La petite soeur Thérèse

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Message  Arthur le Lun 19 Avr 2010, 8:22 am



LA PETITE SOEUR THÉRÈSE

par J.N. FAURE-BIGUET




Pardonnez-moi, petite âme, d'être venu vers vous du fond d'une vie très humaine, de lever jusqu'à vos yeux un regard que les apparences du monde ont charmé, d'essayer de rejoindre un instant votre esprit d'un esprit qui a cherché dans l'oeuvre de Dieu, la création plus que le créateur. Mais n'avez-vous pas, d'une faveur insigne envers un être par moi durablement aimé, accepté le petit livre que voici.



LA PETITE SOEUR THÉRÈSE



On ne sait jamais ce qui se trame du côté de Dieu.


Mais lorsque l'on considère une petite graine dont naîtra quelque bel arbre plein du rire des feuillages et des oiseaux, que l'on sait ce qu'il a fallu de milliers de soleils pour qu'elle soit là, et qu'il faudra encore tous les soins de la nature ou toute l'attention d'un jardinier pour qu'elle germe et donne son fruit, on ne s'étonne plus de tout ce qui précède et accompagne la naissance de Thérèse Martin.


Car la petite fille qui était déjà dans les conseils éternels Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, mais qui devait le devenir pour nous par vingt-quatre années de vie terrestre, s'appelait Martin, comme vous ou moi, comme tout le monde.


" Elle naquit en terre sainte ", a-t-on écrit d'elle. Et ce n'est point d'Alençon qu'il s'agit, où ses yeux s'ouvrirent sur la médiocre lumière humaine le 2 janvier 1873, bien qu'Alençon de Normandie soit désormais célèbre pour deux raisons ravissantes : une dentelle qui porte son nom et une petite fille choisie par Dieu.


La " terre sainte ", c'est le milieu familiale, c'est le terreau de sentiments, de justice, d'amour, dans lequel le grand Jardinier planta sa petite graine.


Son père, Louis Martin, qui était né en 1823, fils d'officier, n'avait gardé de cette époque romantique que le goût des élans du coeur. Il avait voulu, à vingt ans, peut-être après avoir lu Jocelyn, prendre l'habit au monastère du Grand-Saint-Bernard. Un prieur inspiré lui refusa l'accès d'une voie qui n'était pas la sienne.


Il s'en revint à Alençon et s'occupa de bijouterie. Ce fut là qu'au bout d'une quinzaine d'années il rencontra une jeune fille qui s'appelait Zélie Guérin; elle aussi avait souhaité d'être religieuse; mais la supérieure des soeurs de Saint-Vincent de Paul, comme le prieur de Saint-Bernard avait refusé ce don.


Et maintenant Zélie Guérin demandait au Seigneur beaucoup d'enfants pour qu'ils lui fussent consacrés. Louis Martin et sa femme vécurent d'abord comme frère et soeur, pieusement, fidèles à une foi qu'ils avaient vive, soucieuse d'observer les règles et toutes les fêtes de l'Église.


Ce n'était pas ce qu'on voulait d'eux, mais une postérité qui fît à Dieu un honneur éternel, et que par leurs fruits fut rétabli un équilibre, nécessaire au plan du monde, compromis sans doute ailleurs, nous ne savons pas où.


Et Dieu, pareil au peintre qui couvre ses cartons d'esquisses -- et quelques-une ont déjà certains traits du chef-d'oeuvre -- avant d'achever un portrait, fit naître Marie-Louise Martin, puis Marie-Pauline, Marie-Léonie, Marie-Hélène, Marie-Joseph-Louis, Marie-Joseph-Jean-Baptiste, Marie-Céline, Marie-Mélanie-Thérèse.

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Message  Arthur le Mar 20 Avr 2010, 6:50 am



Parfois,il déchirait l'esquisse à peine commencée. Les deux garçons et deux filles moururent dans leur prime enfance. Zélie Martin se consolait, pensant qu'en fermant au monde toutes ces petites paupières, elle les ouvrait sur le ciel infini.


Peut-être savait-elle aussi qu'elle n'avait plus beaucoup de temps à vivre et que toutes ses frêles âmes s'envolaient pour préparer sa maison dans le pays où rien ne se divise plus. Peut-être savait-elle obscurément aussi que tout cela était décidé ailleurs, et que tout cela, certainement, servait un dessin qui la dépassait, puisque Marie-Françoise-Thérèse allait encore naître.


Tels sont les points et les couleurs de la tapisserie,ce que nous en voyons, nous qui ne voyons que l'endroit. À l'envers, il dut se passer beaucoup de choses que nous ignorons, des travaux, des changements d'empire, des conspirations d'étoiles, des carrousels d'anges. Ou peut-être rien. Nous ne savons pas ce qui se passe quand Dieu choisit une âme.


*


Thérèse était choisie.


Il faut bien que nous admettions qu'il y ait des coeurs désignées. Non point parce que nous comprenons pourquoi, mais parce que c'est un fait. Un mystère est un fait. Thérèse devenue grande, s'est demandée elle-même ce qui avait déterminé cette élection.


Elle a répondu sans répondre, avec les moyens de son coeur qui était amour, de son esprit qui était lumière : elle a parlé des fleurs et des enfants, des lys et de la simplicité. Le mystère subsiste. Jésus l'a appelée parce qu'elle lui plaisait. Nous ne saurons jamais rien d'autre.


Il avait préparé sa venue. Il l'avait comblée des dons essentiels. Il avait fait d'elle un petit enfant avec toutes les qualités de l'enfance, sans les défauts de l'enfance, ou plutôt ceux que les grandes personnes qui sont nos parents laissent inconsciemment filtrer d'eux-mêmes en nous.


Sans fadeur, sans tiédeur, Thérèse avait du caractère. Ceux qui ne l'aiment pas, et qui ont les yeux fermés par ce manque d'amour ont dit qu'elle était orgueilleuse, violente, entêté, insupportable. Ce n'est pas vrai. Mais le caractère de Thérèse était d'aller à l'extrême. Rien n'est plus humain qu'aller à l'extrême; et c'est une des manières qu'ont les hommes de se rapprocher de Dieu. Peu d'hommes sont assez humains pour le comprendre.


Ainsi quand Thérèse, qui sait à peine parler, veut témoigner sa tendresse à sa maman :


--- Oh ! s'écrie-t-elle, que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite mère !


Parce qu'elle sait déjà qu'il faut mourir pour aller au ciel, et qu'elle a le don d'aimer, qui n'est pas égoïsme ni sensiblerie, mais sacrifice de soi pour le mieux-être de l'objet aimé.


Elle sanglote de quitter sa mère pour aller au jardin; elle ne veut pas monter sans elle une marche de l'escalier, elle court vers son père quand il rentre et saute à son cou, mais elle souhaite qu'ils meurent et s'oublie afin qu'ils soient plus heureux.

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Message  Arthur le Mer 21 Avr 2010, 8:26 am



Elle est la dernière-née de la famille, la reine de la maison que les Martin habitaient à Alençon. On n'est pas sévère avec elle, certes, mais on ne lui passe rien. Tout le monde pense droit dans cette famille, tout le monde agit simplement; elle n'a qu'à voir vivre autour d'elle. Si elle s'égare un instant, si elle refuse de se déranger pour embrasser son père qui l'appelle, parce que sa balançoire l'amuse trop, un simple mot de reproche la jette dans les bras paternels.


Ses soeurs sont autour d'elle comme un concile de fées, Marie pour conduire, Pauline pour instruire, Céline pour jouer. Assemblée exquise, dans laquelle l'exemple est si naturellement bon que toutes choses sont mises en place dans le coeur. Sérieusement.


La famille Martin prend la vie au sérieux; elle ne la méprise pas, car elle sait que Dieu a voulu que nous vivions, elle ne la divinise pas comme font ceux qui ne croient pas qu'il y a le ciel derrière, mais elle s'applique à ce que tout soit en ordre dans la hiérarchie des valeurs, même la gaieté d'une petite fille. Car Thérèse est gaie.


Elle est franche au point de s'accuser immédiatement de la moindre peccadille; il n'y a chez elle aucune de ces bouderies, de ces lenteurs sournoises dans le remords et le pardon qui ternissent tant de souvenirs d'enfance. Et elle est gaie; elle s'amuse, elle joue, et elle prend, toute petite, sa part des joies et des tristesses de sa famille.


