L'Abjuration du Cimetière SAINT - OUEN (complet)

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Message  Louis le Jeu 12 Avr 2012, 4:31 pm

.­
HISTOIRE COMPLÈTE DE JEANNE D'ARC


L'ABJURATION

DU

CIMETIÈRE SAINT-OUEN



D'APRÈS LES TEXTES

_________________________________


ÉTUDE CRITIQUE


PRÉCÉDÉE D'UNE LETTRE À MgrTOUCHET , ÉVÊQUE D'ORLÉANS

PAR

M. L'ABBE PH.-H. DUNAND


ANCIEN AUMÔNIER DU LYCÉE DE TOULOUSE
CHANOINE DE LA MÉTROPOLE


Mens sana in corpore sano;
Mens sancta in corpore sancto !

_____________________________________

PARIS


LIBRAIRIE CH. POUSSIELGUE

RUE CASSETTE, 15

TOULOUSE

LIBRAIRIE EDOUARD PRIVAT, RUE DES TOURNEURS, 45
___

1901


Imprimatur.

Toulouse, le 7 mars 1901

† Jean-Augustin GERMAIN

Archevêque de Toulouse.




A SA GRANDEUR

MONSEIGNEUR STANISLAS TOUCHET


ÉVÊQUE D'ORLÉANS





Monseigneur,


Vous avez fait à l'auteur de l'
Histoire complète de Jeanne d'Arc un grand honneur en l'invitant à étudier, dans une Dissertation spéciale, l'abjuration arrachée à la Pucelle au cimetière Saint-Ouen. C'est une des pages de sa vie qui a prêté le plus aux méprises, aux erreurs, à la calomnie. Vous, Monseigneur, qui, justement fier de poursuivre l'œuvre glorieuse entreprise par Mgr Dupanloup, d'éloquente mémoire, et continuée par le Cardinal Coulié, votre Eminent prédécesseur, avez à cœur de présenter à la France, à l'Église, au monde entier, dans toute sa pureté et dans tout son éclat, la sainte figure de la Libératrice d'Orléans; vous voudriez que, en cette page comme dans les autres, plus même qu'en toutes les autres, les méprises soient dissipées, les erreurs réfutées, la calomnie confondue.

L'Étude que je soumets humblement à votre haute appréciation répondra-t-elle à votre attente, Monseigneur? J'oserais n'en pas désespérer si, pour établir la légitimité des conclusions auxquelles elle aboutit, c'était assez d'un travail consciencieux et d'une conviction personnelle inébranlable.

Quelle qu'elle soit, Votre Grandeur, j'en ai la confiance, daignera l'accueillir avec l'indulgence que les esprits supérieurs ne refusent jamais aux laborieux de bonne volonté.

J'ai bien l'honneur d'être, Monseigneur, avec les sentiments d'une vénération profonde et du plus grand respect,

De Votre Grandeur


le serviteur très obéissant.


Ph.-H. DUNAND,

Chanoine titulaire de la Métropole de Toulouse,
théologal du Chapitre.






Dernière édition par Louis le Dim 20 Mai 2012, 9:15 pm, édité 1 fois (Raison : Ajouter le mot « complet » dans le titre.)

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Message  gabrielle le Jeu 12 Avr 2012, 6:22 pm

Bien joué mon cher Louis, nous allons resseré l'étau sur les détracteurs de Sainte Jeanne d'Arc.
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Message  Louis le Jeu 12 Avr 2012, 7:42 pm

AVANT-PROPOS
Dans notre Histoire complète de Jeanne d'Arc, publiée sur la fin de 1899, nous avons essayé (t. III, ch. xxxix) de retracer la physionomie de ce « preschement » du cimetière Saint-Ouen, qui avait pour but l'abjuration de la Pucelle. Après avoir exposé toutes les particularités que fournissent les documents de l'époque, et raconté dans quelles conditions s'était produite la soumission de l'héroïne, nous nous appliquâmes à dégager de l'ensemble des faits la conclusion qui nous paraissait en être la conséquence rigoureuse. Cette conclusion revenait à ceci :

Il s'est produit, au cimetière Saint-Ouen, une chose qu'on a voulu faire passer pour une abjuration canonique en cause de foi. Etudiés de près, les faits répondent qu'il y a eu un semblant d'abjuration, une prétendue abjuration; mais de véritable abjuration canonique en cause de foi il n'y en a pas eu, et, vu la manière dont les choses se sont passées, il n'a pu y en avoir.

Du côté des juges, la scène du cimetière Saint-Ouen n'a été que la parodie criminelle de l'acte grave et solennel que la langue théologique désigne sous le nom d'Abjuration. A tout prix, il fallait à ces juges un acte de l'accusée qu'ils pussent faire prendre au public pour une abjuration effective. Ils ne purent lui donner en spectacle une abjuration selon les règles; ils lui en donnèrent la parodie et la contrefaçon.

Du côté de la Pucelle, dans les conditions morales où l'acte qui lui fut arraché se produisit, cet acte n'a été qu'un acte de haute vertu. En s'y prêtant, Jeanne ne céda qu'au motif le plus louable : témoigner son amour envers l'Eglise et en donner une preuve au tribunal qui la représentait. Dans les engagements qu'elle souscrivit, il n'y avait rien que d'acceptable et d'irrépréhensible.

Ainsi, en ce qu'on appelle l'abjuration du cimetière Saint-Ouen, moralement et théologiquement, Jeanne n'a été coupable à aucun degré, pas plus d'une offense contre Dieu que d'une faute contre la délicatesse, le patriotisme et l'honneur; judiciairement, elle a été victime et elle n'a été que victime : victime de ses ennemis qui, se servant de ce semblant d'abjuration comme d'une arme empoisonnée, comptaient la frapper mortellement en son honneur de jeune fille, de chrétienne, de française, en attendant qu'ils lui lissent subir le supplice effroyable réservé aux relaps.


En reprenant ce sujet, sur l'invitation qu'un Prince de l'Église nous a fait l'honneur de nous adresser, nous n'avons nullement l'intention d'atténuer, d'infirmer les conclusions formulées dans notre Histoire, mais plutôt de les corroborer par l'élude critique des documents, par le rapprochement des témoignages, par une discussion plus serrée des textes, par un examen approfondi des questions théologiques, canoniques et morales que ces textes soulèvent, de manière à projeter une pleine lumière sur les solutions auxquelles le problème posé aboutit.

Un des érudits qui connaissent le mieux l'histoire de Jeanne d'Arc et celle de notre quinzième siècle, M. Leopold Delisle, de l'Institut, a bien voulu nous louer d'avoir consacré un des tomes de notre Histoire complète de Jeanne d'Arc, le troisième, à l'exposé du Procès de Rouen, et d'avoir « traité ce sujet à fond ».

