Aperçus de philosophie thomiste. (COMPLET)

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Message  Louis Ven 04 Nov 2011, 10:40 am

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CRITIQUE et MÉTHODE

II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE

Nous avons pu nous convaincre que la raison, notre raison humaine, n'a rien à redouter d'une saine critique. Nous avons vu que son mécanisme ou son fonctionnement naturel était essentiellement fait pour atteindre le vrai. Bien manié par chacun de nous, il est, de soi, à l'abri de l'erreur. L'erreur ou le faux ne peut s'y glisser que dans la mesure où l'acte n'est pas ce qu'il devrait être. En ce qu'il a de tout premier, cet acte, dans chacune de ses perceptions, atteint des raisons d'être qui ont ou peuvent avoir leur correspondant dans la réalité des choses : réalité, qui, pour nous, n'est directement perçue dans le fait de son existence au dehors que par nos sens. Aussi bien est-ce toujours au contrôle de nos sens qu'il faut en appeler quand il s'agit, dans l'ordre naturel de nos connaissances, d'une réalité d'existence ayant trait aux choses sensibles. Quant à la réalité d'existence de choses ou d'êtres non sensibles, nous n'y pouvons atteindre, toujours dans l'ordre naturel de nos connaissances, que par voie de raisonnement, en nous appuyant sur les réalités sensibles que nos sens perçoivent ou ont perçues et dont les raisons, c'est-à-dire précisément les caractères généraux, acquis et possédés par notre raison à l'aide de son procédé naturel d'abstraction, nous permettent de voir intellectuellement toutes les exigences ou possibilités d'être renfermées en chacune d'elles.

Ces raisons ou ces abstractions tirées des choses sensibles constituent le domaine propre de notre vie pensante comme telle. C'est une vie de lumière, certes ; et de lumière transcendante, qui dépasse en étendue et en perfection, sans proportion aucune, la lumière extérieure sensible : bien que d'ailleurs, nous ne saurions trop le répéter, elle ait son point de départ, et son point d'appui dans cette lumière extérieure sensible, en comprenant, sous ce mot de lumière, tout ce qui a trait à l'une des perceptions quelconques du monde extérieur sensible par l'un quelconque de nos sens extérieurs, considérés dans leur action isolée ou dans une action plus ou moins commune à plusieurs d'entre eux.

La lumière intellectuelle de notre raison dépend de la lumière sensible extérieure; mais elle la dépasse, en quelque sorte à l'infini…

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Message  Louis Ven 04 Nov 2011, 2:08 pm

CRITIQUE et MÉTHODE

II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)
La lumière intellectuelle de notre raison dépend de la lumière sensible extérieure; mais elle la dépasse, en quelque sorte à l'infini. Ou plutôt elle la prend, et, de sensible qu'elle était, elle la rend intellectuelle. C'est-à-dire qu'étant elle-même immatérielle, notre raison immatérialise les êtres matériels que perçoivent nos sens. Elle ne les change pas; elle ne les altère pas, elle ne les transforme pas. Elle se contente de dégager des conditions particulières et concrètes qui les lient à un point déterminé, dans le temps et dans l'espace, les traits généraux qui sont vraiment en eux et qui s'y trouvent sans y être épuisés, puisque aussi bien ils peuvent se retrouver, sans changer d'aucune manière en eux-mêmes, dans une infinité d'autres êtres que ces êtres particuliers ou concrets dans lesquels ils se trouvent limités pour nos sens à ce point du temps et de l'espace.

Et c'est ce caractère d'immatériels, pouvant être dégagé par notre raison et par notre raison toute seule, qui donne à chacun de ces traits, ainsi dégagés par notre raison, perçus et conservés en elle, de devenir objets propres de notre vie pensante. Du seul fait qu'ils sont ainsi dégagés des notes particulières les limitant à tel ou tel individu concret et sensible, ils deviennent aptes à fonder cette perception de rapports qui nous permet de comparer tel être particulier à l'idée ou à la nature qu'il concrète ou qu'il réalise sans toutefois l'épuiser; et, ensuite, telle perception abstraite ou tel concept à telle autre perception ou à tel autre concept.

Ce travail de comparaison se fait par l'acte de notre raison qui s'appelle le jugement. Il peut être d'ordre sensible et intellectuel tout ensemble, ou d'ordre proprement intellectuel. Le premier implique l'action simultanée de nos sens, extérieurs ou intérieurs, et de notre raison. Le second se fait par la raison toute seule : ou si une certaine action des sens, notamment des sens intérieurs, demeure encore, c'est plutôt à titre de support qu'à titre de partie coopérant.

Lorsque je dis : Pierre est homme

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Message  Louis Sam 05 Nov 2011, 6:41 am

CRITIQUE et MÉTHODE

II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Lorsque je dis : Pierre est homme, le mot Pierre désigne un individu que je ne perçois ou que je n'ai perçu que par mes sens ; et le mot homme désigne une notion, une nature, d'ordre abstrait ou immatériel, d'ordre général, qui n'est perçue, sous ce jour, que par ma raison seule : bien que ma raison en ait abstrait ou tiré les éléments caractéristiques d'êtres extérieurs sensibles dans lesquels ces éléments étaient réalisés à l'état particulier ou concret ; comme ils le sont, du reste, en cet individu que mes sens perçoivent ou ont perçu, que j'appelle Pierre, et dont je dis, en toute vérité, précisément en raison de ce que ces caractères généraux se trouvent réalisés en lui, qu'il est homme. Et c'est en cela que mon jugement est vrai, et vraie aussi la proposition qui l'énonce au dedans par le verbe intérieur, au dehors par la parole extérieure.

Si, au contraire, je dis : l'homme est un animal raisonnable, le mot homme désigne non pas un individu concret et particulier existant ou ayant existé au dehors de façon à tomber sous mes sens; mais une espèce ou une catégorie ayant sa place distincte dans l'échelle des diverses sortes d'êtres, selon que ma raison, opérant sur les notions qu'elle a abstraites des images venues du dehors par les sens, a elle-même rangé et ordonné au-dedans d'elle-même, en conformité d'ailleurs avec les exigences des réalités extérieures, ces diverses sortes ou catégories marquées des notes propres qui conviennent à chacune d'elles. Chacune de ces catégories est formée de deux éléments essentiels : l'un, d'ordre plus général et qui convient à diverses catégories ; l'autre, d'ordre plus spécial ou plus déterminé, qui fixe précisément le caractère distinctif de chaque catégorie.

Ainsi, dans l'exemple qui nous occupe…

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Message  Louis Sam 05 Nov 2011, 6:28 pm

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Ainsi, dans l'exemple qui nous occupe, la catégorie spéciale d'êtres que nous désignons par le mot homme, sera caractérisée par deux notes ou éléments intellectuels : ani¬mal et raisonnable. Le premier de ces deux caractères convient à d'autres êtres qu'à ceux de la catégorie dont il s'agit ; le second ne se trouve qu'en ceux de cette catégorie : et, à cause de cela, on dit qu'il les spécifie. En unissant ces deux caractères, notre raison a donc fixé, au-dedans d'elle, la notion exacte de cette catégorie d'êtres : elle s'en est donné à elle-même la définition. Et lorsque, dans son affirmation, elle dit : l'homme est un animal raisonnable, elle ne fait qu'attribuer cette définition à la catégorie d'êtres qui est, en effet, exactement désignée ou caractérisée par elle. Ici, tout se passe sur le plan intellectuel. Ce n'est pas comme dans le jugement de tout à l'heure, où il y avait collaboration des sens, quand nous disions : Pierre est homme. Le terme homme désignait ou comprenait cela même que nous venons de souligner dans le jugement d'ordre strictement intellectuel. Et on appliquait ce terme avec tout ce qu'il désigne à l'individu Pierre. Mais si Pierre est homme, c'est-à-dire s'il a en lui cette nature, ou s'il appartient à cette catégorie d'êtres qui se définit animal raisonnable et qui est désignée par le mot homme, il n'y a pas que cela en lui. Ou plutôt cette nature se trouve en lui à l'état concret et particularisé, pouvant être perçue, d'une certaine manière, dans cet état, par les sens.