À vrai dire, je crois qu'elle est gaie pour que sa gaieté réjouisse ses parents et ses soeurs; si elle était seule au monde, peut-être y aurait-il en elle de la joie, mais pas de gaieté. Elle est au-dessus de son âge. Non pas tant par son intelligence, qui est aiguë, sans être exceptionnelle, mais par son " attention ".


Elle est attentive comme on ne l'est guère à son âge, et pour des choses surprenantes; la nature, les leçons que reçoit Céline de Marie, sa soeur aînée, et qu'elle écoute avec bonheur, l'exercice de sa propre volonté sur elle-même. En un mot elle réfléchit.


À trois ans, Thérèse réfléchit; elle n'imagine pas comme les autres petites filles; elle pense. À sa manière qui est encore puérile, mais qui, pourtant lui permettra de dire plus tard que depuis l'âge de trois ans, elle ne se souvenait pas d'avoir refusé quelque chose à Dieu.


On s'apercevait bien de cela dans la famille, et si attentifs que soient des parents à ne point gâter leur enfant, à ne point lui donner trop bonne opinion de soi, il devait y avoir de furtifs échanges de regards, des sourires de fierté que Thérèse plus tard oubliera par humilité, mais qui dans l'instant, atteignaient son coeur. Peut-on dire que cela lui donnait de l'orgueil ? Je ne le pense pas. Ou seulement cette forme supérieure de l'orgueil, qui est la dignité.


Un jour, sa mère lui dit :


--- Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou.


" Un sou, raconte-t-elle, cela valait pour moi toute une fortune. Pour le gagner dans la circonstance, je n'avais guère besoin d'abaisser ma grandeur, car ma petite taille ne mettait pas une distance considérable entre moi et la terre; cependant ma fierté se révolta, et, me tenant bien droite, je répondis à maman :


--- " Oh ! non, ma petite mère, j'aime mieux ne pas avoir de sou. "


Thérèse appelle cela de l'amour-propre. C'est qu'elle avait déjà conscience d'exister comme une créature de Dieu. Elle savait aussi qu'elle était jolie. Elle était une très jolie petite fille qui grandissait vite, avec de grands yeux pers et des cheveux blonds et doux; elle le savait, elle avait la coquetterie de ses robes. Mais elle savait qu'elle était coquette.


Elle savait tout. C'est un miracle. Ce n'est pas un grand miracle. Le grand miracle est que sachant tout elle soit restée enfant, et qu'elle est compris que ce sont les enfants qui sont le plus près de Dieu, parce qu'ils ne s'inquiètent pas de l'impossible, parce qu'ils veulent tout. Dieu aime qu'on lui demande tout, et c'est ce que Thérèse n'a pas cessé de lui demander.


Elle a cité elle-même un trait de cette époque de sa vie qui lui semble valoir pour son existence entière. Comme sa soeur Léonie leur offrait, à Céline et à elle, une poupée couchée dans une corbeille pleine de morceaux d'étoffe et de rubans, leur disant de choisir, Thérèse réfléchit un instant puis s'empara de la corbeille en s'écriant : " Je choisis tout. "


C'est un mot de conquérant ou de martyr. Les coeurs ménagers ne trouvent pas le chemin de Dieu. Thérèse qui ne ménageait délicieusement que les autres, et jamais rien pour elle-même, savait à trois ans les paroles qui séduisent le Tout-Puissant.

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Message  Arthur le Sam 24 Avr 2010, 7:22 am



Et le Tout-Puissant lui faisait la double grâce d'une enfance heureuse et de trouver des charmes à la vertu à l'âge où les petites filles n'ont que la plus instinctive notion du bien et du mal. Sans doute voyait-elle quotidiennement la vertu pratiquée autour d'elle, sans doute aussi ses parents et ses soeurs avaient-ils le talent de la lui rendre aimable.


Ce n'est pas assez. Il nous faut retomber dans la prédilection. Sans doute aussi, et jusqu'au dernier de ses soupirs, fut-elle libre de choisir et tentée comme toutes les créatures. Mais comme l'enfant Mozart savait la musique avant de l'apprendre, Thérèse savait la sainteté avant de l'atteindre.


C'était un enfant prodige de la sainteté.


*


Ainsi s'écoulèrent les quatre premières années, les plus heureuses dans le sens de la terre. Elles laissaient des souvenirs de tendresse, de soleil, de promenades fleuries. C'était comme une marche de lumière, avant les grandes épreuves.


--- " Ma petite mère, je voudrais bien que tu mourrais, " avait balbutié l'innocente. Premier élan d'amour qui allait être exaucé. Zélie Martin commençait de mourir. Elle n'avait que quarante-sept ans.


La maladie fut assez longue. L'après-midi on envoyait les deux petites, Céline et Thérèse, chez une dame amie. On les faisait jouer, on essayait de les distraire. Mais qui pouvait empêcher ces deux âmes tendres de penser à leur maman qui s'en allait ?


M. Martin, d'ailleurs, ne croyait pas qu'il fût bon de cacher la vérité à des petites filles qui savaient déjà que la mort n'est qu'un passage, et que la religion pouvait consoler. Une foi très active ne recule pas devant la douleur. M. Martin sanglotait, mais il fit appeler Thérèse pour l'Extrême-Onction.


Ici, que pouvons-nous dire ? Il faut laisser la Sainte parler elle-même :


" La cérémonie touchante de l'Extrême-Onction s'est imprimée dans mon âme. Je vois encore l'endroit où l'on me fit agenouiller, j'entends encore les sanglots de notre pauvre père.


" Le lendemain de la mort de maman, il me prit dans ses bras : " Viens, me dit-il, embrasser une dernière fois ta pauvre petite mère. " Et moi, sans prononcer un seul mot, j'approchais mes lèvres du front glacé de ma mère chérie. "


" Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré. Je ne parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient mon coeur; je regardais et j'écoutais en silence.


Je voyais aussi bien des choses qu'on aurait voulu me cacher : un moment je me trouvai seule en face du cercueil, placé debout dans le corridor; je m'arrêtai longtemps à le considérer; jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais ! J'étais si petite alors qu'il me fallait lever la tête pour le voir tout entier, et il me paraissait bien grand, bien triste..."


Ces quelques lignes, si simples, marquent le premier contact de Thérèse avec la douleur et avec la mort. En dépit de cette discrétion émouvante, il semble que l'enfant ait traîné ce souvenir toute sa jeunesse. Il forme le premier des sillons qui devaient creuser son âme jusqu'à la grande crise de sa dixième année, quand son désespoir devint si profond qu'il fallut que la Vierge elle-même se penchât du ciel pour lui sourire.


Pourtant Dieu veillait à ce que sa petite fille ne fut pas seule exilée sur la terre. Marie et Pauline, les deux aînées de la famille, eurent désormais chacune à remplacer leur mère, Céline ayant choisi Marie, Thérèse ayant choisi Pauline. De plus, M. Martin, jugeant nécessaire pour ses filles la direction d'une femme éprouvée, décida de transporter son foyer à Lisieux où habitait son beau-frère.


Le ménage Guérin avait deux filles, Jeanne et Marie. Cela faisait deux petites cousines, un oncle et une tante tendrement aimés.


Le voyage, le changement, des affections nouvelles, une belle maison, voilà de quoi distraire un enfant de quatre ans d'un grand chagrin. Et Thérèse fut distraite, en effet, parfois joyeuse. Mais le coup était porté; jamais plus elle ne retrouverait l'insouciance, les primesauts d'Alençon. Lisieux était marqué pour elle d'un autre signe.


Elle y arriva d'un caractère changé, souffrant d'une sensibilité qu'un rien blessait, et qui ne trouvait qu'à s'exprimer par des larmes. On a scrupule à écrire le mot " refoulement ", souvent appliqué à des cas trop humains.


Mais quand même, il aide à peindre l'enfant repliée sur soi-même, timide et redoutant tout contact avec les étrangers, des premières années de Lisieux. Seule, une amoureuse soumission à Dieu et l'affection des siens détendaient le coeur trop lourd de Thérèse.


Elle menait cependant une douce vie aux Buissonnets, dans le décor d'une jolie demeure entourée de jardins. Exactement la vie d'une petite fille sérieuse et sage, dont la famille est aisée et bien pensante.


La grande soeur s'occupe d'elle, lui apprend à lire, à écrire et à compter. Dès que la leçon est finie, elle s'échappe, court dans les bras de son père pour lui montrer ses bonnes notes, sautille d'un pied sur l'autre à travers la maison et le jardin, fait ses devoirs et joue.


