L'ART ET LA MORALE

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Message  Roger Boivin Sam 03 Sep 2011, 9:12 pm

Les peintres vous diront que ce n'est pas pour cette catégorie du public qu'ils travaillent. C'est bien ; mais puisqu'en fait ils sont là et qu'ils constituent le grand nombre, peut-être serait-il bon d'en tenir un peu de compte. Est-il sage de placer sous les yeux de tous ce qui ne peut convenir qu'à une élite ? Voilà une question qui a son importance. Telle anatomie qu'on a en carton ou qu'on expose dans un atelier de peintre serait fort déplacée comme frontispice d'un journal illustré. Or c'est un vrai journal illustré, aujourd'hui, que notre exposition annuelle de peinture. On le feuillette périodiquement, comme périodiquement on se rend aux courses, au bois, au concert, au théâtre. Question de mode, au fond, que tout cela ! Il faut bien se tenir au courant de ce qui se passe ; il faut bien que les conversations mondaines trouvent quelque chose à mettre sous la dent, ne fût-ce qu'une douzaine de malheureux peintres. En mai on parle du printemps et de la peinture, des marronniers qui bourgeonnent et de l'art qui progresse, comme en hiver on parle des grands froids, des jeunes premières et du Wagnérisme. Ne trouvez-vous pas que des idées de cette envergure sont une faible défense pour les âmes, quand elles se trouvent en face de redoutables nudités ?

On nous dira que cet état de choses apporte avec lui son remède, que là comme partout l'habitude joue son rôle. Quand on a folâtré, dans son enfance, au jardin des Tuileries, fréquenté le Luxembourg, passé chaque matin et chaque soir devant l'Opéra et d'autres bâtisses dont la nudité garde les portes ; quand on a brassé nos revues d'art, nos livres illustrés, nos catalogues de ventes, ou simplement jeté les yeux sur les affiches de nos murs, on est sans doute blasé sur bien des choses ; tout au moins est-on plus disposé à passer devant elles sans les voir. Mais qui ne voit que ce n'est là qu'un palliatif ? Au fond le danger persiste, et même ce dépérissement de la pudeur ne laisse pas d'être regrettable à un point de vue plus élevé. La noblesse, la délicatesse des sentiments ne peut qu'y perdre ; c'est une porte ouverte après bien d'autres à l'envahissement toujours menaçant du matérialisme, je dis du matérialisme des mœurs, celui qui relègue au second plan les choses de l'âme et qui laisse prendre à la chair une importance dangereuse à laquelle elle n'a point droit.


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Message  Roger Boivin Sam 03 Sep 2011, 9:14 pm

Ces considérations générales résolvent-elles entièrement la question du nu ? Pas encore. Puisque le nu n'est pas mauvais en soi, mais seulement dangereux, il y a lieu de discuter dans quelle mesure la considération du danger doit arrêter le peintre : on ne peut pas supprimer tout ce qui est dangereux.

Dirons-nous que l'art n'étant pas chose indispensable, il y a lieu de lui donner pour bornes les limites mêmes du danger ? Ce serait aller, selon nous, beaucoup trop vite en besogne. L'Église a exclu des catalogues de l'index les poètes licencieux de la Grèce et de Rome, à cause, dit-elle, de « l'élégance de la forme » : preuve évidente qu'à ses yeux tout n'est pas dit contre les choses d'art quand on en a constaté le péril.

Si l'art n'est pas indispensable à la vie, il lui est grandement utile. Nous le disions tout à l'heure, tout ce qui nous élève a son prix, tout ce qui met en éveil l'intelligence humaine est un allié de la vie morale. Si donc le nu est à un degré ou à un autre une nécessité de l'art, dans cette mesure il faut l'admettre, et ne pas sacrifier cette grande chose à la crainte d'un péril que chacun, s'il le veut, est en mesure de conjurer.

Telle est donc la nouvelle question qui se pose : Quel est le rôle du nu, dans les arts plastiques ; quel est son degré de nécessité ?
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Message  Roger Boivin Sam 03 Sep 2011, 11:14 pm

Une première chose dont il faut convenir, en se basant sur le témoignage des maîtres, c'est que le nu est la grande école de l'art. Là en effet se trouvent les vraies difficultés au point de vue technique. Celui qui n'est pas initié de bonne heure aux mystères de structure de la machine humaine, à l'emmanchement des membres, au jeu compliqué des articulations et des muscles, au balancement des lignes et aux délicatesses changeantes des carnations, celui-là ne peut pas prétendre à être peintre, du moins dans la complète acceptation du mot. Fût-il même formé, il lui sera bon, presque nécessaire, de s'entretenir la main en peignant sur nature, de temps à autre, quelque bon morceau, comme le musicien arrivé ne laisse pas d'exécuter des gammes ; comme Liszt transposait, dit-on, une fugue de Bach chaque matin avant déjeuner.

