Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

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Message  Roger Boivin le Dim 03 Sep 2017, 7:41 am


Fénelon entre dans plus de détails :

"Profitez du temps de la journée où vous n'avez qu'une demi-occupation des choses extérieures, pour vous occuper de Dieu intérieurement ; par exemple, travaillez à votre ouvrage dans une présence simple et familière de Dieu. Il n'y a que dans les les "conversations" que cette présence est moins facile : on peut néanmoins se rappeler souvent une vue générale de Dieu, qui règle toutes les paroles et qui réprime, en parlant aux créatures, les délicatesses de l'amour-propre.

"Ayons soin de ne pas prendre trop de part à tout ce qui se dit et fait, et de ne pas trop nous en remplir. Dès que nous avons vu ce que Dieu demande de nous dans chaque chose qui se présente, bornons-nous là, et séparons-nous de tout le reste. Par là, nous conserverons toujours le fond de notre âme libre et égal...

"Un excellent moyen de se conserver dans la solitude intérieure et dans la liberté de l'esprit, c'est, à la fin de chaque action, de terminer là toutes les réflexions, en laissant tomber les retours, tantôt de vaine joie, tantôt de tristesse, parce qu'ils sont un de nos plus grands maux. Heureux à qui il ne demeure rien dans l'esprit que le nécessaire ; et qui ne pense à chaque chose que quand il est temps d'y penser !"


Après d'autres conseils, tous excellents, il conclut :

"Séparons-nous de tout plaisir qui ne vient point de Dieu. Retranchons les pensées et les rêveries inutiles. Ne disons point de paroles vaines."

Un détail encore qui vaut son prix : "Un peu de présence de Dieu pendant le repas(1), surtout quand ils sont longs et qu'on y est souvent de loisir, servira beaucoup à vous retenir dans les bornes de la sobriété, et à vous fortifier contre votre excessive délicatesse. Il y a encore certains moments de la table où la première faim fait qu'on parle peu ; alors on peut, en mangeant, penser à Dieu ; mais tout cela ne doit se faire qu'à mesure que la pensée et le goût en viennent sans se gêner"(2).

Ces derniers mots de Fénelon, "à mesure..." "sans gêner...", sont tout à fait à retenir. La grande règle qui commande la vie spirituelle dans son ensemble est d'éviter soigneusement tout ce qui peut entraver "la sainte liberté des enfants de Dieu", c'est-à-dire ce qui replie, comprime, enlève la dilatation, l'élan, ce qui provoque la contention de l'esprit aux dépens de la paix, de la sérénité.



(1). Sainte Margueritte-Marie ne disait-elle pas que, très souvent, les repas étaient pour elle le moment de la journée où elle se sentait le plus unie à Dieu.
(2). Fénelon [Archevèque de Cambrai] : Instructions et Avis, No VII, Œuv., éd. Vivès, 1854, T. I, p. 530 et suivantes.

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Message  Roger Boivin le Dim 03 Sep 2017, 12:21 pm


Certaines âmes ont pu lire dans telle vie de Père du Désert(1), voire même de tels saints personnages de notre époque, qu'ils s'essayaient à des retours vers Dieu atteignant des chiffres déroutants. Ne nous apprend-on pas que saint Léonard de Port-Maurice, par exemple, avait pris cette résolution : " Je répèterai l'invocation : Mon Jésus, miséricorde, mille fois le jour, ou mentalement ou vocalement"(2) ; que saint Louis de Gonzague ne cessait au témoignage d'une révélation de sainte Madeleine de Pazzi(3), de lancer vers le ciel, suivant l'archaïque expression, les flèches de continuels actes d'amour ; que saint François Xavier redisait tellement souvent : O sanctissima Trinitas ! O Très Sainte Trinité ! que les idolâtres avaient pris l'habitude de répéter, sans la comprendre, cette exclamation(4) ; que durant la dernière guerre, un aumônier irlandais, le P. William Doyle, écrivait dans son journal, six mois avant sa mort survenue près d'Yprès, le 16 août 1917 : "Claire lumière que Dieu me demande de tendre à 100,000 aspirations quotidiennes. Je sens que Jésus demande cela en réparation pour ses prêtres"(5).



(1). Il est relaté dans le célèbre ouvrage Vitae Patrum qu'un saint solitaire avait élevé son cœur à Dieu cent trois fois durant une conversation. (Migne : P. L. T. 73, c, 943)

- Notons que les cénobites et les premiers moines avaient peu, semble-t-il, l'habitude de la longue oraison. Dans une lettre à Proba, saint Augustin écrit :
"On dit que nos frères en Egypte, prient fréquemment, mais que leurs prières sont très coutes et comme des traits décochés vers le ciel", et le motif est intéressant à noter, - "de peur que l'attention, si nécessaire à celui qui prie, ne finisse par s'émousser et par s'éteindre dans des prières plus longues" (Migne : P. L. T. 33, col. 501).

- Cette seule remarque, très psychologique, ne suffit-elle pas à justifier la nécessité des méthodes, pour qui veut, au moins dans les débuts, s'exercer avec fruit à la prière tant soit peu prolongée.

(2). Livre de ses résolutions, chap. 6. Nombre d'autres traits intéressants sont relevés par M. l'abbé Chatel dans sa brochure : L'exercice angélique des oraisons jaculatoires.

(3). Elle-même avait adopté la pratique d'offrir à Dieu cinquante fois par jour le précieux sang de Jésus-Christ pour les pécheurs et les âmes du purgatoire.

(4). Vie, par le P. Bouhours, L. VI.

(5). Revue d'Ascétique et de Mystique, avril 1921, p. 128 à 136. Il est évident que ces aspirations, vu leur nombre prodigieux, ne pouvaient pas être toujours formulées, mais devaient souvent consister soit dans une simple élévation de l'esprit, soit dans un battement d'amour, soit dans un éclair de l'âme. - Un très intéressant article, publié depuis en brochure, a paru sur ce Jésuite irlandais, dans le Messager du Cœur de Jésus, fév. 1925.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Dim 03 Sep 2017, 9:25 pm


Faudra-t-il, pour parvenir à l'union divine, rivaliser avec ces exceptionnels privilégiés, aspirer à semblables tours de force, tout au moins s'efforcer à cette mathématique écrasante ? Non pas.