Au contraire, quand je dis : l'homme est un animal raisonnable, le sujet de cette proposition et son attribut sont du domaine purement intellectuel. L'homme, comme tel, n'est point perçu par les sens. Il n'est perçu que par la raison. Tout appartient ici au domaine proprement intellectuel. Du même coup, les jugements y revêtiront un caractère de pérennité, dans la vérité, que n'auront jamais les jugements où se mêle directement l'action du sens. Si je dis : Pierre parle, ce jugement n'est vrai que dans le temps où, en effet, Pierre accomplit l'acte de parler. Dans ce cas, du reste, le jugement est tout entier d'ordre particulier. Quand je dis : Pierre est homme, il y a un élément d'ordre proprement intellectuel. Mais si je veux affirmer que Pierre est actuellement homme, mon affirmation est soumise aux variations de l'existence de Pierre. Car, s'il meurt, je ne puis plus maintenir mon affirmation. Il n'en va pas de même dans l'ordre des jugements strictement intellectuels. Tout se déroule ici sur le plan des notions abstraites du particulier et du concret limité dans le temps et dans l'espace. Aussi bien la vérité du jugement ne dépend-elle plus des conditions d'espace et de temps, en ce qui est de leurs limites particulières et concrètes.

Sans doute, la notion d'homme appelle la mesure du temps et de l'espace : mais non d'une façon déterminée fixant tel moment de la durée ou tel lieu sur la face du globe terrestre. Il demeure vrai, éternellement vrai, que l'homme est un animal raisonnable, qu'il y ait en ce moment et ici tel homme, ou qu'il n'y soit pas. Sur ce plan intellectuel, on ne compare plus des êtres particuliers entre eux, ou même un être particulier à sa notion spécifique ; on compare les notions entre elles. Et, parce que chacune d'elles est d'ordre immatériel, non concrétée dans tel individu déterminé, on n'est plus tributaire des conditions du temps et de l'espace. On vit et on se meut, proprement, dans l'universel, dans l'immuable, dans l'éternel.

C'est, par excellence, le domaine de la science, , au sens aristotélicien et thomiste de ce mot…

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Message  Louis Dim 06 Nov 2011, 6:48 am

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C'est, par excellence, le domaine de la science, au sens aristotélicien et thomiste de ce mot, pour autant que la science est définie la connaissance de l'universel.

Encore est-il bon de rappeler toujours que la science ainsi définie ne doit s'entendre que de la science proprement humaine. C'est toujours parce que notre raison a pour objet propre les notions venues des sens par voie d'abstraction, qu'elle n'a à s'occuper, comme raison, que de l'universel.

Et cela ne veut pas dire, nous l'avons déjà souligné, que l'homme ou l'individu humain n'ait qu'à s'occuper de l'universel. Rien ne serait plus faux, plus dangereux, plus antihumain.

L'homme ou l'individu humain doit s'occuper, au plus haut point, de la manière la plus indispensable pour lui, non seulement du point de vue de sa vie pratique, mais même du point de vue de sa vie proprement spéculative, — du particulier et du concret.

Mais ce n'est point par sa raison qu'il s'en occupe ou qu'il l'atteint ; c'est par ses sens. C'est bien lui, être humain raisonnable, qui s'occupe de ce particulier ; et il s'en occupe en être humain raisonnable, ou en vue de son bien à lui être raisonnable. Mais il atteint ce particulier ou ce concret par ses sens, non par sa raison. Par sa raison, il atteint ou il se donne l'universel. Cet universel qu'il se donne et dont il fait l'objet propre de sa vie pensante, n'est pas une chimère de sa raison. Il est l'acquisition, par la raison, de ce qu'il y a, dans les réalités sensibles, concrètes, qui dépasse les conditions d'existence limitant, pour ces réalités, le fait d'exister ou d'être à tel individu ou à tel autre, ou à tous les individus qui tombent ou peuvent tomber, en fait, successivement ou ensemble, sous l'emprise de nos sens. Cela, notre raison seule peut l'acquérir, ou se le donner ; précisément, parce que, par sa nature propre, nous l'avons déjà dit, étant immatérielle, elle a immatérialisé les images encore matérielles venues des choses matérielles : à entendre, par ce mot matériel , l'état de détermination qui limite la réalité sensible à tel individu. Dans la mesure où l'homme qui a, par sa raison, ce privilège, en use, dans cette mesure-là, et selon la perfection où il le fait, en se tenant toujours, par ses sens, en contact avec la réalité sensible concrète et particulière d'où sa raison abstrait ainsi l'universel, il réalise la perfection de sa nature humaine. Par ses sens, il connaît le réel immédiatement à sa portée dans le fait même de son existence concrète particulière ; et, par sa raison, il dégage les conditions de ce réel qui font qu'il n'est pas limité à tel individu où il existe, existant ou pouvant exister aussi en d'autres individus, à l'indéfini.

Or, c'est là, dans ce rapport d'union ou de subordination et de collaboration indispensable…

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Message  Johnny Dim 06 Nov 2011, 8:47 am

Merci grandement Louis de partager un ouvrage aussi instructif. Je vous promets que vous ne le mettez pas en ligne pour rien.

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Message  ROBERT. Dim 06 Nov 2011, 9:34 am

Johnny a écrit:Merci grandement Louis de partager un ouvrage aussi instructif. Je vous promets que vous ne le mettez pas en ligne pour rien.

JSP

Bonjour Johnny.

Je suis d'accord avec vous.
ROBERT.
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Message  Louis Dim 06 Nov 2011, 1:56 pm

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Or, c'est là, dans ce rapport d'union ou de subordination et de collaboration indispensable, selon des conditions qui peuvent être diverses et graduées, entre les sens et la raison, dans l'homme, faisant acte de connaissance, à l'endroit des choses de la nature, qu'il faut chercher les points de contact et aussi la ligne nette de démarcation entre ce que nous avons appelé la philosophie rationnelle et les sciences expérimentales.

Tous deux, le philosophe et le savant, quand il s'agit du monde de la nature physique ou du monde matériel, travaillent sur le même domaine. Tous deux usent, comme instruments de travail, de leurs sens et de la raison. Mais ils n'en usent pas de la même manière ou à la même fin. Et le résultat de leur travail, pouvant d'ailleurs être chacun excellent dans son genre, ne sera ni de même portée, ni de même valeur.

La distinction que je signale en ce moment ne s'imposait pas autrefois comme elle le fait aujourd'hui.

Du temps d'Aristote et de saint Thomas, les sciences qui vaquent à l'étude expérimentale du monde de la nature n'avaient pas pris le développement qui s'est accusé surtout depuis la Renaissance.

Aristote, à lui seul, pouvait suffire pour remplir tout ensemble l'office de philosophe et celui de savant. S'il a écrit l'Organon et la Physique générale et la Métaphysique, ou aussi l Éthique et la Politique, qui correspondent plus directement à ce que nous nommons la Philosophie, il a écrit aussi de nombreux livres sur l'astronomie, sur la météorologie, sur les plantes, sur les animaux, dont on peut dire qu'ils sont les meilleurs témoins de la science expérimentale des anciens.