« Traiter à fond » le sujet de l'abjuration de la Pucelle, tel a été aussi notre dessein en écrivant la présente Etude. La conséquence qui, nous osons l'espérer, s'en dégagera, c'est que, loin de ternir la sainte figure de Jeanne, la prétendue abjuration que ses ennemis lui ont reprochée tourne à son honneur et ajoute à sa gloire. En aucune autre circonstance de sa vie si merveilleuse, tout bien pesé, la Libératrice d'Orléans ne s'est montrée plus admirable de patriotisme, de force morale et de foi qu'en ce drame douloureux du cimetière Saint-Ouen. Après en avoir suivi les phases, tout chrétien et tout Français s'inclinera avec une vénération plus profonde devant la Fille de Dieu; il redira une fois encore :

Mens sana in corpore sano ;
Mens sancta in corpore sancto!


Toulouse, 15 lévrier 1901.
A suivre : Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

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Message  Monique le Jeu 12 Avr 2012, 7:47 pm

Cette étude est dans le mille. cheers

Bravo mon cher Louis .
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Message  ROBERT. le Jeu 12 Avr 2012, 7:57 pm

.

Avec Gabrielle et Louis, les détracteurs de Sainte Jeanne d'Arc n'ont qu'à bien se tenir.

Ils n'ont qu'à bien attacher leurs tuques ! Ça va brasser !

.
ROBERT.
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Message  Monique le Jeu 12 Avr 2012, 8:01 pm

ROBERT. a écrit:.

Avec Gabrielle et Louis, les détracteurs de Sainte Jeanne d'Arc n'ont qu'à bien se tenir.

Ils n'ont qu'à bien attacher leurs tuques ! Ça va brasser !

.
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Message  Catherine le Ven 13 Avr 2012, 1:17 am

Merci Louis!
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Message  Louis le Ven 13 Avr 2012, 6:59 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

CHAPITRE PREMIER.

LE PROBLÈME HISTORIQUE DE L'ABJURATION DE JEANNE D'ARC.
I.

Comment il se pose. — Importance et difficultés.

Le 24 mai 1431, quelques jours seulement avant le supplice de Jeanne d'Arc, il se passa dans la capitale de la Normandie, au cimetière Saint-Ouen, derrière la grande église de ce nom, une scène émouvante que le Procès officiel de condamnation désigne sous le nom d'Abjuration de la Pucelle. A ce sujet se pose naturellement cette question : Un tel nom est-il justifié?

S'il l'était vraiment, en tant qu'il s'agit d'une abjuration canonique en cause de foi, si la Libératrice d'Orléans avait prononcé et signé, de son plein gré, en toute liberté, sous la foi du serment, le formulaire d'une abjuration véritable, qu'adviendrait-il de sa mémoire, qu'adviendrait-il de sa réputation de sainteté?

Or, ce nom d'Abjuration de la Pucelle, en tant qu'abjuration canonique en cause de foi, serait justifié pleinement, il faut en convenir, si l'Évêque de Beauvais, juge au Procès, a eu le droit de s'exprimer comme il l'a fait dans le libellé de sa sentence. Il y avance, en effet, que, dans le formulaire de ladite abjuration dont il reproduit la teneur, Jeanne se serait reconnue coupable de crimes nombreux dont les principaux étaient les suivants :

« Elle aurait feint mensongèrement d'être favorisée de révélations et d'apparitions divines.

« Elle aurait séduit les peuples et aurait été téméraire et légère en sa créance.

« Elle se serait livrée à de superstitieuses divinations.

« Elle aurait désiré cruellement l'effusion du sang humain.

« Elle aurait blasphémé Dieu et ses saintes.

« Elle aurait méprisé Dieu en ses sacrements.

« Elle aurait fomenté des séditions.

« Elle serait tombée dans l'apostasie et le schisme.

« Elle aurait erré de beaucoup de manières en la foi catholique.

« Ces crimes, et plusieurs autres, elle les aurait reconnus véritables, abjurés, reniés. Et elle aurait juré à Monseigneur saint Pierre, à notre saint Père le Pape de Rome, aux seigneurs et juges présents, que jamais elle ne retournerait aux erreurs devant dits. Et ceci elle l'affirma et jura par Dieu le Tout-Puissant et par les saints Évangiles 1. »

En s'exprimant de la sorte, l'Évêque de Beauvais a-t-il dit la vérité?...


_______________________________________________

1. J. QUICHERAT, Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, t. 1, pp. 447- 448. 5 vol. in-8º. Paris, 1841.


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Message  Louis le Ven 13 Avr 2012, 7:44 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

I.

Comment il se pose. — Importance et difficultés.


(suite)


En s'exprimant de la sorte, l'Évêque de Beauvais a-t-il dit la vérité? Jeanne a-t-elle prononcé le texte d'abjuration qu'il cite, a-t-elle fait les aveux qu'il lui attribue? Quelles réponses les documents font-ils à ces graves questions? Voilà en quels termes se pose tout d'abord le problème historique de l'abjuration de la Pucelle au cimetière Saint-Ouen.

Toutefois, — et il est indispensable de le noter, — ce problème ne serait résolu que de façon insuffisante, si l'historien ne poussait plus loin ses investigations. Après avoir établi, par exemple, que le formulaire allégué par l'Évêque de Beauvais est un formulaire faux, inventé pour les besoins de la cause, il devrait rechercher ce qu'est devenu le formulaire authentique, celui que la Pucelle fut amenée à prononcer et à signer; puis, si c'était possible, il lui faudrait essayer d'en reconstituer la teneur, et, si ce n'était pas possible, d'en faire au moins connaître l'esprit véritable. A cette condition seulement, on saurait si Jeanne a pu signer ledit formulaire sans charger sa conscience.

Nous sommes donc en présence d'un problème des plus importants et des plus difficiles.

Des plus importants, puisqu'il intéresse au plus haut point l'honneur et la sainteté de la Pucelle ; selon le sens dans lequel il serait résolu, nous verrions un nuage couvrir son front d'héroïne et de sainte, ou bien son héroïsme et sa sainteté resplendir d'un vif éclat.

