La peinture sous le régime français [ en Nouvelle-France ]

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Message  Roger Boivin Dim 20 Avr 2014, 5:11 pm



La peinture sous le régime français

           Saviez-vous que les féroces Iroquois qui donnèrent tant de fil à retordre à nos pères étaient des amateurs de peinture ? C'est la vénérable mère Marie de l'Incarnation qui nous apprend la chose dans une de ses admirables lettres à son fils. Lui racontant les succès du Père Jésuite Jean Pierron, missionnaire chez les Agniers, elle écrit :

" Comme le Père a divers vices à combattre [chez ses fidèles], il a aussi besoin de différentes armes pour les surmonter. Il s'en trouvait plusieurs qui ne voulaient pas écouter la parole de Dieu, et qui se bouchaient les oreilles lorsqu'il voulait les instruire. Pour vaincre cet obstacle, il s'est avisé d'une invention admirable, qui est de faire des figures pour leur faire voir des yeux ce qu'il leur prêche de parole. Il instruit le jour, et la nuit il fait des tableaux, car il est assez bon peintre. Il en a fait un où l'enfer est représenté tout rempli de démons si terribles, tant par leurs figures que par les châtiments qu'ils font souffrir aux sauvages damnés, qu'on ne peut les voir sans frémir. Il y a dépeint une vieille iroquoise qui se bouche les oreilles pour ne point écouter un jésuite qui la veut instruire. Elle est environnée de diables qui lui jettent du feu dans les oreilles et qui la tourmentent dans les autres parties de son corps. Il représente les autres vices par d'autres figures convenables, avec les diables qui président à ces vices-là, et qui tourmentent ceux qui s'y laissent aller durant leur vie. Il a aussi fait le tableau du paradis, où les anges sont représentés, qui emportent dans le ciel les âmes de ceux qui meurent après avoir reçu le saint baptême. Enfin il fait ce qu'il veut par le moyen de ses peintures. Tous les Iroquois de cette mission en sont si touchés qu'ils ne parlent dans leurs conseils, que de ces matières, et ils se donnent bien de garde de se boucher les oreilles quand on les instruit. Ils écoutent le Père avec une avidité admirable, et le tiennent pour un homme extraordinaire. On parle de ces peintures dans les autres nations voisines, et les autres missionnaires en voudraient avoir de semblables, mais tous ne sont pas peintres comme lui."

Le Père Pierron est aussi l'auteur du jeu du Point au point qu'il décrit ainsi dans la Relation de 1670 :

" Ce jeu est composé d’emblèmes qui représentent tout ce qu'un chrestien doit sçavoir. On. y voit les sept sacrements, tous dépeints, les trois vertus théologales, tous les commandements de Dieu et de l'Église, avec les principaux péchés mortels ; les péchés même véniels qui se commettent ordinairement y sont exprimez dans leur rang, avec des marques de l'horreur qu'on en doit avoir. Le péché même originel y parait dans un ordre particulier, suivi de tous les maux qu'il a causés. J'y ai représenté les quatre fins de l'homme, la crainte de Dieu, les indulgences... en un mot, tout ce qu'un chrétien est obligé de sçavoir s'y trouve exprimé par des emblèmes qui font le portrait de chacune de ces choses... Ce jeu s'appelle du Point au point, c'est-à-dite du point de la naissance au point de l'éternité."

La Mère Marie de l'Incarnation et Jean Bourdon avaient quelques connaissances en peinture.

" La M. de l'Incarnation, Ursuline, lisons-nous dans le Journal des Jésuites, avril 1646, employa presque tout le caresme à peindre deux pièces d'architecture pour accompagner le Tabernacle de la paroisse : Monsr Bourdon peignit quelques marches."

Après le Père Pierron, le diacre François-Luc Lefrançois, récollet, s'adonna à la peinture. Il fit plusieurs tableaux pour les églises de la Nouvelle-France, entre autres une Assomption pour l'église des Jésuites, et un Ecco Homo pour l'Hôtel-Dieu de Québec. On conserve encore deux tableaux du Frère Luc dans la basilique de Sainte-Anne de Beaupré. S'il faut en croire M. de Frontenac, ce serait le Frère Luc qui aurait dressé les plans du séminaire de Québec. On a dit du Frère Luc que son coloris était mauvais, sa composition médiocre, et son dessin excellent.

M. Hughes Pommier, prêtre, natif du Vendômois, qui vint dans la Nouvelle-France en 1664, se piquait de connaître la peinture. Il faisait beaucoup de tableaux, mais personne ne les goûtait. M. de La Tour nous apprend que c'est cette raison qui le fit repasser en France. Il espérait que son talent y serait mieux apprécié. Il n'y réussit pas, et se donna aux missions de la campagne, où il eut du succès.

Le Père Sébastien Rasle, le célèbre missionnaire des Abénaquis, assassiné à Naurantsouak le 23 août 1724, par un parti de la Nouvelle-Angleterre, savait quelque peu la peinture. Sa chapelle de Naurantsouak contenait quelques-unes de ses peintures lorsqu'elle fut incendiée.