Du temps de saint Thomas, celui-là même qui fut son maître en Philosophie, était tenu pour un prodige de science, au sens des sciences proprement expérimentales. Albert le Grand fut appelé tel, plus encore pour son titre de savant que pour son titre de philosophe; ou plutôt ces deux titres, à ce moment-là, ne se distinguaient point : ils étaient en quelque sorte synonymes.

Toutefois, déjà dans la personne du disciple d'Albert, qui devait éclipser son maître, la distinction commence à s'accuser. Saint Thomas serait moins spécialiste en sciences que ne l'était Albert le Grand. Par contre, il dépasserait son maître comme philosophe.

Mais, nous l'avons déjà remarqué…


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Message  Louis Lun 07 Nov 2011, 7:42 am

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Mais, nous l'avons déjà remarqué, ce serait surtout à partir de la Renaissance et à mesure qu'on avancerait dans l'âge moderne, que la distinction s'imposerait. Aujourd'hui nous ne saurions trop appuyer sur cette distinction.

Non seulement il n'est plus un homme, désormais, quelque génie qu'on lui suppose, qui puisse personnifier à lui seul toute la science et toute la philosophie; mais, à se renfermer dans le seul domaine de la science, le nombre des spécialistes prend chaque jour des proportions plus considérables, au point d'inquiéter ou de préoccuper les esprits avides de synthèse. Un observateur de génie, qui était en même temps une sorte de voyant et de poète, n'a pas eu trop de ses quatre-vingts ans passés, pour essayer d'entrevoir et de révéler quelques-unes des merveilles du seul monde des insectes. Quelle liste ne faudrait-il pas dresser, si l'on voulait seulement énumérer les travailleurs qui se sont appliqués ces derniers temps ou qui s'appliquent tous les jours à explorer une partie, de plus en plus déterminée et limitée, dans le domaine en quelque sorte infini du monde de la nature. Plus ces travaux se multiplient et se perfectionnent en limitant la partie qu'ils explorent, plus il devient impossible, non pas seulement qu'un seul et même homme suffise à les mener de front, mais que les divers travailleurs gardent entre eux le contact nécessaire pour que chacun soit pleinement initié aux travaux des autres et qu'une synthèse autorisée se fasse en un seul et même esprit. Ce sont de véritables cloisons étanches que les progrès même des diverses sciences arrivent à élever entre les diverses parties ou les diverses sections du domaine de la science.

Et cela même rend plus indispensable la délimitation précise du rôle qui incombe désormais au philosophe, considéré comme nettement distinct de celui des savants. Si, méconnaissant son vrai rôle, la noblesse de sa tâche, son élévation au-dessus de la tâche des travailleurs qui se divisent et s'absorbent dans la variété infinie des recherches strictement scientifiques, le philosophe veut suivre les savants dans leurs travaux, se conformer à leur méthode et ambitionner d'obtenir des résultats analogues à ceux qu'ils obtiennent eux-mêmes, outre qu'il court risque de ne plus se distinguer des savants, et, par suite, de perdre sa raison d'être, il y a encore et surtout qu'il n'aura plus ni le temps ni la liberté de mouvement ou d'action qu'il lui faut sauvegarder pour assurer parmi les hommes le bien d'ordre transcendant qu'il lui appartient en propre d'assurer et de promouvoir. Dans la mesure même où les savants se multiplient et se divisent selon les zones diverses où se porte leur action, dans cette mesure-là il faut qu'en dehors et au-dessus des savants émergent ces bienfaiteurs insignes de l'humanité que sont les philosophes, seuls capables, dans l'ordre naturel, de donner aux hommes le pain de la vérité qui doit les faire vivre d'une vie vraiment humaine.

Si le monde humain n'avait que des savants, que deviendrait-il ? …

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Message  Louis Lun 07 Nov 2011, 3:07 pm

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Si le monde humain n'avait que des savants, que deviendrait-il? Sans doute il pourrait connaître et utiliser le monde matériel où il se trouve. Si les astronomes parvenaient à arracher leurs derniers secrets aux mouvements des astres qui sont au-dessus de nos têtes ; si les géologues pouvaient fixer toutes les transformations du globe terrestre; si les chimistes avaient la clef de toutes les combinaisons possibles dans le monde de la matière ; si les botanistes n'ignoraient plus rien du monde des plantes; les zoologistes, du règne animal ; les historiens, des évolutions du genre humain, comme manifestation extérieure de l'activité individuelle, familiale, sociale parmi les hommes, une certaine curiosité de l'homme serait satisfaite, et, aussi, facilitée l'utilisation de toutes ces connaissances pour l'amélioration de sa vie matérielle. Mais, ce serait tout.

Et ce qui importe le plus aux hommes, la connaissance des derniers pourquoi \intéressant leur vie profonde, leur vie rationnelle, leur vie morale, leur vie proprement humaine, demeurerait insoupçonnée pour eux. Chaque savant, par définition, se limite à l'objet propre de sa science : s'il en sortait, il empiéterait sur un domaine qui n'est pas le sien. Le chimiste, comme chimiste, n'a pas à s'occuper d'autre chose que de la chimie, c'est-à-dire de l'action ou de la réaction des divers corps ou éléments agissant et réagissant les uns sur les autres en vue ou en fonction des combinaisons qui en résultent. Le botaniste, comme tel, n'a qu'à s'occuper des plantes; et, encore, selon qu'il se spécialisera, de telle ou telle catégorie de plantes. De même pour toutes les autres branches de la science, quel que soit leur objet ou de quelque nom qu'on les appelle.

Aucune d'elles, comme telle ou sous sa raison propre et selon que son objet la délimite, ne s'occupe ni ne doit s'occuper de l'universalité des choses. Une certaine universalité se trouve en chacune d'elles ; sans quoi la raison de science ne leur conviendrait pas ; mais il ne s'agit d'universalité que dans une zone déterminée, ou même dans une seule ligne. Et, en effet, chacune d'elles, à mesure que les travailleurs se multiplient en se distinguant dans le genre de leurs recherches ou de leurs travaux, et en se spécialisant, se réfère à un objet spécifique plus rétréci s'appelant d'un nom distinct parmi les divers êtres : les astres; le globe terrestre; les minéraux ; les plantes ; les animaux ; l'homme : et, pour ce dernier objet d'étude, — comme aussi, du reste, pour chacun des autres, que de répartitions distinctes parmi les spécialistes ! Pas un de ces spécialistes, dans la mesure où il est lui-même comme tel, ne songe, ni ne doit songer à embrasser l'universalité des choses, à l'effet de saisir, dans son dernier fond et sous son jour suprême, la raison de ce qui est.

Et, pourtant, n'est-il pas de toute évidence…

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Message  Louis Mar 08 Nov 2011, 6:54 am

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Et, pourtant, n'est-il pas de toute évidence que c'est ce dernier fond qu'il nous importe par-dessus tout de connaître. Tant qu'il n'est pas atteint, notre raison demeure en suspens. La raison du savant, de tel savant, comme tel, pourra être satisfaite. La raison de l'homme ne le sera pas.

Elle ne le sera que s'il se trouve, parmi les hommes, des chercheurs, des travailleurs, dont la raison ne revêtira pas seulement le caractère de raison scientifique, mais se présentera proprement et distinctement comme raison philosophique. Ce ne sera plus une simple raison d'astronome, de géologue, de chimiste, de botaniste, de médecin, de chirurgien, et autres spécialistes de même nature. Ce sera une raison d'homme, sans plus ; une raison, tout court.

