière à former de magnifiques tableaux que les peintres se plaisent à reproduire. Sans sortir de notre province, prenons au hasard deux sites que la
nature a particulièrement embellis.

C'est, d'abord, l'entrée du bassin de Gaspé. Qui n'admirerait cette nappe d'eau pure, qui reflète un ciel sans nuage et brille de tous les rayons d'un soleil éblouissant ? Le bassin est entouré de collines fertiles. Au bas de l'une d'elles, et jusque sur la langue de terre qui s'avance dans la baie, se voit le village où s'entassent les maisons blanches. D'autres habitations sont distribuées sur le penchant de la côte opposée. La baie est d'ordinaire sillonnée de quelques légères embarcations. Au dernier plan s'allongent les montagnes vertes qui bornent l'horizon. Tout cet ensemble forme un tableau varié et vraiment saisissant.

Voyez maintenant — qu'on nous pardonne cette évocation qui nous est plus familière, — sur les bords de la rivière Sainte- Anne, Saint-Raymond (Portneuf), un autre coin de terre sauvage, où serpente doucement une rivière aux eaux limpides. Le calme le plus complet y règne presque toujours. Les rives sont tranquilles et les ondes aussi. Les arbres se reflètent dans l'eau transparente comme dans un miroir. A peine quelques oiseaux viennent-ils de fois à autre animer cette scène reposante. Sous les arbrisseaux des deux bords, on devine mille petits bruits mélodieux. Tout est riant, tout est radieux. Seuls font tache, comme pour mieux souligner toute cette vie paisible, quelques arbres morts, dont l'un penche déjà vers la rivière, légère note de tristesse qui rappelle que tout passe, et nous quitte et s'enfuit.

Que dire encore de la vue grandiose qui nous est offerte, par exemple, du sommet du mont Royal, du mont Belceil, de la citadelle de Québec ou du cap Tourmente ! Ici nous côtoyons le sublime. Lisez la description que nous a laissée Xavier Marmier des environs de Québec vus de la terrasse Frontenac :

"Autour de moi, la ville descendant en pente abrupte jusqu'au bord du fleuve, s'alignant le long des eaux, enlaçant, dans sa nature bigairée de toutes sortes de couleurs, les flancs d'un promontoire ; en face, l'amphithéâtre de la pointe Lévy, avec ses gradins de maisons blanches, ses champs et ses bois ; à gauche, le large ravin par lequel la rivière Saint-Charles se joint au Saint-Laurent et le riant village de Beauport, qui, le long de la colline, se déroule comme un chapelet de nacre jusqu'aux chutes de Montmorency ; à quelque distance, l'île d'Orléans, une île de sept lieues de longueur sur cinq de largeur, qui renferme cinq belles paroisses, et que le fleuve, dans sa puissance, embrasse comme un grain de sable ; à l'horizon, les sombres rives du cap Tourmente, première chaîne des sauvages montagnes qui s'étendent jusqu'aux neiges éternelles des régions polaires ; et, de quelque côté que mon regard se tourne, le fleuve, calme et superbe, qui s'en va d'ici avec ses chaloupes, ses goélettes, ses bâtiments à trois mâts, se marier à la mer, comme un roi dans toute la pompe de son pouvoir."


Sublime aussi est cette mer immense, dont les vagues viennent rouler en cadence sur le rivage, ou se briser sur la falaise.

J'aime la mer, je l'aime en ses horreurs sublimes,
Quand l'orage, grondant sur ses vastes déserts,
Y soulève des monts, y creuse des abîmes,
Déchire ses flots noirs au reflet des éclairs.
Je l'aime aussi dormante aux heures du silence,
Brodant d'argent les plis de son manteau d'azur,
Souriant à l'esquif que, dans l'ombre, balance
Le roulis cadencé de son flot lent et pur...


Paul Reynier .


Sublime encore le passage de l'orage, surtout à la campagne, où l'horizon a plus d'étendue. L'approche de cet imposant phénomène s'annonce par les grondements lointains du tonnerre et l'apparition d'un nuage noir à l'horizon. Le vent s'élève et le soleil se dérobe derrière la sombre nue qui s'avance. A tire d'aile, les oiseaux cherchent un abri. La pluie tombe bientôt par torrents, pendant que les éclairs sillonnent la nue et que les éclats de la foudre font taire toutes les voix de la nature. Durant plusieurs minutes, les plantes sont courbées sous la pluie qui inonde la terre. Puis, le calme revient. Le vent cesse, les nuages se dissipent et le soleil reparaît. Dans le firmament, l'arc-en-ciel se fond en nuances délicates, tandis que le ciel redevient serein.

Si dans ton ciel d'azur il s'élève un nuage
Que la foudre à longs traits se plaît à déchirer,
Âme, dis-toi que l'air s'assainit par l'orage,
Et que tout va sourire à qui vient de pleurer.


Fr. Raphaël.


Sublime toujours la vue d'une puissante cataracte, comme celle du Niagara. Laissons à notre Frechette de décrire ce tableau grandiose :

L'onde majestueuse avec lenteur s'écoule;
Puis sortant tout à coup de ce calme trompeur,
Furieux, et frappant les échos de stupeur.
Dans l'abîme sans fond le fleuve croule.

C'est la chute ! son bruit de tonnerre fait peur
Même aux oiseaux errants, qui s'éloignent en foule
Du gouffre formidable où l'arc-en-ciel déroule
Son écharpe de feu sur un lit de vapeur.

Tout tremble ; en un instant cette énorme avalanche
D'eau verte se transforme en monts d'écume blanche,
Farouches, éperdus, bondissant, mugissant.

Et pourtant, ô mon Dieu, ce flot que tu déchaînes,
Qui brise les rochers, pulvérise les chênes,
Respecte le fétu qu'il emporte en passant !



Sublime enfin notre lever du soleil, par un beau matin d'été. L'aurore, en embrasant la voûte céleste, annonce le roi de lumière, qui bientôt émerge, radieux, de nos grands lacs et plane au-dessus de nos montagnes ! Les sites les plus élevés s'illuminent d'abord, puis la nature entière revêt un habit de fête. L'astre du jour répand bientôt partout sa chaleur. A ses rayons bienfaisants, les fleurs fraîchement écloses présentent leur corolle. La lumière vibre dans l'atmosphère profonde, et une nouvelle vie semble animer tous les êtres. Dans la plaine, les jeunes animaux bondissent de bonheur. Les oiseaux chantent gaiement dans les airs ou sous les bosquets. C'est comme une nouvelle création. Le laboureur paraît, qui se rend aux champs, projetant sur la route son ombre allongée. A pas lents, les animaux retournent au pâturage. Cependant l'astre éblouissant continue d'avancer triomphalement dans l'espace azuré. Il monte toujours et " jamais monarque ne parut avec une aussi grande majesté ".

