LES DIALOGUES DE S. GRÉGOIRE LE GRAND - LIVRE III- par M. l'Abbé Henry

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Message  Monique Lun 22 Fév 2021, 8:41 am

LES DIALOGUES
DE

S. GRÉGOIRE LE GRAND
SUR LA VIE ET LES MIRACLES DES PÈRES D'Italie



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LIVRE TROISIEME
PRÉFACE

Pendant que je me suis attaché aux faits qui se sont accomplis dans les temps les plus modernes, j'ai omis ceux d'autres personnages plus anciens, à tel point que j'ai même paru oublier le miracle de saint Paulin, évêque de Nole, qui pour le mérite, aussi bien que pour l'époque, en a devancé plusieurs dont nous avons déjà parlé. Maintenant je reviens aux événements les plus reculés, que je vais esquisser avec toute la rapidité dont je suis capable. Ordinairement, ceux qui connaissent le mieux les actions des gens de bien sont ceux qui leur ressemblent. Aussi nos ancêtres qui marchaient sur les traces des justes n'ont point ignoré le nom de l'illustre Paulin, et un admirable trait de sa part a toujours puissamment édifie leur conduite. J'ai dû m'en rapporter à l'autorité de ces graves témoins, avec autant de sécurité que si j'eusse vu de mes yeux les faits qu'ils nous racontent.


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CHAPITRE I

Saint Paulin,[1] évêque de Nole. (Ve ou VIe siècle.)

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GRÉGOIRE.

À l'époque où les Vandales exerçaient leurs affreux brigandages dans la Campanie, un grand nombre de personnes furent transportées sur le sol africain. L'homme de Dieu, saint Paulin, sacrifia tout ce qui était à sa disposition en faveur des captifs et des pauvres. Toutes ses ressources étaient épuisées, et il ne lui restait plus rien pour les personnes qui recourraient à sa charité. Un jour, cependant, il vint se présenter à lui une veuve dont le fils s'était vu traîné en captivité par le gendre même du roi des Vandales ; elle représenta son malheur à l'homme de Dieu, et lui demanda le prix de la rançon d'un captif si cher à son cœur, afin de l'offrir à cet homme puissant, et d'obtenir, s'il daignait l'agréer, le retour de son fils dans ses foyers. Mais l'homme de Dieu eut beau chercher la somme que sollicitait avec tant d'instance cette mère affligée, il ne trouva rien chez lui que sa propre personne. Il lui répondit donc : « Bonne femme, je n'ai rien à vous donner ; mais prenez-moi, déclarez que je suis votre propriété, votre esclave, et, pour recouvrer votre fils, livrez-moi à son maître : je le servirai en sa place. » Cette proposition, sortie de la bouche d'un si grand homme, lui parut plutôt une dérision qu'un acte de compassion réelle. Mais comme Paulin était fort éloquent et parfaitement instruit dans les lettres humaines, il eut bientôt dissipé les doutes de cette femme, gagné sa confiance, et obtenu d'elle qu'elle livrât sans crainte son évêque à l'esclavage pour recouvrer son fils. Ils se rendirent tous deux en Afrique.

Le gendre du roi, qui possédait le fils de la veuve désolée, s'étant produit en public, elle se présenta devant lui pour le conjurer de vouloir bien le lui rendre. Enflé d'orgueil et enivré des délices d'une prospérité éphémère, le barbare ne daigna pas même écouter sa prière. Alors la pauvre femme ajouta : « Voilà un homme que je vous offre en sa place ; veuillez, je vous en prie, avoir pitié de moi, et me rendre mon fils unique. » À la vue de cet homme au front gracieux et vénérable, le Vandale lui demanda quel métier il savait, « Aucun, lui répondit l'homme de Dieu ; mais je sais bien cultiver le jardin. » Flatté d'apprendre qu'il possédait la science du jardinage, le barbare le reçut comme esclave, et rendit le fils aux prières de la veuve. Elle quitta aussitôt la plage africaine, et Paulin resta chargé de la culture qu'il avait souhaitée. Le gendre du roi se rendait fréquemment près de son jardinier et lui adressait diverses questions. Il trouvait en lui une grande sagesse, à tel point que, renonçant aux conversations de ses plus intimes amis, il venait souvent s'entretenir avec son jardinier, charmé qu'il était de ses discours. Paulin apportait pour la table de son maître des herbes vertes et odoriférantes ; puis, après avoir reçu un morceau de pain, il retournait au travail : c'était là sa tache journalière.