Aussi bien son objet ne sera-t-il plus limité à une catégorie d'êtres, ou à tel trait, à telle particularité caractéristique par rapport à une même espèce d'êtres. Son objet comprendra tout. Non pas, certes, pour voir le détail de ce tout, même en ce qui est des espèces qu'il renferme. Outre que ce serait impossible, nous l'avons déjà dit, quand il s'agit d'un même individu humain, il y a encore qu'on courrait le risque de s'attarder à ce détail, même d'ordre spécifique, et à retomber dans le particularisme de la spécialisation.

Le tout, qui devra être l'objet de l'étude du philosophe, s'il n'exclut pas une certaine précision ou détermination dans le champ visuel où s'exercera la raison, exigera que cette précision ou cette détermination se limite aux lignes essentielles qui se commandent les unes les autres et pour autant qu'en effet elles se commandent en fonction de l'harmonie du tout.

Toute raison est harmonie. Mais tandis que la raison du savant est harmonie dans telle sphère; la raison du philosophe est harmonie dans le tout, dans l'universalité des choses. Le peintre est fait pour l'harmonie des lignes ou des couleurs ; le musicien, pour l'harmonie des sons ; et, dans l'ordre de chaque science particulière, le savant pour l'harmonie de l'objet qui le captive. Seul, le philosophe est fait pour l'harmonie des êtres. Et, sans doute, il serait à souhaiter qu'il pût les embrasser tous selon qu'ils se distinguent dans leurs espèces propres connues par lui excellemment. Mais, nous l'avons plusieurs fois déjà répété, c'est là chose impossible à l'homme pris individuellement : aucun être humain ne pouvant, à lui seul, dans l'état où nous le voyons présentement, épuiser ainsi la connaissance parfaite de tous les êtres qui sont, même dans le monde matériel, à notre portée. Il faut donc, ici, de toute nécessité, limiter notre étude aux grandes catégories d'êtres, nous dirions aux principaux règnes, ou encore aux principaux degrés d'êtres permettant la vue de l'ensemble.

Or, le terme qui comprend tout…

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Message  Louis Mar 08 Nov 2011, 12:12 pm

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Or, le terme qui comprend tout, et qui, par suite, fixera proprement l'objet d'étude du philosophe ou son domaine propre d'investigation, dans l'ordre spéculatif — car nous aurons à montrer que l'ordre pratique, mais un ordre pratique proportionné à l'universalité même de son objet, relèvera aussi essentiellement du philosophe —, c'est l'être. L'astronome s'occupe des astres ; le géologue, de la terre; le botaniste, des plantes; et ainsi des autres spécialistes. Le philosophe s'occupe de l'être. Encore est-il que la nature de sa raison, puisqu'il s'agit d'une raison humaine, demandera qu'il s'occupe de l'être selon que d'abord l'être est réalisé dans les êtres du monde sensible. N'est-ce pas de ce monde sensible que notre raison tire, en première origine, toutes ses idées, sans en excepter, nous l'avons vu, cette idée même d'être, qui va délimiter ou fixer l'objet propre de son étude?

Tout être, ou plutôt la raison même d'être et ce que cette raison exige, mais à fixer d'abord cette raison d'être selon qu'elle se trouve réalisée dans les êtres du monde sensible, — à les considérer sous leur raison la plus générale et dans les lignes essentielles qui commandent la réalisation de cette raison générale dans le monde des corps, — voilà donc l'ob¬jet propre et le domaine du philosophe.

Et l'on s'aperçoit tout de suite que le philosophe va se rencontrer avec les savants dans ce même domaine du monde de la nature sensible ou des corps, premier objet de ses recherches dans le domaine de l'être.

Toutefois, s'il se rencontre avec eux, il n'est point possible qu'on les confonde. D'abord, parce que chaque savant travaille sur un point particulier de ce monde des corps ; tandis que le philosophe l'embrasse tout entier. Ensuite, et plus encore, parce que le savant n'étudie, si l'on peut ainsi dire, que des modalités de surface, ou, si l'on veut, des modalités du dehors, qui tombent sous les sens, et dont les sens demeurent les seuls juges en dernier ressort. Le philosophe, au contraire, va au cœur de l'objet qu'il étudie. Ce n'est pas seulement en tant qu'il tombe sous les sens, même quand il s'agit de la réalisation de son objet, l'être, dans le monde sensible, ou en le soumettant à l'examen et au contrôle des sens ; c'est, proprement, en tant qu'il relève de la raison, et de la raison seule.

Nous touchons ici au point vital de cette grande question…

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Message  Louis Mer 09 Nov 2011, 7:25 am

CRITIQUE et MÉTHODE

II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Nous touchons ici au point vital de cette grande question qui s'impose de plus en plus aujourd'hui et qui consiste à délimiter nettement, sans confusion possible, le rôle du savant et le rôle du philosophe dans l'étude du monde de la nature.

Le savant, même sous l'aspect où il use de sa raison, et, nous l'avons déjà dit, il faut que cet aspect se réalise toujours, sans quoi il n'y aurait point d'acte de science proprement dite, demeure totalement tributaire des sens. Il explore leur domaine, telle partie de leur domaine ; et il l'explore à la lumière de sa raison. Mais il l'explore, rivé aux sens. Tout ce qu'il découvre, en usant de sa raison, aboutit et doit aboutir à révéler un état ou une condition du monde de la matière que les sens doivent pouvoir vérifier, soit seuls, soit aidés de ces instruments merveilleux qui décuplent et centuplent leur puissance naturelle de perception, tels que le microscope pour les infiniment petits et le télescope pour les infiniment distants. Jusqu'à ce que les sens aient vérifié ce que la raison du savant explore, recherche, soupçonne, devine, le résultat du travail du savant, comme tel, ne dépasse point le caractère de l'hypothèse. II ne devient une acquisition définitive, scientifique, qu'au moment où les sens le vérifient.

Il suit de là, nous l'avons déjà fait remarquer et l'on ne saurait trop y appuyer, que le savant, comme tel, ne sort pas, ne peut pas sortir du monde de la nature, du monde corporel et sensible. Il est confiné, par définition, dans le monde de l'expérience sensible extérieure. Et, aussi bien est-ce pour cela que toutes les branches de la science ainsi entendue, sont appelées du même nom. Elles s'appellent toutes des sciences expérimentales . Ce qui veut dire que non seulement elles partent de l’expérience des sens; mais encore qu'elles s'y terminent.

Le philosophe, lui…

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Message  Louis Mer 09 Nov 2011, 12:21 pm

CRITIQUE et MÉTHODE

II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Le philosophe, lui, a bien son point de départ dans l'expérience des sens. Sa raison, étant elle aussi une raison humaine, n'échappe point à la condition propre de la raison humaine, que saint Thomas définissait par ce beau mot, comme nous l'avons vu : ratio nostra ortum habet a sensu . Mais si elle part du sens, elle ne s'y termine pas. Sa conclusion propre, comme raison de philosophe, sera quelque chose qu'elle découvre dans ce que les sens perçoivent, mais que les sens eux-mêmes ne peuvent plus percevoir, que, seule, la raison percevra. La conclusion, la découverte à laquelle aboutit la raison philosophique, ne pourra pas être contrôlée, vérifiée, par les sens ou par l'expérience : elle ne sera pas d'ordre expérimental. Elle sera, proprement, d'ordre rationnel. Et c'est pourquoi, même quand il s'agira des choses de la nature ou du monde sensible, nous parlerons de philosophie rationnelle, non de philosophie expérimentale.