Un coucher du soleil, en mer ou à la campagne, n'est pas moins beau ni moins sublime. Écoutons Chateaubriand nous décrire celui dont il fut témoin en Floride :

"Le soleil tomba derrière le rideau d'arbres de la plaine. A mesure qu'il descendait, les mouvements de l'ombre et de la lumière répandaient quelque chose de magique sur le tableau ; là, un rayon se glissait à travers le dôme d'une futaie et brillait comme une escarboucle dans le feuillage sombre ; ici, la lumière divergeait entre les troncs et les branches et projetait sur les zones des colonnes croissantes et des treillages mobiles. Dans les cieux, c'étaient des nuages de toutes les couleurs, les uns fixes, imitant de gros promontoires ou de vieilles tours près d'un torrent, les autres flottant en fumées roses ou en flocons de soie blanche... Les mêmes teintes se répétaient sans se confondre : le feu se détachait du feu, le jaune pâle du jaune pâle, le violet du violet ; tout était éclatant, tout était enveloppé, pénétré de lumière..."


Qu'on nous permette encore ici ]'évocation d'un souvenir personnel. Nous sommes à Varennes, au bord du fleuve, endroit idéal pour voir l'astre du jour descendre dans son lit de pourpre. A mesure que son globe rougi s'approche de l'horizon, les nuages se teintent de violet, d'écarlate, de bleu, de jaune et de toutes les nuances intermédiaires. Ils forment, sur le bleu vert du firmament, des dessins brillants et magiques. Comment décrire le paysage céleste qui se présente alors à nos yeux éblouis ? Ce sont des lacs lumineux entourés de nuages frangés d'or, des rochers et des montagnes de corail, des îles et des caps aux formes fantastiques et aux tons inimitables. L'on voit, çà et là, des flots de lumière qui frappent de leurs reflets des pics mystérieux, ou se déversent sur des grèves qui semblent de safran.

A ce moment, le fleuve est calme et réfléchit ce tableau comme un miroir. Une ligne horizontale de verdure, formée par l'île Sainte-Thérèse, coupe la scène par le milieu. Les tons verts de l'île, estompés d'un peu de rouge, s'harmonisent merveilleusement avec cet ensemble grandiose. Tout cela n'a pas la fixité, l'immobilité d'un paysage terrestre : les silhouettes et les tons changent doucement ; les îles se transforment en presqu'îles, des lacs en rivières, des plaines en montagnes.

Cependant le crépuscule touche à sa fin et tout s'assombrit. Le paysage mouvant, tout à l'heure si distinct, devient indécis et s'efface lentement. Quelques minutes encore et il ne reste plus, à l'horizon, que des tons d'ocre sans contour, qui s'évanouissent eux-mêmes pour faire place à une grande barre brune, fondue par le haut avec la coupole bleu foncé du firmament.

Et de même, est-il moins beau, est-il moins sublime le spectacle d'un ciel étoile par une nuit sereine ? En est-il de plus propre à élever l'âme vers le Créateur ? Écoutons cette fois Lamartine :

...Un monde est assoupi sous la voûte des cieux !
Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux,
Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre,
Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre !
Les signes épuisés s'usent à les compter,
Et l'âme infatigable est lasse d'y monter.
Les siècles accusant leur alphabet stérile,
De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille.
Que dis-je ? Au bord des cieux ils n'ont vu qu'ondoyer
Les mourantes lueurs de ce lointain foyer...
Oh ! que les cieux sont grands ! Et que l'esprit de l'homme
Plie et tombe de haut, mon Dieu, quand il te nomme,
Quand, descendant du dôme où s'égaraient ses yeux,
Atome, il se mesure à l'infini des cieux,
Et que, de ta grandeur soupçonnant le prodige.
Son regard s'éblouit et qu'il se dit : Qui suis-je ?
Oh ! que suis-je, Seigneur, devant les cieux et toi ?



Nous n'en finirions pas si nous voulions parler de toutes les beautés de la nature. Comment peut-on rester insensible à tant de merveilles ? Provoquons, développons le culte du beau dans les âmes. C'est l'un des plus précieux bienfaits que l'on puisse procurer à son semblable. " A force d'admirer, dit Platon, l'âme devient belle." En effet, cette contemplation raisonnée de l'ordre et de l'harmonie répandus dans la création nous dispose à deux choses excellentes : à penser à Dieu et à le remercier.

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Message  Roger Boivin Mar 20 Déc - 17:18

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CHAPITRE III

LE BEAU DANS L'HOMME


On peut distinguer dans l'homme trois sortes de vies, qui sont comme les aspects divers de sa manière d'être : la vie sensitive, la vie intellectuelle et la vie surnaturelle. Ces trois vies ont nécessairement entre elles les rapports les plus intimes et les plus constants. " Elles sont ou doivent être, dit l'abbé Farges, en mutuelle pénétration, de sorte que la vie de l'âme en Dieu — ou vie surnaturelle — vivifie la vie propre de l'âme en l'âme et même la vie de l'âme dans le corps. A ces trois vies correspondent chez l'homme trois sortes de beau : le beau physique, le beau intellectuel et le beau moral. Nous les étudierons successivement en eux-mêmes et dans les rapports qu'ils ont entre eux.

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Message  Roger Boivin Mer 21 Déc - 1:11

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Le beau physique dans l'homme. — Le roi de la création, ainsi qu'il est admis d'appeler l'homme, est avantagé, dans son corps même, d'une beauté d'organisme et d'aspect qui mérite sûrement de faire l'objet d'une étude particulière. Aussi l'homme est-il classé à part, par les naturalistes, dans l'échelle des êtres créés. Il forme, à lui seul, le règne hominal. Le corps humain, dans son ensemble, est sans doute de même espèce que celui des animaux. Mais comme il les dépasse en perfections de toutes sortes ! Dieu, qui se proposait d'épouser notre nature, l'a enrichie d'un corps qui est le plus parfait des êtres du monde visible. " Il a créé l'homme — dit quelque part la liturgie — dans un haut degré d'excellence." Et c'est vrai même pour ce qui est du corps seulement. Rien qu'à considérer les organes extérieurs dont il est pourvu, l'on constate tout de suite que l'homme est le chef-d’œuvre de la création. Son air imposant, sa démarche assurée, son front large et saillant, son regard levé naturellement vers le ciel, tout indique qu'il a son rang au-dessus de tous animaux et qu'il est ordonné en vue d'une destinée supérieure. Il ne touche à la terre que par les pieds, et il la voit de haut :

Oui, l'homme seul, debout, la tête redressée,
Élève jusqu'au ciel sa vue et sa pensée ;
Il unit dans son port la grâce et la noblesse,
Dans ses membres nerveux, la force et la souplesse...