Déjà depuis longtemps il agissait de la sorte, lorsqu'un jour, dans une de leurs conversations, il dit secrètement à son maître : « Songez à vos affaires et aux sages dispositions que réclame l'empire des Vandales : bientôt le roi mourra, victime d'un accident imprévu. » Le Vandale, objet de la prédilection du roi, ne lui fit point mystère de cette révélation ; il lui communiqua ce que lui avait appris son jardinier, homme plein de sagesse. Cette confidence accueillie, le roi repartit : « Je voudrais bien voir la personne dont vous me parlez. » Le gendre du roi, maître passager du vénérable Paulin, lui répondit : « C'est son habitude de m'apporter à mon dîner des herbes vertes et odoriférantes[2] ; par mon ordre, il vous les portera à vous-même lorsque vous serez à table, et alors il vous sera donné de connaître l'auteur de cet avis. » La chose fut ainsi exécutée. Le roi était à table pour dîner, lorsque Paulin vint lui apporter des fleurs et de la verdure. En le voyant entrer, le roi fut saisi d'une frayeur soudaine ; il manda son maître, celui que son alliance avec sa fille attachait si intimement à sa personne, et lui révéla en ces termes un secret dont jusque alors il lui avait fait mystère. « Rien de plus vrai que ce que vous avez appris ; cette nuit j'ai vu devant moi des juges assis sur leurs tribunaux ; cet homme siégeait parmi eux, et, sur leur sentence, on m'arrachait la verge qui autrefois m'avait été remise entre les mains. Mais demandez-lui qui il est ; pour moi, je ne crois pas qu'un personnage d'un si grand mérite soit, comme il le paraît, un homme du peuple. » Alors le gendre du roi prit Paulin en particulier, et lui demanda qui il était. L'homme de Dieu lui répondit : « Je suis votre esclave, que vous avez reçu en échange pour le fils de la veuve. »

Le Vandale le pressa instamment de lui découvrir non pas ce qu'il était alors, mais ce qu'il avait été autrefois dans son pays, et réitéra plusieurs fois ses vives sollicitations. Vaincu par l’importunité de ces prières, l'homme de Dieu ne put échapper plus longtemps, et il déclara qu'il était évêque. Saisi d'effroi à cet aveu, le seigneur lui dit humblement : « Demandez-moi ce que vous souhaitez ; car je ne veux pas que vous me quittiez, pour vous en retourner dans votre pays, sans un présent considérable. — Il est un bienfait que vous pouvez m'accorder, lui dit l'homme de Dieu, c'est de délivrer tous les captifs de ma ville épiscopale. » Aussitôt l'illustre seigneur les fit rechercher dans toute l'Afrique, les remit obligeamment entre les mains du vénérable Paulin, et les renvoya avec lui sur des vaisseaux chargés de froment. Quelques jours après, le roi des Vandales mourut, et sévit ravir la verge que Dieu, dans ses desseins, lui avait remise pour châtier les fidèles, mais dont il avait abusé pour son propre malheur. Ainsi se vérifia la prophétie de saint Paulin, serviteur du Dieu tout-puissant. Ainsi celui qui s'était seul livré à l'esclavage s'est vu rendre à la liberté avec une foule de compagnons d'infortune. En cela il a imité Celui qui a revêtu la forme d'esclave pour nous affranchir de l'esclavage du péché. En marchant sur ses traces, Paulin a bien voulu se faire seul esclave momentanément, pour revenir ensuite à la liberté avec une foule de captifs.