S'il convient, en principe, de rendre aussi nombreuses et aussi peu espacées que possible nos oraisons jaculatoires, encore est-il que le rythme de leur fréquence doit obéir aux deux règles suivantes que les grands auteurs spirituels, - Alvarez de Paz notamment, si précieux entre beaucoup, parce qu'il cherche toujours à établir le dosage exact entre l'effort de générosité et le repos de l'âme(1) - rappellent à l'envie : éviter la fatigue qui amènerait vite le dégoût(2) ; suivre l'attrait de la grâce, le Saint-Esprit ne demande pas à tous la même mesure.

Quoiqu'il en soit, ne nous étonnons jamais, et surtout ne nous décourageons jamais, si, malgré nos résolutions sagement prises, - nous raisonnons que dans cette hypothèse, - nous ne parvenons pas, surtout au début, au chiffre fixé, ou bien si nous constatons être parvenus aujourd'hui à un chiffre moins élevé que la veille. Nous sommes par définition des êtres inconstants, et la terre est le pays où l'on marche beaucoup moins de victoire en victoire que de revanche en revanche. Le P. de Caussade note fort exactement : "Il ne faut jamais être surpris qu'un jour de grand recueillement soit suivi d'un autre plein de dissipation ; telle est notre condition dans la vie présente. Cette variation est nécessaire, même dans les choses spirituelles, afin de nous tenir dans l'humiliation et dans la dépendance de Dieu. Les saints eux-mêmes ont passé par ces alternatives"(3).

Tout cela est bel et bon, diront quelques âmes ; mais notre difficulté n'est point dans cette sagesse pratique ni dans cette générosité de fond. Nous ne demanderions pas mieux que de penser à Dieu. Mais comment penser à penser à Dieu ? Comment, emporté par le sensible qui nous domine et nous brasse, arriver à nous dégager de lui par instant, et à découvrir, ne serait-ce qu'en éclairs rapides, l'invisible.

Nous avons déjà noté combien la pratique de la méditation journalière (bien faire son oraison), et l'exercice du continuel détachement (faire de tout une oraison, c'est-à-dire une élévation vers Dieu par la pureté d'intention, et non une descente vers soi par l'obéissance au caprice), facilitaient les prises du contact avec l'invisible. Mais il arrive que, même après la méditation soigneusement pratiquée et le détachement sagement entretenu, l'âme, accaparée par le "dehors", et victime des "circonstances", éprouve beaucoup de difficultés à retrouver la présence explicite de Dieu. On passera plusieurs heures, toute une matinée, toute une journée, sans un seul souvenir de l'Hôte Divin, sans une seule oraison jaculatoire. On aurait bien voulu. On n'a pas songer à y penser. Comment faire ?



(1). De inquisitione pacis. L. IV, p. 111, c. 10.
(2). Notons soigneusement qu'un certain dégoût, provenant non de l'excès des efforts, mais de la simple lâcheté, ne peut légitimement suffire à nous faire abandonner nos pratiques, du moment qu'à l'estimation de notre esprit de foi, contrôlé si besoin par l'assentiment du directeur, nous avons cru devant Dieu, en toute sagesse, devoir et pouvoir nous y arrêter. Les récollections du mois et surtout les retraite de l'année, ont en partie pour but d'assurer, dans notre vie spirituelle, les mises au point nécessaires.
(3). P. de Caussade : L'abandon à la Divine providence. T. II. L. VI, 17e lettre.

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Message  Roger Boivin le Lun 04 Sep 2017, 10:05 am


Le moyen, puisque le grand écueil est le monde sensible, consiste à essayer d'unir à une donnée d'ordre sensible le souvenir du monde invisible. D'un ennemi se faire un allié. Utiliser un détail de la vie matérielle pour éveiller l'idée de notre monde spirituel : utiliser le corps pour aider l'âme. Saint Ignace, psychologue aviser, ne manque point, dans sa théorie de l'examen particulier, de faire fond sur cette réalité du composé humain, et il conseille de combiner geste matériel et pensée divine.

Par exemple, il sera convenu que chaque fois que l'on passera devant telle image de piété, tel crucifix, telle statue, voire même lorsque l'on accomplira tel geste profane, sortie de la maison, entrée dans telle chambre, occupation de telle nature, ce sera une provocation à nous rappeler Dieu présent. Les bonnes gens font un nœud à leur mouchoir pour ne pas oublier tel détail de leur vie. Le P. Manoir, après ses missions de Bretagne, invitait ses ouailles à coudre sur leur manche, les femme un cœur d'étoffe bleue, les hommes un cœur d'étoffe rouge, - véritable brisque de présence de Dieu, - pour qu'au milieu de leurs travaux des champs ou de ménage, la vue de ce morceau de laine voyante leur fût un rappel salutaire. La pratique de l'Angelus est née du même désir chrétien.

Faut-il craindre que ces retours fréquents "au dedans" ne nuisent au devoir d'état ? Nullement, s'ils sont pratiqués avec sagesse. Au contraire, et saint François de Salles ne manque point de l'observer, ils ne peuvent que donner plus de cœur à l'ouvrage et rendre l'application plus consciencieuse et plus généreuse. - "Remarquez bien, dit-il, que cet exercice des oraisons jaculatoires n'est ni difficile ni incompatible avec vos occupations ; et même, loin qu'il détourne ou diminue l'application de l'esprit aux affaires, il la rend plus efficace et plus douce."