La Mère Marie de l'Incarnation mourut en 1672. En l'absence de Mgr de Laval, M. de Bernières, son grand-vicaire, présida à ses funérailles. Avant de déposer les restes de la sainte religieuse dans leur dernière demeure, il permit à un artiste envoyé spécialement par le gouverneur de Courcelles de peindre le portrait de la défunte. Le nom de cet artiste n'a pas été conservé.

Le Père Jésuite Pierre Laure, qui arriva dans la Nouvelle-France en 1711, avait beaucoup de goût pour la peinture. Aussi cultiva-t-il cet art pendant son séjour ici. Le Père du Parc, ministre à Québec, écrivait au Père Général à Rome que le Père Laure consacrait beaucoup de temps à la peinture : " Magister Laure, qui theologiae dat hic operam, picturae multum tribuit temporis ". Aucune peinture du Père Laure n'a été conservée.

Mais les Pères Pierron, Rasle et Laure, aussi bien que le diacre François-Luc Lefrançois et l'abbé Pommier, étaient nés en France. Le premier Canadien de naissance qui s'appliqua à la peinture fut Pierre LeBer, de Montréal, frère de la sainte recluse Jeanne LeBer. En 1688 ou en 1689, les exemples de son héroïque sœur portèrent Pierre LeBer à se dévouer de concert avec François Charon, au service des pauvres abandonnés de Ville-Marie. Sans se lier par aucun vœu de religion, LeBer vécut d'une manière très édifiante dans la maison ou l'hospice fondé par Charon.

" Il y demeura en qualité de pensionnaire consacrant une grande partie de son temps à des ouvrages de goût, en particulier à la peinture. S'il n'a pas eu la gloire d'y exceller, il eut du moins le mérite d'être le premier Canadien qui ait cultivé les arts. Ses préférences pour les sujets religieux lui permirent d'orner plusieurs églises de ses tableaux. Enfin, c'est à son pinceau que les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame doivent le portrait de la vénérable Mère Bourgeoys. Sans doute des artistes plus habiles ont perfectionné son œuvre, mais sans lui, les traits authentiques de cette femme héroïque nous seraient inconnus." 1

Après Pierre LeBer on signale comme s'étant appliqué à la peinture l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy, né à Québec le 6 avril 1749. La cathédrale de Québec contenait plusieurs de ses peintures. Le tableau de la chapelle de la Sainte-Famille, brûlé en 1867, était son œuvre. L'Annonciation du maître-autel de l'église de l'Islet est aussi de lui.

Voilà ce que nous avons pu glaner sur la peinture sous le régime français au Canada. C'est peu. Mais la peinture, ne l'oublions pas, est un art de paix. Nos ancêtres cultivaient plutôt par nécessité, et un peu par goût, l'art de la guerre.

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1. Vie de Mlle Le Ber, p. 330.
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LES PETITES CHOSES DE NOTRE HISTOIRE - par Roy, Pierre Georges - 1919 :

https://archive.org/stream/lespetiteschoses01roypuoft#page/114/mode/2up

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Message  Roger Boivin Jeu 29 Oct 2015, 3:26 pm



LE PREMIER PEINTRE CANADIEN - Extrait de la Sixième Série de LES PETITES CHOSES DE NOTRE HISTOIRE, de Pierre Georges de Roy :

https://archive.org/stream/lespetiteschoses05roypuoft#page/214/mode/2up


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Message  Roger Boivin Sam 23 Avr 2016, 8:06 pm

Roger Boivin a écrit:
Après Pierre LeBer on signale comme s'étant appliqué à la peinture l'abbé Jean-Antoine Aide-Créquy, né à Québec le 6 avril 1749. La cathédrale de Québec contenait plusieurs de ses peintures. Le tableau de la chapelle de la Sainte-Famille, brûlé en 1867, était son œuvre. L'Annonciation du maître-autel de l'église de l'Islet est aussi de lui.




AIDE-CRÉQUY, JEAN-ANTOINE, prêtre, curé, peintre, né à Québec le 5 avril 1749, fils de Louis Aide-Créquy, maçon, et de Marie-Hélène Lefebvre, décédé le 6 décembre 1780 dans sa ville natale.