A vrai dire, et au sens où nous parlons maintenant de la philosophie, distinguant, comme il convient, la philosophie, des sciences, c'est une sorte de contradiction de parler de philosophie expérimentale. Le philosophe pourra, il est vrai, s'intéresser aux sciences expérimentales; et n'était que ces sciences ont pris les développements que nous avons soulignés, nous n'aurions peut-être pas à appuyer, comme nous l'avons fait et devrons le faire de plus en plus, sur la distinction à établir entre le rôle du philosophe et celui du savant. Nous avons déjà dit que, du temps d'Aristote et de saint Thomas, le même homme, quand c'était un homme de génie, pouvait presque suffire à remplir ce double rôle. Mais, le côté expérimental ayant pris désormais les développements que l'on sait, et chaque travailleur se spécialisant de plus en plus dans son domaine, il faut, sous peine de voir sombrer le bien le plus essentiel du genre humain, que l'office du philosophe soit considéré de plus en plus comme un office réservé.

Outre que d'innombrables équipes de travailleurs spécialistes vaquent aux recherches et aux vérifications ou aux applications d'ordre expérimental; que, par suite, il n'est pas nécessaire que le philosophe lui-même le fasse ; qu'il ne pourrait que disperser son attention, en le faisant, et pour aboutir à des résultats médiocres, comparés à ceux des spécialistes de profession travaillant, chacun, dans le domaine très particulier, très limité, qu'il s'est fixé et dans lequel il peut acquérir, par là même, une maîtrise exceptionnelle, il y a encore qu'à se mêler ainsi indûment aux travaux des spécialistes de la science expérimentale, le philosophe serait exposé à se voir confondre avec eux et à ne plus apparaître avec ce qui doit être désormais sa note spécifique.

Cette note spécifique, nous l'avons dit, consiste en ce que le fruit de son travail à lui, le résultat auquel aboutit sa raison n'est pas, ne peut pas être, ne doit pas être du domaine des sens, soumis au contrôle et à la vérification des sens, comme l'est, par définition, le résultat ou le fruit de tout représentant de la science expérimentale.

Et il faut qu'on se dise cela très haut…

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Message  Louis Jeu 10 Nov 2011, 6:18 am

CRITIQUE et MÉTHODE


II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Et il faut qu'on se dise cela très haut pour couper court, dès le début, à une équivoque mortelle dans la manière de s'exprimer au sujet des travaux de la pensée. Dans le monde savant, nous l'avons dit, tout fruit du travail de la raison, quelque génial qu'on le suppose, demeure dans les limites de l'hypothèse, jusqu'à ce que les sens, tout seuls, ou aidés d'instruments perfectionnés, arrivent à le vérifier. Dans cet ordre de la science expérimentale, on n'admet, on ne retient comme définitif, que ce que les sens ou l'expérimentation confirment. Il s'ensuit, nous l'avons déjà dit aussi, que, dans cet ordre-là, on ne pourra jamais sortir du monde des corps ; puisque, aussi bien, seuls les corps peuvent tomber sous les sens et être soumis à l'expérience.

Et voilà pourquoi le savant, Et voilà pourquoi le savant, comme tel, ne connaît pas, ne peut pas connaître ce qui n'est pas du monde des corps. Parler, devant lui, de forme substantielle, d'âme spirituelle, de Dieu, c'est prononcer des mots qui n'ont pas de sens. Il n'a pas à en tenir compte. Tous ces mots et ce qu'ils peuvent représenter ne sortent point, pour lui, dans la mesure où il y attacherait un sens quelconque, des hypothèses absolument invérifiables. Et, disons-le hautement, heureusement invérifiables par lui ! Car si la forme substantielle, ou l'âme spirituelle, ou Dieu, pouvaient être objet de vérification ou d'expérimentation selon la méthode scientifique expérimentale, la forme substantielle, l'âme, l'esprit, Dieu, cesseraient d'être ce qu'ils sont, ce que la raison du philosophe démontre qu'ils sont. Ils ne seraient plus objet de raison philosophique. Étant objets de raison scientifique, ils rentreraient dans le domaine des corps, seul objet de la science expérimentale.

Aurons-nous réussi à faire entendre la portée de cette grande question de la distinction des sciences de la philosophie qui s'impose à nous aujourd'hui avec une nécessité si impérieuse, sous peine de voir sombrer et disparaître le plus grand de tous nos biens, le bien de la raison, sous l'invasion, d'ailleurs parfaitement légitime en soi et dont on ne saurait trop se féliciter, du progrès chaque jour croissant de la science expérimentale ?

Ce rôle du philosophe que j'ai essayé de préciser brièvement…

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Message  Louis Jeu 10 Nov 2011, 12:21 pm

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Ce rôle du philosophe que j'ai essayé de préciser brièvement et dont on ne saurait trop marquer la nécessité, l'importance, la bienfaisance souveraine dans l'ordre humain, sera d'autant mieux rempli que le sujet qui l'assume — et, à des degrés divers, tout être humain doit l'assumer — prendra garde aussi que le point de départ de ses travaux, de ses recherches, s'il est, comme nous l'avons dit, dans le monde des corps ou des choses sensibles, se présente dans des conditions d'observation extrêmement simples. Il n'en va pas de l'observation du philosophe comme de celle du savant. L'observation du savant est minutieuse, détaillée. Elle occupe, dans le rôle du savant, la part prépondérante. On peut dire de cette part de son rôle, pour le savant, que jamais il ne l'épuise. Quelque parfaite qu'elle ait déjà été, elle peut, elle doit se perfectionner encore. Qu'il s'agisse de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, c'est toujours dans une sorte d'infini matériel que se déploie l'activité expérimentale du savant. Il s'y absorbe, en quelque sorte, tout entier.

Le philosophe ne fait, au contraire, que prendre contact. Tout contact de ses sens avec la réalité sensible peut lui servir de point de départ. L'observation la plus élémentaire, la plus immédiate, la plus sommaire, pourvu seulement qu'elle soit exacte — et il faut dire qu'elle ne peut pas ne pas l'être, quant à ce que le philosophe lui demandera comme base de son travail à lui, — va lui permettre de poser la première pierre de tout son édifice rationnel, — édifice dont la solidité n'aura d'égale que la sublimité et la splendeur.

Quelle devra être, en effet, si nous y prenons garde, la première conclusion du philosophe comme tel, dans son étude de l'être, à commencer, comme il le doit, par l'étude de l'être, selon que l'être se trouve réalisé dans le monde extérieur et sensible? Ce sera, manifestement, la nature de cet être comme tel, c'est-à-dire de l'être sensible ou corporel, sous sa raison d'être sensible et corporel. Il verra ensuite comment cette nature se trouve réalisée diversement dans les divers êtres sensibles. Et c'est ainsi qu'il pourra commencer et poursuivre sa merveilleuse ascension en remontant successivement les divers degrés d'être, jusqu'à ce que, dépassant le monde sensible, il atteigne un autre monde, où les sens n'ont plus aucune prise, mais qui s'imposera à la raison du philosophe, plus encore que le monde de l'être sensible, d'où il sera parti, — le monde de l'être tout court.

Et nous entrevoyons, dans le domaine propre du philosophe……

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Message  Louis Ven 11 Nov 2011, 5:57 am

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Et nous entrevoyons, dans le domaine propre du philosophe, que nous avions déjà appelé de son nom, le domaine de l'être, ces proportions d'infini qui donneront à son étude, comparée à celle du simple savant, une supériorité si transcendante.