Problème aussi des plus difficiles, car il faut en demander l'éclaircissement à des textes parfois embrouillés à dessein, mutilés, travestis, — tels les textes du Procès de condamnation, — et quand ils ne sont pas sujets à défiance, à des textes multiples, écourtés, isolés, répartis en cent endroits, qu'il faut cependant comparer, rapprocher, contrôler les uns par les autres, de manière à former de ces rayons épars un clair foyer de lumière. Indépendamment de cette étude critique des textes, il faut encore mettre à contribution les données du Droit naturel, les principes de la théologie morale, les règles du Droit canonique; car un fait tel que l'abjuration du cimetière Saint-Ouen est tout ensemble d'ordre moral, religieux et judiciaire. Acte moral, acte libre, acte de conscience, il relève du Droit naturel; acte religieux et chrétien, il relève de la théologie; acte judiciaire, imposé par un tribunal ecclésiastique, il relève du Droit canonique dont juges et accusés sont tenus d'observer les prescriptions.

A suivre : II. Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.

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Message  Louis le Ven 13 Avr 2012, 7:54 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

II. Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.


Sur ce sujet de l'abjuration de la Pucelle se présente d'abord l'opinion des critiques et historiens qui voient dans le fait de Saint-Ouen une véritable abjuration canonique en cause de foi. D'après eux, la Pucelle aurait prononcé véritablement et signé le formulaire qu'on lit au Procès, lequel serait parfaitement authentique. Peut-être l'accusée se trouvait-elle, quand elle le prononça, en dehors des conditions essentielles d'une vraie responsabilité. Si ce fut de sa part un acte de faiblesse, huit jours plus tard elle le répara par la résignation et la foi avec lesquelles elle subit son martyre sur la place du Vieux-Marché 1.

A notre avis, cette opinion est en contradiction ouverte avec les documents et les faits. Pour le moment, nous n'en disons pas davantage.

Il y a deux autres façons d'apprécier l'abjuration de Saint-Ouen qui sont, l'une dangereuse, l'autre insuffisante : les historiens qui les soutiennent s'en autorisent pour s'arrêter au seuil du problème.

Jeanne, disent les uns, n'ayant consenti à l'abjuration que pour un motif louable, par déférence pour l'autorité dont ses juges étaient revêtus, par respect pour l'Église dont ils étaient les représentants légitimes, est par cela' seul excusable; a fortiori le sera-t-elle, si on tient compte des moyens iniques mis en œuvre par l'Évêque de Beauvais pour la contraindre à abjurer. Peu importe, au fond, qu'elle ait signé la cédule insérée au Procès ou toute autre cédule ; peu importe qu'elle se soit avouée coupable, bien qu'elle ne le fût pas et qu'elle eût conscience de ne pas l'être; ses intentions étaient droites, la bonne foi la couvrait. A ses juges revient toute la responsabilité de ce qu'il pourrait y avoir d'irrégulier en l'acte même de son abjuration.

Disons-le sans atténuation : une justification de ce genre serait aussi déplorable que peu satisfaisante; elle serait aussi funeste à la mémoire de la Pucelle que le franc aveu de sa culpabilité. Une justification pareille reviendrait à dire que Jeanne, pour plaire à ses juges, aurait menti sciemment, et que, pour sauver sa vie, elle se serait rendue coupable de parjure : cela dans les circonstances les plus solennelles, devant le tribunal assemblé, en présence de spectateurs nombreux, au sein d'une grande cité. En ce moment, à la face du ciel et de la terre, la Libératrice d'Orléans, la victorieuse de Patay, l'héroïne de Reims aurait renié sa mission divine, révoqué ses apparitions, confessé qu'elle n'était qu'une méprisable aventurière; n'ayant reculé, pour tromper les princes et les peuples, ni devant l'imposture, ni devant les sacrilèges, ni devant les pratiques démoniaques. Ainsi, la justification proposée aboutirait à faire de Jeanne d'Arc une aventurière de bas étage, une foi mentie, un suppôt du démon ! à faire de la Fille de Dieu une femme impudente et parjure! car, il ne faut pas l'oublier, c'est en prenant à témoin « Dieu le tout-puissant et les saints Évangiles » que la jeune Lorraine aurait affirmé ce qu'elle savait n'être que mensonge.

L'explication donnée par les apologistes de la seconde catégorie …


_____________________________________________________

1. J. QUICHERAT, Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Arc, pp. 133-138. In-8º. Paris, 1850.

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Message  Louis le Ven 13 Avr 2012, 8:50 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

II. Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.

(suite)


L'explication donnée par les apologistes de la seconde catégorie est moins périlleuse, mais elle offre l'inconvénient d'être incomplète et tout à fait insuffisante. D'après ces apologistes, inutile de se livrer, dans un autre but que celui de la curiosité, à une étude approfondie de l'état psychologique de la Pucelle en son abjuration et des circonstances dans lesquelles ladite abjuration s'est produite : il y a ici cause jugée. Les délégués du Saint-Siège, dans la sentence de réhabilitation, déclarent que du fait de ladite abjuration l'on ne saurait rien inférer de nature à entacher la réputation de Jeanne, ni rien qui autorise à l'estimer coupable en quoi que ce soit; que les seuls coupables sont les juges, non l'accusée. C'est pourquoi le Saint-Siège, par l'organe de ses représentants, cassa leur sentence et annula leur jugement avec toutes ses conséquences.

Qu'on prenne garde, en tenant ce langage, d'attribuer aux délégués pontificaux une intention juridique que, sur le terrain où ils étaient placés, ils ne pouvaient avoir, et de donner à leur sentence une portée qu'elle ne pouvait avoir davantage. Pour éviter tout écart de raisonnement, en regard de l'explication susdite mettons l'article du jugement de réhabilitation qui vise l'abjuration de Saint-Ouen.

« Quant à cette abjuration prétendue, y est-il dit, elle est fausse, mensongère et subreptice 1 ; elle a été extorquée par la violence et par la crainte, en présence du bourreau et sous la menace des flammes du bûcher, sans que ladite Jeanne l'ait aucunement prévue et comprise.

« C'est pourquoi nous prononçons, décrétons et déclarons que lesdits procès et sentences, avec l'abjuration susdite, sont nuls, sans valeur aucune, sans effet et mis à néant; que ladite Jeanne et ses parents n'ont encouru, à l'occasion des sentences susdites, aucune note ou tache d'infamie ; que ladite Jeanne n'est nullement atteinte par eux, qu'elle en est et demeure purgée, et, autant que besoin est, l'en purgeons totalement 2. »

Inutile d'insister pour établir que l'annulation prononcée contre la sentence des juges de Rouen…


______________________________________________________

1. «. Mensongère et subreptice...; » ce n'est pas trop de ces deux mots pour rendre la force de l'expression « subdola ».