Il est clair cependant que plus l'occupation est manuelle, moins elle risque d'être gênée par l'exercice explicite de la présence de Dieu. Plus l'occupation à laquelle nous nous livrons est d'ordre intellectuel et requiert "tout l'homme", moins il faut exiger de soi un effort violent pour parvenir à s'interrompre de temps à autre en vue de penser à Dieu ou de parler à Dieu. - En bien des cas même, ce serait mal comprendre son devoir. Si les oraisons jaculatoires doivent gêner le travail, sacrifier les oraisons jaculatoire, et que le travail soit bien fait. Avant tout, nous l'avons dit, le devoir d'état. Ignace de Loyola, étudiant à l'Université de Paris, se sent durant les cours, saisi par l'empire divine. Les actes d'amour jaillissent de son cœur et se succèdent sans interruption. Il est au ciel. Oui, mais il n'est pas au cours. Vite il a compris que ses études ne peuvent que souffrir de ces élans et il demande à Dieu de comprimer ces élans pour qu'il puisse mener à bonne fin ses études. Voilà de la spiritualité intelligente.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Lun 04 Sep 2017, 5:24 pm


Mais quelles sont les oraisons jaculatoires les meilleures ? En est-il qu'il faille préférer à d'autres ?

Nous répondons : que chacun s'abandonne sur ce point à ses attraits, voilà la grande règle. A tel moment, suivant les dispositions intérieures, les indications de l'oraison ou les invitations de la liturgie, ce seront plutôt les cris de l'âme ayant trait à la vie purgative : "Pitié Seigneur ! Miserere ! Fiat ! Mon Jésus, miséricorde !" A tel autre moment, des aspirations se rapportant à la vie illuminative, par exemple, "Jésus, soyez-moi Jésus !" invocation préférée de saint Philippe de Neri ; ou le mot si populaire : "Cœur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vous !" D'autres préféreront, ce sont en moi les meilleures, les oraisons jaculatoires suggérées par la vie unitive et tendant le plus efficacement à l'entretenir : O Beata Trinitas ! (saint Ignace) ; Mon Dieu et mon tout ! (saint François d'Assise), et tant d'autres(1).

Sans préjudice de cette explication, et dans le cas d'une âme n'ayant pas d'indication particulière ou d'attraits spéciaux, il semble que l'on peut suggérer, comme oraison jaculatoire de toute première valeur, le signe de la Croix et le Gloria Patri. Il convient en général d'avoir une spiritualité portative et de ne pas s'encombrer de végétation adventice. Avant d'adopter des pratiques et des formules, utilisons bien tout d'abord les pratiques et les formules que déjà nous employons. Que de fois dans une journée ne nous arrive-t-il pas de dessiner le signe de la Croix, et peut-être - notamment si nous avons à réciter l'office de l'Église - de prononcer le Gloria Patri(2).

Quel rappel meilleur de la présence de Dieu !

Signalons à ce propos le bénéfice immense de ceux qui ont donné pour centre à leur vie spirituelle, non seulement la présence de Dieu en général, hors de nous, mais la présence de Dieu en nous.

La recherche de Dieu présent hors de nous, demande un certain effort d'imagination, d'où une contention plus grande, une fatigue. Le retour à Dieu présent en nous ne suppose qu'un simple regard de foi. L'habitation divine dans l'âme en état de grâce est une réalité pour laquelle je n'ai pas à composer de décor, qui n'exige pas de moi, pour que je m'en empare, une sorte de pèlerinage audacieux et fantastique au travers et jusqu'aux confins de l'espace : je n'ai qu'à entrer en moi, Dieu s'y trouve(3).

La formule : Au nom du Père ne me fait pas songer à un Père qui se trouve, là-bas, à des milliards de lieues de moi, ou qui me domine de toute son immensité devant laquelle mon cœur s'affole plus qu'il qu'il ne s'attendait ; mais à un Père tout proche, tout à l'intime de moi : Au Nom du Père qui est là, qui possède en moi son home, suivant l'expression pittoresque de l'oratorien Faber, du Fils qui m'attend à la margelle de mon cœur, du Saint-Esprit qui, mêlé à ma vie pour lui donner sa valeur éternelle, ne me quitte pas un instant et fait tout avec moi.



(1). Sages conseils, à ce sujet, de Rodriguez : De la Perfection Chrétienne, Première P., VIe Tr., chap. III.

(2). Le Gloria Patri était l'oraison jaculatoire préférée de saint Ignace. Il l'envoya au Pape Damase qui, lui, décida de l'ajouter au bréviaire, à la fin de chaque psaume. Impossible au prêtre de "penser" chaque verset qu'il prononce. Quelle pratique facile et pleine de sève, de rechercher à se retrouver, où plutôt à retrouver la Trinité Sainte, à chaque Gloria.

(3). A propos de la mise en présence de Dieu au début de la méditation, le P. Brou note fort justement : "De tous les procédés pour entrer en présence de Dieu, celui-la (chercher Dieu en tout) est peut-être le plus efficace, au moins pour ceux qui ont l'habitude de l'oraison, celui aussi qui est le plus recommandé par les saints". (Saint Ignace, maître d'oraison, éd. Spes, p. 54).
- Lire également Le Gautier : De la perfection de la vie spirituelle, t. III, 8e section, ch. XXIII, éd. Bizeul (Dewit, 1909), p. 93-96.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Lun 04 Sep 2017, 11:23 pm


Nous avons montré ailleurs comment la grande idée dogmatique sur laquelle, le plus facilement, une vie de recueillement peut s'appuyer, était la pensée de Dieu présent dans nos âmes par la Grâce.

Qui s'est rendue cette idée familière est admirablement outillé pour pratiquer - seul ou en compagnie - l'union à Dieu, pour utiliser tout ce qui l'entoure comme un moyen de la ramener à son centre.

Seuls avec nous-mêmes, "un double surhumain" incessamment nous accompagne. Si nous avons suffisamment développé l'esprit de foi, si nous avons un peu le don de Dieu, si vraiment nous croyons ; si, pour nous, "Dieu dans notre âme" ce n'est pas seulement une belle formule, un joli thème à dissertation pieuse, mais un fait indéniable, existant ; si cette expression "nous sommes les tabernacles vivants de Dieu et réellement ses temples saints", a pour nous valeur de réalité, - peut-il, dès lors, sembler impraticable ou difficile de tout faire "recueillir".