À quoi joue Thérèse ? À ce qu'une enfant peut jouer dans un jardin. Sauf à la poupée qu'elle n'aime pas. Elle cultive les fleurs, elle bêche, elle ratisse; dans un coin de mur, elle dresse des petites autels qu'elle pare avec soin; elle fait macérer des feuilles et des plantes pour confectionner des tisanes à sa petite manière.


Il semble bien qu'à cette époque, toutes les puissances d'affection de l'enfant laissées disponibles par la disparition de sa maman se reportent sur son père. Et M. Martin, de son côté, est de plus en plus tendre envers sa dernière-née.


Elle est sa " petite reine "; il la cajole, il la promène, il la choie, matériellement et moralement. Elle est sa petite compagne préférée. Certains jours, il l'emmène à la pêche; ce sont des jours exceptionnels. La Sainte, plus tard, les a décrits dans un tableau ravissant :


" Ils étaient pour moi de beaux jours, ceux où mon roi chéri --- comme j'aimais l'appeler --- m'emmenait avec lui à la pêche. Quelquefois j'essayais moi-même de pêcher avec ma petite ligne; plus souvent, je préférais m'asseoir à l'écart sur l'herbe fleurie.


Alors mes pensées devenaient bien profondes; et sans savoir ce que c'était que méditer, mon âme se plongeait dans une réelle oraison. J'écoutais les bruits lointains et le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait de la ville quelques notes indécises, et "mélancolisait " doucement mon coeur. La terre me semblait un lieu d'exil et je rêvais le ciel !


" L'après-midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets; mais avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon petit panier. Hélas ! la belle tartine de confiture que vous m'aviez préparée avait changé d'aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais plus qu'une légère teinte rose toute vieillie et rentrée. Alors la terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu'au ciel seulement la joie serait sans nuages. "

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Message  Arthur le Lun 26 Avr 2010, 8:13 am



Il fallait que l'impression fût bien forte pour suggérer des mots si audacieux et si justes. Il fallait aussi un singulier et précoce travail de la grâce pour que la mélancolie et le goût de l'éternel fussent déjà si précis dans le coeur d'une petite file de cinq ans.


Il est presque hors de doute, d'ailleurs, qu'à la limite du conscient et de l'inconscient, Thérèse avait une sorte de " zone prophétique " dans laquelle elle plongeait parfois, où elle puisait tantôt un mot qui la dépassait, tantôt une image qui la déplaçait dans le temps. Elle raconte ainsi que la forme des constellations l'enchantait, et qu'elle lisait dans la disposition du baudrier d'Orion, un T qu'elle considérait comme son initiale :

" Regarde, papa, s'écriait-elle, mon nom est écrit dans le ciel. " Et elle ne voulait plus regarder la terre, mais l'espace au-dessus d'elle.


Et elle raconte encore une vision qu'elle eut, et que l'on considère à présent comme miraculeuse, comme un signe de Dieu sur cette petite tête blonde. C'était un jour qu'il faisait très beau, un jour de joie dans la nature. Thérèse était à la fenêtre de sa maison, et regardait le jardin, toute pénétrée de cette liesse de la nature qui se prolongeait en elle.


Tout à coup, elle aperçut un homme, ayant la même taille, la même démarche, les mêmes vêtements que son père, mais marqué d'une vieillesse qu'elle devinait à l'allure générale sans pouvoir la déchiffrer sur son visage, car l'homme avait le visage couvert d'un voile. Thérèse fut aussitôt, et sans comprendre saisi d'effroi. Elle cria. Mais l'homme continua de marcher sans rien entendre, traversa le jardin et disparut derrière un bouquet d'arbres.


Or, M. Martin faisait, à ce moment-là, un voyage à Alençon, et il n'y avait personne dans le jardin. La bonne n'avait pas quitté sa cuisine. Thérèse, ni ses soeurs qui travaillaient dans une pièce voisine et accoururent à ses cris, ne comprirent. On s'efforça même de faire oublier l'enfant cette scène singulière. Tout cela ne fut expliqué que beaucoup plus tard, et nous verrons comment.


Mais Thérèse n'oublia pas. Une impression si violente, le contraste du jour d'été et du fantôme, l'amour qu'elle avait pour son père aperçu, alors qu'il était encore en pleine santé et en pleine force, sous les aspects d'une déchéance mystérieuse, tout cela traverse l'âme comme un soc et creuse un sillon que nous ne discernons pas, mais qui marque une date importante de l'expérience mystique de cette enfant accordée aux étoiles.


Thérèse avait sept ans quand elle eut cette vision.


La vie se poursuivait pour elle normalement; elle travaillait; elle jouait, le dimanche, elle passait habituellement la journée chez son oncle et sa tante Guérin où elle était heureuse de rencontrer ses cousines.


Les fêtes de l'année liturgiques, pieusement suivies et célébrées dans sa famille, étaient ses fêtes, à elle, puisqu'elles étaient celles du bon Dieu; elle écoutait les sermons avec une attention qui renversait les barrières de l'âge, forçait les portes de la raison. Dès cinq ans et demi, elle affirme, elle pouvait " saisir et goûter le sens de toutes les instructions ".


Le spectacle des cérémonies la remplissait d'émerveillement, et quand elle y participait, quand elle se joignait aux petites filles de son âge, au lieu de répandre les fleurs sur le passage de la procession, son génie et son amour lui inspiraient de lancer les pétales vers l'ostensoir comme un encens rose. Cette enfant, timide alors au point de refuser toute présence, quand il s'agit de Dieu s'abandonne à toutes les inventions, toutes les audaces. Elle est avec Lui tremblante et divinement familière.


On ne peut s'empêcher d'imaginer, la voyant ainsi, toutes les créatures invisibles qui la surveillent, qui la guettent, qui la guident de conseils silencieux à la lisière du monde supérieur. Son ange est près d'elle comme une sentinelle avancée, et derrière lui se pressent des cohortes renversées d'attention et de bonheur.

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Message  Arthur le Mar 27 Avr 2010, 8:22 pm

Ce qui est délicieux dans toute cette enfance, c'est la simplicité, la facilité, le mélange de ce qui est puéril avec ce qui dépasse la terre, l'oncle Guérin qui chante Barbe-Bleu d'une voix de stentor et Pauline qui explique à sa petite soeur les plus grands mystères comme un docteur de l'Église.


L'enfant s'étonne-t-elle du degré de gloire différent que Dieu accorde aux élus, Pauline prend un grand verre et un petit dé, les remplit d'eau. C'est comme un tour de prestidigitation. Et Thérèse sait que toute âme peut être comblée à sa mesure.


Son père l'emmène-t-il au bord de la mer, le premier mot que lui disent les vagues c'est la grandeur et la puissance de Dieu; ce qui ne l'empêche pas de prêter une oreille contente aux compliments des passants qui la trouvent une bien jolie petite fille. Ils parlent un peu haut, ces gens qui passent ! M. Martin leur fait un clin d'oeil pour qu'ils se taisent.


Il ne veut pas que Thérèse soit vaniteuse. Thérèse a entendu les mots flatteurs et vu le signe, puisqu'elle nous les raconte; mais elle ne nous dit pas que son père souriait. Et M. Martin devait sourire de plaisir quand on disait devant lui que sa petite fille était jolie.

*

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que Thérèse fut sans imperfections.


Elle était exagérément sensible; elle pleurait facilement; elle avait de petits sursauts, ne comprenait pas toujours les taquineries de sa vieille bonne. Elle était volontiers peureuse, et n'aimait pas, par exemple, s'endormir dans le noir.


On s'occupait de guérir ses faiblesses. Mais les réprimandes étaient toujours justifiées, toujours expliquées, et les repentirs si rapides, si sincères, si violents que ces légers nuages ne laissaient pas d'ombres.


Dieu, cependant resserrait avec sollicitude les mailles de son filet autour de Thérèse. Céline, la plus jeune de ses soeurs, allait faire sa première communion. Chaque soir, Pauline l'instruisait, la préparait, lui expliquait qu'une vie nouvelle d'union avec le Christ commençait pour elle. Thérèse écoutait, enviait Céline. " Pourquoi attendre ? " pensait-elle. Et décidait de mener, elle aussi, une vie nouvelle.


C'est un trait bien caractéristique et bien admirable de l'histoire de cette âme, que la volonté qu'elle déployait dès qu'elle avait résolu quelque chose. Cette petite fille timide et sauvage hors du foyer, pleurant à la moindre alarme, quand elle était décidée, devenait brave comme un capitaine. La certitude jouait assurément.