2. « Attentis, circa dicti processus materiam, quadam abjuratione prætensa, falsa, subdola, ac per vim et metum, prsesentiam tortoris et comminatam ignis cremationem, extorta, et per dictam defunctam minime prævisa et intellecta;

« Dicimus, pronuntiamus, decernimus et declaramus dictos processus et sententias, cum abjuratione præfata, fuisse, fore et esse nullos et nullas, invalidos et invalidas, irritas et inanes;

« Et nihilominus, quantum opus est, ratione jubente, ipsos et ipsas cassamus, irritamus et adnullamus, ac viribus omnino vacuamus ; dictamque Johannam ac parentes ejus nullam notam infamiæ seu maculam, occasione præmissorum, contraxisse, seu incurrisse, immunemque a præmissis et expurgatam fore et esse, declarantes, et, in quantum opus est, penitus expurgantes. » (Procès, t. III, pp. .360, 361.)

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Message  Louis le Ven 13 Avr 2012, 9:12 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

II. Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.

(suite)


Inutile d'insister pour établir que l'annulation prononcée contre la sentence des juges de Rouen et les conséquences de droit qui en eussent découlé, si le Procès eût été valide de toutes façons, n'atteint les actes du Procès que en tant qu'actes extérieurs et publics d'un tribunal ecclésiastique, actes considérés soit en eux-mêmes, soit dans leurs conséquences juridiques, et qu'elle ne dépasse pas le seuil de la conscience, soit des juges eux-mêmes, soit de l'accusée. En cassant la sentence desdits juges, l'Église proclame que, à ses yeux, ils n'ont pas rempli leur devoir, qu'ils ont écouté la voix des passions, non celle de la justice. En réhabilitant la Pucelle, l'Église proclame que, à ses yeux, la condamnée n'est aucunement coupable des crimes dont ses juges l'accusaient. Mais devant leur conscience, et devant Dieu, les juges ont-ils été vraiment coupables, et n'ont- ils pu être couverts par une certaine bonne foi? La Pucelle a-t-elle été innocente de tout point? Ces questions, l'Église ne les aborde pas en ses actions judiciaires, encore moins les tranche-t-elle. Donc, de ce chef, le problème historique de l'abjuration, tel que nous l'avons posé, demeure tout entier.

Maintenant, si nous pesons les termes dans lesquels les délégués pontificaux s'expriment au sujet de l'abjuration de Saint-Ouen, ces termes établissent que, de fait, ladite abjuration a été extorquée par des moyens qui, de par les règles reçues en morale et en droit, la rendent nulle aux yeux de l'Église et de tout tribunal humain. Ces termes établissent encore que la Pucelle ne put ni prévoir, ni comprendre ladite abjuration. Mais, restent un certain nombre de points d'interrogation dont les considérants de la réhabilitation ne disent rien; ceux-ci, par exemple:

Le formulaire d'abjuration inséré au Procès officiel est-il bien celui que Jeanne a prononcé et signé?

Si elle a signé un formulaire absolument différent, quelle en était la teneur?

Est-il vrai que Jeanne, soit en ce formulaire, soit avant de le prononcer, soit après, ait renié ses révélations?

Dans quelles conditions d'intelligence et de liberté l'accusée se trouvait-elle au moment où elle se décida à abjurer, et peut-on dire en toute vérité qu'elle n'a été, à aucun degré, coupable d'une faute théologique devant Dieu?

Tant que ces questions demeurent en suspens…

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Message  Eric le Ven 13 Avr 2012, 10:23 am

Merci bien, Louis, pour ce bon dossier !
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Message  Louis le Sam 14 Avr 2012, 6:31 am

L'ABJURATION

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JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

II. Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.

(suite)

Tant que ces questions demeurent en suspens, on ne saurait invoquer que des présomptions en faveur de Jeanne. S'il ne s'agissait que d'une héroïne selon le monde, on pourrait s'en contenter et ne pas pousser plus loin les recherches. Mais il s'agit d'une sainte, et c'est le cas de s'enquérir des faits qui mettront l'historien à même de porter un jugement ferme, à propos de l'abjuration de Saint-Ouen, sur la moralité de cet acte, en tant qu'acte personnel de la Pucelle.

Si donc il y a cause jugée au for extérieur, en ce qui concerne l'invalidité canonique de l'abjuration de Saint-Ouen ; si, par suite de ce jugement, Jeanne est reconnue et proclamée indemne des mesures qu'une abjuration valide eût provoquée à son égard et à l'égard des siens ; il n'y a pas cause jugée au for intérieur, c'est-à-dire en ce qui concerne sa responsabilité personnelle et morale, parce que les délégués du Saint-Siège n'avaient pas à s'en occuper. Bien qu'inattaquable en droit, leur sentence de réhabilitation n'empêcherait pas que, en fait, l'abjuration susdite, produite dans les termes où, d'après Pierre Cauchon, elle se serait produite, ne constituât un parjure, avec circonstance aggravante, à la charge de l'accusée.
A suivre : III. La vraie solution. — Comment on y arrive.

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Message  Louis le Sam 14 Avr 2012, 12:37 pm

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc. (suite)

III. La vraie solution — Comment on y arrive.

Donc, même après la réhabilitation solennelle de la martyre de Rouen, le problème historique de son abjuration au cimetière Saint-Ouen demeure à peu près tout entier. Si nous parvenons à le résoudre dans le sens qui nous paraît être le véritable, il sera établi que Jeanne, en ce drame douloureux, n'a eu rien à se reprocher, d'une part; et que, d'autre part, elle s'y est montrée plus admirable que jamais de force morale, de prudence, de patriotisme et de foi. Nous n'arriverons pas à ce résultat par voie de présomption et d'hypothèse; nous y arriverons par la voie des textes, des faits et du raisonnement.

Sur notre route se rencontreront plusieurs questions, sans l'examen desquelles nous ne pourrions atteindre le but final. Voici ces questions, dans l'ordre suivant lequel elles se présentent :

Quelle place revient à l'abjuration de la Pucelle dans le plan général de l'Évêque de Beauvais?

Quels furent les incidents caractéristiques de la scène historique de l'abjuration?

Le formulaire d'abjuration inséré dans l'instrument officiel du Procès est-il bien celui que la Pucelle prononça et signa?

Si ce formulaire est faux, qu'est-il advenu du formulaire authentique et que peut-on savoir de sa teneur?

La Pucelle a-t-elle jamais, ainsi que le prétend l'Evêque de Beauvais à propos de l'abjuration, renié ses révélations?

Les juges de Jeanne ont-ils observé fidèlement, en son abjuration, les règles canoniques et les prescriptions du Droit naturel et du Droit divin?

Que penser de l'acte de Jeanne au point de vue théologique et moral? Doit-on la condamner ou l'admirer?

Enfin, quel parti les juges de la Pucelle ont-ils tiré de son abjuration pour la couvrir d'opprobre et la perdre d'honneur dans l'Europe chrétienne tout entière?

C'est à élucider ces divers points qu'est consacrée l'Étude critique qu'on va lire 1.