Le corps et tous ses membres sont modelés selon les plus belles lignes et dans les plus harmonieuses proportions. L'ensemble constitue un merveilleux mécanisme, où brillent toutes les qualités du beau. Si quelque partie a une importance marquée, aucune ne domine aux dépens des autres. Détail bien caractéristique, les plus petites parties sont les plus belles, telle la tête par rapport au corps ; tel l’œil par rapport à la tête; l’œil surtout,

Chef-d’œuvre où s'épuisa tout l'art de la nature !

Quelle variété dans les membres de ce corps et dans leurs organes divers, dans leurs mouvements et leurs poses, dans l'expression et le jeu de toute la physionomie ! Et pourtant quelle unité parfaite dans cet organisme sans égal ! Mais cela encore, ce n'est que l'unité physique, ce par quoi l'homme se rapproche de la bête. Considérez son unité ontologique, c'est-à-dire ce par quoi l'homme est un composé de matière et d'esprit. Quelle merveille, bien supérieure encore, que cette union étroite de deux éléments si divers agissant de concert pour constituer la personnalité de chaque individu ! Et que dire du beau moral rayonnant sur la physionomie humaine ? Nous en reparlerons.

On a comparé le corps humain à une machine. Mais, au fond, il est bien supérieur à tous les mécanismes, même les plus parfaits, de l'industrie. Quelle est, en effet, la machine qui se déplace d'elle-même, qui manœuvre et se conduit d'elle-même, qui se répare elle-même et qui surtout peut voir, entendre, sentir et goûter ? Poser la question, c'est la résoudre, et, du même coup, c'est mettre en évidence la supérieure beauté du corps humain.

Cette beauté est peut-être plus sensible encore dans l'enfant, ou, si vous le voulez, dans l'homme en formation. C'est qu'alors le corps, souple et frais, se revêt de grâce. Le travail de la nature est, semble-t-il, plus visible. Il y a je ne sais quelle harmonie profonde entre ce charme qui rayonne d'une physionomie d'enfant et la spontanéité avec laquelle s'exercent les facultés naissantes de son âme :

Petits enfants, divines fleurs,
Écloses dans le grand mystère,
Joie et rayons sur notre terre,
Sourire du ciel dans nos pleurs ;
Grâce, beauté, formes, couleurs,
Frais reposoirs de l'âge austère,
Candides fronts que rien n'altère.
Lèvres qui calmez nos douleurs...
1

F. Bataille.


Jusqu'ici nous n'avons parlé que de l'ensemble. Considérons maintenant, chacun en particulier, les sens et les organes de ce beau corps humain. Le spectacle n'est pas moins admirable. L’œil a ses humeurs et son cristallin ; les réfractions y sont ménagées avec plus d'art que dans les verres les mieux taillés, et aucun appareil photographique ne reçoit plus fidèlement les images que la rétine. L'oreille, avec son cornet acoustique et son pavillon, perçoit les bruits les plus légers et les plus variés. Le nez, par sa muqueuse pituitaire, hume et saisit tous les parfums. La bouche a ses glandes pour insaliver les aliments, et la langue a ses papilles pour les savourer. Le larynx possède un instrument à anche pour produire les sons. Nous n'en finirions pas, si nous voulions tout dire. Et puis, comme tout cela est proportionné à la fonction de chacun des sens ou de chacun des organes ! Placés tout au haut de la tête, les yeux savent voir au loin. Les oreilles sont au bon endroit pour percevoir les sons et les bruits qui viennent de partout. De même, les narines, situées juste au-dessus de la bouche, sont à portée de sentir les odeurs et de juger de la saveur des aliments. Le sens du toucher, répandu par tout le corps, permet de se protéger contre toutes les impressions nuisibles et d'accueillir celles qui sont favorables. Ce sens a surtout sa délicatesse dans la main et au bout des doigts, dont la souplesse et la dextérité sont merveilleuses. C'est que la main et ses doigts sont destinés à palper, à manier la matière sous toutes ses formes, à la maîtriser, à produire les chefs-d’œuvre de tous les temps et de tous les pays.

Quelle noblesse enfin et quelle dignité dans le visage humain ! C'est là surtout que se manifeste la supériorité du physique de l'homme. On l'a dit souvent, le visage avec sa physionomie, avec ses yeux, sa bouche, toute son expression si vivante et si mobile, c'est le miroir de l'âme. On y lit, à toute heure, avec facilité, les diverses émotions de joie ou de tristesse, de quiétude ou de surprise, de confiance ou de crainte, d'affection ou de haine. Quand, à cela, s'ajoutent la parole et le geste, quelle expression ! Parler, c'est le propre de l'homme. Lui seul parle. Et avec quelle naturelle aisance sa voix articule tous les sons et en module toutes les nuances ! " Participant en quelque sorte à l'intelligence et à la volonté qui la dirigent, écrit l'abbé Mehling 1, la voix se plie avec une variété infinie à toutes les nuances de la pensée et du sentiment. Humble et suppliante, elle touche et attendrit ; douce et sonore, elle charme et commande ; pleine et vibrante, elle impose et subjugue, Elle sait exprimer la tristesse comme la joie, la compassion comme la sérénité..."

Oui, quand on sait le voir, l'homme, même dans son seul aspect physique, paraît vraiment beau. O chef-d’œuvre de Dieu, peut-on s'écrier, toi qui connais ton origine et ta destinée, ô homme, qui as conscience des libéralités dont Dieu t'a comblé, pourquoi l'oublierais-tu ? Souviens-toi donc que noblesse oblige ! Lève ton front, ô roi de l'univers, et reste digne de toi-même !

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1) La rose fraîchement épanouie, toute brillante des perles de la rosée, n'est pas plus belles, a-t-on dit, que l'angélique figure d'un enfant pieux, et le beau lis de la vallée est loin d'être aussi pur que le front d'un jeune homme chaste. (Abbé Grobel.)

2) Le Chant Je l'Église.