Cela étant, on ne saurait contester aux artistes le droit de faire du nu, à titre d'étude, en dépit des inconvénients qu'il présente. Ces inconvénients, c'est au directeur d'école, aux chefs d'atelier, et plus tard à la bonne volonté de chaque artiste à y prendre garde ; ils ne doivent entraver d'aucune façon, dans les circonstances ordinaires, le libre développement d'un art précieux.

Il est seulement à craindre que cette concession n'en entraîne une foule d'autres. Car que faire de ses études, une fois peintes ? Les garder chez soi serait fort louable ; c'est ce que conseillait Savonarole aux nombreux artistes dont il était le protecteur à Florence. Mais si ce luxe était à leur porté, combien de jeunes peintres aujourd'hui y trouveraient leur compte ? travailler pour la muse ou pour l'avenir, c'est très bien ; mais en attendant il faut vivre, et si nos Zeuxis en herbe sont riches d'idéal, ils le sont d'ordinaire assez peu d'écus. Que faire alors ? vendre ce qui peut être vendu, et pour cela le présenter aux expositions annuelles, ce qui a de plus l'avantage, en cas de succès, d'établir votre réputation.

En vérité, quelque répugnance que nous y trouvions, nous ne voyons pas trop qu'on puisse refuser ce droit à un artiste. Seulement la morale aura lieu de poser ici ses conditions.
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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 2:45 pm

D'abord, pourquoi choisir comme prétexte à une étude de nu un sujet plus ou moins obscène, une histoire plus ou moins égrillarde ? On peut donner de bons coups de pinceau sans que Léda et le Cygne soient en cause, sans rappeler les caprices lubriques de tel ou tel monstre connu. Faute d'observer cette règle, tel peintre qui eût pu nous offrir une étude passable fait un tableau délictueux.

Et puis, n'y a-t-il pas certaine façon de poser une figure (1), certaine allure à lui donner qui peut atténuer, et beaucoup, l'impression fâcheuse qu'elle est exposée à produire ? Une certaine discrétion de coloris, un heureux artifice de lumière peuvent y aider infiniment. En somme, l'artiste ayant le sentiment du danger auquel il expose les âmes faibles, doit s'efforcer d'y parer avec toutes ses ressources, et un péril prochain, comme disent les moralistes, de faire un péril lointain.


Mais suffira-t-elle à nos artistes, la concession que nous venons de faite ? A quelques-uns d'entre eux, peut-être ; à la très grande majorité, non. Ce qu'ils revendiquent, à l'égard du nu, ce n'est pas seulement la liberté de l'étude, c'est la liberté de travail. Ils veulent cultiver le nu pour lui-même ; ils le considèrent non comme un chemin, mais comme un but, comme une branche de l'art légitime au même titre que le paysage ou la nature morte. On y voit un danger ? C'est tant pis ; car on ne peut enlever à l'art ce qu'il a de meilleur, et ce qu'il a de meilleur, c'est le nu. « C'est chose dite, s'écrie l'un d'eux, le nu est le sommet de l'art ! »

Voilà une affirmation qu'on ne peut laisser passer sans contrôle. les conséquences qu'on en tire sont trop graves pour qu'on puisse s'en désintéresser.


(1) En rapport, voir ceci ( cliquer sur le l’adresse ) : https://messe.forumactif.org/t2402p45-anarchie-dans-l-art#47558 ( roger ) .
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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 4:20 pm

Or demandez aux artistes sérieux leur manière de voir en cette matière, il se peut que leur première réponse soit celle que je viens de dire ; mais gardez-vous d'arrêter là votre expérience. Tandis que vous parlez de l'art, il se peut fort bien que votre peintre ne songe tout d'abord qu'au métier. Or au point de vue métier, nous l'avons dit, la réponse n'est pas douteuse. La plus belle draperie du monde ne coûte pas l'emmanchement d'une rotule, le modelé d'une hanche ou d'un bras. Comment dissimuler, ici, les incorrections du dessin, la timidité d'un crayon novice ? - Mais cette vérité, qu'on y prenne garde, ne décide absolument rien relativement à la valeur du nu, en esthétique. Le difficile et le beau sont deux, en peinture comme en tout le reste. Les morceaux à casse-cou, en musique, ne sont pas les plus beaux morceaux. Si les artistes, à un moment donné, s'y exercent, c'est dans le but de se rompre au métier ou de se montrer habiles : ils ne croient point, de cette sorte, atteindre le sommet de l'art.