________________________________________________________

1. Afin de rendre plus aisées la vérification des textes invoqués et l'appréciation des inductions auxquelles ils serviront de base, nous mettrons habituellement, à la suite de la traduction française, l'original latin, avec les références voulues, dans le corps même de la Dissertation, au lieu de le renvoyer au bas des pages.


A suivre : IV. Que faut-il entendre par abjuration en cause de foi ?

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Message  Louis le Sam 14 Avr 2012, 2:39 pm

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

(suite)

IV. Que faut-il entendre par abjuration en cause de foi ?
Dans les pages de la présente Étude, le mot « abjuration » reviendra bien souvent. Cependant, le fait historique à propos duquel nous nous efforcerons de faire la lumière et qui est ainsi nommé, n'est pas une abjuration quelconque : c'est une abjuration très spéciale, d'ordre religieux sans doute, mais aussi d'ordre canonique et judiciaire, dont la nature et les conditions sont déterminées par les lois de l'Église, l'abjuration dite en cause de foi. Il importe donc, pour prévenir toute méprise et dissiper toute équivoque, toute obscurité, de montrer en quelles acceptions diverses le mot abjuration peut être pris, et en quel sens précis il convient d'entendre le fait spécial d'abjuration rapporté dans l'histoire de la Pucelle.

Le mot adjuration se prend en plusieurs acceptions différentes, les unes larges et générales, les autres strictes et spéciales.

Prise en son acception générale, on entend par abjuration toute rétractation, toute révocation, toute renonciation visant des idées, des personnes, des choses qu'on abandonne, quels que soient l'ordre et le milieu auquel ces idées, ces personnes, ces choses se rattachent.

Prise dans une acception un peu plus restreinte, on entend par abjuration une rétractation, une révocation, une renonciation visant des idées, des croyances, des pratiques d'ordre politique, religieux, intellectuel et moral.

Ainsi entendu, le mot abjuration est encore susceptible de trois sens différents.

Il y a l'abjuration appliquée à tout ordre de choses, intellectuel, religieux ou moral, quel qu'il soit : ainsi, l'on dira d'un musulman, qui aura quitté sa religion pour embrasser le bouddhisme, qu'il a abjuré la foi de ses pères.


Il y a ensuite l'abjuration appliquée aux idées et aux croyances chrétiennes, et ici se rencontre l'abjuration en matière d'hérésie ou de pratiques suspectes d'hérésie.

Sur ce terrain encore, nous sommes obligés de distinguer deux sortes d'abjuration ; l'une, qui se produit toutes les fois qu'un chrétien hérétique ou schismatique renonce à ses erreurs pour rentrer dans le giron du catholicisme; l'autre, d'ordre judiciaire, que l'Église, par l'organe des juges qui la représentent, exige des accusés coupables ou suspects en cause de foi.

Nous emprunterons la définition de la première de ces abjurations au canoniste Ferraris…

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Message  ROBERT. le Sam 14 Avr 2012, 3:25 pm

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Excellent Louis ! Continuez votre bon travail.
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Message  Louis le Dim 15 Avr 2012, 6:40 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

(suite)

IV. Que faut-il entendre par abjuration en cause de foi ?
Nous emprunterons la définition de la première de ces abjurations au canoniste Ferraris, et celle de la seconde au Directorium Inquisitorium du dominicain Nicolas Eymeric.

« L'abjuration dans le premier sens, dit Ferraris en sa Prompta Bibliotheca canonica (t. I, p. 20, Romæ, in-8°, 1784) est la détestation solennelle de toute hérésie, détestation accompagnée de l'affirmation de la foi catholique. — Abjuratio est solemnis hæresum detestatio, cum assertione catholicæ veritatis. »

On peut la définir encore : une rétractation extérieure, devant des témoins autorisés, d'erreurs contraires à la foi ou à l'unité catholique, apostasie, schisme, hérésie.

Toutes les fois qu'un protestant, anglican, calviniste ou luthérien, embrasse la foi catholique, il n'est admis à prendre rang parmi ses nouveaux coreligionnaires qu'après avoir fait une abjuration de ce genre.

L'abjuration en cause de foi est soumise à des conditions plus étroites. Il faut y voir d'abord une rétractation extérieure devant des témoins autorisés, les juges ecclésiastiques par exemple, et une détestation solennelle de toute hérésie avec l'affirmation de la vérité catholique; mais on y joint de plus l'engagement de persévérer dans la foi de l'Église, sous peine des châtiments édictés par le Droit; le tout sous la foi du serment. — Abjuratio est solemnis...., comme ci-dessus, et cum obligatione juramento et poena munita permanendi in fide Christiana. (Director. Inquisitorurn, pp. 487-497, D.)

De cette définition, il est facile de déduire les caractères distinctifs de l'abjuration en cause de foi…

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Message  Louis le Dim 15 Avr 2012, 11:43 am

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Chapitre premier : Le problème historique de l’abjuration de Jeanne d’Arc.

(suite)

IV. Que faut-il entendre par abjuration en cause de foi ?
De cette définition, il est facile de déduire les caractères distinctifs de l'abjuration en cause de foi. Pour y être soumis, il faut d'abord être accusé formellement d'hérésie ou de pratiques démoniaques, ou suspect en matière de foi, et traduit à la barre d'un tribunal inquisitorial ou ecclésiastique.

C'est aux juges qu'il appartient de déterminer s'il y a lieu d'imposer l'abjuration à l'accusé, et en quels termes elle doit être formulée.

C'est en présence des juges ou de leurs délégués, et des .officiers du tribunal, que l'accusé doit prononcer et souscrire l'abjuration.

Enfin, il doit faire serment de ne plus retourner à ses erreurs passées; on ne lui laisse pas ignorer que, s'il avait ce malheur, une sentence inexorable de condamnation serait l'issue inévitable du procès de relaps qui serait aussitôt ouvert. Livré à la justice séculière, il mourrait dans les flammes du bûcher.

C'est en ce dernier sens qu'il faut entendre l'abjuration que l'Évêque de Beauvais prétend avoir obtenue de la Pucelle. Reste à savoir s'il dit vrai et si l'abjuration de Saint-Ouen, telle qu'elle s'est produite, remplit, à tous les points de vue, les conditions essentielles d'une abjuration canonique en cause de foi. Demandons aux textes des deux Procès quelles réponses doivent être faites à ces importantes questions.

A suivre : Chapitre II – L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.