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Message  Roger Boivin Mer 21 Déc - 15:19

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Le beau moral dans l'homme. — Le corps humain, c'est le temple de l'âme. Il convient de ne jamais le perdre de vue. Si l'on n'y prend garde, en effet, la contemplation de la seule beauté du corps humain pourrait vite conduire, sur la pente de la sensibilité, jusqu'à la sensualité, jusqu'à l'amour purement charnel. Ce serait un danger pour la vertu. Dès que le spectacle du beau cesse d'élever et d'édifier nos esprits et nos cœurs, la prudence impose l'abstention. Depuis le péché d'Adam, une mauvaise tendance est en nous, suite du désordre du péché. La beauté du corps toute seule constitue un attrait et une tentation. Par-dessus celle du corps, il faut voir la beauté de l'âme, infiniment plus précieuse. Écoutons, à ce sujet, les sages avertissements qu'adressait aux chrétiens de son temps saint Clément d'Alexandrie : " Celui qui regarde la beauté avec une chaste affection oublie la beauté de la chair pour penser à celle de l'âme. Il n'admire le corps que comme une statue et il s'élève, par cette beauté terrestre, jusqu'au premier artiste, jusqu'à l'essence même de la beauté. Pour lui, les formes extérieures sont un symbole sacré, qu'il montre aux anges gardiens des avenues du ciel... C'est le parfum d'une âme parfaitement harmonisée 1. "

En fait, il faut chercher le beau moral dans l'expression des pensées et des sentiments qui sont conformes à la loi divine, notamment dans ceux où s'affirme le mieux l'empire de la volonté sur les passions. Ce beau moral, il éclate surtout là où s'exprime ou s'accomplit quelque chose de grand, d'imprévu et de voulu. La mort de Socrate, par exemple, c'est le respect de soi porté au plus haut point ; celle de Bayard, c'est l'amour de la patrie élevé à la perfection ; celle de saint Louis, c'est l'esprit chrétien s'exaltant jusqu'à l'héroïsme. Il y a des mots qui peignent de hautes situations et en font comme l'expression vraiment sublime. Le Qu'il mourût du vieil Horace brisant son cœur devant le devoir, et le Soyons amis, Cinna, d'Auguste refoulant par grandeur d'âme son juste ressentiment, par leur imprévu et par leur élévation, sont de ces mots-là. Ils équivalent à des gestes, à des actes.

De ces actes, de ces gestes ou de ces mots, nous en avons, grâce à Dieu, dans les pages de notre histoire nationale. La fière réponse de Frontenac à Phipps, par exemple, l'héroïque défense du fort de Verchères, et, précédemment, le dévouement de Dollard et de ses compagnons, ou encore les martyres de nos missionnaires, sont de ceux-là :

Viel meurt, et sa mort est le commencement
Du long martyrologe, éblouissant de gloire,
Qui donne tant de lustre à notre jeune histoire ;
Où Brébeuf, Lalemant, Jogues, Garnier, Daniel,
Ont au front tout l'éclat du laurier éternel.
Oh ! non, nul ne saurait, à l'époque où nous sommes,
Concevoir les ardeurs qui brûlaient de tels hommes.
Nul ne saurait sonder l'océan de douleur
Et d'abnégation où nageait leur grand cœur.


Chapman.


Aucune histoire, étant donnée sa durée, n'est plus riche que la nôtre en exemples frappants de beau moral ! Et voilà que, pendant la grande guerre, aux noms glorieux du Long-Sault, de Carillon ou des Plaines d'Abraham, viennent se joindre ceux de Vimy, de Courcelette, de Denain et de Cambrai ! Notre sang n'a pas menti. Nous sommes toujours fils de France :

O Canada, terre de nos aïeux,
Ton front est ceint de fleurons glorieux.


A.-B. Roulhier.


Dans quelle condition l'acte moral nous fait-il le mieux éprouver l'émotion esthétique ? C'est quand il prend un aspect qui le dégage des circonstances secondaires propres à nous en distraire. Si nous sommes témoins d'une belle et grande action, nous sommes portés à penser trop exclusivement à la manière dont elle est accomplie et pas assez à sa beauté morale. Un acte de dévouement, par exemple, nous donnera plutôt le sentiment du beau dans un tableau et dans une représentation artistique que dans la réalité. L'art nous le montrera dans tout son éclat, en le détachant des accessoires qui l'encombrent. " La beauté morale, écrivait l'abbé Gaborit 2, cette beauté qui attire notre regard et pénètre jusque dans l'intime de notre cœur pour l'enchanter et lui procurer les plus délicieuses jouissances, est comme un doux rayonnement qui demande le calme, qui disparaît promptement dans le bruit et l'agitation, et que font même souvent oublier les formes complexes qui devraient nous les montrer." Le sentiment qui inspire l'acte moral se peint ordinairement sur la physionomie de la personne qui agit. La pose, le geste, le son de la voix et tous les signes qui font connaître les sentiments de l'âme concourent aussi à cette manifestation. Parfois même, des qualités que nous n'aurions pas soupçonnées auparavant se révèlent alors sur les traits de la figure. Ainsi se fait connaître l'impulsion intérieure qui a déterminé l'acte et qui le soutient. C'est pourquoi l'on dit souvent d'un homme qu'il était beau en accomplissant une action d'éclat, car sa physionomie s'illuminait, son geste s'animait de tout le feu de sa noble passion. Oui, il est beau, l'orateur qui défend avec chaleur une noble cause ; beau, le général qui harangue ses soldats avant de les lancer à l'assaut ; beau, le héros se jetant dans le péril pour sauver une existence précieuse ; beau, le soldat blessé qui s’affaisse sur le champ de bataille en baisant le drapeau de la patrie !

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1) Stromat., I, 4, c. 18.

2) Le Beau dans la nature et dans les arts.

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Dernière édition par roger le Jeu 22 Déc - 14:51, édité 1 fois
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Message  Roger Boivin Mer 21 Déc - 15:33

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Rapports entre le beau physique et le beau moral. — Pour bien juger de la beauté du corps, il faut tenir compte de l'âme qui l'habite. Dans la physionomie d'une personne, c'est l'expression des sentiments qui attire surtout les regards et captive les sympathies. Même les hommes qui font peu de cas de la vertu dans la pratique ordinaire de la vie tiennent compte des qualités morales des autres dans l'estime qu'ils leur accordent. " Malheur d'ailleurs à la créature qui n'est admirée que pour ses formes extérieures et qui n'est pas aimée pour les qualités de son âme !... Malheur également à celui qui cède à des attraits qui sont un appas pour les sens, sans rechercher des qualités morales sur lesquelles il puisse appuyer son estime !" (L'abbé Gaborit). " Le corps, dit Sulzer, est l'image de l'âme ou l'âme elle-même rendue visible." Une personne peu douée des dons de la nature est susceptible de plaire par sa physionomie ouverte, tandis qu'une autre dont la moralité est peu recommandable sera trouvée disgracieuse, malgré sa véritable beauté corporelle.

