Chapitre où l'on dit que fra Angelico était le représentant le plus autorisé de sa génération

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Message  Roger Boivin Dim 18 Aoû 2013, 9:15 pm


SAINT ANTONIN, fondateur du couvent de Saint-Marc, archevêque de Florence, 1389-1459 - par  Raoul Morçay - publié en 1914 :

http://archive.org/stream/saintantoninfond00mor#page/72/mode/2up



( Où l'on parle de saint Antonin et de fra Angelico ) :



Entre la partie achevée la première, celle qui longe aujourd'hui la via Capponi, et l'église, s'élevaient de vieilles constructions qui servaient d'asile à trois confréries : celle des Mages, fréquentée par l'aristocratie, et qui donnait de temps à autre des représentations figurées du mystère de l'Epiphanie ; celle des tisseurs de soie, et une congrégation d'enfants destinée, dans l'esprit d'Antonin, à devenir la pépinière du nouveau couvent. Derrière, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le grand cloître, s'étendait un verger dont les trois sociétés avaient ensemble la jouissance. Cosme de Médicis leur offrit un autre local, attenant à la partie nord de l'église, et, sur l'emplacement qui était le leur, Michelozzo ouvrit bientôt la grande salle du Chapitre surmontée d'un étage où furent aménagées de nouvelles cellules, entre autres les deux qui furent occupées par Antonin et fra Angelico, et, tout à fait à l'extrémité, adossée au mur de l'église, une autre plus spacieuse, précédée d'un petit vestibule, qui fut la retraite réservée à Cosme : il y venait de temps en temps oublier les tracas de la politique, et jouir à la fois de la paix claustrale et des saintes conversations d'Antonin. Il aimait aussi, sans doute, après avoir entendu la messe dans l'église renouvelée, monter à l'improviste dans quelques-unes des cellules où fra Giovanni fixait, pour ses frères en Dominique, les tendres visions de son âme inspirée.

Qui dira l'émoi de ceux à qui furent réservées les premières de ces visions de paradis ?

L'Angelico, qui, dès 1436, était descendu de Fiesole à Saint-Marc, avait atteint alors la plénitude d'un talent qui n'avait jamais cessé de se développer en mettant à profit tous les progrès de son époque. Il y avait plus de dix ans qu'il avait peint la Madone à l'étoile et les autres reliquaires que lui avait commandés Sainte-Marie-Nouvelle ; plus de dix ans qu'il avait achevé, pour Fiesole, le Christ mort qu'on y admire encore aujourd'hui, et le Couronnement de la Vierge, qui a passé au Louvre. Il avait travaillé successivement pour toutes les églises de Florence, pour la Chartreuse d'Éma, pour la Nunziata, pour Santa Trinità, pour la Badia, pour la corporation des Linajuoli, pour Cortone et pour Pérouse. Depuis dix ans, Masaccio était mort, Paolo Ucello et Andréa del Castagno n'avaient pas encore donné leurs chefs-d'œuvre, Filippo Lippi n'était qu'un jeune homme inconnu. L'Angelico était à cette date le représentant le plus autorisé de sa génération, le plus ouvert aux innovations, le plus attentif à la nature et aux modèles antiques, le chef de chœur de la jeune Renaissance, selon le mot de son dernier biographe . Il avait pour lui la gloire, il eût pu avoir la fortune et « gagner ce qu'il voulait » ; il préféra rester toujours un simple frère de l'observance, humble et obéissant comme le dernier des religieux. « Lorsqu'on venait lui demander un travail, nous rapporte Vasari, il répondait avec une douceur incroyable qu'on voulût bien s'entendre avec le prieur. »

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Message  Roger Boivin Dim 18 Aoû 2013, 9:19 pm


Quelle parole plus simple révélerait mieux la part qui revient à Antonin dans l'œuvre de l'Angelico ? Assurément le mérite de fra Giovanni reste entier, et son génie si original n'était point de ceux qu'une pensée étrangère pouvait modeler à son gré. Mais a-t-on réfléchi que l'idée de peindre toutes les cellules était sans précédent dans les traditions de l'Ordre ? Chaque couvent pouvait montrer avec orgueil une salle de Chapitre, un réfectoire, un cloître orné de crucifixions, de cènes ou de saintes légendes. Voilà que, pour la première fois, l'art prétendait à pénétrer jusqu'à la retraite la plus intime de la vie religieuse. Il y viendrait sans doute, mué en ange de prière; il se glisserait, discret comme un rais de lumière, dans la pénombre des chambrettes closes, afin d'y être l'humble servant de l'idéal austère et suave des réformés.