Qu'une âme de foi pénètre dans une cathédrale. Instinctivement la voix s'apaise, les gestes deviennent mesurés, la démarche plus sérieuse. Il y a là le Grand Présent, l'Hôte Divin ; taisons-nous, adorons. Marchons si nous avons à marcher, peignons si nous avons à peindre, ajustons et décorons si nous à peindre ou décorer. Mais impossible d'abstraire de celui qui là-bas demeure et vit.

Nous sommes une cathédrale vivante. Nous sommes à nous-mêmes notre propre chapelle. En nous, Dieu demeure et vit, si nous sommes en grâce.

Alors ?

Alors, la conclusion est très simple et immédiate. Vivre et agir comme nous ferions si nous demeurions perpétuellement dans une église, en présence du Tabernacle.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Mar 05 Sep 2017, 8:40 am


Il n'y a pas qu'un seul sacrement de Présence réelle, l'Eucharistie ; il y en a deux : avec l'Eucharistie, le baptême. La présence des Trois personnes Divines en nous au Baptême n'est point moins réelle que la présence de Notre-Seigneur au Tabernacle ; la différence entre les deux présences est tout entière dans les modalités de la présence, non dans la réalité de la présence.

D'où vient alors que, sortis de l'église, nous agirions comme si toute présence réelle avait cessé pour nous ? C'est que nous n'aurions pas une foi suffisante, que pratiquement nous ne "saurions" pas le don de Dieu.

Notre recueillement hors de l'église devrait être aussi profond, quoique pour un motif différent, que dans l'église(1).


La seule différence viendra des exigences différentes de notre devoir d'état ici et là.

Dans l'église, j'entre pour des motifs de culte, des actes de prière. Mais quand j'en sors, j'emporte avec moi mon tabernacle, j'emporte avec moi ma présence réelle intérieure ; et par conséquent tout ce que j'aurai à faire, c'est en compagnie de l'Hôte Divin de l'âme, dulcis hospes anime, que je suis appelé à l'exécuter. Je ne m'immobilise pas dans une adoration statique, puisque mon devoir d'état me demande d'agir. Mais je n'agis pas dans un brouhaha sans adoration, parce que ma foi me rappelle l'Hôte que je porte et le ciboire vivant que je suis.

J'agis, puisque c'est le devoir. Je n'agis pas "sans Dieu", puisque le Très-Haut ne me quitte pas.



(1). Le moine, disciple de saint Bernard, qui composa les Meditationes piisimoe (Opéra sancti bernardi Venetiis, M DCCXXVII écrit, col. 370 "Ubicumaque fueris, in lecto aut in alio loco, ora, et ibi est temptum". Partout où tu es, recueille-toi. Pas besoin d'un lieu d'élection. Toi-même est ce lieu d'élection. Serais-tu au lit, ta couchette elle-même est un temple".

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Mar 05 Sep 2017, 12:44 pm


Y a-t-il, - à ne consulter du moins que les principes - doctrine plus lumineuse, plus simple et plus stimulante, pour faire jaillir, on oserait dire incessamment, de nos âmes, un cri d'appel, un mot d'amour, un signe qui témoigne à Celui qui est toujours la que nous ne sommes pas absents et que nous reconnaissons le prix incomparable de sa continuelle présence.

"La foi nous dit, écrit saint Paul de la Croix, que notre cœur est un grand sanctuaire, parce qu'il est le temple de Dieu et la résidence de la Très Sainte Trinité.

"Visitez souvent ce sanctuaire ; voyez si les lampes sont allumées, c'est-à-dire la foi, l'espérance, la charité. Ranimez donc souvent votre foi quand vous étudiez, travaillez, mangez, en vous couchant et en vous levant et faites des élans d'amour vers Dieu"(1).



(1). Au XVIIe siècle "Les pratiques pour se conserver en présence de Dieu" (Nancy, chez Nicolas Balthasard, M.DCC.XIII) recommandant : "le simple, mais amoureux souvenir de Dieu présent en nous".

Simple : "cela peut se faire sans images, sans actes sensibles, sans raisonnements et sans aucun effort de tête ; bien loin que cette vue de Dieu empêche nos occupations elle les facilite ; il est plus facile d'agir en présence d'un ami".

Amoureux : "non pas qu'il soit nécessaire de faire aucun acte particulier d'amour de Dieu ; mais parce que cet exercice est toujours accompagné d'un désir secret de plaire à Dieu qui n'est autre chose qu'une marque de l'amour que nous avons pour lui".

Présent en nous : "non pas qu'on ne puisse bien le regarder comme présent partout si l'on y trouve plus de facilité, mais parce que cette manière de regarder Dieu présent en nous même a été fort estimée de plusieurs saints et qu'elle porte plus facilement au recueillement".

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Message  Roger Boivin le Mar 05 Sep 2017, 8:22 pm


Mais c'est surtout sainte Thérèse qu'il faut entendre. Ne craignons pas de citer longuement son admirable chapitre XXXe du Chemin de la perfection [1].

"Saint Augustin nous dit qu'après avoir longtemps cherché Dieu dans les objets qui l'environnaient, il le trouva enfin au-dedans de lui-même. Méditez à fond ces paroles, car il est souverainement utile à une âme qui a de la peine à se recueillir, de comprendre une telle vérité : de savoir qu'il n'est pas nécessaire pour elle de s'élever jusqu'au ciel pour s'entretenir avec son divin Père et trouver auprès de lui ses délices, ni d'élever la voix pour être entendue ; il est si proche de nous qu'il entend le moindre mouvement de nos lèvres, la parole même la plus intime. Nous n'avons pas besoin d'ailes pour aller à sa recherche : mettons-nous dans la solitude et regardons en nous-mêmes, c'est là qu'il habite. Parlons-lui avec une grande humilité sans doute, mais aussi avec amour, comme des enfants à leur père, lui exposant avec confiance nos besoins, lui racontant nos peines, le suppliant d'y apporter remède, et reconnaissant surtout que nous ne sommes pas dignes de porter le nom de ses enfants."