Puisque les qualités de l'âme rayonnent sur le corps, chacun peut, dans une certaine mesure, travailler efficacement à sa beauté physique. Tout homme est libre de faire le bien, et, si sa physionomie n'a pas d'attrait, il lui est possible, par des actes répétés de vertu, de la modifier sensiblement et de la rendre capable d'attirer les sympathies. " Le moyen le plus sûr d'embellir notre physionomie autant qu'il dépend de nous, dit Lavater 1 , est d'embellir notre âme et d'en refuser l'entrée à toute passion vicieuse. Le meilleur moyen de la rendre expressive et intéressante est de penser juste et avec délicatesse. Enfin, pour y répandre un caractère de dignité, remplissez vos cœurs de sentiments vertueux ! Ils imprimeront sur les traits de votre visage la paix de votre âme et la noblesse de vos pensées." Lacordaire écrivait à son jeune ami, l'abbé Perreyve : " Vos lèvres, vos yeux ne sont pas encore aussi bienveillants qu'ils pourraient l'être, et aucun art ne peut leur donner ce caractère que la culture intérieure de la bonté." Et le Père Gratry s'exprime ainsi sur le même sujet : " Quant à la beauté, c'est l'âme qui transfigure le corps et qui lui donne un sens. L'expression de la face de l'homme n'est que la résultante de ses habitudes 2." Sans doute, il est des flétrissures que l'homme coupable n'effacera pas en quelques jours, mais les actes répétés de courage et de vertu qu'il fera pour améliorer son âme finiront par avoir leur répercussion sur sa physionomie.

Si la beauté peut sortir brillante d'une vie qui a commencé par être criminelle, à quel éclat n'arrive-t-elle pas quand elle est conquise par une existence tout entière consacrée au bien ? La beauté que la pratique de la vertu fait briller sur le visage, loin de s'effacer avec les années, se complète peu à peu, chaque jour, et rayonne d'un éclat toujours plus séduisant. Même à travers les traits amaigris de la vieillesse, l'âme restée jeune et qui s'est enrichie de mérites laisse briller une beauté qui captive tous les regards. Cette beauté dans l'âge avancé, ce ne sera point par la grâce, la souplesse des formes ou la fraîcheur du teint qu'elle s'exprimera ; car l'activité de l'âme sculpte la figure, lui enlève ce moelleux des contours qui fait le charme des figures d'enfants. Mais la vertu constante, le malheur supporté avec fermeté impriment à la physionomie une grandeur qui commande l'admiration : " O visage des saints, douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son fils, regards bien-aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et la mort, heureux qui vous a vus, plus heureux qui vous a compris et qui a reçu de votre galbe transfiguré des leçons de sagesse et d'immortalité 3 !"

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1) Essais physiognomoniques.

2) Les Sources.

3) Le Père Lacordaire, Conférences de Noire-Dame.


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Message  Roger Boivin Jeu 22 Déc - 1:12

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Le beau intellectuel. — L'objet le plus élevé du beau intellectuel, c'est évidemment Dieu, son ciel et ses saints ; un croyant en est tout de suite convaincu. Mais cette beauté-là nous dépasse totalement." Dieu est l'océan de beauté", disait déjà Platon, et notre foi nous enseigne que Dieu possède à un degré infini toutes les perfections. Mais, encore un coup, de la connaissance imparfaite que nous pouvons avoir de Dieu et de ses perfections, à la connaissance adéquate de tout ce qu'il est et de tout ce qu'elles sont, notre raison comprend d'elle-même que la distance est aussi grande que celle qui sépare le fini d'avec l'infini. Autant dire qu'il ne nous est pas possible, dans l'état présent de notre nature, de supporter la vision des splendeurs de Dieu. Aussi l'histoire nous raconte-t-elle que ceux des saints à qui il a été accordé de contempler quelques parcelles de cet éclat de Dieu ont été, par le fait même, ravis en extase. A la transfiguration de Jésus, par exemple, sur le Thabor, les trois apôtres privilégiés "tombèrent la face contre terre", nous dit saint Matthieu (XVII, 6) . Également, chaque fois qu'un personnage céleste, ange ou saint, est apparu aux humains, ceux-ci ont toujours été transportés hors d'eux-mêmes. Tobie et son fils restèrent prosternés et comme anéantis devant l'archange Raphaël, et, au cours des apparitions de Lourdes, la petite Bernadette était tellement saisie d'admiration qu'elle ne paraissait plus appartenir à la terre. Ce serait donc sortir du domaine de l'esthétique, et même de celui du possible, que d'essayer d'analyser avec quelque précision les beautés surnaturelles. Il faut nous borner à ne rechercher le beau et sa jouissance que dans ce qui est perceptible tout ensemble à nos sens et à notre intelligence. C'est du reste ce que nous enseigne la définition même de l'esthétique.

Dans ce domaine encore, les manifestations du beau sont multiples. Le beau intellectuel ou, si vous le voulez, la vérité scientifique qui est son objet propre, est souvent passée sous silence par les esthéticiens, parce qu'elle n'est pas l'objet direct de l'art. Elle n'en est pas moins digne d'admiration et elle a certes ses admirateurs. Le beau intellectuel se trouve partout là où la vérité brille avec éclat : en théologie, en philosophie, même en sciences naturelles et mathématiques; c'est-à-dire en tout ce qui éclaire l'intelligence, fortifie la volonté, orne le cœur; car tout cela ennoblit l'homme, en apportant à son âme de la lumière, de la vie et de la splendeur.

La théologie, qui est la science des choses de Dieu, est la reine de toutes les sciences. Elle instruit l'homme, en effet, de ce qui l'intéresse au plus haut degré, en lui rappelant quelles sont ses origines et aussi quelle est sa fin. C'est elle qui précise quelles sont les lois divines et comment il faut entendre les mystères de Dieu. Qu'y a-t-il de plus élevé, et où le beau de la vérité pourrait-il briller davantage ? L'unité de nature en Dieu, la variété et la perfection de ses attributs, voilà, par excellence, le vrai et le beau. Et tout cela, par la doctrine révélée, resplendit dans la pureté de nos dogmes catholiques, dans la hauteur et la dignité de notre morale, dans l'expression d'ensemble, si profonde et si harmonieuse, de notre culte. Qu'y a-t-il de plus admirable — le Père Gratry l'expose superbement dans son livre les Sources — que l'action de la Providence dans la vie des hommes et de tous les êtres ici-bas ?