Pour préciser encore la différence de ces deux rôles, le rôle du philosophe et le rôle du savant, même quand ils s'occupent l'un et l'autre du même objet matériel qui est le monde de la nature, nous dirons que celui du philosophe commence où celui du savant finit.

Prenons, comme exemple, le problème le plus général et, en un sens, le problème premier qui s'impose au philosophe dans l'étude du monde de la nature, problème où il se rencontre avec le savant ou l'homme de science expérimentale en ce qu'il peut avoir, lui aussi, de plus général, comme tel. C'est le problème, appelé par le savant, du nom de constitution de la matière ; et, appelé par le philosophe, du nom de nature des corps, ou, plus précisément, nature du corps .

On connaît les hypothèses émises aujourd'hui par ce que la science compte de plus en vue, de plus autorisé, sur ce sujet de la constitution de la matière. Il serait difficile de les énumérer toutes, tellement elles se sont multipliées, ces derniers temps; mais, surtout, je ne me risquerai pas à les vouloir formuler en termes techniques, pour ne pas m'exposer au reproche d'inexactitude ou d'imprécision. Qu'il nous suffise de rappeler que ces hypothèses, en ce qu'elles ont de tout dernier, décomposent la matière en parties de plus en plus minimes, auprès desquelles l'ancien atome, ou l'ancienne molécule étaient tout un monde, Et, en effet, on nous parle d'un véritable monde, où, dans un centimètre cube de matière, on compterait par vingtaine de millions de milliards les parties minuscules distinctes et même séparées les unes des autres, animées de mouvements opposés mais harmonisés, dont le jeu ou les combinaisons expliqueraient tout ce que nous constatons dans le monde qui nous entoure et auquel nous appartenons nous-mêmes.
Nous aurons, sans doute, à revenir sur cette conception du monde de la matière.

Pour le moment, il suffira d'en retenir l'aveu d'une division infinitésimale du monde de la matière...

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Message  Louis Ven 11 Nov 2011, 1:54 pm

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Pour le moment, il suffira d'en retenir l'aveu d'une division infinitésimale du monde de la matière, aboutissant, je ne dirai pas en dernière analyse, puisque l'expérimentation la plus minutieuse est ici impuissante à fournir un contrôle — et, aussi bien est-ce pour cela, que, du point de vue scientifique, les théories que je signale ici ne sortent pas encore, ne sortiront probablement jamais du domaine de l'hypothèse— aboutissant donc, non pas en dernière analyse, mais en dernière hypothèse, à des parties qu'on appelle de divers noms, selon le gré des savants, tantôt des ions, tantôt des éons, tantôt des électrons, mais des parties qui sont, qui doivent être le dernier résidu, ou, si l'on veut, l'élément premier par lequel s'explique, aux yeux du savant, le monde des corps.

Le savant, aujourd'hui, ne va pas plus loin. C'est là son dernier mot. Quand il a parlé de l'ion, ou de l'éon, ou de l'électron, peu importe le nom, mais il s'agit toujours du dernier résidu, dans lequel, par hypothèse, se résout le monde des corps, il a tout dit, il a donné son dernier mot, dans cette voie de la recherche scientifique expérimentale du monde de la matière : dernier mot, nous l'avons souligné, qui n'est d'ailleurs, de l'aveu même des savants, qu'une hypothèse.

Ce n'est qu'une hypothèse, quant aux dimensions de ce résidu ou de cet élément dernier du monde matériel ; mais non pas quant au fait d'avoir des dimensions et d'être un résidu ou un élément dernier formant un tout, distinct de ce qui n'est pas lui dans son unité, mais indistinct lui-même dans cette unité qui le constitue sous sa raison même d'élément dernier du monde corporel, qui ne se divise plus lui-même, mais auquel aboutit, au contraire, ou doit aboutir toute division.

C'est bien cela. Quand le savant, dans son hypothèse, est arrivé là, il s'arrête, il ne va pas plus loin. Son rôle est achevé.

Or, c'est ici que va commencer le rôle du philosophe. Le savant, qui procède comme savant, doit aboutir, dans son expérimentation, ou dans son hypothèse, à quelque chose qui, en fait, ou théoriquement, est accessible à la perception de ses sens. Mais, par définition, tout ce qui est accessible à la perception des sens, ou du domaine de cette perception, c'est-à-dire du domaine de l'expérience, est corporel. Bien plus, il faut que ce soit un corps. Seul, en effet, ce qui est un corps peut tomber sous les sens. Par conséquent, ce qui n'est point corps, ou élément corporel — et, au sens où nous en parlons maintenant, tout clément corporel est corps, — ne relève plus du domaine ou de la compétence du savant comme tel.

Mais cela peut relever du philosophe…

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Message  Louis Sam 12 Nov 2011, 6:22 am

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Mais cela peut relever du philosophe.

Car, nous l'avons déjà souligné, la raison du philosophe se distingue de la raison du savant, en ce que la raison du savant aboutit finalement à quelque chose que le sens doit pouvoir contrôler ou vérifier; tandis que la raison du philosophe aboutit à quelque chose qu'elle seule peut saisir ou atteindre, le sens étant dans l'impossibilité absolue d'y parvenir.

Ainsi, dans l'exemple qui nous occupe, nous avons, par hypothèse, sous nos sens, et nous pouvons au moins l'imaginer, ce qui est encore une manière de saisir par le sens — l'imagination étant essentiellement une faculté d'ordre sensible — nous avons, sous nos sens ou dans notre imagination, cet élément dernier, ce résidu du monde matériel auquel le savant aboutit en dernière analyse, en dernière hypothèse, n'allant pas, ne pouvant pas, en ce qui est de lui, aller plus loin.

Devant ce résidu, devant cet élément, qui est le dernier aboutissant du monde matériel, le dernier représentant du monde des corps, auquel, par hypothèse, tout le monde des corps se résout ou se ramène, — devant ce quelque chose de corporel et de sensible, le philosophe intervient et pose cette question, non plus d'ordre scientifique, mais d'ordre philosophique :

Qu'est-ce que cela? Quelle est, aux yeux de la raison philosophique, la nature de ce quelque chose? Que faut-il qu'il y ait en cela, pour que cela soit cela ?

Cela, c'est assurément quelque chose d'étendu. Car, si c'était inétendu, ce ne serait pas un corps. D'autre part, c'est quelque chose qui est un ; puisque c'est le dernier résidu de la division ou de la partition de la matière. Toute la matière, dans sa division, aboutit à cela.

Donc, c'est quelque chose d'étendu ; et quelque chose d'indivis. Puisque c'est cela, il faut qu'il y ait en lui ce sans quoi il ne serait pas cela. Il faut donc qu'il y ait en lui un principe qui explique son étendue; et un principe qui explique son unité ou son indivision.

Si le caractère d'étendue ne peut pas s'expliquer par le même principe que le caractère d'unité, force sera de conclure qu'il y a, dans ce quelque chose qui est le dernier aboutissant du savant, un double principe : l'un, pour expliquer le caractère d'étendue; l'autre, pour expliquer le caractère d'unité.

El ces deux principes, si, en effet, ils doivent y être, seront perçus par la raison, perçus non pas à titre d'hypothèse ; mais à titre de conclusion, de conclusion philosophique, inéluctable, revêtant, aux yeux de la raison philosophique, le caractère de nécessité absolue, le caractère de conclusion démontrée, en soi, indépendamment de tout contrôle des sens.