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Message  Louis le Dim 15 Avr 2012, 4:33 pm

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre II

L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.
L'abjuration de la Pucelle au cimetière Saint-Ouen n'est pas un fait survenu fortuitement; les documents les plus sûrs établissent qu'elle était partie intégrante du plan concerté entre le cardinal de Winchester et l'Évêque de Beauvais. Non seulement ces hauts personnages tenaient à ce qu'une abjuration canonique en cause de foi se produisît, mais ils étaient résolus à se contenter, au besoin, d'une abjuration apparente quelconque, assurés qu'ils étaient de la faire passer pour l'abjuration désirée. En conséquence, ils s'efforcèrent d'abord de provoquer une abjuration telle qu'ils la voulaient; l'événement n'ayant pas répondu à leur attente, la cédule d'abjuration signée de Jeanne ne pouvant servir leurs desseins, ils ne reculèrent pas devant un faux et ils substituèrent au formulaire que la Pucelle avait prononcé et signé un formulaire rédigé pour les besoins de la cause, qu'ils insérèrent au Procès. Les pages qui suivent vont fournir la preuve inattaquable de ces diverses propositions, quelque surprenantes quelles paraissent.

I.

Du but poursuivi par l'Évêque de Beauvais.


L'Évêque de Beauvais, instrument docile des Anglais, poursuivait un double but; il tenait à pouvoir rendre :

Une sentence infamante condamnant Jeanne à la mort du bûcher ;

Une sentence formulée de telle sorte, qu'une flétrissure et un déshonneur manifestes dussent en rejaillir sur la personne même du roi de France.

Or, à ce double point vue, une abjuration arrachée à la Pucelle devait servir merveilleusement l'Évêque de Beauvais. D'une part, l'honneur de la Maison de France se trouverait terni par cette abjuration ; d'autre part, la Pucelle ne pourrait plus échapper au bûcher.

Que les Anglais, et par suite Cauchon, leur instrument, voulussent que la Pucelle fût condamnée par sentence infamante à être brûlée, cela résulte tout à la fois de l'ensemble et des particularités du Procès. Entre autres faits qui mettent cette volonté en évidence, nous nous bornerons à rappeler le suivant.

Dans les premiers jours d'avril 1431, Jeanne, épuisée par les souffrances physiques et morales de sa captivité, était tombée malade assez grièvement. Aussitôt les Anglais de s'alarmer et de craindre que leur victime ne leur échappât et ne mourût. Mais laissons la parole à l'un des témoins du Procès de réhabilitation, Guillaume Delachambre, maître ès arts et en médecine, qui avait figuré au Procès eu qualité d'assesseur et qui fut chargé de soigner la malade 1 :

« Mandé, racontait-il, par le cardinal d'Angleterre et le comte de Warwick, je comparus devant eux avec Guillaume Desjardins, maître en médecine, et quelques autres médecins. Alors le comte de Warwick nous dit que Jeanne, à ce qu'on lui avait rapporté, était tombée malade, et qu'il nous avait mandés afin que nous y pensions ; car, pour rien au monde, le roi ne voudrait qu'elle mourût de sa mort naturelle : il l'avait eue cher et cher il l'avait achetée ; il entendait qu'elle ne mourût autrement que par arrêt de justice, et qu'elle fût brûlée. A nous de la visiter et de faire le nécessaire pour qu'elle guérît. » (J. QUICHERAT, Procès, t. III, p. 51.)

Qu'on remarque ce langage si peu déguisé : « Pour rien au monde, le roi ne voudrait qu'elle mourût de sa mort naturelle. Il l'a eue cher et cher il l'a achetée. Il entend qu'elle ne meure que par arrêt de justice et qu'elle soit brûlée. »

Les Anglais, et par suite l'Évêque de Beauvais, le juge de leur choix…


_________________________________________________________

1. « Deponit ipse loquens quod cardinalis Angliæ et cornes de Warwic miserunt eumdem loquentem quæsitum ; coram quibus ipse loquens, cum magistro Guillelmo Desjardins, magistro in medicina, et aliis medicis comparuit. Et tunc ipse comes de Warwic dixit eisdem quod ipsa Johanna fuerat infirma, ut sibi fuerat relatum, et quod eos mandaverat ut de ea cogitarent, quia pro nullo vex volebat quod sua morte naturali moreretur ; rex enim earn habebat caram, et care emerat, nec volebat quod obiret, nisi cum justitia, et quod esset combusta; et quod taliter facerent, et cum sollicitudine visitarent earn, quod sanaretur. »


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Message  Louis le Lun 16 Avr 2012, 7:01 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre II

L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.


(suite)

I.

Du but poursuivi par l'Évêque de Beauvais.
Les Anglais, et par suite l'Évêque de Beauvais, le juge de leur choix, voulaient de plus que de la condamnation et du supplice de la Pucelle, une flétrissure et un déshonneur rejaillissent sur le roi qui lui était redevable de sa couronne et de son royaume. Le langage tenu par le prédicateur de Saint-Ouen, dont on trouvera plus bas le texte, ne laisse aucun doute sur ce point. Aussi, l'évêque du Mans, Martin Berruier, dans le Mémoire qu'il remit aux juges de la réhabilitation, ne veut pas d'autre preuve pour établir cette proposition : « Les prétendus juges de la Pucelle la condamnèrent dans le but de justifier, par cette condamnation, l'accusation flétrissante portée contre notre glorieux roi très chrétien, à savoir de s'être servi, dans ses campagnes, pour le recouvrement de son royaume et pour son sacre, de l'aide d'une femme coupable d'hérésie et des autres crimes horribles relatés dans la sentence de sa condamnation 1. »

Dans le questionnaire de l'Enquête ordonnée par le cardinal d'Estouteville en mai 1452, on lisait un article (le XXVIe) ainsi conçu :

« Toutes ces choses, les Anglais les ont attentées contre Jeanne ou les ont fait attenter, parce que... ils se proposaient de montrer le roi très chrétien déshonoré, pour avoir usé du secours d'une femme condamnée de la sorte. »

Dix-sept témoins furent interrogés sur cet article. De ces dix-sept témoins, qui tous avaient assisté au procès de condamnation, douze répondirent affirmativement, à savoir que telle était la créance accréditée; cinq seulement dirent qu'ils n'en savaient rien. Aucun ne formula de réponse négative. (J. QUICHERAT, Procès, t. II, pp. 317-377.)


_________________________________________________________

1. « Eo fine, pætensi judices Puellam condemnarunt, ut grandem hanc maculam in gloriam domini nostri regis christianissimi ponerent, quod in bellis suis, in sua coronatione, in recuperatione regni sui, ministerio usus sit hujus fœminse quae erat... hæretica et aliis pessimis criminibus, in sententia contra earn lata expressis, infecta. » (J. QUICHERAT, Procès..,, t. III, p. 316.)


A suivre : II. Comment une abjuration de la Pucelle servait les desseins de l’Evêque de Beauvais .