La philosophie, qui est la science des choses par leurs causes premières offre aussi à notre esprit des spectacles merveilleux. Le jeu de nos facultés, leurs fonctions et leurs opérations diverses, quel sujet d'observation intéressant et poignant ! L'intelligence, la volonté, l'imagination, la mémoire, la sensibilité, voilà autant de puissances de la même âme qui se distinguent sans se séparer. Chacune a son champ spécial d'activité et pourtant l'âme reste une. Comme tout cela est beau quand on sait le voir ! Heureux le philosophe qui trouve" la cause derrière l'effet et l'immuable à travers ce qui change" ! C'est son privilège de jouir plus que d'autres par l'esprit, parce qu'il voit plus loin et que, pour tout dire, la science dont il est l'adepte embrasse les principes de presque tout le savoir humain.

Les sciences naturelles, à leur tour, après la théologie et la philosophie, nous présentent plus d'une vision de beauté. Voyez l'astronomie. Kepler, dans le beau livre qui contient le résultat de ses longs travaux, s'adresse ainsi à l'auteur de toute lumière : "Je te rends grâces, ô Seigneur et créateur, de toutes les joies que j'ai éprouvées dans les extases où m'a jeté la contemplation de l’œuvre de tes mains !" Et tous ceux qui peuvent suivre l'illustre savant dans ses lumineuses pérégrinations à travers le monde sidéral le comprennent parfaitement. " Quoique la voûte des cieux, écrit Thomas Reid, resplendisse de beauté pour l’œil du vulgaire, ce spectacle magnifique n'est rien auprès de celui qui est réservé à l'astronome. Les cieux, à qui connaît la hiérarchie et la distance des corps qui s'y meuvent, les périodes de leurs révolutions, les orbites qu'ils décrivent dans l'espace, les lois simples qui gouvernent leurs mouvements, qui règlent leurs progrès et leurs retours, qui déterminent leurs éclipses, leurs occultations, leurs passages, les cieux à celui-là, dis-je, déploient un ordre, une harmonie, une beauté qui ravissent son intelligence. Les éclipses du soleil, de la lune, et la queue flamboyante des comètes, qui frappaient de terreur les nations barbares, ne sont pour son œil que des effets sublimes, où il se plaît à reconnaître l'invariable accomplissement des lois de l'univers."

Qui pourrait étudier les lois de la physique et celles de la chimie, celles de la minéralogie et celles de la botanique, celles enfin de la zoologie et celles de la physiologie, c'est-à-dire la nature et les propriétés des minéraux, des plantes, des animaux et de l'homme lui même, sans être ravi d'admiration ? Le grand naturaliste Linnée disait qu'il restait comme stupéfait devant l'étonnante variété de la structure, et devant la non moins étonnante diversité des rôles, des innombrables plantes et animaux connus de son temps. Que dirait-il de nos jours, où ce nombre, cette variété et cette diversité ont encore si largement progressé dans la connaissance des savants ? Après avoir écrit son livre sur l'organisme du corps humain, Galien s'écriait : "Ce n'est pas un livre que je viens d'écrire, c'est un hymne que je viens de chanter à l'honneur de la divinité !" Combien son livre et son hymne, après toutes nos récentes découvertes, auraient raison d'être augmentés et complétés ! Ampère se disait saisi d'étonnement devant les développements qu'il entrevoyait dans les applications futures de l'électricité. Est-ce téméraire d'affirmer qu'il n'avait pourtant pas prévu tout ce que nous voyons de nos temps ? Et pour citer encore un nom de savant, quelles joies l'entomologiste Fabre, mort il y a quelques années, n'a-t-il pas goûtées, en étudiant les merveilleux instincts des insectes, en même temps qu'il nous les faisait admirer dans ses incomparables descriptions ? Ah ! oui, les sciences naturelles, comme la théologie et la philosophie, sont riches de beauté !

En mathématiques même, cette science rigoureuse et d'apparence austère, le beau intellectuel se manifeste à des regards avertis. Quelle suite, quel enchaînement et quels développements dans cette science des chiffres ! La géométrie, par exemple, n'est-elle pas en elle-même toute une logique, tout un raisonnement qui se tient inattaquable ? Partant du point et de la ligne, elle s'en va, d'un pas très sûr, de déduction en déduction, jusqu'à la mesure de l'espace, réservant au passage, à qui sait l'entendre, les plus intéressantes surprises. Et il en est de même de l'algèbre, qui s'unit à la géométrie pour engendrer la trigonométrie et la géométrie analytique. Celles-ci nous mènent elles-mêmes aux mathématiques supérieures, dans lesquelles, en ces derniers temps, l'esprit humain a fait, pour notre jouissance et notre utilité, de si nobles conquêtes. Nous parlons là, sans doute, de jouissances plutôt spéculatives, et pourtant, c'est le propre de la vérité mathématique, et du beau intellectuel qui en résulte, d'offrir les meilleures garanties de clarté et de constance. Parce qu'elles conduisent à un résultat certain, à une solution indiscutable et palpable, les sciences mathématiques procurent à l'esprit une satisfaction complète en elle-même. L'Euréka d'Archimède est, au fond, de tous les temps et de tous les âges.

Et maintenant, si nous nous arrêtions au domaine des sciences appliquées, c'est-à-dire aux inventions que nous devons à la physique, à la chimie, à la mécanique et à l'électricité, quelle nomenclature nous aurions à établir ! Machines à traction ou à pression, machines à vapeur ou à électricité, moteurs variés et divers, télégraphe, téléphone avec ou sans fil, appareils de photographie ou cinématographes, phonographes, automobiles, sous-marins et aéroplanes... Que de machines, grand Dieu, et combien compliquées, et combien puissantes, dont nous jouissons, comme de l'air que nous respirons, sans nous inquiéter beaucoup de savoir à qui nous devons tout cela ! Et voilà qui suffit, croyons-nous, pour donner quelque idée du beau intellectuel.

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ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS  Empty Re: ESSAI D'ESTHÉTIQUE, LA CONNAISSANCE PRATIQUE DU BEAU, par le frère MARTINUS

Message  Roger Boivin Jeu 22 Déc - 1:42

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Le beau idéal. — Le beau idéal, comme son nom l'indique, est celui qui s'ajoute au réel par l'idée. Il diffère du beau intellectuel en ce sens seulement qu'il en est comme une variété. Il perfectionne d'une façon toute idéale la nature déjà si belle, et il la rend, par l'imagination, plus belle encore. Il est possible, et même facile, en effet, d'imaginer des êtres plus parfaits que ceux qui nous entourent, et nous savons, d'autre part, que Dieu, aurait pu créer ces êtres avec les perfections que nous leur supposons. L'idéal, le beau idéal se conçoit donc par le moyen du réel, auquel on adjoint une sorte de surqualité qui dérive de la Beauté suprême. C'est le propre de l'artiste d'embellir et d'enjoliver la nature, et non pas Simplement de la copier, et c est pourquoi le beau idéal est par excellence l'inspirateur de l'art.