Il ne faut donc pas accorder au nu une importance de premier ordre pour cette unique raison qu'il est techniquement plus difficile. La difficulté est un obstacle à vaincre ; mais quand il est vaincu, le travail de l'artiste n'est pas achevé, il commence. La technique n'est qu'un instrument.

Au-dessus, bien au-dessus de ce qui s'apprend à l'école, de ce que peut donner au dernier des peintres la pratique persévérante du pinceau, il y a ce qui ne s'apprend pas, ou plutôt ce que donne à une nature suffisamment douée le commerce des maîtres, de la nature, joint à l'habitude de la méditation ; il y a ce qu'on peut appeler l'art véritable, quoi qu'en puissent penser les grimauds de la couleur et de la plume : il y a l'inspiration.

Or le nu est-il plus favorable à l'inspiration, et par là est-il esthétiquement supérieur aux autres genres ? Nous croyons pouvoir dire hardiment : non !
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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 4:54 pm

Examinez les œuvres des maîtres, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes : vous vous convaincrez qu'à égalité de génie et de réussite, les figures drapées ne sont pas inférieures. - « Sur dix marbres, dit l'auteur que nous citions plus haut, à peine en est-il un dont le nu ne fasse pas le charme. » Cette affirmation est d'abord très exagérée, car elle écarte systématiquement toute une époque brillante de la sculpture : mais fût-elle exacte, que prouverait-elle ? Il ne s'agit pas de compter des statues, il faut les comparer. Or la Victoire du Louvre vaut la Vénus de Médici ; le Moïse de Michel-Ange est supérieur au David du même artiste, et si l'on dit qu'en ce dernier cas l'âge du sculpteur explique la différence, qu'on aille à la Sixtine et que l'on compare, parmi toutes ces œuvres de même inspiration et de même date, les figures vêtues aux nudités. Les vingt jeunes hommes sont assurément admirables ; la Création d'Adam et la Chute d'Ève sont sans prix ; mais tout cela est-il supérieur aux Sibylles drapées, aux Prophètes ? C'est un problème. Ces dernières fresques sont moins intéressantes peut-être pour le praticien, elles sont tout aussi grandes pour l'artiste, preuve que le nu, au point de vue élevé de l'esthétique, n'est pas en soi un genre supérieur.

Nous allons plus loin et nous lui trouvons, sous divers rapports, une infériorité manifeste.

Il est clair, tout d'abord, que la draperie offre à l'art de précieuses ressources. Maint exemple célèbre prouve quel parti un artiste de sentiment peut tirer de ces plis qui, en accompagnant la forme, en enrichissant les combinaisons de lignes, en doublant l'effet des attitudes, renforcent l'expression et contribuent au plus haut point à faire de l’œuvre d'art une création véritable.


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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 7:50 pm

On possède un dessin de la Transfiguration où Raphaël avait préparé le nu du Christ avant de jeter la draperie volante. Que l'on compare l'effet de ce dessin à celui de la toile définitive : Légèreté, souplesse, élan, noblesse, presque toutes les qualités maîtresses de cette figure sont dues au jet habile du vêtement. Et cela ne peut étonner aucun artiste ; ils le savent si bien qu'ils n'ont garde, le plus souvent, de se priver d'une telle ressource. Seulement, au lieu de rester un voile, la draperie devient un accessoire ; elle courtise la ligne, le coloris et refuse à la pudeur ses services, afin que personne n'ignore par quel sentiment ces artistes sont mus. En vérité, n'est-ce pas pousser trop loin un parti pris injustifiable ? N'est-ce pas confondre la hardiesse avec la fanfaronnade, la puissance avec la brutalité ?
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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 9:33 pm