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Message  Louis le Lun 16 Avr 2012, 1:41 pm

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre II

L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.


(suite)

II.

Comment une abjuration de la Pucelle servait
les desseins de l’Evêque de Beauvais
.
Que l'abjuration de la Pucelle, si on l'obtenait, dût fournir aux juges un moyen puissant : en premier lieu, de flétrir le roi de France; — en second lieu, de préparer la condamnation irrévocable de l'accusée et sa mort sur un bûcher, cela résulte des considérations que voici.

Si les juges n'avaient point réussi à obtenir de Jeanne une abjuration quelconque, ils l'eussent sans doute condamnée comme coupable de sortilèges, de divinations, d'invocation des démons, d'hérésie et de tous les crimes qu'ils énumèrent dans la sentence du 30 mai ; toutefois, ils auraient eu contre eux, au regard de l'opinion publique, ce fait que l'accusée avait opposé jusqu'à la fin à leurs accusations et à leurs intimidations des dénégations absolues, et qu'ils n'avaient pu lui arracher un semblant même d'aveu. Logiquement, Charles VII eût bénéficié de cet échec des juges de la Pucelle, et l'honneur de la Maison de France en eût bénéficié de même.

Avec l'abjuration de la Pucelle, il en allait tout autrement. En ce cas, l'accusée avouait en justice et reconnaissait publiquement qu'elle s'était rendue coupable de sortilèges et d'hérésie, ou paraissait l'avoir avoué; par cela même, le blason du roi de France recevait une flétrissure qu'aucune explication ne pouvait atténuer. Il restait établi que le compétiteur de Henri d'Angleterre avait accepté l'aide d'une hérétique, d'une sorcière, et qu'il devait son royaume, non au secours du Ciel, mais à l'intervention et à la puissance de l'enfer. Qu'on lise plus bas l'apostrophe de maître G. Erard à la Pucelle et au prince pour qui elle avait combattu 1.

D'autre part, cette même abjuration servait à merveille la cause et les visées des Anglais : en même temps qu'elle donnait, pour le présent, satisfaction à leurs ressentiments de vaincus, elle ranimait leur confiance en l'avenir. Ils ne doutaient pas que la délivrance d'Orléans et le succès des campagnes de la Loire et de Reims ne fussent dus à la foi des loyaux Français en la mission divine de Jeanne d'Arc. Mais qu'adviendrait-il de cette foi si la Pucelle elle-même reconnaissait hautement que sa prétendue mission n'était qu'une invention mensongère, les révélations et les apparitions dont elle se vantait, qu'une imposture? Par l'effet de ce seul aveu, les prétentions de Charles VII à la possession légitime du royaume seraient gravement compromises. Par contre-coup, les prétentions de Henri VI d'Angleterre en paraîtraient mieux fondées et ses droits s'affirmeraient avec un surcroît de vigueur.

Encore que, en abjurant, la Pucelle n'eut plus à craindre pour le présent une sentence capitale, le péril n'était nullement conjuré pour l'avenir. Il suffisait que l'Evêque de Beauvais se ménageât, en la sentence d'absolution, le moyen de garder la condamnée en son pouvoir, et qu'il fit surgir en temps utile un cas apparent ou réel de relaps. Aussitôt un nouveau procès s'instruisait, rapide, foudroyant, et, en quelques heures cette fois, la prisonnière, déclarée relapse, était livrée sans rémission au bras séculier.

Or, tel paraît avoir été le dessein formé par l'Évêque de Beauvais et ses affidés…


________________________________________________________

1. Aussi, les deux lettres du roi d'Angleterre aux princes chrétiens d'Europe, aux Prélats et seigneurs de France et aux cardinaux, ne manquent pas d'insister sur le fait de l'abjuration. (Procès, t. I, pp. 485 et suiv.)


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Message  Louis le Lun 16 Avr 2012, 8:11 pm

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre II

L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.


(suite)

II.

Comment une abjuration de la Pucelle servait
les desseins de l’Evêque de Beauvais
.

Or, tel paraît avoir été le dessein formé par l'Évêque de Beauvais et ses affidés, à propos de l'abjuration de Jeanne. Cette induction est motivée par les faits suivants :

1. — Après l'abjuration, quoiqu'on eût promis à l'accusée de la conduire en prison ecclésiastique, l'Évêque de Beauvais ordonna qu'on la remît entre les mains des Anglais. « Or ça, demanda Jeanne; entre vous gens d'église, menez-moi en vos prisons, et que je ne soye plus en la main de ces Anglais. » Sur quoi, Mgr de Beauvais répondit : « Menez-la où vous l'avez prise. — Pour quoi fut remmenée au château d'où elle était partie. » Ainsi a déposé, à la première Enquête de la réhabilitation, le principal notaire du Procès, Guillaume Manchon, prêtre de Rouen, qui fut témoin de la scène. ( Procès, t. II, p. 14 1.) Jeanne resta donc, après l'abjuration, entre les mains de ses mortels ennemis.

2. — Que l'Évêque Cauchon et ses conseillers aient arrêté le moyen qui leur permettrait d'ouvrir un procès de relaps et de livrer cette fois, sans remise possible, Jeanne au bûcher, cela résulte de cette déposition de Jean Fave, maître des requêtes du roi : « Après le prêche de Saint-Ouen, racontait-il, le comte de Warwick se plaignait à l'Évêque de Beauvais et aux docteurs de ce qui venait de se passer. « Les affaires vont mal pour le roi, disait-il; Jeanne en réchappe. » A quoi l'un des docteurs répondit : « Seigneur, n'ayez cure; nous la rattraperons bien. » (Procès, t. II, p. 376.)

3. — L'incident qui permit au juge d'ouvrir la cause de relaps, à savoir la reprise de l'habit d'homme, fut évidemment provoqué, sinon directement par l'Évêque-juge, du moins par les Anglais, avec l'assentiment des grands seigneurs qui menaient tout.

Pour cet incident, qu'il serait trop long de raconter ici. nous renvoyons à notre Histoire complète de Jeanne d'Arc2, t. III, pp. 406-420. On y en trouvera l'exposé et les preuves.

Pierre Cauchon ne manqua pas l'occasion de montrer au comte de Warwick que lui, Évêque, tenait fidèlement la promesse qu'il lui avait faite de « rattraper l'accusée ». Le jour où Jeanne eût repris l'habit d'homme, le prélat se rendit au château pour constater la reprise. Au sortir de la prison, « il rencontre le comte de Warwick avec plusieurs Anglais, et, tout joyeux, il lui dit : Elle est prise1. » Jeanne relapse et hérétique, il dit publiquement au même comte de Warwick, en riant : « Farewell, Farewell, c'est fait, faites bon visage », c'est-à-dire : soyez satisfait. (Procès, t. Il, p. 8. Déposition en français de Fr. Martin Ladvenu, dominicain.)