Elle ajoute, pour rassurer les personnes qui s'étonneraient de lui voir pousser jusqu'à d'aussi sublimes conséquences la teneur substantielle de la doctrine :

"Les âmes qui pourront ainsi se recueillir comme je viens de le dire, doivent croire qu'elles marchent dans un excellent chemin, et qu'elles ne tarderont pas à s'abreuver à la fontaine de vie."



[1]. LE CHEMIN DE LA PERFECTION, TIRÉ DES ŒUVRES DE SAINTE THÉRÈSE, 1697 (attention : les S sont en forme de F) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9606859h/f311.image.r=.langFR

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Mer 06 Sep 2017, 7:31 am


Mais c'est surtout sainte Thérèse qu'il faut entendre. Ne craignons pas de citer longuement son admirable chapitre XXXe du Chemin de la perfection [1].

"Saint Augustin nous dit qu'après avoir longtemps cherché Dieu dans les objets qui l'environnaient, il le trouva enfin au-dedans de lui-même. Méditez à fond ces paroles, car il est souverainement utile à une âme qui a de la peine à se recueillir, de comprendre une telle vérité : de savoir qu'il n'est pas nécessaire pour elle de s'élever jusqu'au ciel pour s'entretenir avec son divin Père et trouver auprès de lui ses délices, ni d'élever la voix pour être entendue ; il est si proche de nous qu'il entend le moindre mouvement de nos lèvres, la parole même la plus intime. Nous n'avons pas besoin d'ailes pour aller à sa recherche : mettons-nous dans la solitude et regardons en nous-mêmes, c'est là qu'il habite. Parlons-lui avec une grande humilité sans doute, mais aussi avec amour, comme des enfants à leur père, lui exposant avec confiance nos besoins, lui racontant nos peines, le suppliant d'y apporter remède, et reconnaissant surtout que nous ne sommes pas dignes de porter le nom de ses enfants."

Elle ajoute, pour rassurer les personnes qui s'étonneraient de lui voir pousser jusqu'à d'aussi sublimes conséquences la teneur substantielle de la doctrine :

"Les âmes qui pourront ainsi se recueillir comme je viens de le dire, doivent croire qu'elles marchent dans un excellent chemin, et qu'elles ne tarderont pas à s'abreuver à la fontaine de vie."



[1]. LE CHEMIN DE LA PERFECTION, TIRÉ DES ŒUVRES DE SAINTE THÉRÈSE, 1697 (attention : les S sont en forme de F) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9606859h/f311.image.r=.langFR

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Message  Roger Boivin le Mer 06 Sep 2017, 3:53 pm


Suit une remarque pour incliner à ne plus sous-estimer, comme on fait trop, le don de Dieu :

"Si ces âmes avaient soin de se rappeler qu'elles possèdent un hôte d'une telle majesté, il leur serait impossible, de se livrer avec une si aveugle ardeur aux choses de ce monde, parce qu'elles verraient combien ces choses sont abjectes auprès de celles qu'elles possèdent en elles-mêmes."

Elle termine par cet aveu infiniment précieux à recueillir :

"Pour moi, je confesse n'avoir jamais su ce que c'était que de prier avec satisfaction, jusqu'à ce qu'il eut lui-même daigner m'apprendre une si salutaire méthode.

"Je dirai, en terminant, que celui qui désirera acquérir cette habitude, car cela dépend de nous, ne doit point se lasser de travailler à se rendre peu à peu maître de soi-même en rappelant ses sens au-dedans de lui. Au lieu d'y perdre, il y trouvera pour son âme un grand gain ; celui de retrancher l'usage de ses sens, et de les faire servir à son recueillement intérieur. S'il parle, qu'il tâche de se souvenir qu'il a dans le fond de son cœur à qui parler ; s'il entend parler qu'il n'oublie pas qu'il doit écouter intérieurement celui qui lui parle de plus près. Qu'il considère enfin qu'il peut, s'il veut, ne se séparer jamais de cette divine compagnie.

"Que l'âme, s'il se peut, pratique ceci plusieurs fois par jour ; sinon, qu'elle le pratique au moins quelquefois. Pourvu qu'elle s'y accoutume, elle en retirera tôt ou tard un grand avantage. Quand une fois le divin Maître lui aura fait cette grâce, elle ne voudrait pas l'échanger contre tous les trésors de la terre. Au nom de Dieu, puisque rien ne s'acquière sans peine, ne plaignez pas le temps et l'application que vous y emploierez, je vous assure qu'avec l'assistance de Notre-Seigneur vous en viendrez à bout dans un an et peut-être dans six mois."

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Mer 06 Sep 2017, 9:19 pm


Un dernier mot sur ce point de si grande importance. Au milieu même de ce monde, dans le contact nécessaire et coutumier avec les autres personnes, devoirs d'intérieur, de charité, d'apostolat, relations de politesse ou d'affaires, la connaissance approfondie du "donum Dei" [don de Dieu] aide, plus que tout, à garder la présence de Dieu.

Dieu vit en nous. Mais dans le prochain qui gravite autour de nous, Dieu vit aussi, ou veut vivre ; et par conséquent, nous sachant entouré de tabernacles, actuels ou par destination, quel rappel facile des Trois Personnes Divines.

Il n'y a point là non plus d'efforts d'imagination, de laborieuses constructions de lieu pour lesquelles certains se déclarent impuissants. Il suffit de considérer ce qui est la réalité. Nul besoin de bâtir : simplement de constater ; nullement de créer, uniquement de donner au réel sa valeur de réalité.

S'agit-il par exemple d'une jeune mère, occupée aux multiples soins de ses enfants. Qu'elle ne dise point : l'union à Dieu m'est impossible. Elle est entourée de tabernacles, entourée de présences réelles. Ses petits sont-ils baptisés ? Oui. Dieu vit en eux.