Autre considération spécialement applicable à notre art et à notre époque. Nous faisons partie d'une société chrétienne ; grâce à Dieu, malgré les tristesses de l'heure présente, nous ne sommes pas tout à fait païens. Ceux mêmes qui ne croient pas subissent l'influence d'une civilisation tout entière issue du christianisme ; ils partagent donc, plus ou moins, la gêne qu'éprouvera toujours une âme chrétienne devant de complètes nudités. Oh ! sans doute, on cache avec soin ce sentiment-là ! On craindrait de paraître un naïf, un béotien, lâchons le gros mot : un bourgeois, et cette éventualité est terrible ! Alors on admire sur commande, on prend des airs de connaisseur ; mais au fond, malgré certaines complaisances qu'on ne s'avoue pas à soi-même, on demeure gêné. Or nous demandons si ce sentiment n'est pas de nature à troubler la jouissance esthétique. - Nous le disions à propos de la peinture immorale, l'admiration veut l'apaisement de l'âme, son épanouissement parfait sous la radieuse caresse de la beauté. Tout ce qui la distrait, tout ce qui la trouble dans cette exquise jouissance équivaut à un élément de laideur, puisqu'il combat, en fait, l'impression du beau. Aussi peut-on dire sans hésiter que l'émotion du public, en face des meilleurs nus, est rarement une émotion esthétique. « On aime ça », disent les peintres. « Cela se vend, donc on l'apprécie. » Oui, mais encore faut-il voir par quel sentiment on l'achète, et souvent, nous osons le dire, ce sentiment relève de la physiologie plus que de l'art (1).


(1) Ce qui tend à le prouver, c'est que précisément cela ne se vend pas autant qu'on pourrait le croire, étant donné le succès que cela recueille aux Salons. N'est-ce pas une preuve que le sentiment dans lequel on l'admire n'est pas franchement avouable, ou en tout cas, qu'on n'a aucune hâte de le faire partager autour de soi ? Or cette dernière pensée est à elle seule une grave critique ; car elle prouve que parmi nous le nu est considéré comme anti-social et par conséquent comme anti-esthétique.
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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 9:47 pm

Un contemporain du Titien, parlant d'une de ses Vénus du palais Pitti, disait : « Elle est si belle qu'elle excite à l'amour. » C'était à cela en effet que la destinait le riche patricien qui l'avait commandée à l'artiste ; le résultat n'avait été que trop atteint. - La volonté du Titien y était-elle pour quelque chose ? Avait-il eu dessein, lui le disciple de l'idéal, de se faire le complice d'une passion perverse, je ne sais. Mais voilà toujours à quoi avait abouti son habilité prodigieuse : tout ce qu'il avait déposé de réelles beautés dans son œuvre devait demeurer sans effet.

Ne croit-on pas que tel est, presque fatalement, le résultat d'une œuvre semblable ? Il faut être bien sûr de son art pour affronter le nu sans risquer de faire tort à l'impression élevée qu'on veut produire. Seul peut-être avec quelques anciens, le Buonarroti
a pu réaliser ce tour de force. Grâce à l'austérité absolue de sa pensée, à la sublimité de ses conceptions, à la fierté sauvage de son ciseau, il a su éviter, dans la plupart des cas, de susciter dans les âmes un trouble quelconque. Son admiration extasiée de la machine humaine est tellement intense qu'elle passe au spectateur, et l'on ne peut voir là que des prodiges de science, de puissance créatrice. L'impression voulue est produite, le sentiment s'impose et le nu disparaît.



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Message  Roger Boivin Dim 04 Sep 2011, 11:13 pm

Mais qui donc , aujourd'hui, fait du nu à la façon de Michel-Ange ? Notre esthétique n'est plus la même. Le dessin, ce spiritualisme de l'art, est en baisse. La voix des sens parle plus haut. Au lieu de ces grandioses conceptions qui sortent tellement de l'humanité qu'elles ont le droit, semble-t-il, d'oublier ses faiblesses, et qui, transcendantes à la société dont nous sommes, font fi de ses convenances sans les blesser, nos peintres, en se tenant, comme c'est leur droit, tout proche de la réalité, ne peuvent guère nous offrir, en fait de nu, qu'une transposition de la réalité sur la toile. Et cela ne peut pas être chaste, cela doit nécessairement choquer. Quel effet voulez-vous que produisent toutes ces femmes à leur toilette, toute ces baigneuses, ces naïades de boulevard, et tous ces personnages qui sommeillent, se lèvent, se couchent en ouvrant leur alcôve sur Paris ? Tout cela n'est pas dans nos mœurs, Dieu merci ! Tout cela choque le regard, puisque c'est la reproduction trait pour trait d'une réalité inacceptable. On ne peut avoir en le regardant que le sentiment d'un délit, d'où cette conclusion qui nous paraît inéluctable : tout cela est inesthétique.