Mais ne serait-ce pas un luxe interdit, une offense à la sainte pauvreté ? Qui sait si ce rêve enchanteur, auquel eût souri le povellero d'Assise, eût été agréé par le rude Savonarole ? si la rigidité du réformateur farouche n'aurait pas arrêté et proscrit ce candide essai de l'art le plus divin ? Antonin, sans l'aveu de qui rien n'était possible, et qui, dit-on, avait modéré les projets grandioses de Cosme et de Michelozzo, Antonin comprit de suite l'angélique dessein de fra Giovanni : il l'accepta, il l'approuva, et c'est ainsi que nous lui sommes redevables du plus pénétrant des poèmes de l'Angelico.

Poème unique au monde, ces quarante-quatre fresques des cellules où les fils de Dominique, agenouillés dans une contemplation muette, deviennent les témoins de la vie du Christ, à leur cœur toujours présent. Poème éthéré, cette émouvante Annonciation, vraie fleur de cloître aux tons éteints, dépouillée de toute parure afin de ne laisser plus rayonner que l'idée du mystère auquel une touchante inscription convie l'âme à s'associer. Poème d'exquise tendresse, l'émoi de ces deux religieux qui, d'un geste effaré, attirent l'auguste vagabond en qui leurs yeux ont reconnu le Christ pèlerin. Poème unique surtout, le plus large et le plus beau des poèmes mystiques, cette magnifique Crucifixion du Chapitre, où toutes les douleurs et tous les amours pleurent et se pâment au pied des trois croix.

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Message  Roger Boivin Dim 18 Aoû 2013, 9:23 pm


Les premiers et les derniers feuillets en furent écrits du temps qu'Antonin guidait la sainte maison. Durant ces mois bénis, c'est lui qui, dans des entretiens intimes et fréquents, élevait l'âme de ses frères vers les hauteurs que lui avait indiquées Dominici ; c'est lui qui avait la mission de maintenir intacte leur ambition première et d'aviver chaque jour en leur cœur la brûlante étincelle qu'ils avaient héritée de Catherine de Sienne. Que de fois, au déclin du jour, à l'heure où la règle permet aux lèvres de s'ouvrir ; que de fois, sous les arcades gracieuses de Michelozzo, autour des tombes où dormaient déjà beaucoup de leurs frères, ne durent-ils pas deviser ensemble, Antonin et fra Giovanni, sur les saintes fleurs du paradis ; sur Pierre de Vérone, le dominicain martyr ; sur Dominique, dont ils voulaient être les fils régénérés ; sur l'union au Christ qui nous rend, par la pensée, le compagnon de ses joies et de ses souffrances et nous le fait reconnaître sous les traits des pèlerins et des pauvres !

De ces épanchements fraternels d'où jaillit peut-être l'idée de plus d'une fresque devant laquelle nous nous extasions aujourd'hui, aucun écho n'est venu jusqu'à nous ; mais nous savons l'admiration profonde que fra Giovanni avait conçue pour Antonin. Au lendemain de ces années de vie commune, fra Giovanni fut mandé à Rome par Eugène IV, afin d'orner de peintures la chapelle du Saint-Sacrement, une chapelle neuve qui communiquait avec Saint- Pierre et avec le Vatican, et qui malheureusement a été détruite au temps de Paul III. Or Vasari nous apprend que , dans les scènes sacrées qu'il représenta, fra Giovanni, pour la première fois, eut l'idée de placer les portraits de plusieurs personnages contemporains : il y dessina entre autres celui d'Antonin, et c'est lui qui, au dire du même Vasari, suggéra à Eugène IV le nom du prieur de Saint-Marc pour le siège archiépiscopal de Florence : ces deux faits ne sont-ils point la plus touchante illustration de la plus sainte des amitiés ?