Non seulement les sens n'auront pas à intervenir…

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Message  Louis Sam 12 Nov 2011, 2:05 pm

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II. PHILOSOPHIE ET SCIENCE EXPÉRIMENTALE (suite)

Non seulement les sens n'auront pas à intervenir pour la rendre certaine et définitivement acquise, comme ils ont à intervenir dans l'hypothèse de la raison scientifique. Mais ils ne peuvent pas intervenir. Ce n'est plus de leur domaine. C'est du domaine de la seule raison. Ce n'est pas de leur domaine, parce qu'ils n'ont comme domaine que les corps, ou les parties des corps, c'est-à-dire ce qui tombe sous les sens en raison de son étendue et de son unité ou de sa multiplicité et des qualités sensibles affectant cette étendue et celte unité ou cette multiplicité. Or, ici, il ne s'agit pas de ce qui est étendu et un ou multiple ; mais des principes de cela. Si cela peut être perçu par les sens, ses principes, considérés en eux-mêmes ou sous leur raison propre et distinctement, ne le peuvent pas ; puisque, considérés ainsi, ils ne sont plus cela, mais seulement les principes de cela. Et il est très vrai que nous n'aurions pas à nous poser la question des principes de cela, si nos sens ne percevaient d'abord, ou n'imaginaient cela ; mais c'est la raison seule qui se pose cette question, et qui la résout par elle-même, en elle-même, selon ses propres exigences rationnelles, sur un plan qui lui appartient en propre, et qui est précisément le plan rationnel philosophique.

On le voit, un abîme sépare le plan rationnel scientifique ou expérimental, et le plan rationnel philosophique. Ne pas les distinguer, aujourd'hui surtout, serait perpétuer l'équivoque mortelle, dont n'était pas suffisamment guéri Brunetière lui-même, quand il lança la formule demeurée célèbre, de la banqueroute de la science . La science n'était accusée de banqueroute, qu'en raison de fausses prétentions philosophiques qu'on lui prêtait ou qu'elle-même revendiquait à tort.

Si on lui demande ou si elle a comme prétention de résoudre les problèmes qui sont le propre de la raison philosophique, elle ne pourra que voir ruiner tout son crédit, à son grand détriment et au détriment du bien public parmi les hommes.

Si, au contraire, elle reste dans son domaine, fidèle à ses méthodes, à son objet, elle ne peut que contribuer à enrichir indéfiniment, dans l'ordre des biens corporels, secondaires mais d'un très grand prix, le patrimoine commun de l'humanité. Toutefois, plus ces richesses, d'ordre secondaire, se multiplieront parmi les hommes avec toutes les facilités de vie extérieure qui en seront la conséquence, plus il sera nécessaire de veiller à ce que, parmi les hommes, soit maintenu à sa vraie place, qui doit être la première, le culte de la raison proprement philosophique.

C'est la raison philosophique seule, dans l'ordre naturel humain, qui peut renseigner l'homme, sur la nature du monde matériel, sur sa propre nature, sur l'existence d'un monde supérieur au monde de la nature ou de l'être mobile, et qui devra s'appeler, de son vrai nom, le monde de l'être, de l'être pur. Et de cette connaissance, d'ordre exclusivement philosophique, où la science comme telle n'a aucune part, dépendra, pour l'homme, l'organisation de toute sa vie, non plus seulement dans l'ordre extérieur de sa vie corporelle, physique, mais dans l'ordre transcendant de sa vie morale, comme individu humain, ou comme membre de la famille, de la cité. On peut et on doit dire que c'est le tout de l'homme qui est ici en cause et en jeu.

L'étude que nous abordons n'aura pas d'autre objet.

A suivre : PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE — I. Les corps.

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Message  Louis Dim 13 Nov 2011, 6:16 am

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE


I. LES CORPS


Puisque toutes nos connaissances, dans l'ordre naturel, viennent des sens, le premier objet de notre étude doit être ce qui tombe sous nos sens. Mais, parce que nous devons l'étudier en philosophes, non en savants, le point de départ de notre étude sera ce qui tombe ainsi sous nos sens, pour en découvrir la nature d'ordre intellectuel, non la nature d'ordre scientifique. Et cela veut dire, nous l'avons expliqué, que par l'acte de notre raison s'appliquant ainsi à scruter ce qui tombe sous nos sens, nous devrons aboutir à quelque chose qui sera réel assurément, puisque cela se trouvera, devra se trouver dans ces réalités que nos sens perçoivent, mais qui ne sera plus d'ordre sensible pouvant tomber sous nos sens et être contrôlé ou vérifié par eux. Ce que les sens perçoivent nécessitera cela même que notre raison percevra. Mais notre raison seule pourra le percevoir. Les sens, en effet, ne peuvent percevoir que ce qui est corps. Et nous, comme philosophes, nous devons percevoir, non pas ce qui est corps, mais ce qui est principe du corps ou des corps.

La question qui se pose à nous, comme philosophes, dès notre premier pas dans la recherche de ce qui est, objet propre de l'intelligence ou de la raison, c'est donc de savoir ce que sont ces êtres, ces choses qui tombent sous nos sens et que nous appelons des corps, qu'il s'agisse de ces corps pris isolément, ou de ces corps selon qu'ils constituent ce que nous appelons le monde corporel.

Un premier caractère nous frappe tout de suite…

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Message  Louis Dim 13 Nov 2011, 3:10 pm

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE


I. LES CORPS (suite)

Un premier caractère nous frappe tout de suite, dès que nous essayons de définir ou de nous dire à nous-mêmes, dans notre raison, dans notre esprit, ce qu'est le monde corporel que nos sens perçoivent. C'est le caractère d'étendu. Toutes ces réalités ou ce tout qui est là devant nous, frappant nos sens et saisi par eux, présente des caractères multiples, selon que nous le saisissons par tel ou tel de nos sens; et, même, dans l'ordre de chacun de ces sens. Saisi par notre œil, ce tout nous apparaît coloré; et même coloré de diverses couleurs : blanc, vert, bleu, rouge, jaune, et le reste. Saisi par notre oreille, telles ou telles de ses parties sont pour nous sonores; et, ici encore, il se peut que nous percevions des sons multiples et divers. De même, pour autant que ce tout pris dans telle de ses parties, est saisi par notre odorat, par notre goût, par notre toucher.

Mais s'il nous apparaît ainsi avec des caractères multiples et divers pour autant qu'il est saisi par tel ou tel de nos sens, à le prendre en lui-même et selon qu'il tombe en quelque sorte sous tous nos sens, ou plutôt quant à ce qui se retrouve sous la perception de nos divers sens et que chacun de nos sens suppose ou atteste indirectement, ce tout, en lui-même et dans chacune de ses parties, nous apparaît avec ce caractère foncier, primordial, inéluctable, indestructible ou universel tant que ce tout est là en lui-même ou dans l'une de ses parties, — c'est qu'il est étendu. Il est mesurable . Il est mesurable en longueur , en largeur , en hauteur , en profondeur . En lui, en chacune de ces parties, pour autant que tout cela tombe sous nos sens, nous pouvons marquer des lignes , des surfaces , un volume . En tout cela, il y a des dimensions .

Et voilà donc en quoi, foncièrement, tout cela convient. C'est que tout cela est doué de dimensions. Aussi bien est-ce par là que nous pouvons déjà définir, d'une première définition, encore superficielle et tout extérieure, mais vraie, inéluctable, ce monde extérieur ou ces êtres, ces choses qui sont là devant nous, qui tombent sous nos sens, et dont nous voulons nous dire à nous-même, dans notre raison, dans notre esprit, la nature.

Tout cela est corps ; c'est-à-dire un quelque chose doué de dimension et qu'on peut mesurer, en longueur, en largeur, en hauteur, en profondeur.