Thérèse avait le don de voir la vérité; elle l'a dit plus tard. Elle était certaine de sa voie, de ce qui était bon et bien pour elle. Non pas, je pense, par une décision de son jugement -- du moins à cet âge -- mais probablement par une sorte d'adhésion de tout son être, d'un accord rencontré entre sa volonté et son destin.

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Message  Arthur le Jeu 29 Avr 2010, 8:22 am


Thérèse grandissait. Il fallait qu'elle commençât de sortir du nid et que des rayons du dehors l'atteignissent. Elle allait avoir huit ans et demi. M. Martin la fit entrer au pensionnat des Bénédictinines de Lisieux.


Épreuve amère. Thérèse devait chaque jour quitter les Buissonnets, entrer dans la grande bâtisse carrée de l'abbaye, suivre les classes, apprendre, et subir ce contact perpétuel avec des étrangers qui fait de la vie du collège une préfiguration de la vie sociale. Elle ne restera pas là bien longtemps, mais elle y connaîtra la double épreuve de l'ennui et du peu de sûreté des amitiés humaines.


Comme elle travaille très bien, qu'elle est souvent première, qu'elle est trop douce et trop timide pour qu'on la craigne, il se trouve des filles sans charité qui la jalousent, qui la taquinent, qui la tourmentent. Elle ne se plaint pas; même ses soeurs, même sa " petite mère chérie " Pauline, sont épargnées; et pour qu'elles n'aient pas de peine, Thérèse souffre et offre sa souffrance.


Une seule détente, le retour du soir à la maison, la joie de son père devant les bonnes notes, les petites pièces blanches de récompense qui vont dans la tirelire aux aumônes. une seule tentative aussi, de recourir à la consolation humaine : l'amitié d'une compagne de classe vers laquelle vole la sympathie et qui semble y répondre. Douceur.


Mais l'espace des vacances, une séparation brève suffit à dénouer ces liens. La petite camarade s'éloigne, ne donne plus en échange ce qu'on lui donnait de si bon coeur. Nouvelle souffrance, nouveau chagrin refoulé qui s'épanouit en fleur dans le jardin de Dieu. Dieu ne trompe jamais Thérèse, ne la déçoit jamais, et chaque jour semble marquer un nouveau pas vers lui.


L'un des plus importants se prépare. Tous ceux qui l'entourent tracent à Thérèse son chemin. Il semble qu'on assiste à ces courses pendant lesquelles les coureurs se passent l'un à l'autre le flambeau, et celui qui le quitte le passe au suivant qui prend le départ à son tour. Sans doute appartenait-il à sa mère d'élection, à Pauline Martin, d'être l'instrument du premier appel précis que devait entendre Thérèse vers la vie religieuse.

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Message  Arthur le Ven 30 Avr 2010, 8:11 am



Et c'est en apprenant que Pauline va entrer au Carmel, qu'elle décide de la suivre et d'être carmélite aussi quand le jour sera venu. Mais le choc, l'annonce de la séparation prochaine et irrémédiable avait retenti d'une façon terrible dans le coeur de Thérèse. " Je me souviendrai toujours, a-t-elle écrit, avec quelle tendresse ma " petite mère " me consola.


Elle m'expliqua la vie du cloître; et voilà qu'un soir, en repassant toute seule dans mon coeur le tableau qu'elle m'en avait tracé, je sentis que le Carmel était le désert où le bon Dieu voulait aussi me cacher. Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon esprit; ce ne fut pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d'un appel divin. Cette impression que je ne puis rendre me laissa dans une grande paix. "


Et tout aussitôt joue cet esprit de volonté, cette décision dans la certitude dont nous parlions tout à l'heure. Non seulement Thérèse sait qu'elle sera carmélite, mais elle en prend une sorte d'engagement humain, définitif; elle veut en parler à la Mère Prieure, l'avoir pour confidente du grand secret de ses fiançailles enfantines avec le Christ.


Elle obtient de Pauline qu'elle la conduise au Carmel, et la mère Marie de Gonzague reçoit son voeu et l'encourage. mais il y a la règle. Il faut avoir seize ans pour être admise parmi les postulantes Thérèse doit encore rester sept années dans le monde.


C'est une enfant divine, mais c'est une enfant. Elle a du courage, elle " tient le coup " tant que Pauline est encore là. Ne faut-il pas profiter de ces derniers jours qu'elle est aux Buissonnets, de cet été finissant dont les longs crépuscules permettent aux coeurs de s'épancher ? Le 2 octobre approche. Et c'est le 2 octobre que M. Martin conduira sa fille vers l'époux qu'elle a voulu.


Il y va avec elle et Marie. Thérèse et ses soeurs sont à la messe avec leur tante pendant ce temps-là. Elles pleurent au point d'étonner les fidèles. L'après-mdi, Thérèse va voir Pauline. La grille est entre elles. Visite de trois minutes et de combien de larmes ?


" Oh ! que j'ai souffert, " s'écrie la sainte quatorze ans plus tard en évoquant ce souvenir. Quand elle écrit cela, elle sait ce que c'est que toutes les souffrances. Et elle ajoute, un peu plus loin : " Mon esprit se développa d'une façon si étonnante au sein de la souffrance, que je ne tardai pas à tomber malade. "

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Message  Arthur le Lun 03 Mai 2010, 8:28 am


Voilà donc le secret de cette maladie un peu mystérieuse qui terrassa l'enfant durant tout l'hiver suivant et qui la mit aux portes de la mort.


Le sillon, creusé par la disparition de Mme Martin, les images funèbres de L'Extrême-Onction et des obsèques, ne s'étaient jamais complètement effacés dans l'esprit de Thérèse. La séparation d'avec Pauline rouvre la blessure et l'aggrave. Ce n'est d'abord qu'un léger mal de tête qui ne modifie pas l'existence. Quelque chose de sourd et de persistant, comme une lourdeur qui roulerait sous le front.


--- C'est la croissance, doit-on dire, parce qu'on dit toujours cela.


Et la taille de Thérèse se développe en effet elle sera grande.


En tous cas, ce n'est pas très inquiétant, Thérèse poursuit ses études. Et, comme Pâques arrive, M. Martin part pour Paris où il est appelé. L'oncle et la tante Guérin surveilleront les enfants.


M. Guérin avait beaucoup aimé sa soeur Zélie. Il aimait se souvenir d'elle et du temps heureux où elle vivait; il en parlait souvent avec sa petite nièce, et si profondément qu'il fut effrayé. " Voilà une enfant qu'il faut distraire, pensait-il; ce qu'elle dit n'est pas de son âge. " Il était trop tard. Cette lourdeur, cette boule persistante qu'elle avait dans la tête depuis plus de trois mois, éclate soudain. Un tremblement secoue Thérèse et ne la quitte plus.


Ce fut une période horrible L'enfant ne sortait des longues torpeurs que pour plonger dans un délire chargé de visions; des frayeurs sans causes la faisaient crier, ou bien elle ne bougeait plus, ne reconnaissait plus ceux qui l'entouraient. Une brève rémission le jour de la Prise d'Habit de Pauline.


Thérèse put y assister, comme elle le désirait absolument. Elle put pleurer dans les bras de sa soeur, retrouver un instant le contact perdu avec cette patrie humaine qu'était pour elle la nouvelle Soeur Agnès de Jésus. On la crut guérie.


Le lendemain le mal était revenu, plus violent. Le médecin hochait la tête; M. Martin pleurait; Marie, Léonie et Céline déployaient tout ce que l'amour peut donner de génie pour la soulager, la soutenir, adoucir ce mal qui défiait les soins de la terre. Quand elles n'en pouvaient plus, elles se jetaient à genoux et priaient.


Le mois de mai mettait dans l'air ses douceurs, et des fleurs dans les doigts affaiblis de Thérèse; entre ses crises, elle tressait des couronnes pour la Vierge. Le printemps, qui semble ressusciter la terre, étendrait-il ses mains bienfaisantes jusqu'à cette enfant terrassée ? Non, le mal devenait plus grave. M. Martin demanda une neuvaine à Notre-Dame-des-Victoires. Pour Thérèse blessée d'une flèche du ciel, il fallait un baume miraculeux.

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Message  Arthur le Mar 04 Mai 2010, 6:38 am



Il y avait, dans la chambre où elle souffrait, non loin du lit que couvraient de légers rideaux comme on en faisait à l'époque, une statue de la Vierge. Ce n'était pas une très belle statue; un moulage ordinaire de la Vierge que Bouchardon sculpta pour l'église Saint-Sulpice.