Ce professeur, cette maîtresse de classe, cet industriel au milieu de tout le monde... Élèves, manœuvres, contremaîtres, ouvriers ou collègues, ne sont-ce pas en réalité tout au moins en espérance et par destination divine, des porteurs de Dieu. Pourquoi voir en eux autre chose ? Ou du moins, pourquoi ne pas voir cela aussi, cela surtout ? Le "don de Dieu" n'est pas seulement pour nous. Il est aussi pour eux. Ils sont créés et mis au monde pour être "divin". Le Maître a donné tout son sang pour eux. La terre n'est là que pour les faire arriver au ciel, et leur donner, par la grâce, en attendant la Gloire, la possession anticipée des Trois Personnes.

- Je n'y pense pas.

- Une connaissance plus explicite de la doctrine vous aiderait incontestablement à y penser.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Jeu 07 Sep 2017, 10:13 am



II

Avantages des oraisons jaculatoires
et de l'exercice de la présence de Dieu


Que la pratique des oraisons jaculatoires et de l'exercice de la présence de Dieu soit recommandée par les enseignements et les exemples des grands auteurs spirituels et des grands saints, cela va de soi. Aux témoignages que nous avons déjà invoqués, joignons ceux-ci très spécialement caractéristiques.

"Qu'on cherche", écrit saint Ignace de Loyola, "la présence de Dieu en toutes choses, dans les conversations et les promenades, en regardant, en goûtant, en réfléchissant, en faisant tout ce qu'on fait. Cette manière de méditer qui fait trouver Dieu en tout est plus facile que celle qui nous élève à des choses divines plus abstraites avec efforts pour nous les représenter. Ce salutaire exercice, si on s'y dispose bien, vaut de grandes visites du Seigneur, encore que contenues dans une brève oraison. Qu'on s'exerce aussi à offrir souvent à Dieu ses travaux et ses fatigues, en réfléchissant que c'est pour son amour que nous les acceptons, sacrifiant nos goûts pour servir en quelque sorte sa majesté divine en aidant ceux pour la vie desquels il a accepté la mort. Il y aurait à s'examiner sur ces deux points"(1).

"Le plus court chemin pour parvenir à la divine charité"(2), dit à son tour Louis de Grenade, "est d'élever notre coeur à Dieu par de puissantes affections et par des désirs enflammés de son amour, conversant avec lui, avec une confiance respectueuse, nous tenant toujours recueillis en sa présence"(2).

Saint François de Sales, saint Léonard de Port-Maurice ne donneront pas d'autres conseils. "En cet exercice de la retraite spirituelle (le recueillement) et les oraisons jaculatoires, gît grande œuvre de la dévotion : il peut suppléer à toutes les autres oraisons, mais s'il vient à manquer, il ne peut être remplacé par rien. Sans lui on ne peut pas bien faire la vie contemplative, et on ne saurait que mal faire la vie active"(3). A l'évêque de Genève le célèbre missionnaire italien fait écho : "Voulez-vous un paradis anticipé sur la terre et une compagnie sûre pour arriver rapidement à la perfection ?... Vivez intérieurement recueillis, et marchez en la sainte présence de Dieu". Parlant de lui-même, le bienheureux Léonard de Port-Maurice ajoutait : "Ma vocation, c'est la mission et la solitude : la mission, afin d'être toujours occupé pour Dieu ; la solitude, afin d'être toujours occupé en Dieu. Tout le reste est vanité." Chacun de nous s'il comprend bien, n'a-t-il pas une vocation identique ?



(1). Saint Ignace : Epist., éd. Menchaca, 1804, p. 223-226.

(2). Louis de Grenade : L'Amour de Dieu, trad. Girard, MDCLXII : IIe p., Chap. IX, p. 126.

(3). Vie dévote, IIe P., Chap. XIII. - Saint François de Sales, parlant de cette "retraite du cœur", ajoute : "C'est ici, Philothée, que je vous souhaite le plus de docilité à suivre mes conseils ; car c'est l'article dont je crois que votre avantage spirituel dépend davantage".
Dans la retraite préparatoire à son sacre, le grand évêque avait pris cette résolution : "Je ferai force oraison jaculatoire pendant la journée".

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Message  Roger Boivin le Jeu 07 Sep 2017, 3:19 pm


Pour que les saints et les auteurs préconisent avec tant d'unanimité et de chaleur l'entraînement à la présence de Dieu et l'habitude des fréquentes aspirations, il faut que les avantages en soient bien précieux.

Ils le sont en effet.

Le premiers de ces avantages est de rendre plus facile, à la fois l'oraison et le détachement, qui sont, nous l'avons rappelé, les deux fondements de l'union à Dieu.

De rendre plus facile l'oraison : - "Il est bien certain que l'amour cause le souvenir fréquent de la chose qu'on aime, mais il est vrai aussi que ce fréquent souvenir augmente beaucoup l'amour. Une âme qui serait fidèle à se souvenir fréquemment de Dieu deviendrait bientôt toute embrasée d'amour, et à proportion qu'elle croîtrait en l'amour de Dieu, son souvenir lui deviendrait si continuel, qu'elle ne pourrait plus l'oublier"(1).

Non seulement l'oraison comme telle se trouve facilité par l'exercice de la présence de Dieu, mais encore, tout au long de la journée, la vie de silence intérieur, si nécessaire pour l'union. Une solitude où l'on ne perçoit que le vide n'est pas très attirante ; mais si l'on possède l'art de peupler de divin sa solitude, alors cette solitude n'apparaît plus austère et morne, mais riche, et splendidement remplie, débordante de vie et combien attirante ! Ceux-là seuls qui cultivent la présence de Dieu et l'élévation fréquente vers Lui savent combien, selon le mot de Manning, "la solitude et le silence sont pleins de réalité"(2).

De même, la pratique des oraisons jaculatoire facilite le détachement. Nous ne sommes si peu courageux d'ordinaire que faute de voir assez nettement pour qui et pour moi nous devons nous vaincre : la pensée de Dieu, surtout quand elle est ardente et aimante, agit sur la cendre tiède de notre existence, à la manière d'une poussée d'air qui envoler la poussière, découvre les braises et ressuscite la flamme.