Que si, poursuivant notre enquête……



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Message  Louis Lun 14 Nov 2011, 6:50 am

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE

I. LES CORPS (suite)
Que si, poursuivant notre enquête, nous nous demandons quelles sont les conditions de ces corps, sous leur raison ou quant à leur caractère commun et universel de corps, nous constatons, toujours par nos sens, qu'il y a entre eux ou dans ce tout corporel et étendu qui est là devant nous, des solutions de continuité. Les dimensions de cet arbre lui appartiennent en propre et le distinguent de cette pierre qui est à côté ou au-dessous et qui a ses dimensions à elle. De même, et plus encore, si l'on peut ainsi dire, pour les dimensions de ce chien, de ce cheval, de ce bœuf, ou, dans un ordre plus élevé, de cet homme, de Paul, de Jacques, d'André ; — car tous ces êtres corporels se meuvent, changent de place, vont et viennent, portant avec eux leurs dimensions qui ne se confondent avec les dimensions de rien de ce qui n'est pas eux, dans ce même tout corporel.

Ici, notre raison se pose une nouvelle question, une question pressante, et qui va nous permettre, sans plus tarder, de saisir au vif ce qu'est le corps, non plus seulement sous la raison extérieure de corps ou d'étendu, ou avec le caractère d'être doué de dimensions, comme tout à l'heure, et selon qu'il est un quelque chose qui est mesurable, d'ordre seulement quantitatif, relevant proprement des sciences mathématiques; mais sous sa raison plus intime d'être, d'être corporel, sans doute, ou étendu, mais d'être aussi, ou, pour tout dire, d'être corporel, de chose qui existe avec des dimensions, mais qui se distingue pourtant de ces dimensions, qui a ces dimensions, mais qui n'est pas ces dimensions, qui a sa nature propre comme chose à dimensions, si l'on peut ainsi s'exprimer.

Et, on le voit, la question n'est plus du domaine des sciences mathématiques , qui ne s'occupent du corps…

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Message  Louis Lun 14 Nov 2011, 11:12 am

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE

I. LES CORPS(suite)

Et, on le voit, la question n'est plus du domaine des sciences mathématiques , qui ne s'occupent du corps que sous sa raison d'étendu, ou en raison de ses dimensions, de sa quantité, ou selon qu'il est apte à être [i]mesuré ou nombré. La question est d'ordre philosophique. Elle relève proprement de la philosophie de la nature . Non pas des sciences de la nature , au sens où nous les avons distinguées de la philosophie. Ces sciences de la nature s'occupent bien, elles aussi, du corps autrement que ne le font les sciences mathématiques. Et, par exemple, elles étudieront les propriétés des corps, leurs fonctions réciproques dans l'ordre des sciences physiques, chimiques, biologiques, historiques même si l'on veut; mais elles étudieront ces propriétés pour elles-mêmes, pour l'utilité qu'il y a à les connaître dans le maniement des divers corps, à l'effet d'obtenir des résultats d'ordre physique, d'ordre chimique, tout au plus en vue d'un classement à établir parmi ces corps dans la ligne de telle ou telle science : physique, chimie, botanique, zoologie. Aucune d'elles ne les étudie en vue de rechercher la nature profonde et dernière de ces divers corps, soit pour autant qu'ils appartiennent à telle catégorie, à tel groupe : minéraux, plantes, animaux ; soit, surtout, pour autant qu'ils conviennent tous en celle nature foncière qui les constitue des corps, des êtres corporels.

C'est au philosophe, au philosophe seul, qu'il appartient, proprement, de les étudier sous ce jour.

Et, en les étudiant sous ce jour, le philosophe est amené à se poser cette question : Qu'y a-t-il, dans un corps, dans le corps, dans les corps, qui fait qu'ils sont des corps, des êtres corporels , des êtres ou des réalités, des choses à dimensions ?

Dès là qu'ils ont des dimensions, ils ont des parties, des parties quantitatives, qui se rattachent à l'ordre de l'étendue. D'autre part, puisqu'ils sont des choses , des réalités, des êtres, formant, chacun, ou selon qu'on les distingue, sous cette raison de choses à dimensions, les uns des autres, un certain tout, ces parties qu'ils ont ne sont pas séparées : elles sont unies. Et c'est dans la mesure où elles sont unies, constituant un certain tout, que nous pouvons parler de corps, au singulier et aussi au pluriel : un corps, c'est un certain ensemble de ces parties groupées entre elles ou formant un tout, distinct d'autres parties groupées en un autre ensemble et formant un autre tout; et selon que ces sortes d'ensemble ou de tout, ainsi distincts, se multiplient, nous parlons de pluralité dans le monde des corps.

Le corps nous apparaît donc comme un ensemble de parties quantitatives unies entre elles et formant un tout.

Il est vrai qu'au sujet…

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Message  Louis Mar 15 Nov 2011, 7:22 am

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE

I. LES CORPS (suite)
Il est vrai qu'au sujet de ces parties ainsi unies ou groupées ensemble et formant un tout, une nouvelle question, du plus haut intérêt et d'une importance souveraine dans la recherche qui nous occupe, se pose à nous.

De quelle union s'agira-t-il entre ces parties groupées ensemble? Sont-ce des parties, coupées les unes des autres, si l'on peut ainsi dire, et simplement rapprochées, quel que soit d'ailleurs le degré de ce rapprochement : et irait-il jusqu’à tromper notre examen le plus attentif, à l'aide d'instruments de précision ; de telle sorte que nos sens les saisiraient toujours comme un seul tout, sans solution de continuité, bien qu'en vérité elles fussent parfaitement distinctes en soi, et, nous l'avons dit, actuellement, en elles-mêmes, ou dans ce tout, coupées les unes des autres ; — ou, au contraire, sont-elles unies de telle sorte qu'elles ne forment vraiment qu'un tout, au sens le plus profond ou le plus absolu, ne supposant, en soi, aucune division actuelle entre ses parties, mais seulement la possibilité de division, si un agent quelconque, par son action, les séparait les unes des autres ?

D'un mot, ce tout qu'est le corps dont nous nous occupons, est-il un tout par mode de continuité entre toutes ses parties, ou seulement par mode de contiguïté?

Rien n'est plus délicat ou difficile que de répondre à cette question, surtout à la considérer du seul point de vue de la science expérimentale.

D'un côté, en effet, la science expérimentale, en ce qu'elle a de plus moderne, de plus précis comme observation, et, plus encore, comme hypothèse, dans l'ordre de la constitution de la matière, incline manifestement pour la simple contiguïté des parties qui constituent ce que nous appelons, d'un nom global, le corps, un tel corps, de quelque corps qu'il s'agisse : minéral, végétal, animal même, sans en excepter l'être humain ; et, de l'autre, quelque minutieuses que soient les expériences, même avec le secours des instruments d'optique les plus perfectionnés et les plus puissants dans l'ordre de l'étude de l'infiniment petit, il est des corps, soit dans le monde minéral, soit, plus encore, dans le monde végétal, ou dans le monde animal, dont les parties, quelque diverses qu'elles soient, apparaissent toujours si parfaitement liées entre elles, ou unies, qu'il est impossible de saisir la moindre solution de continuité, à supposer d'ailleurs que ces parties puissent avoir entre elles certains vides correspondant à ce que nous appelons l'état poreux de la matière: même avec ces vides ou ces jours, les parties demeurent unies et forment un tout sans solution de continuité. Voilà ce que révèle l'expérience.

Il est vrai que l'expérience révèle aussi…

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