Et quand même nos peintres visent plus haut, quand ils font de la haute mythologie ou de la décoration symbolique, il est rare que leurs procédés changent beaucoup ; le sujet n'est presque toujours qu'un prétexte. C'est le même modèle, inerte ou lascif, qui caresse des colombes sous le nom de Vénus, qui tient un arc comme la chaste Diane ou qui fait semblant de s'éveiller quand on lui dit qu'il s'appelle l'Aurore. Peut-on prendre au sérieux ces divinités à cinq francs la pose ? Elles jouent leur rôle de leur mieux ; mais on devine qu'elles ont laissé leurs habits sur un meuble. Qu'en peut penser le spectateur ?
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Message  Roger Boivin Lun 05 Sep 2011, 8:27 am

Un peintre nous disait : « Il n'y a d'art véritable que le nu ; car le costume altère les formes. L'homme, ce n'est pas le monsieur en redingote dont l'épiderme a peur de l'air et dont les membres sont atrophiés ; c'est la créature saine et forte, bien adaptée à son milieu, libre d'allure et souple de formes : c'est la Vénus et le Gladiateur. » Fort bien ; mais si tel est l'homme de la nature, tel n'est pas l'homme de la société, du moins de la société civilisée et chrétienne. Or c'est ce dernier que vous nous offrez, sous une rubrique ou sous une autre. N'essayez donc pas de le faire nu, il ne saurait être que déshabillé.


Chose étrange, cette distinction si simple n'est pas encore tombée dans l'esprit de nos artistes. Ils ne voient pas que le nu ne peut-être acceptable, même pour l'art, que dans des conditions de pensée et d'inspiration absolument transcendantes. Transportez-vous en esprit hors de la société, hors de toute conventions humaines ; peignez l'homme dans son prototype, tel que l'a conçu le Créateur, ou dans son individualité profonde, tel qu'en chaque cas particulier la nature cherche à le produire, à la bonne heure ! Votre œuvre sera discutable aux yeux de la prudence chrétienne ; mais du moins ce sera une œuvre, au lieu d'être simplement un morceau.


Et puis enfin, fût-il pleinement esthétique, fût-il même le « sommet de l'art », nous ne saurions conseiller le nu à l'homme qui a souci de la morale chrétienne.

Croyez-vous, dirions-nous à cet homme, que la chair n'ait pas sur nous assez d'empire ? Croyez-vous que cette société des âmes que vous créez par l'admiration, il soit bon de l'orienter là, de la faire vivre là, sous cette fascination, mère des pires folies et des crimes ? La nature porte là de tout le poids de ses tendances les plus impérieuses ; le monde tourne sur ce pivot, et en tournant s'enivre et s'affole ! Jésus-Christ le savait, et c'est pourquoi lui, le plus beau des enfants des hommes, lui le Créateur de la chair, il nous a dénoncé la chair comme l'ennemie qu'il faut vaincre. Il l'a maudite, parce qu'elle nous tue ; il l'a attachée à la croix comme l'esclave rebelle qui doit mourir. Et vous, artistes, vous en faites l'idole, vous en faites le rêve, la vision ardente, obsédante, et perpétuelle. Elle est le tout de votre art comme le tout de la vie ! Est-ce là faire œuvre sociale et chrétienne ? Si l'on sort de vos Salons l'âme hantée de visions lascives ; si vos songes troublants flottent sous les paupières du jeune homme, le soir, et apprenne à la jeune fille, à la femme le secret des coquetteries malsaines, des impudeurs élégantes plus pernicieuses cent fois que les autres, avez-vous travaillé pour le bien ?

« Le talent impose des devoirs » ; le premier de ces devoirs est de ne pas pousser au mal, sous de vains prétextes, la multitude des âmes tentées.
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Message  Roger Boivin Lun 05 Sep 2011, 2:46 pm

Rassemblons en quelques brèves propositions toutes ces délicates matières.

L'art n'est pas indépendant de la Moral. Comme tout ce qui est de l'homme, il a sa règle, qui est de ne point écarter l'homme de sa fin personnelle et sociale. Il est d'autant plus nécessaire d'y songer que, de par l'histoire, et en raison de sa nature même, l'art se montre exposé à verser dans le sensualisme.

Par contre, cette limite respectée, l'artiste est entièrement libre. Il n'est pas tenu de poursuivre activement une œuvre morale. Un tel but est évidemment louable ; bien plus, l'art, considéré en lui-même, ne saurait en abstraire sous peine de devenir un vain métier ; mais il y atteint forcément par cela seul qu'il n'y est pas contraire ; car le beau est ami du bien et tend de soi à le promouvoir.