Il y a du reste, dans ce travail de l'idéalisation, plus d'un degré. Les êtres supérieurs que l'artiste imagine sont, nécessairement, plus ou moins parfaits. A vrai dire, ils ne se rapprochent de la vraie perfection que dans la mesure où ils se rapprochent du type conçu par Dieu lui-même." L'idéal recule sans cesse, à mesure qu'on en approche, a dit Victor Cousin 1 ; son dernier terme est dans l'infini; c'est-à-dire en Dieu, ou, pour mieux parler, le vrai, l'absolu idéal n'est autre que Dieu lui-même." C'est pourquoi le beau idéal peut varier et varie en effet avec les individus et les sociétés, suivant que la tendance des uns et des autres incline plus ou moins vers la beauté suprême. Les Grecs, par exemple, plus portés vers les choses sensibles, cherchaient surtout à exprimer dans leurs œuvres le beau physique, tout en ne méconnaissant pas la valeur du beau moral. Au contraire, les artistes chrétiens du moyen âge, préoccupés davantage des choses spirituelles, s'efforçaient d'exprimer, dans leurs tableaux et leurs statues, le beau moral, en idéalisant le beau physique. Il faut dire que ces derniers n'atteignaient pas aux perfections de la forme. Tout au plus arrivaient-ils à y suppléer par les grâces modestes de l'expression de la vertu. Les artistes de la Renaissance, c'est leur honneur et leur gloire, unirent les charmes de la plastique grecque aux grâces de la vertu heureusement traduite. Et ce fut la plus haute expression et le triomphe de l'art. On goûte avec eux, dans sa splendeur relative, le beau idéal.

Au témoignage des meilleurs artistes, l'idée du beau est en partie innée et en partie acquise. L'homme de l'art se forme par l'étude des modèles, en cultivant par l'observation ses propres facultés esthétiques ; puis, quand les modèles font défaut, grâce à ses études antérieures, il continue sa formation en s'arrêtant à l'observation du type ou des types d'idéal que son imagination lui fournit. " Pour peindre une belle personne, écrivait Raphaël, j'aurais besoin de voir plusieurs belles personnes en compagnie d'un juge éclairé qui m'aidât à choisir en chacune d'elles ce qu'il y a de mieux ; mais, y ayant disette de belles personnes et de juges éclairés, je me sers d'un certain type que j'ai en moi." Et Guido Reni (le Guide) n'était pas moins explicite, quand, ayant terminé un saint Michel, il disait : " Incapable de monter assez haut pour contempler l'archange, j'ai été contraint de me replier en moi-même sur l'idéal de beauté que je me suis formé dans mon imagination." Nous l'avons dit, le beau idéal est par excellence l'inspirateur de l'art. C'est ainsi, par exemple, que Lamartine prêtant aux objets inanimés le pouvoir de sentir et d'entendre, arrive aux plus beaux effets. Qui ne connaît ces vers célèbres ?

O lac, rochers muets, grottes, forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages,
Qui pendent sur tes eaux
2 !


De même que le beau est l'inspirateur de l'art, de même l'art est l'expression du beau, de tous les beaux, du beau physique, du beau moral, du beau intellectuel et surtout du beau idéal, qui les contient et les résume tous. Le véritable artiste en tous les genres est donc celui qui arrive à mieux rendre, à mieux exprimer la grâce et le charme des formes, l'élévation morale, les hautes vérités, les géniales conceptions. Mais, il faut bien le remarquer, le beau est la splendeur du vrai et du bon, et ceux-ci ont entre eux des rapports étroits et profonds. Celui-là seul qui est dans la vérité et qui tend au bien arrive à concevoir le beau et à l'exprimer. L'esprit ne saurait être vraiment puissant là où le cœur est corrompu. Ce serait une alliance contre nature qui répugne absolument. Et voilà pourquoi une œuvre d'art véritable est toujours, d'une façon ou d'une autre, une aspiration vers le bien ; voilà pourquoi le mot idéal désigne le but de l'activité morale aussi bien que celui de l'art.

Il convient donc de placer au premier rang, dans notre estime et dans notre admiration, les génies supérieurs qui ont travaillé, dans la confection de leurs œuvres, à assurer l'élévation morale de leurs semblables ; ceux qui, par leur savoir et leur habileté, ont su fournir un secours aux âmes qui aspirent à la perfection ; ceux qui, en deux mots, ont su élever les esprits et les cœurs. Des orateurs comme Bossuet et Fénelon, des poètes comme Corneille et Racine, des peintres comme Fra Angelico et Raphaël, et tant d'autres en tous genres, que la gloire des arts a immortalisés, sont des bienfaiteurs de l'humanité. Les peuples comme les individus leur doivent une belle part de leur véritable grandeur.

Ajoutons, pour conclure, que l'attrait que nous éprouvons pour le beau n'est au fond rien autre chose que l'attrait vers Dieu. "Malgré moi, disait Musset, l'infini me tourmente," et l'on connaît le distique si souvent cité de Lamartine :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !



C'est toujours vrai. Nous sentons parfaitement, quand nous nous arrêtons à réfléchir, que la source féconde et intarissable de tous les dons, c'est Dieu. Les qualités que nous trouvons dans l'homme ici-bas, dans son esprit, dans son cœur, dans son corps et dans tout ce qui l'entoure, ce sont des reflets du beau qui est en Dieu. De même que tout vient de Dieu, tout retourne à lui. Artiste au meilleur sens du mot sera donc celui qui, les yeux fixés sur le divin modèle, travaillera sans cesse à exprimer, dans sa conduite encore plus que dans les œuvres de ses mains, la vraie beauté. À lui, mieux qu'à tout autre, s'applique la belle parole du psalmiste :

"Allez de progrès en progrès, régnez par la splendeur de votre beauté."
(XLIV, 5)

Embellir son âme, c'est l'œuvre des œuvres, puisque l'âme est immortelle et qu'elle brillera dans les siècles sans fin.

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1) Du vrai, du beau, du bien.

2) Le lac. Méditations poétiques.