(1). D'Argentan : Le Ciel dans l'âme chrétienne, p. 23.
(2). Aux âmes avides de silence intérieur, nous recommandons volontiers les belles pages que Marie-Aimée de Jésus, de l'ancien Carmel de l'Av. de Saxe, a consacrées à ce sujet. - Vie avec préface de Mgr Chollet, (t. II, appendice). Ces courts extraits sont publiés en brochures : Les douze degrés du silence.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Ven 08 Sep 2017, 8:16 am


Mais là ne se bornent pas les avantages de l'exercice de la présence de Dieu et des oraisons jaculatoires. Il faut dire beaucoup plus. Rien de meilleur que ces actes d'union fréquemment renouvelés, pour engendrer l'état d'union moralement continuelle(1).

Au début, un effort raisonnable pour s'appliquer à Dieu un certain nombre de fois et lui offrir nos différentes actions. Puis, peu à peu, un entraînement souple et progressif(2).

Rien de fiévreux, de hâtif, mais un développement harmonieux, viril et aimant, de l'esprit de foi ; l'habitude surnaturelle, devenue naturelle, de nous retourner vers le centre de Tout vivant au centre de nous, dès qu'à la périphérie rien ne nous réclame pour le service du "Roi". - Dès que je n'ai plus à agir pour Dieu, incliner à penser à Lui, tel est le rythme de notre pratique d'un recueillement qui prétend devenir à la fois sage et intense.

L'âme possède alors, ou se prépare ainsi à acquérir, l'union continuelle, c'est-à-dire l'élévation vers Dieu tellement entrée dans la vie, devenue si facile et si spontanée, qu'on peut l'appeler élévation ininterrompue. Il ne s'agit pas de mots prononcés, mais le cœur reste adhérent à Dieu, la volonté ne fait qu'un avec celle de Dieu, et l'esprit si mobile, parfois si dispersé, pas toujours par sa faute, demeure si attentif à purifier ou à offrir son intention, avant, pendant ou après l'occupation de chaque moment, que vraiment l'âme ressemble, pour emprunter la comparaison de saint François de Sales, à l'enfant qui cueille les fleurs de la route, mais ne lâche pas pour autant la main de son père. Saint Thomas appelle l'habitude "une qualité stable disposant à agir avec facilité". Aisance et persévérance, voilà ce qui caractérise toute habitude, l'habitude de la prière comme les autres.



(1). Nous disons moralement continuelle, parce que, ainsi que nous l'avons noté au début de ces pages, l'union matériellement continue est, sans une grâce spéciale de recueillement infus, impossible vu nos ressources très limitées d'attention.

(2). Sur le laborieux effort de ces commencements et les conditions d'un entraînement sage, méthodique, efficace, on consultera avec fruit le P. Saint Jure : De la Connaissance et de l'Amour de N.-S. J.-C., notamment I, II, Chap. V, comme aussi saint Alphonse de Liguori, en particulier La Véritable Epouse de J.-C., chap. XVI. - Les PP. Baudrand et Vaubert ont également, dans des opuscules assez répandus, des pages savoureuses.

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Message  Roger Boivin le Ven 08 Sep 2017, 9:49 am


Un philosophe moderne décrit très bien cette conquête progressive de l'union devenant facile. - "Un premier ordre de progrès intérieur consiste dans le développement de certains états psychologiques. D'abord repliés sur eux-mêmes et ne rencontrant que de rares occasions de se manifester, ils semblent acquérir peu à peu une importance qu'ils ne possédaient pas encore... Le fidèle pour qui l'amour de Dieu n'était d,abord qu'un bref recueillement du matin et du soir devant l'Être suprême, parvient à percevoir en soi la présence perpétuelle de l'objet de son amour ; alors qu'un effort volontaire lui semblait nécessaire pour prononcer attentivement quelques formules, il se sent désormais envahi par le besoin de prier... Bientôt il en vient à ne plus considérer l'univers que comme un voile transparent derrière lequel se laisse deviner partout le Créateur... Toute créature, même la plus humble, est une image de la face de Dieu...

"Reconnaissant en toute chose la marque de Dieu comme celle de leur commune origine, elles apparaîtront toutes à ses yeux frères et sœurs les unes à l'égard des autres et à l'égard de lui-même. Ainsi, de son premier effort timide pour tourner son âme vers Dieu, sera sorti, comme l'arbre de la graine, l'amour dévorant de Dieu et de toutes choses en Dieu"(1).



(1). E. Gilson : Essai sur la vie intérieure, Rév. Philosophique, janvier-février, 1920, p. 31.

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Message  Roger Boivin le Ven 08 Sep 2017, 2:24 pm


Sur le mode lyrique, voici comment parle le P. Gratry :

"Il est des âmes qui sentent, plus que les autres, les besoins du repos et du retour au foyer de la vie.

"Quand une telle âme est rattachée à Dieu, a goûté de sa plénitude, et qu'elle a pendant de longs jours, subi l'insupportable vanité de la vie du dehors, il vient un temps où toute affaire, tout travail extérieur, toute sortie vers le monde lui devient impossible. Ce monde alors est comme un importun qui vient troubler une fête du cœur, et la nécessité de la subir arrache des larmes, comme lorsqu'il nous survient une fastidieuse affaire au milieu d'un travail inspiré, ou quelque étranger, quelque homme que nos yeux ont connus, mais que notre âme ne connaît pas, vient dévorer le plus pur d'une journée promise à la prière et à l'étude, et tourmenter, par des discours inutiles et nombreux, notre attention qui défaille à chaque mot et se concentre ailleurs. C'est ainsi que la vie du dehors fatigue ces âmes et multiplie leurs soupirs vers l'éternel repos. Sans doute, une telle maturité pour la mort est rare, mais de moins avancés peuvent le comprendre et l'accepter"(1).



(1). Gatry : Méditations inédites, p. 193.

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Message  Roger Boivin le Ven 08 Sep 2017, 5:19 pm


Si nous sommes de ces "moins avancés", ne nous étonnons pas trop d'avoir encore à lutter pour parvenir au recueillement désiré. Mais confiance !