Parle-t-on d'immoralité, elle peut se manifester de deux manière :

1° par l'excitation au mal ;
2° par sa libre peinture.

La première façon se juge d'elle-même. La seconde ne peut se couvrir que de vains prétextes.

Tout œuvre dont la signification générale est mauvaise est une œuvre immorale ; elle est d'ailleurs, comme telle - sans préjudice des beautés de détail qu'elle renferme - en dehors du domaine de l'art.

Quant au danger que des œuvres, morales en elles-mêmes, peuvent faire courir, nous l'avons envisagé spécialement dans cette branche de l'art - qui ne devrait pas en être une - qu'on appelle le nu.

Le nu est en soi parfaitement chaste. Sa représentation est un hommage au Créateur. Mais dans le fait, il présente un danger redoutable. Ce n'est pas une raison pour en proscrire l'étude ; car cette étude est une nécessité de l'art, et la considération d'un danger, dans une chose d'ailleurs bonne en soi, ne suffit pas pour la proscrire. - Nous avons même concédé à l'artiste, bien qu'à regret et moyennant certaines conditions, le droit d'exposer publiquement ses études.

Mais le genre nu ne nous semble pas pouvoir bénéficier de cette tolérance. Au point de vue d'une morale chrétienne, on ne saurait l'approuver, particulièrement de la façon dont on le traite presque fatalement à notre époque. - Aucune nécessité d'ailleurs n'y oblige. Le nu n'est pas « la somme de l'art » ; il offre même plus d'un élément d'autorité, notamment dans une société chrétienne. Et quand cela ne serait pas, la gravité de l'intérêt en cause devrait encore le défendre au chrétien.

Voilà ce qui nous a semblé bon de dire, sur un sujet bien souvent discuté, et comme on a pu le voir, fort complexe. Les uns vont nous trouver sévère : ce sont les artistes ; d'autres nous trouveront lâche, ce sont ces chrétiens timorés qui, contents d'une heureuse ignorance, ne se rendent point compte des exigences de l'art, et moins encore des nécessités de vie de ses adeptes. De toute part, ici, il faut donc s'attendre aux critiques. Qu'importe, si l'on travaille pour la vérité !

______________________________________________________________________________________


FIN
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Message  Roger Boivin Lun 05 Sep 2011, 5:07 pm

Un grand merci à Eric qui m'a déniché et aimablement fait parvenir ce livre, L'ART ET LA MORALE ; ce qui m'a permis cet immense et pieux plaisir de pouvoir le publier ici.
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Message  Roger Boivin Lun 05 Sep 2011, 10:58 pm

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Message  Eric Lun 12 Sep 2011, 1:39 pm

roger a écrit:Un grand merci à Eric qui m'a déniché et aimablement fait parvenir ce livre, L'ART ET LA MORALE ; ce qui m'a permis cet immense et pieux plaisir de pouvoir le publier ici.
C'est une belle épopée qu'a vécu ce petit livre du R.P. Sertillanges avant que d'arriver chez toi au Québec !

Je me réjouis grandement que tu aies eu le courage et la patience de publier ici cette brochure (pas si facile à trouver).
Un grand merci à toi, Roger, pour la mise en ligne de ce bon document !
Dieu te le rende au centuple, mon cher frère.

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Message  Roger Boivin Lun 12 Sep 2011, 5:56 pm

Eric a écrit:
roger a écrit:Un grand merci à Eric qui m'a déniché et aimablement fait parvenir ce livre, L'ART ET LA MORALE ; ce qui m'a permis cet immense et pieux plaisir de pouvoir le publier ici.
C'est une belle épopée qu'a vécu ce petit livre du R.P. Sertillanges avant que d'arriver chez toi au Québec !

Je me réjouis grandement que tu aies eu le courage et la patience de publier ici cette brochure (pas si facile à trouver).
Un grand merci à toi, Roger, pour la mise en ligne de ce bon document !
Dieu te le rende au centuple, mon cher frère.

..ainsi et autant qu'à toi-même, mon cher Eric.
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Message  Roger Boivin Mer 10 Déc 2014, 1:21 pm



Pie XI, dans Vigilanti cura, a écrit:

...[L]’art a comme tâche essentielle, et comme raison d'être même, d'être un élément de perfectibilité morale de tout l’être, et c’est pourquoi il doit lui-même être moral.

Merci Louis.
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