SAINT ANTONIN, fondateur du couvent de Saint-Marc, archevêque de Florence, 1389-1459 - par  Raoul Morçay - publié en 1914 :

http://archive.org/stream/saintantoninfond00mor#page/72/mode/2up


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Chapitre où l'on dit que fra Angelico était le représentant le plus autorisé de sa génération Empty Extrait du chapitre : L'ART -- pages 76 à 80 -- Adolphe-Basile Routhier :

Message  Roger Boivin Ven 20 Sep 2013, 9:38 am



[..]

Mais transportons-nous, si vous voulez, en Italie, la vraie patrie des arts, deux siècles avant la renaissance païenne, et nous y verrons V école siennoise déjà florissante, enrichissant l'art de perfectionnements nouveaux ; l'école ombrienne qui fut si pure, si élevée, et qui produisit tant de chefs-d'œuvre ; l'école mystique dont la gloire est d'avoir produit Fra Angelico de Fiesole, et qui puisait ses inspirations aux sources les plus pures du christianisme; V école florentine qui était elle-même à cette époque profondément chrétienne.

L'architecture avait fait d'immenses progrès sous l'impulsion de Nicolas de Pise, de son fils Jean et du grand Arnolfe. La peinture avait produit Guido, Duccio, Simeone di Martino, Jacopo délia Quercia, Ausano Cimabué, Giotto et d'autres encore. La poésie s'était enrichie des œuvres de Dante et de Pétrarque en Italie, et de la Chanson de Roland en France. L'élan le plus admirable était donné et, dans l'opinion de M. Cartier, qui est un maître, les grands artistes du quatorzième siècle, Cimabué, Giotto, Simon Memmi, Orcagna, peuvent être comparés aux artistes les plus célèbres du seizième siècle. Ils ont même été plus fidèles que leurs successeurs aux grandes lois de l'esthétique, à cette simplicité de composition, à cette vérité d'expression, à ce calme, à cette justesse de mouvements qui distinguent surtout l'art antique.

Au quinzième siècle l'art chrétien grandit encore et, pendant toute la première période, ses gloires véritables, Brunelleschi dans l'architecture, André de Pise dans la sculpture, et Mazaccio dans la peinture, ne se laissent pas corrompre par les tendances païennes, et gardent les saines traditions. Mais, dans la seconde période de ce siècle, la renaissance païenne, favorisée par les Médicis, commence à exercer une influence délétère, et il en résulte bientôt un antagonisme entre Rome et Florence. Les Papes attirent près d'eux des artistes fidèles à l'esprit chrétien, Fabriano, Fra Angelico, Pérugin, Pinturiccio, et la marche du progrès artistique n'est pas ralentie.

Mais l'art florentin se soustrait peu à peu à l'influence de l'Église, est subventionné par les Médicis, et devient l'instrument mercenaire des passions, des caprices et des ambitions de ces grands protecteurs.

Savonarole paraît, et sa parole de feu combat la renaissance païenne à outrance. Son éloquence, qui ressemble à celle des prophètes, triomphe pendant quelque temps, mais finalement le grand orateur est vaincu par les familles puissantes qui gouvernaient Florence, et il paie de sa vie sa croisade pleine de fougue et d'entraînement.

Enfin le seizième siècle commence, et le paganisme triomphe. L'art se met à la poursuite du beau sensible, du beau matériel, de celui qui flatte la concupiscence et toutes les mauvaises passions. La chasteté lui devient étrangère, et le nu est la forme nécessaire de ses conceptions. Michel-Ange lui-même n'échappe pas entièrement à cette influence, et je ne sais plus quel critique a comparé sa grande fresque du Jugement dernier à une planche d'anatomie.