Mais M. et Mme Martin vénéraient cette image de la Mère de Dieu, par l'intercession de laquelle ils avaient déjà demandé et obtenu des grâces. Thérèse la regardait souvent en faisant sa prière.


Ce jour-là qui était un dimanche, le 13 mai, le mal atteignit son paroxysme. L'esprit égaré de l'enfant ne reconnaissait plus les siens. Elle gémissait, criait, appelait sa soeur Marie qui était auprès d'elle et qu'elle ne voyait pas. Marie sortit en courant.


Voilà qu'une grande partie se joue autour de ce petit lit. Une partie dont nous ne voyons que les signes extérieurs, la douleur, les larmes, une sueur d'agonie sur un front d'enfant.


Au-dessus d'elle, il doit y avoir un grand combat des anges avec les démons. Les démons ont guetté le moment le plus faible; son esprit ne suffit plus à porter le fardeau de ce qu'il sait et de ce qu'il devine, son coeur succombe de chagrin parce que le coeur en qui toute confiance était remise, le coeur de Pauline, bat au loin.


Dieu qui a déjà tant fait pour Thérèse va-t-il l'abandonner ? Nous pouvons nous le demander, nous de la terre, pour qui le temps existe et à qui notre incertitude permet de penser à des hésitations de Dieu. Nous pouvons penser aussi que Thérèse avait des avocats bien puissants, sa mère en aller, ses deux petits frères, ses deux petites soeurs, et celles qui avaient des bras pour soutenir son corps, des mots pour exprimer l'amour et l'espérance.


Et puis nous pouvons dire ce que nous savons, ce que la Sainte nous a dit à nous-mêmes :

" Ma petite Léonie me poussa bientôt près de la fenêtre, alors je vis le jardin, sans le reconnaître encore, Marie, qui marchait doucement, me tendant les bras, me souriant, et m'appelant de sa voix la plus tendre : " Thérèse, ma petite Thérèse ! "


Cette dernière tentative n'ayant pas réussi davantage, ma soeur chérie s'agenouilla en pleurant au pied de mon lit, et, se trouvant sous la Vierge bénie, elle l'implora avec la ferveur d'une mère qui demande, qui veut la vie de son enfant. Léonie et Céline l'imitèrent, et ce fut un cri de foi qui força la porte du ciel.


" Ne trouvant aucun secours sur la terre, et près de mourir de douleur, je m'étais aussi tournée vers ma Mère du Ciel, la priant de tout mon coeur d'avoir enfin pitié de moi.


" Tout à coup la statue s'anima ! La Vierge Marie devint belle, si belle que jamais je ne trouverai d'expression pour rendre cette beauté divine. Son visage respirait une douceur, une bonté, une tendresse ineffable; mais ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme, ce fut son ravissant sourire. Alors toutes mes peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement... "


Ce sourire, c'est un secret. Thérèse a été seule à le voir, c'est à elle, et à elle seule que la Vierge a souri. Mais Marie, Léonie et Céline ont vu son reflet sur le visage de Thérèse; elles savent maintenant ce que devient le visage d'un enfant qui regarde la Vierge sourire; elles savent que leur soeur est sauvée.


La nouvelle vole aussitôt, atteint tous les coeurs qu'elle délivre. Joie pour M. Martin, joie chez les Guérin, joie pour Pauline.


Quelques jours après, Thérèse va au Carmel. Son coeur déborde. On l'entoure, on la presse de questions. L'enfant merveilleuse en est troublée. Peut-être après tout ne lui semblait-il pas tellement extraordinaire que la Vierge lui eût souri. Elle ne sait pas qu'un signe est sur elle.


À toutes les demandes qui la harcèlent, elle répond seulement :

"--- La Sainte Vierge m'a semblé très belle, je l'ai vue s'avancer vers moi et me sourire. "

Arthur

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Message  Arthur le Mer 05 Mai 2010, 6:56 am


N'oublions pas que Thérèse a dix ans.


C'est une petite fille qui va à l'école; elle aime les images et la lecture; elle s'instruit avec soin, comprenant vite, retenant mal le mot à mot, mais si sérieuse qu'elle étonne ses maîtres. En récréation, elle raconte des histoires à ses compagnes; elle s'exprime aisément et semble si bien douée pour l'éloquence qu'on l'envoie jouer.


Elle est à l'âge de courir plutôt que de discourir, lui dit-on. Mais toutes les remontrances n'y pourront rien. Que dire à une petite fille qui répond, quand on lui demande à quoi elle emploie ses jours de congé :

"--- Je vais bien souvent me cacher dans un petit espace vide de ma chambre, qu'il m'est facile de fermer avec les rideaux de mon lit, et là, je pense...

--- Mais à quoi pensez-vous ?

--- Je pense au bon Dieu, à la rapidité de la vie, à l'éternité : enfin, je pense ! "


Oui, que lui dire, puisque c'est elle qui a raison ? Et que les événements de sa vie, les seuls qui comptent, les seuls qu'elle retient sont les événements de son âme : sa première communion, sa confirmation. Chacune de ces fêtes est pour elle l'occasion d'une retraite, d'instructions particulières, d'un approfondissement de sa vie spirituelle, et des premiers élans de cet amour pour le Christ qu'elle devait pousser jusqu'à l'infini.


Elle pleure. On croit que c'est de quelque chagrin. Elle le laisse croire. La joie, l'inondation du coeur par le divin sont mal exprimées dans les paroles, dans les mots. Thérèse, si franche, si ouverte avec son père et ses soeurs, demeure secrète déjà, comme une petite épouse, sur ce qui se passe entre Dieu et elle. Pourtant, un mot lui échappe, beaucoup plus tard : " Depuis longtemps déjà, écrit-elle en parlant de Jésus, lui et la petite Thérèse s'étaient regardés et compris... "


On ne peut rien ajouter après cela, car tout est dit. On ne peut jamais rien ajouter à la rencontre d'un regard qui fait que deux âmes s'échangent. Il y a longtemps déjà, en effet, que Thérèse a été frappée du coup de foudre de l'Amour Divin.


Mais il y a la vie. Et pour vivre avec Dieu parmi les hommes, il faut une provision de force. C'est cette force qu'elle reçut par le sacrement de la Confirmation.


Elle allait en avoir besoin.


La vie de pensionnaire l'éprouvait; elle ne retirait que des déceptions de ses tentatives humaines. Et l'épreuve des scrupules allait la tourmenter deux ans. On ne se libère de l'un que pour être happé par un autre. Le moindre mouvement, la moindre pensée sont passés au crible. On n'ose plus respirer, sourire, pleurer. Thérèse fut affligée de scrupules au point que sa santé s'en ressentit, et que le sage M. Martin la fit sortir de pension.


Elle était, à cet âge de treize ans, déjà presque une jeune fille, grande pour son âge et mince, auréolée de cheveux blonds. L'année d'avant, elle avait passé ses vacances à Trouville avec sa tante Guérin qui l'avait comblée de toilettes et de distractions. Maintenant, elle achevait son éducation chez une institutrice qui avait le goût des relations et recevait beaucoup.


Thérèse entendait là des compliments que l'on faisait sur elle; et elle ne pouvait s'empêcher d'y prendre plaisir. Le monde lançait vers elle ses pointes, et nous aimons qu'elle les ait senties, si légèrement que ce fût. Nous aimons qu'elle appartienne à notre nature; nous aimons qu'une innocente coquetterie ait pu parfois rosir son visage, et que, dans une existence si manifestement semée de prodiges, la sainteté jaillisse d'un coeur dont l'humanité n'est pas absente.


Il nous suffit de ne jamais perdre de vue la flamme qui brille en elle et l'empêche d'être brûlée " à la trompeuse lumière des créatures " . Et cette flamme-là ne l'abandonne jamais, même au milieu de ses pires scrupules, de ses petites erreurs, même quand elle se fait des peines de tout.


L'exemple d'ailleurs continue de fleurir autour d'elle. Marie saisit le flambeau que lui a laissé Pauline; mais cette fois, la réaction se produit dans le sens désiré. Puisque sa dernière consolatrice, son dernier soutien va la quitter, elle renonce à tous les plaisirs que lui permettait sa jeunesse. Elle n'est plus une enfant : elle est confirmée dans sa foi, elle communie.