Jean-Antoine Aide-Créquy fit ses études, ou du moins une partie, au séminaire de Québec, comme l’atteste ce passage du plumitif du séminaire, daté du 18 novembre 1768 : « il a été Décidé que [...] Créquy Devr[a] entrer en philosophie a pacques prochain s’ [il est] en État ». Il fut tonsuré dans la chapelle du séminaire de Québec le 7 décembre 1771 et reçut les ordres mineurs deux semaines plus tard. Sous-diacre en 1772 et diacre en 1773, il fut ordonné prêtre le 24 octobre de cette année-là et chargé aussitôt de la cure de Baie-Saint-Paul où il arriva au début de novembre. Mgr Briand voyait d’un bon oeil l’envoi d’Aide-Créquy dans cette paroisse qui était desservie par le curé des Éboulements et de l’île aux Coudres, Jean-Jacques Berthiaume, depuis le décès de l’ancien curé en 1771. « J’ai été bien aise », écrivait-il à l’abbé Berthiaume le 8 novembre 1773, « que La providence vous procurat pour voisin Mr. Crequi, qui est un bon sujet, sera, je l’espère un bon prêtre, et un fervent missionnaire, parceque je savois que vous L’aimiés, et que vous étiés lié avec sa famille ; me voilà tranquil sur ce coin de mon diocèse qui m’a toujours causé bien de l’inquiétude. » En plus de la cure de Baie-Saint-Paul, l’abbé Aide-Créquy fut chargé de la desserte de Saint-François-Xavier-de-la-Petite-Rivière. Dès le 22 décembre 1773, il faisait part à l’évêque de son intention de construire une nouvelle église pour cette paroisse en réutilisant le retable de la vieille église, projet qui devait aboutir cinq ans plus tard.

Peu préoccupé par son propre confort et se contentant du strict nécessaire, comme le laisse entrevoir sa correspondance avec Mgr Briand, Aide-Créquy témoignait de l’intérêt pour les affaires paroissiales et une grande sympathie pour ses ouailles. Il fut le premier curé à tenir régulièrement les comptes de la paroisse de Baie-Saint-Paul. Il dota son église d’une cloche et acheta une embarcation pour se rendre à Petite-Rivière. Son sacristain et chargé d’affaires, Élie Mailloux, était, semble-t-il, un homme instruit qui possédait beaucoup d’esprit. Aide-Créquy servit également, en 1777, d’intermédiaire entre les prêtres du séminaire de Québec et les ouvriers travaillant à la remise en état de leur moulin à Baie-Saint-Paul. En retour, le séminaire concéda un terrain à la fabrique de la paroisse. En juin 1780, le jeune prêtre, malade, quitta sa cure et se retira à Québec où il devait mourir prématurément le 6 décembre suivant.

De santé fragile, Aide-Créquy avait peut-être présumé de ses forces en se donnant, non seulement à son ministère, mais également à la peinture. Comme peintre, il eut à combler les besoins de paroisses et de communautés désormais privées du recours à l’importation d’œuvres religieuses françaises. Il exécuta en particulier de grands tableaux pour des paroisses situées non loin du lieu de son ministère. Les besoins ont sans doute joué beaucoup dans l’épanouissement de l’art et de la carrière d’Aide-Créquy. Toutes ses peintures sont des tableaux religieux inspirés de gravures ou de peintures auxquelles il avait accès dans la colonie. Il eut une production artistique respectable au cours de sa brève carrière. Une douzaine d’œuvres sont connues. La plus ancienne, une Vierge à l’enfant, qui se trouve à l’Hôtel-Dieu de Québec, fut peinte en 1774. Parmi les tableaux de grande dimension, on retrouve une Vision de sainte Angèle (1775) au monastère des ursulines de Québec, une Annonciation (1776) à l’église de L’Islet, une Vision de saint Roch (1777) à l’église de Saint-Roch-des-Aulnaies, un Saint Louis tenant la couronne d’épines, peinture exécutée en 1777 pour l’église Saint-Louis à l’île aux Coudres et aujourd’hui conservée à l’évêché de Chicoutimi, et un Saint Joachim offrant la Vierge au Très-Haut (1779) à l’église de Saint-Joachim. Il est possible qu’il ait peint deux autres tableaux pour cette dernière paroisse, tableaux qui auraient été remplacés en 1869 par des œuvres d’Antoine Plamondon*. Deux autres œuvres furent détruites dans des incendies : une Sainte Famille à la cathédrale Notre-Dame de Québec en 1866 et un Saint Pierre et saint Paul à l’église de Baie-Saint-Paul en 1962. Enfin on lui attribue deux peintures conservées à l’Hôtel-Dieu de Québec : un Saint Pierre et un Saint Paul.

Aide-Créquy fut un peintre habile à rendre le modelé des personnages, la perspective des scènes et le jeu des ombres et des lumières. Ses coloris relèvent généralement d’un choix judicieux. Sa touche est souple et ses empâtements pertinents. Ses peintures inspirées de gravures sont souvent encore plus expressives que les gravures elles-mêmes. Compte tenu de ces qualités techniques et picturales, on ne peut retenir l’hypothèse selon laquelle Aide-Créquy aurait été un autodidacte. Il est fort probable qu’il ait reçu sa formation avant de devenir prêtre. Cependant, en ce qui a trait à la composition, l’agencement des éléments empruntés à différents tableaux n’est pas toujours heureux. Dans la mise en place d’un décor de son cru, il manifesta un goût particulier pour les lourds décors d’architecture. Par ailleurs, il ne fut pas un copiste servile. Somme toute, l’abbé Charles Trudelle n’avait pas tort en disant de lui : « Ce n’était pas un Raphaël, mais cependant on voit qu’il avait du goût et de l’aptitude pour cet art. »
John R. Porter


DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE DU CANADA : http://www.biographi.ca/fr/bio/aide_crequy_jean_antoine_4F.html

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