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Message  Roger Boivin Jeu 22 Déc - 15:18

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CHAPITRE IV

LE BEAU DANS L'ART — LES BEAUX-ARTS


IL ne suffit pas à l'homme cultivé de jouir momentanément du beau. Il veut, par des œuvres de son choix, perpétuer ce plaisir et le communiquer à ses semblables. De ces nobles inclinations du sens esthétique sont nés l'art et les beaux-arts. Pour les âmes élevées, les jouissances intellectuelles du beau font l'embellissement de la vie. Les beaux-arts sont vraiment un foyer qui réchauffe l'humanité, une lumière qui éclaire son exil, un sourire qui la console dans ses douleurs. " Ainsi, dit Maurice Coulombeau 1, poésie et harmonie, charme des yeux et des oreilles, plaisir du cœur et de l'esprit, l'art nous apporte tout cela... Par lui s'ouvre un coin du ciel sur cette terre. Il est la halte et le repos, l'aurore du plein jour qui viendra, l'annonce de l'éternelle extase." Delille chante délicieusement les arts dans les vers suivants :

Beaux-arts ! eh ! dans quel lieu n'avez-vous droit de plaire ?
Est-il à votre joie une joie étrangère ?
Non ! Le sage vous doit ses moments les plus doux :
Il s'endort dans vos bras, il s'éveille pour vous.
Que dis-je ? Autour de lui tandis que tout sommeille,
La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille.
Vous consolez ses maux, vous parez son bonheur,
Vous êtes ses trésors, vous êtes son honneur.
L'amour de ses beaux ans, l'espoir de son vieil âge,
Ses compagnons des champs, ses amis de voyage ;
Et de paix, de vertus, d'études entouré,
L'exil même avec vous est un abri sacré.



L'étude de l'art en général comprend plusieurs questions qui ne peuvent laisser indifférents les esprits attentifs aux productions de l'activité humaine. La nature de l'art, ses théories et ses procédés, son caractère élevé et son utilité générale, son influence morale et son rôle social, ses conditions essentielles et ses règles générales, enfin la doctrine de l'art pour l'art et la classification des beaux-arts, voilà, croyons-nous, les principales de ces questions. Nous les étudierons dans le présent chapitre.

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1) Six causeries sur l'art.

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Message  Roger Boivin Jeu 22 Déc - 15:55

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Nature de l'art. —On définit l'art : la réalisation du beau idéal au moyen des formes sensibles 1. Représenter, exprimer le beau, telle est donc l'intention de l'artiste. Architecte, sculpteur, peintre, musicien ou poète, toujours il cherche, par son œuvre, à produire l'émotion esthétique. Cette manifestation de l'art procure souvent un plaisir plus grand que le beau dans la nature. Si la composition de l'artiste dégage les caractères essentiels de la beauté pour les mettre en évidence, en éliminant tout ce qui peut nuire à l'expression de l'idéal qu'il a conçu, l’œuvre offrira une plus grande jouissance que si elle était composée uniquement d'éléments naturels.

Mais par quel moyen l'artiste traduit-il son idéal ? Au moyen de la forme sensible, plastique ou sonore, qui se présente à lui. Cette forme se change ainsi en un symbole plus ou moins expressif d'une force, d'une pensée, d'une vie, et, en cette qualité, devient l'objet de l'art et souvent même une source d'inspiration pour l'artiste. Mais celui-ci ne prend pas la forme au hasard. Pour réaliser le beau invisible qu'il a conçu, pour traduire son idéal, il choisit les éléments sensibles les plus parfaits et les plus en rapport avec sa conception personnelle.

On voit par là que toute œuvre d'art est le produit de deux facteurs logiques qui se tiennent comme par la main : l'imitation et la conception. L'art exprime une idée ou un sentiment au moyen d'une forme empruntée à la nature : c'est l'imitation. Puis il adapte cette imitation à l'idée ou au sentiment qu'il veut exprimer, au but qu'il se propose : c'est la conception. Ainsi l'imitation est le moyen, l'instrument de l'art, tandis que la conception en est à la fois la cause et la fin ; fin prochaine ou intermédiaire par laquelle l'art atteint sa fin dernière, qui est de plaire, d'élever et d'émouvoir. L’œuvre d'art résulte de cette union harmonieuse du réel et de l'idéal, de la forme et de la pensée 2.

On ne doit donc pas définir l'art l'imitation de la nature. Car s'il était réduit à si peu, il manquerait son but, qui est d'exprimer le beau conçu par la raison. En outre, certains arts, comme l'architecture, cesseraient d'être, puisqu'ils ne reproduisent pas la nature. Il faut dire plutôt que l'art, c'est la réalisation du beau idéal, le produit d'une imagination féconde, que dirige habilement une raison éclairée.

Ce qui précède nous permet de définir clairement le principe, l'objet, la fin et le moyen de l'art. Le principe ou cause première de l'art est le besoin d'idéal que Dieu a mis en nous ; besoin intime qui se fait d'autant plus sentir que notre éducation a été plus soignée ; besoin instinctif qui porte l'artiste à produire des œuvres qui satisfassent son amour du beau. L'objet de l'art est la forme prise sous ses différents aspects : la forme de la matière en architecture, en sculpture et en peinture, la forme de l'expression en littérature, la nature et la succession des sons en musique ; en d'autres termes, la forme perçue par la vue dans les arts du dessin, et par l'ouïe dans les deux autres. La fin de l'art est de charmer la sensibilité et l'esprit de l'homme par la réalisation d'un idéal, c'est d'élever l'âme de l'artiste et du public en excitant en eux les plus nobles sentiments. Le moyen, l'instrument de l'art pour arriver à cette fin, c'est l'imitation, l'interprétation plus ou moins idéalisée de la nature, et cela surtout quand il s'agit des arts plastiques. Raphaël disait : "Je travaille d'après une certaine idée que j'ai dans l'esprit et je m'efforce de la réaliser."

Ces considérations sont peut-être trop théoriques et même trop philosophiques. Mais elles ne sont pas sans utilité, car la philosophie se trouve à la base de toutes les sciences et de tous les arts. Revenons à des notions qui ont un rapport plus direct avec la pratique.

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1) François Delsarte, inaugurateur et professeur d'un système d'expression dramatique, a donné de l'art une définition paraphrasée qui n'est pas sans valeur. La voici, avec quelques nuances qui la rendent plus générale. L'art est en même temps la connaissance, la possession et la direction des procédés qui révèlent le beau, c'est-à-dire, la vie et l'ordre, au moyen de la forme sensible. C'est l'application, sciemment appropriée, du signe à la chose, et dont le triple objet est d'émouvoir, d'élever et de convaincre. Il charme le cœur en idéalisant la nature. C'est le rapport synthétique des beautés dispersées de la création à un type supérieur et défini. C'est un ouvrage d'amour où brillent le beau, le vrai et le bien. C'est le symbole des degrés mystérieux de notre ascension divine. L'art, enfin, c'est la tendance de l'âme tombée vers sa pureté primitive ou sa splendeur finale. En un mot, l'art, c'est la recherche du type éternel.

2) Pour des développements sur ce sujet, voir Maurice Coulombeau, op.cit.


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