4. — Enfin, le procès de relaps fut mené avec une rapidité sans égale. La cause de chute avait duré plus de quatre mois. La cause de rechute fut expédiée en moins de trois jours. Le 28 mai, Cauchon constatait le fait de la reprise de l'habit viril. Le 30 mai, vers midi, Jeanne d'Arc montait sur le bûcher; le même jour, ses cendres et ce qui restait de ses os étaient jetés dans la Seine.


___________________________________________________


1. Nous prévenons le lecteur, une fois pour toutes, que l'ouvrage à chaque instant cité dans cette Étude sous cette rubrique : Procès, n'est autre que l'ouvrage publié par Jules Quicherat au nom de la Société de l'Histoire de France, sous ce titre : PROCES DE CONDAMNATION ET DE REHABILITATION DE JEANNE D'ARC, 5 vol. in-8°, Paris, MDCCCXLI.

2. « Post resumptionem dicti habitus, vidit (Fr. Isambard) et au-divit dictum Episcopum cum aliis Anglicis exultantem et dicentem palam omnibus domino de Warwick et aliis : Capta est. ». (Procès, t. II, p. 305. Déposition de Fr. Isambard de la Pierre, dominicain.)

A suivre : III. Intérêt personnel de l'Évêque de Beauvais à ce qu'il y eût abjuration.

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L'Abjuration du Cimetière  SAINT - OUEN (complet) Empty Re: L'Abjuration du Cimetière SAINT - OUEN (complet)

Message  Louis le Mar 17 Avr 2012, 6:53 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC
Chapitre II

L'ABJURATION DE LA PUCELLE ET LE PLAN DE L'EVEQUE DE BEAUVAIS.


(suite)

III.

Intérêt personnel de l'Évêque de Beauvais
à ce qu'il y eût abjuration
.

Indiquons, pour ne rien omettre d'essentiel, une raison d'intérêt personnel, suffisante à elle seule pour que l'abjuration de Jeanne fît partie intégrante du plan de l'Evêque de Beauvais : cette raison regarde l'intérêt qu'avait Cauchon à jouer, aux yeux du public, le rôle de juge miséricordieux, et à se rendre de cette manière excusable aux yeux de ceux qui pourraient l'accuser de cruauté et d'inhumanité. Pour cela, il fallait que les événements l'amenassent à porter deux sentences successives, l'une excluant l'abandon au bras séculier, l'autre l'impliquant. Une seule chose pouvait lui permettre d'en user de la sorte : l'abjuration de la Pucelle ou un semblant d'abjuration. L'abjuration, en lui donnant le droit d'épargner à Jeanne le bûcher, le mettait à couvert du reproche de cruauté et d'inhumanité. Le relaps se produisant, le public, qui ignorait par quels moyens il avait été provoqué, ne pouvait davantage faire un grief au juge de livrer la relapse au bras séculier, le droit public de l'époque écartant toute grâce et requérant la mort de la condamnée.

Pierre Cauchon ne manqua pas d'afficher ces apparences de juge miséricordieux, le jour du prêche de Saint-Ouen. Un chapelain du monarque anglais lui reprochant de trahir ce prince en acceptant l'abjuration de la Pucelle, l'Évêque lui répondit : « Vous en avez menti. J'agis selon ma conscience; juge en matière de foi, je dois chercher plutôt le salut de l'accusée que sa mort. » (Procès, t. II, pp. 332, 338; t. III, pp. 90, 147, 156. Dépositions des témoins Dudésert, Bouchier, Marie, Manchon et Massieu.)

Tous les assistants ne s'y trompèrent pas. Au témoignage de l'Évêque de Noyon, Jean de Mailly, plusieurs s'écrièrent : « Comédie que tout cela ! » (Procès, t. III, p. 55.)

La sollicitude de l'Évêque de Beauvais pour le « salut de l'accusée » ne l'embarrassa pas longtemps. Cinq jours s'étaient à peine écoulés, qu'il livrait aux Anglais leur victime. A la parodie de l'abjuration succédait la plus cruelle des tragédies.

A suivre : Chapitre III – LE PRÊCHE DU CIMETIÈRE SAINT-OUEN.

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Message  Louis le Mar 17 Avr 2012, 9:48 am

L'ABJURATION

DE

JEANNE D'ARC

Chapitre III

LE PRÊCHE DU CIMETIÈRE SAINT-OUEN.
Nous traiterons quatre points en ce chapitre. Nous rappellerons :

1° Les précautions prises par l'Évêque de Beauvais pour amener Jeanne d'Arc à abjurer;
2° Le récit du Procès officiel ;
3° Les révélations des témoins de la réhabilitation.
4° Nous terminerons par une brève reconstitution de la scène de l'abjuration.

I.
Préparation de l'abjuration.

Qu'il y ait eu concert préalable entre l'Évêque de Beauvais et quelques-uns des assesseurs en qui il avait le plus de confiance, la conduite de Cauchon et le rôle que jouèrent, le jour de l'abjuration, Jean Beaupère, Nicolas Loiseleur, Guillaume Erard et Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre, le mettent en pleine lumière.

P. Cauchon désirait l'abjuration et s'y attendait jusqu'à un certain point. Ce qui le prouve c'est, premièrement, que nous le voyons porter sur lui, au cimetière Saint-Ouen, le texte de deux sentences préparées par ses soins, l'une de condamnation, l'autre d'absolution. « Erant compositæ duæ sententiæ, déposait le prêtre et notaire G. Manchon; una abjurationis et una con¬demnations, quas habebat penes se Episcopus. » (Procès, t. III, p. 146.)

C'est, secondement, la latitude qu'il laissa à G. Erard pour agir sur la Pucelle, la presser, la menacer, l'effrayer, la tourmenter, jusqu'à ce que le résultat espéré fût atteint. Si l'Évêque n'eût pas eu à cœur d'arracher l'abjuration, il eût coupé court à toutes ces instances, il n'eût pas laissé un long intervalle de temps s'écouler entre le moment où il suspendait la lecture de la sentence et celui où il la reprit. De là les reproches des Anglais, leurs invectives, les pierres qu'ils jetèrent contre l'estrade et l'accusation signalée plus haut de trahir le roi, lancée à la face de l'Evêque. (Procès, t. II, pp. 21, 376. Dépositions de maître J. Beaupère et de Jean Fave.)

Rappelons les divers rôles remplis, en cette préparation de l'abjuration, par les affîdés de l'Évêque-juge….


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