Elle sait déjà exactement le chemin que Dieu prépare pour elle, et elle sait qu'elle le suivra, quel qu'il soit. C'est l'essentiel. Elle ne désire plus pour l'instant que conquérir la paix, se guérir de toute pusillanimité, de tout scrupule, d'une sensibilité puérile qui la fait verser des larmes trop abondantes, l'affaiblit et la tourmente.

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Message  Arthur le Ven 07 Mai 2010, 7:55 am


Marie est entrée au Carmel le 15 octobre 1886. Dès lors, les événements vont se précipiter. L'année suivante sera pour Thérèse celle de la grande tribulation.


À Noël, d'abord, le miracle se produit; celui de la force. Elle l'a demandé à Dieu de toute sa volonté; elle a invoqué l'aide de ses petits frères qui l'attendent au Paradis. Jésus l'exaucera le jour même de sa naissance, comme s'il avait voulu qu'en même temps que lui, cette
" petite âme " naquit au courage.


C'était une coutume dans la famille Martin qu'au retour de la messe de minuit Thérèse trouvât ses souliers remplis de petits cadeaux. Cela lui faisait un extrême plaisir, et toute la famille se réjouissait de sa joie.


Mais cette nuit-là, M. Martin se plaignit en bougonnant que Thérèse fût trop grande pour un tel enfantillage, et Thérèse l'entendit. La veille encore, elle eût éclaté en sanglots, tout son bonheur eût été gâté. Mais, douée d'une ardeur jamais éprouvée, elle comprima les battements de son coeur, et descendit dans la salle à manger.


" Je pris mes souliers, dit-elle, et tirai joyeusement tous les objets, ayant l'air heureux comme une reine. Papa riait, il ne paraissait plus sur son visage aucune marque de contrariété, et Céline ( témoin du drame ) se croyait au milieu d'un songe ! Heureusement, c'était une douce réalité : la petite Thérèse venait de retrouver pour toujours sa force d'âme autrefois perdue, à l'âge de quatre ans et demi . "


Et plus loin, elle ajoute :

" La charité entra dans mon coeur avec le besoin de m'oublier toujours, et, depuis lors, je fus heureuse. "


Cette " grâce de Noël ", une émotion extraordinaire ressentie devant une image montrant une main du Christ déchirée par le clou de la Croix, marquent de grands traits de reconnaissance et d'amour la vraie vocation de Thérèse : gagner des âmes à Jésus.


Elle ne fera plus que cela jusqu'à sa mort, et par tous les moyens. Ou plutôt par les moyens qu'il fallait qu'elle nous enseignât et qui ouvraient la possibilité de l'Amour et du Salut à toutes les petites âmes.

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Message  Arthur le Lun 10 Mai 2010, 8:29 am

Et elle commence immédiatement.


Elle se met en prière. Pour qui ? Pour Pranzini !


Elle va tout de suite au plus difficile, avec cette impétuosité, cette décision qu'elle a toujours quand elle est seule avec Dieu. Pranzini est un grand criminel; ses forfaits s'étalent sur tous les journaux; il n'a aucun remords dans l'âme; il descend droit vers l'Enfer. Tant pis. Thérèse veut qu'il soit sauvé en dépit de tout, et elle veut un " signe " par quoi elle pourra comprendre que sa supplication à elle, la plus humble et la plus petite des enfants de Dieu, a été entendue.


Comme elle n'a aucun mérite à offrir, elle offre ceux de Jésus. Elle ne compte pas sur elle, mais sur Dieu; elle a confiance. " Si vous disiez à cette montagne ". " je sentais au fond de mon coeur la certitude d'être exaucée ". Et le fait est que le " signe " se produit.


Le lendemain de l'exécution, Thérèse peut lire dans la Croix que Pranzini, monté sur l'échafaud sans confession ni absolution, soudain se retourna, " saisit un crucifix que lui présentait le prêtre, et baisa par trois fois ses plaies sacrées ".


Allons, Dieu est avec elle.


Il ne s'agit plus que d'être avec Dieu, c'est-à-dire d'entrer au Carmel le plus tôt possible.

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Message  Arthur le Mar 11 Mai 2010, 8:18 am


À quinze ans, ce n'est pas facile.


Il faut vaincre les résistances de la famille, celles des autorités ecclésiastiques; il faut quand même, sinon se vaincre, du moins surmonter tous les petits attachements, tous ces liens subtils que les habitudes ont tissés autour de nous.


Mais là, on est soutenu par son âme, par l'Imitation qu'on sait par coeur, par les délices entrevues des récompenses éternelles que vous décrit M. l'abbé Arminjon dans ses conférences sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future. ( J'avoue que je n'ai pas lu cet ouvrage, et je pense que beaucoup d'hommes sont comme moi; mais n'eût-il servi qu'à aider Thérèse à cette époque de sa vie, il me semble qu'il faille lui prêter attention et respect ).


Soutenu aussi par des entretiens passionnés avec une soeur très chérie, Céline, la petite Céline qui n'a que trois ans de plus qu'elle, qui a partagé tous ses jeux, et qui, chaque soir, monte maintenant avec elle au belvédère des Buissonnets regarder " l'azur profond semé d'étoiles d'or ", et parler de Dieu jusqu'à toucher le bord de l'extase.


Céline est devenue la confidente depuis que Pauline et Marie sont parties. Elle sera vite convertie au grand projet que Pauline, la première " petite mère ", approuve du fond de sa clôture. Mais Marie s'inquiète de la jeunesse de Thérèse et ne l'approuve pas. Quant à M. Martin, il ne sait rien encore. Il a vieilli; il a même eu, cette année-là, une petite attaque de paralysie. Très peu de chose. Il s'est vite rétabli, mais c'est un avertissement.


Il a déjà donné deux filles au Carmel. Sans doute compte-t-il sur sa petite bien-aimée, sa dernière-née, sa reine, pour fleurir sa vieillesse qui se dessine. Comment prendra-t-il l'annonce d'une séparation nouvelle, sans doute la plus cruelle ?

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Message  Arthur le Ven 14 Mai 2010, 8:06 am


Pourtant il faut parler. Thérèse n'hésite pas. Elle choisit seulement son heure et son jour, qui sera le jour du Saint-Esprit, la Pentecôte. Ah! comme tout devient facile, dès que l'on est résolu. On imagine, on imagine... Il ne s'agit au fond que de quelques mots, et soudain la montagne qu'on ne croyait jamais franchir est derrière vous.


C'est après Vêpres; le soleil met son dernier feu sur la cime des arbres du jardin; les oiseaux chantent comme ils font vers le soir. M. Martin entend un oiseau de plus qui murmure à ses pieds.


--- Qu'as-tu, ma petite reine ? Confie-moi cela...


Les mots viennent avec les larmes. M. Martin cueille une petite fleur blanche le long du mur. Ne fait-il pas justement le même geste que Dieu vient de faire ? Et si les hommes ont le droit de cueillir les fleurs, Dieu n'aurait-il pas le droit de cueillir les âmes où il veut ?


Voilà Thérèse munie du consentement paternel. Mais l'oncle Guérin est franchement hostile. Dans cette famille unie, on ne conçoit pas de pouvoir se passer de l'adhésion d'un oncle qui est bon, généreux et prudent. Les arguments qu'il donne sont raisonnables : la jeunesse, l'austérité du cloître, le respect dû à la religion. Thérèse ne se décourage pas. Elle prie. Alors, le ciel s'obscurcit, et une morne aridité entre dans son coeur.


La pluie tombe à torrent pendant trois jours, et pendant trois jours Thérèse se sent abandonnée au milieu d'un monde amer. Le quatrième jour, elle va trouver son oncle. Tout est changé, il consent. Dehors, le ciel redevient bleu. mais le baromètre marquera longtemps variable cette année-là. Dès que les affaires de Thérèse ne marchent plus, l'aiguille s'incline vers Pluie ou vent; dès que tout va bien, elle remonte vers Beau fixe.


Il pleuvra donc quand elle ira voir voir le Supérieur du Carmel. Personne ne songeait à lui. Et voici qu'il s'en mêle de la façon la plus désastreuse, déclarant que Thérèse n'entrera au monastère qu'à vingt et un ans. La visite qu'on lui fait ne change rien. Il est froid, distant, sévère. Pourtant, il laisse une précieuse indication. Il ne peut qu'obéir, si Monseigneur prononce...


Il faudra donc aller jusqu'à Bayeux.

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Message  Arthur le Lun 17 Mai 2010, 7:52 am


Et il pleuvra encore ce jour-là, le 31 octobre. On a dû différer le voyage jusque-là. Thérèse a continué sa vie; elle travaille. elle lit, elle s'occupe des deux petites filles d'une pauvre malade qui lui fond comprendre ce qu'est la pureté de l'enfance, et elle entre plus avant chaque jour dans l'amour qu'elle a pour Dieu.