PIERRE.

Lorsqu'il m'arrive d'entendre le récit d'un fait que je n'ai pas la force d'imiter, j'ai plutôt envie d'en pleurer que de le commenter.

GRÉGOIRE.

La mort de saint Paulin est consignée dans les annales de son Eglise.[3] Une douleur au côté l'avait en peu de jours conduit à l'extrémité. Alors, tandis que toute la maison demeurait ferme sur ses bases, la chambre où se trouvait couché le moribond éprouva un violent tremblement de terre, et un mortel effroi saisit tous ceux qui environnaient le lit de Paulin. Dans ce moment, au milieu de l'épouvante universelle de tous ceux qui assistaient à ce funèbre spectacle, cette âme fut affranchie des liens de son corps.[4]

Mais, après avoir fait ressortir dans le récit précédent la vertu du saint évêque de Noie, il nous faut en venir, si cela vous plaît, à des miracles plus sensibles et plus frappants. Ils sont fort célèbres, et d'ailleurs je les ai appris de la bouche de personnes d'une si grande piété, qu'il m'est impossible d'en douter d'aucune sorte.


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[1] Le Martyrologe romain, au 22 juin, parle de saint Paulin en ces termes : « À Nole, ville de Campanie la fête de saint Paulin, évêque et confesseur, qui, de très noble et très opulent, se fit pauvre et humble pour Jésus-Christ, et qui, n'ayant plus autre chose se rendît lui-même esclave, pour racheter le fils d'une veuve que les Vandales avaient emmené captif lorsqu’ils eurent ravage' la Campanie. » Or, il brilla non seulement par son érudition et la grande sainteté de sa vie, mais encore par son pouvoir contre les démons. Saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin et saint Grégoire ont célébré ses louanges dans leurs écrits. Son corps, transféré à Rome, dans l'église Saint-Barthélemi-en-l'Ile, y est honorablement conservé avec celui de cet apôtre.

Les Bollandistes attribuent le fait en question non pas au grand Paulin d'Aquitaine, mais à un évêque qui a porté le même nom et occupé le même siège au IIe siècle. Mai ? qu'on en fasse honneur à saint Paulin Ier ou à Paulin III, le fait n'en est pas moins incontestable. L'erreur, dans ce cas, ne tomberait que sur l'époque et la personne.

[2] Selon certaines éditions, ce sont des légumes et des herbes vertes pour le repas ; selon d'autres, il semble qu'il s'agit de bouquets de verdure et de fleurs parfumées, domine ce n'est là qu'une circonstance de mince importance, nous avons traduit littéralement et laissé à chacun la liberté de choisir le sens qu'il préfère.

[3] Voyez la lettre d'Uranius, qui assistait alors saint Paulin. Cet auteur parle de la violente secousse rapportée par saint Grégoire, et ajoute que saint Janvier et saint Martin apparurent à saint Paulin trois jours avant sa mort.

[4] Saint Paulin mourut en 431.


A suivre...
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Message  Monique Mar 23 Fév 2021, 8:34 am

CHAPITRE II

Le saint pape Jean.[5] (526.)


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GRÉGOIRE.

Sous la domination des Goths, le bienheureux Jean, pontife de l'Église romaine, se rendait à la cour de Justinien Ier. Arrivé à Corinthe, il se vit dans la nécessité de chercher un cheval pour lui servir de monture durant son voyage. Un homme d'une naissance distinguée en fut instruit, et il lui offrit un cheval d'une admirable douceur : c'était la monture ordinaire de son épouse. Pour ne pas l'en priver à jamais, le saint pape devait le renvoyer aussitôt qu'il en aurait trouvé un autre à son usage. Ce cheval le conduisit effectivement jusqu'à un certain pays. Là on en rencontra un autre, et Von renvoya au noble personnage celui qu'il avait eu l'obligeance de prêter. Mais lorsque son épouse voulut s'en servir, selon sa coutume, elle n'en put venir à bout. Ayant eu pour cavalier un si illustre pontife, il refusait de porter une femme. En effet, la violence de son souffle, son frémissement, son agitation incessante montraient, pour ainsi dire, le mépris qu'il faisait d'un tel fardeau, après avoir eu l'honneur de porter le souverain pontife. Le mari pénétra sans peine le secret de ce mystère, et sur-le-champ il renvoya le cheval au vénérable pontife, avec d'instantes prières de regarder comme sa propriété une monture qu'il avait, en s'en servant, consacrée à son usage.[6]