Moyennant le jeu de l'habitude supposé normal, et la grâce décuplant les ressources de l'habitude, pourquoi n'arriverait-on pas ? - "Pendant bien des années, avoue sainte Thérèse, j'ai passé par l'épreuve de ne pas pouvoir fixer ma pensée... c'est extrêmement pénible. Mais je sais que le Seigneur condescend à nous tenir compagnie quand nous allons à Lui pour l'en prier humblement. Si nous n'y parvenons pas en un an, eh bien ! que ce soit en plusieurs ! Je vous assure qu'on y peut arriver, qu'on peut, avec des efforts, acquérir l'habitude de vivre ainsi dans la compagnie du maître par excellence"(1).

De son côté, Louis de Grenade : "Le saint roi David nous apprend qu'il vivait toujours en présence de Dieu(2). Faites la même chose, élevez continuellement votre cœur à Dieu, sans vous faire de force et de violence, mais laissant abîmer simplement et amoureusement votre esprit dans cette divinité souveraine. Ne vous affligez pas de voir que votre cœur, à cause de sa légèreté naturelle, est souvent distrait : essayez de le recueillir promptement et offrez-le à Dieu de nouveau.

"Si vous avez du courage pour soutenir ce combat durant quelque temps sans vous émouvoir, j'ose vous assurer que la coutume se changera en nature, et que non seulement vous n'aurez plus de peine à entrer dans le recueillement, mais même que vous n'en sortirez plus. Vous serez comme le poisson qui ne peut vivre hors de l'eau, et en étant dehors fait tout ce qu'il peut pour y retourner"(3).



(1). Chemin de la Perfection, Chap. XXXVI : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9606859h/f272.image.r=.langFR

(2). Vivit Dominus in eujus conspectu sto (Ps. XV).

(3). Louis de Grenade : Amour de Dieu. Trad. Girard, II, P., chap. IX, p. 130. Précédemment il avait dit : "Comme un morceau de bois étant jeté par force au fond de l'eau, se relève et gagne incontinent le dessus..." par la suite (p. 132), il complète sa pensée : "Si les affaires de ce monde que l'on ne peut pas toujours éviter, vous empêchent parfois d'être si fort recueilli, persistez autant que vous pourrez dans votre bon dessein, essayez de ne sortir jamais entièrement de vous-même, et faites qu'il y ait toujours quelque partie de votre cœur qui tienne à Dieu et qui le regarde."
- Expression que rappelle le P. Judde : "Allons à notre propre cœur, écoutons et obéissons... Que plus de la moitié de nous-même soit toujours là, s'il se peut, attentive à ce qu'il s'y dit, à ce qui s'y passe, je réponds de votre perfection". Judde : Œuvres, t. V. (Exhortations), p. 70.

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Re: Comment toujours prier - Raoul Plus s. j.

Message  Roger Boivin le Ven 08 Sep 2017, 11:23 pm


Or, celui qui facilement et habituellement se tourne vers Dieu au milieu de ses actions coutumières, celui-là possède l'union moralement continue. Ses rapports avec Dieu sont, au sens précis du mot, des rapports d'intimité.

Si, à ce moment, il plaît à Dieu de faire entrer l'âme dans l'état non plus de recueillement conquis, mais de recueillement infus, rien n'aura mieux préparé les voies - dans la mesure où peut être préparé par nous ce qui émane d'un don purement gratuit de Dieu - que l'effort pour se maintenir, par l'esprit de foi et la générosité tout aimante, dans la présence de Dieu aussi continuelle, humainement, que possible.

Sainte Thérèse, dont les avis en la matière sont si riches d'expérience, le déclare nettement : "Vous posez là(1) un solide fondement. Et s'il plaît au Seigneur de vous élever à de grandes choses, il vous y trouvera disposés"(2).

Nous ne voulons point ici pénétrer dans ce domaine des "grandes choses" auxquelles la sainte fait allusion. Ce serait sortir de l'étude que nous nous étions proposée, à savoir, comment peut-on par ses ressources personnelles aidées de la grâce commune à tous, conquérir l'union à Dieu, parvenir à tout le recueillement laissé à notre libre effort.

Pour les âmes d'ailleurs à qui Dieu octroierait, par touches ou par état prolongé, le recueillement infus, règles et conseils conviennent moins qu'une invitation à la docilité, à l'humilité, au don total et sans réserve.

Le Saint-Esprit lui-même se charge d'enseigner, et il le fait sans aucun bruit de paroles.

Nous pouvons donc nous taire, et utiliser le moment de silence dont il convient de faire suivre l'achèvement de tout travail, pour demander au Seigneur de bénir ceux qui liront ces pages, et de leur communiquer le plus largement possible les joies du "toujours prier".



(1). Nous avons dit qu'il s'agissait surtout pour sainte Thérèse, au moins à cette place, du culte pour Dieu présent en nous.
(2). Chemin de la Perfection, chap. XXIX.


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Message  Roger Boivin le Sam 09 Sep 2017, 9:03 am



CONCLUSION

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Ce petit livre ne dût-il avoir qu'un seul lecteur, à ce lecteur - inconnu, mais si profondément aimé dans le Christ Jésus - nous ne voulons donner en terminant que ce conseil. Il émane d'un maître dans les voies spirituelles, du plus grand maître peut-être, saint Jean de la Croix.

"Pourquoi différez-vous si longtemps d'aller à Dieu, puisque vous pouvez en ce moment, occuper votre cœur à l'aimer ?"

S'il s'agit d'une âme déjà résolue, et depuis longtemps, d'être à Dieu, et de tout son cœur occupée en ce moment à l'aimer mais désireuse de l'aimer encore davantage, nous rappellerons la formule extraite des mêmes Sentences Spirituelles et qui va si loin. "Si vous souhaitez que la face de Dieu paraisse claire et simple en votre âme et y fasse briller son éclat, ne vous trouvez point parmi les créatures ; au contraire, videz-en parfaitement votre esprit, et alors vous marcherez au milieu des lumières divines."


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