Il ne faut pas croire que ces épreuves, ces retards, ces démarches difficiles ne coûtent pas d'immenses peines à Thérèse. Il n'y a pas si longtemps qu'elle était timide, qu'elle redoutait le moindre contact avec des inconnus. Et la voilà encore une fois qui s'arme de courage et qui part seule avec son père pour voir l'évêque à Bayeux. Il faudra qu'elle parle; elle a préparé ce qu'elle veut dire; elle a aussi relevé ses cheveux comme une grande fille, pour avoir l'air plus âgé.


L'évêché est imposant; les salons qu'on traverse avec le Vicaire Général Révérony, n'en finissent plus. Enfin, un feu clair dans une grande cheminée, trois fauteuils devant. Thérèse est dans le fauteuil du milieu. Dans les deux autres, l'évêque et M. Martin. Le vicaire se contente d'une chaise, au grand émoi de l'enfant. Ce qui ne l'empêche pas de plaider sa cause avec toute l'éloquence que donne le désir. Et le dialogue s'engage :


" Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je désirais le Carmel.

--- " Oh ! oui, Monseigneur, bien longtemps.

--- " Voyons, reprit en riant M. Révérony, il ne peut toujours pas y avoir quinze ans de cela !

--- " C'est vrai, répondis-je, mais il n'y a pas beaucoup d'années à retrancher; car j'ai désiré me donner à Dieu dès l'âge de trois ans. "


L'évêque cependant exhorte Thérèse à rester quelque temps auprès de son père. Sans doute, celui-ci va-t-il l'aider. Mais Monseigneur ne connaît pas assez bien M. Martin, qui prend fait et cause pour sa fille, et déclare tout à coup que tous deux font partie du pèlerinage diocésain qui va partir la semaine suivante et que Thérèse demandera l'autorisation au Saint-Siège.


Cela ne décide point l'évêque. Il veut en tout cas parler au Supérieur avant de prendre sa décision. Thérèse pleure, malgré les consolations de Monseigneur qui la bénit et puis l'emmène au jardin.


Le jardin de l'évêché de Bayeux n'est qu'un pauvre jardin auprès de tous ceux qu'allait voir Thérèse.

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Message  Arthur le Mar 18 Mai 2010, 8:16 am

En dépit de toutes les difficultés, de tous ces contretemps, elle ne perdait ni l'espoir ni la paix. Elle s'était remise entre les mains de Dieu, et du moment qu'elle mettait toute sa bonne volonté à son service, si les choses allaient de ce train, c'est que Dieu le voulait.


Et sans doute voulait-il en effet ce voyage d'Italie pour sa petite fille, cette grande plongée dans le dépaysement, l'art, le passé, le monde. Étonnant voyage en vérité, plein d'enchantements et de miracles.


D'abord Paris. Visite rapide de trois jours. À Notre-Dame-des-Victoires, la Vierge confirme à Thérèse que c'est bien elle qui l'a guérie quand il y avait un si grand combat au-dessus d'elle.


Nous croisons à chaque pas le merveilleux avec Thérèse. Il faut nous habituer. Non pas un merveilleux qui bouleverse l'ordre naturel des choses, qui fait remonter les fleuves à leur source, ou jette les fidèles le front dans la poussière.


Non, c'est plutôt un merveilleux de détail, une suite de petites attentions, de petits soins, comme si Dieu accompagnait partout sa petite fiancée et la comblait de prévenances discrètes. On dirait que Thérèse fait en Italie le voyage de ses noces divines.


Il lui offre d'abord un aperçu des beautés se la terre. La traversée de la Suisse est inoubliable.


" Parfois nous étions emportés jusqu'au sommet des montagnes, à nos pieds des précipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur semblaient vouloir nous engloutir. Plus loin, nous traversions un village charmant avec ses chalets et son gracieux clocher, au-dessus duquel se balançait mollement un léger nuage. Ici, c'était un vaste lac aux flots calmes et purs, dont la teinte azurée se mêlait aux feux couchant... "


Thérèse accoudée à la portière ne perd pas des yeux une parcelle du paysage. elle regarde pour le présent et pour l'avenir, pour le jour qui se lève et pour les jours sans horizons, quand elle sera prisonnière du Carmel.


Autour d'elle, on papote dans les wagons. Ce train de pèlerins est surtout composé de gens du grand monde qui se fatiguent vite; les messieurs jouent aux cartes, les dames causent. Thérèse ne les regrettera pas, les plaindra, priera pour eux. L'abbé Révérony, le Vicaire Général de Bayeux, est aussi du voyage. Thérèse sent souvent son regard posé sur elle. Sans qu'il y paraisse, il l'observe, et plus tard il l'aidera.


Mais pour l'instant, voici Milan. Après la nature grandiose et nue, les chefs-d'oeuvre entourent Thérèse et sa soeur Céline. À la cathédrale, elles montent jusqu'au dernier clocheton. La ville s'étend à leurs pieds. Les sculptures du Campo Santo les ravissent. Après les chefs-d'oeuvre de pierre, les sortilèges vénitiens, le silence de la ville marine paraissent tristes à des enfants qui n'ont pas besoin des douteux prestiges du passé pour s'émouvoir.


À Padoue elles reconnaissent Saint-Antoine, à Bologne, Sainte-Catherine. Lorette, c'est autre chose, et quelque chose qui touche de près leur coeur. La ville est pauvre et simple, autour de la maison de la Vierge. Thérèse contemple les murs de la maison divine, la petite chambre de l'Annonciation, dépose son chapelet dans l'écuelle de l'Enfant Jésus.


Partout, elle voudra toucher et voir, mais là, c'est autre chose, elle veut plus. Elle veut vivre avec Dieu quelques minutes dans sa maison. Elle entraîne Céline loin de la Table Sainte où vont communier les autres pèlerins dans la basilique. Elle n'est plus du tout timide quand il s'agit de témoigner son amour; elle demande à un prêtre la communion dans la Casa Santa elle-même. Et on la lui donne...

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Message  Arthur le Mer 19 Mai 2010, 8:18 am



Cependant elle approche du but de son voyage.


Elle aborde Rome par la campagne. Le Colisée lui présente le souvenir des premiers martyrs. Le sable de l'arène, c'est celui qu'ils ont foulé, c'est là qu'ils combattaient pour la gloire du Christ; ce petit pavé croisé indique le lieu de leur sacrifice. Il est dangereux d'aller si près des ruines. Thérèse et Céline n'hésitent pas, s'échappent, escaladent les blocs en tremblant, enjambent les colonnes déchues, courent, s'agenouillent et baisent le sol consacré.


Encore une fois, il faut qu'elle touche. Dans les catacombes, elle et sa soeur se couchent dans le tombeau de sainte Céline, et lui vouent une dévotion particulière.


À Sainte-Agnès, elles se trouvent presque en famille et Thérèse veut apporter une relique à sa soeur Pauline devenue Soeur Agnès de Jésus. Mais il n'y a pas de relique. Alors Jésus, qui accompagne sa petite épouse et qui veut la gâter, fait tomber à ses pieds une pierre de marbre rouge, qui se détache d'une mosaïque.


Une semaine pour tout voir, pour reconstituer intégralement la Rome chrétienne sur la Rome antique. Six jours, et le septième, Thérèse est reçue en audience par Léon XIII. C'est pour cela qu'elle est venue. Il faut obtenir de lui le Carmel à brève échéance.


Le dimanche matin du 20 novembre 1887, Thérèse pénètre au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. Le Pape lui-même officie. Bientôt, elle lui parlera, bientôt sa vie va tourner, mais elle ne tremble pas. " Ne craignez rien, petit troupeau ", lui dit l'Évangile du jour. Et elle ne craint rien.


L'audience commence. L'abbé Révérony se tient à la droite de Léon XIII qui porte la soutane et le camail blanc. M. Martin passe avant ses filles. Le Grand Vicaire le présente comme père de deux carmélites, le Pape le bénit avec bonté et pose un instant sa main sur sa tête. Les pèlerins défilent, baisent le pied et la main, sont entraînés par les gardes nobles. Tout cela est rapide, auguste, silencieux.


M. Révérony, qui se doute du complot, fait prévenir bien haut qu'il " défend absolument de parler au Saint-Père ". Thérèse se tourne vers sa soeur : " Parle ", dit Céline.