Voici encore un miracle que nos anciens nous racontent au sujet de ce pontife. Sur le point d'entrer à Constantinople, et arrivé à la porte qu'on appelle la porte d'Or, au milieu d'un concours immense de peuple, il posa la main sur les yeux d'un aveugle qui sollicitait sa guérison, dissipa les ténèbres de sa cécité, et lui rendit la vue en présence de toute la foule.[7]


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[5] Le 27 mai, fête de saint Jean, pape et martyr, qui, ayant été mandé à Ravenne par Théodoric, roi d'Italie, arien, y fut longtemps tenu dans une prison où il finit sa vie. » (Martyr. rom.)

Saint Jean Ier, né en Toscane, à Populonia, ou à Sienne, ou encore dans le château de Serena (une petite forteresse bâtie par Serena, femme de Stilicon, et détruite dans le Moyen Âge et aujourd’hui totalement disparue), près du village de Chiusdino, vers 470, pape du 15 août 523 au 18 mai 526. Son règne de deux ans et neuf mois. Il est considéré comme un martyr par les catholiques et est fêté le 27 mai. Wikipédia.

[6] Ce miracle est rapporté par Baillet et Godescard eux-mêmes, 27 mai.

[7] Ce miracle se trouve également dans Godescard et Baillet, 27 mai. (Voy. les Boll.)


A suivre..
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Message  Monique Hier à 6:45 am

CHAPITRE III

Le pape saint Agapit.[8] (Au VIe siècle.)


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GRÉGOIRE.

Peu de temps après, les intérêts des Goths conduisirent aussi vers l'empereur Justinien[9] le bienheureux Agapit, pontife de l'Église romaine, dont le souverain dispensateur a daigné me donner la conduite. Déjà il poursuivait son chemin à travers la Grèce, lorsqu'on lui présenta, pour le guérir, un homme tout à la fois muet et boiteux, qui ne pouvait jamais ni articuler une parole, ni se lever lorsqu'il était à terre. Tandis que les parents qui le lui présentaient versaient des larmes, l'homme de Dieu s'empressa de leur demander s'ils croyaient que cet infortuné pût être guéri. Ils l'assurèrent que c'était là leur ferme confiance, fondée sur la puissance qu'il tenait de Dieu par l'autorité de saint Pierre. Aussitôt le vénérable pontife, se mettant à prier avec ferveur, commença la célébration des divins mystères, et offrit le saint sacrifice en présence du Dieu tout-puissant. Lorsqu'il eut achevé la messe, il quitta l'autel, prit la main du boiteux, puis, à la vue de tous les assistants, il le souleva de terre et le fit tenir debout sur ses jambes. Ensuite il mit dans sa bouche le corps du Seigneur, et sa langue, muette depuis si longtemps, se délia, prête à articuler des paroles. Alors, dans un sentiment d'admiration universelle, tous les assistants se mirent à pleurer de joie, pénétrés qu'ils étaient de crainte et de respect à la vue du miracle que venait d'opérer Agapit, par la puissance de Notre-Seigneur et le secours de saint Pierre.[10]


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[8] « Le même jour, saint Agapit, pape, dont la sainteté est attestée par saint Grégoire le Grand. » (Martyr. rom. 20 septembre.)

[9] Justinien avait succédé à l'empereur Justin Ier son oncle, l’an 527.

[10] Ce miracle, arrivé en 530, est rapporté par Baillet et Godescard, qui citent saint Grégoire le Grand, 20 septembre.


A suivre...
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