Je ne prétends pas que le retour aux règles de l'art antique ait été une faute. La vérité, c'est que l'Église a favorisé spontanément le culte de l'art grec tant qu'il a été inoffensif pour les vérités dont elle est la gardienne, et il n'est pas douteux que l'art acquit par cette étude plus de perfection dans les formes. Malheureusement, après avoir pendant quelque temps revêtu l'idéal chrétien de l'expression élégante qu'ils empruntaient à l'art grec, les artistes de la Renaissance finirent par chercher dans le paganisme l'idéal même de leurs conceptions.

C'est alors aussi que la décadence commença, et ses premiers symptômes se sont manifestés dans les œuvres mêmes de Raphaël, qui fut éminemment chrétien dans ses commencements, mais qui vers la fin de sa vie se laissa entraîner par son ami trop intime, Jules Romain, et par sa conduite immorale, loin des sources pures où Pérugin l'avait d'abord conduit.

Lorsque ce merveilleux génie peignait ces madones qui font l'admiration du monde, il avait sous les yeux Marguerite, que l'histoire a nommée Fornarina. Sans doute il ne se bornait pas à jeter sur la toile les traits, si beaux qu'ils fussent, de cette femme qu'il aimait. Sans doute, la foi illuminait son génie et devait l'élever au-dessus de son amour. Cette beauté corporelle que ses regards admiraient, sa pensée inspirée cherchait sans doute à l'idéaliser, et c'était la Vierge Immaculée que son âme devait contempler sous les traits transfigurés de la Fornarina.

Mais a-t-il complètement réussi à dégager l'objet de ses contemplations de ses affections terrestres, et à purifier de toute expression charnelle ces traits qu'il empruntait à une femme vulgaire, et dont il revêtait la sainte Vierge ? Certains critiques en doutent, et tout en regardant ses madones comme des chefs-d'œuvre, ils sont d'avis que les vierges de Fra Angelico, beaucoup moins parfaites dans les procédés d'exécution, sont plus près cependant de la beauté idéale dont la Mère du Christ était le type parfait. Fra Angelico travaillait dans la cellule de son couvent, et celle qu'il peignait, il ne la voyait pas avec les yeux de son corps, mais il la contemplait avec les yeux de son âme, dans l'irradiation perpétuelle de sa céleste beauté.

Si jamais vous allez à Florence, n'oubliez pas de visiter le couvent de Saint-Marc, tout imprégné des souvenirs du grand artiste. C'est la plus pure figure, et l'un des plus beaux génies dont la peinture puisse s'honorer.

Sur les murs mêmes des humbles cellules du cloître vous contemplerez des chefs-d'œuvre que Raphaël lui-même ne devait pas surpasser.

Vasari, historien de la peinture,qui n'était pourtant pas un admirateur de l'école mystique, parlant d'un tableau de l'Annonciation de Fra Angelico, disait que le profil de la Vierge avait quelque chose de si délicat et si pur, qu'on l'eût cru tracé non par une main d'homme, mais dans le paradis.

L'Annonciation et le Couronnement de la Vierge sont deux sujets qu'il affectionnait et qu'il a traités plusieurs fois.

Vous les retrouverez sur les murs du cloître, et M. Rion qui est si bon juge en ces matières, est d'avis que la parole humaine est et sera à jamais impuissante à rendre la beauté de cette composition vraiment divine. Ce qui ne paraît pas douteux, c'est que si Fra Angelico avait vécu au temps de Raphaël, c'est-à-dire à une époque où les procédés artistiques étaient beaucoup plus développés, il aurait éclipsé le peintre de la Transfiguration.

[­­..]

Extrait du chapitre : L'ART -- pages 76 à 80 -- Adolphe-Basile Routhier -- 1889 :

http://www.archive.org/stream/conferencesetdis01routuoft#page/76/mode/2up


Transcrit sur TD là :

https://messe.forumactif.org/t5192-l-art-adolphe-basile-routhier-1889  
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