" Un instant après, écrit la Sainte, j'étais aux genoux du Pape. Ayant baisé sa mule, il me présenta sa main. Alors, levant vers lui mes yeux baignés de larmes, je lui suppliai en ces termes :

" --- Très Saint Père, J'ai une grâce à vous demander ! "

" Aussitôt, baissant la tête jusqu'à moi, son visage toucha presque le mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pénétrer jusqu'à l'intime de l'âme.

" --- Très Saint Père, répétai-je, en l'honneur de votre jubilé, permettez-moi d'enter au Carmel à quinze ans ! "

" M. le Grand Vicaire de Bayeux reprit bientôt :

" --- Très Saint Père, c'est une enfant qui désire la vie du Carmel; mais les supérieurs examinent la question en ce moment.

" --- Eh bien, mon enfant, me dit Sa Sainteté, faites ce que les supérieurs décideront ".

" Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je tentai un dernier effort :

" --- Oh ! Très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien ! "

" Il me regarda fixement, et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe d'un ton pénétrant :

" --- Allons, allons..., vous entrerez si le bon Dieu le veut ".


À l'instant, les gardes nobles, aidés par le Grand Vicaire, la relevèrent et l'entraînèrent. Mais non pas avant que le Pape eût posé sa main sur ses lèvres et l'eût bénie.

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Message  Arthur le Ven 21 Mai 2010, 8:05 am


Quel goût pouvait avoir la fin du voyage après cette déception ? Tout était gêné d'amertume. Tout, sauf peut-être ce qui avait le plus d'importance : le coeur de Thérèse, sa foi. Elle s'était donnée à Dieu une fois pour toutes, et il faisait d'elle ce qu'Il voulait.


" Comme un petit jouet, comme une petite balle... " Par une intention délicieuse, Thérèse voulait être entre les mains de l'Enfant Jésus comme un joujou pour le distraire. Il pouvait donc la percer pour voir ce qu'il y avait dedans, ou la laisser tomber.


Et tout était bien. Naples et Pompéi étaient à leur place, la promenade pour aller au monastère de San Martino était magnifique, et le Vésuve fumait toujours dans le ciel d'azur.


Thérèse a maintenant une petite célébrité dans le train des pèlerins. Son secret est connu, son algarade au Vatican a fait le tour de ses compagnons de voyage.


On la regarde avec sympathie, Mgr Legoux l'appelle " la petite Carmélite ", et même le Grand Vicaire de Bayeux, qu'elle redoute, touché certainement par tant de courage et de foi, tant de sagesse et de naïveté gracieuse, l'accueille dans sa voiture, un jour qu'elle s'est mise en retard pour chercher une boucle de ceinture égarée, lui parle avec bonté et lui promet son intervention.


Cependant, les beaux paysages se succèdent, et les petits prodiges. À Florence, il se trouve que seule sa main est assez fine pour passer dans les trous de la grille qui entoure le tombeau de la sainte. À Rome, dans l'église où l'on vénère les reliques de la crucifixion, deux épines et un clou, elle demande à les toucher; et son doigt est est assez mince pour se glisser dans un trou du reliquaire, effleurer le clou précieux; tout cela enchante à la fois et aiguise l'impatience de Thérèse.


Elle n'est plus que désir, et prières, et soupirs vers le Carmel. En vain M. Martin lui propose-t-il un voyage à Jérusalem; en vain la corniche italienne déploie-t-elle pour elle ses magies de lumière et de couleur; la mer brille, le ciel se pare d'étoiles brillantes, la terre lui offre toutes ses chansons. Thérèse n'aspire qu'aux murs de brique du couvent de Lisieux, au silence et au détachement du monde qui lui promettent la beauté infinie d'un amour qui ne connaît ni ombre ni saisons.

Arthur

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Message  Arthur le Lun 24 Mai 2010, 9:52 am



Elle souhaitait entrer au Carmel le jour de Noël.


Sa soeur Pauline, qu'elle était allée voir dès son retour, lui avait conseillé d'écrire à l'évêque de Bayeux. Elle l'avait fait aussitôt. Mais la réponse tardait.


Elle tarda jusqu'au 1er janvier. L'évêque avait fait connaître sa décision directement à la Mère Prieure. Et c'est elle qui écrivit à Thérèse : Monseigneur autorisait l'entrée immédiatement. La Mère Marie de Gonzague pourtant avait décidé d'ajourner la réception jusqu'après le Carême. À la joie de la victoire se mêlait la déception de l'attente.


Trois mois de retard, trois mois d'épreuve pour la petite épouse impatiente. Mais cette pause au bord du monde, ce moment d'équilibre au faîte d'une vie qui se transforme, n'est-ce pas une grâce de plus ? Thérèse accepte. Elle surmonte la dernière tentation extérieure : profiter de ces trois mois pour mener une vie un peu plus libre, jouir des plaisirs innocents de la vie qu'elle ne connaîtra jamais plus.


Elle se prépare au contraire en se mortifiant à sa manière, sa " petite " manière qui fait entrer le sublime dans le quotidien : elle brise sa volonté, elle retient toute parole de réplique, " elle rend de petits services " sans les faire valoir. Ainsi grandit-elle encore dans l'abandon et l'humilité.


Un jour de février, son père lui apporte un petit agneau blanc, qui vient de naître. Il a voulu lui faire ce cadeau. Elle s'empresse autour de la petite bête vagissante et tiède; elle a toujours aimé les animaux, les plus simples les plus humbles, ceux qui vivent familièrement avec nous.


Dans son enfance, elle avait beaucoup aimé une petite poule blanche qu'on lui avait donnée. Un agneau blanc, comme on en voit dans les crèches de Noël, quelle douceur ! Mais il faisait froid ce jour-là, il neigeait. Le soir venu, le petit agneau cessa de respirer.


Au bout du jardin, Thérèse l'ensevelit sous le linceul des flocons aussi blancs que sa laine. Déjà, pendant ses récréations de pensionnaires, à l'Abbaye des Bénédictines, elle cherchait les petits oiseaux morts pour les ensevelir " honorablement ".


Mars s'achève. La nuit vient moins vite. Au jardin, les promesses du printemps laissent passer leur souffle entre les doigts de l'hiver. Les bourgeons fragiles contiennent toute l'espérance des verdures. Thérèse dit doucement adieu à tout le décor de sa jeunesse.


Les choses ne sont rien qui existent dans le temps, et dont on sait qu'un peu plus tôt, un peu plus tard elles vont finir. Mais il est dans la nature de l'homme de s'attacher à ce qu'il a pris l'habitude de voir, même s'il s'en va, lui aussi, vers un état meilleur et qu'il a choisi. Thérèse heureuse, sent tous ces petits déchirements que Dieu a voulus pour elle, et qu'elle lui offre en présents. Tout ce qu'on se prend à soi-même est un cadeau pour Dieu.


Et la voici qui s'assied pour la dernière fois autour de la table de famille. C'est le soir du 8 avril 1888. Ses parents de la terre sont autour d'elle. Elle voudrait qu'on l'oubliât; il y a au fond d'elle une joie indicible, un peu troublante et merveilleuse. Mais " les paroles les plus tendres s'échappent de toutes les lèvres, comme pour faire sentir davantage le sacrifice de la séparation ". L'un des plus grands courages, c'est de ne pas s'épargner aucune émotion.

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Message  Arthur le Mar 25 Mai 2010, 8:02 am


Même si cette émotion va jusqu'à l'agonie.
Thérèse le sait le lendemain.


Elle ne nous a pas dit comment elle avait dormi sa dernière nuit de jeune fille. À l'aurore, elle a dit adieu d'un regard à sa maison des Buissonnets. Elle est partie pour le Carmel. Elle a communié près de son père et de sa famille en larmes.


Elle, qui a tant pleuré petite fille, ne pleure pas. Elle se lève. Comme une barque se détache de la rive, et la voici tout à coup entourée par la mer, seule au milieu de la mer et livrée à elle, elle est seule un instant dans le petit espace qui la sépare de la porte de clôture. Elle a reçu des baisers, son père s'est mis à genoux pour la bénir.


Elle marche en avant, toute seule au milieu de l'immense amour de Dieu. D'autres baisers, d'autres sourires l'attendent, mais il y a des sanglots derrière elle. " Mon coeur battait si violemment que je me demandais si je n'allais pas mourir. "


Ses deux soeurs, qui lui ont montré le chemin, lui tendent les bras et à côté d'elles, cette communauté qu'elle ne connaît que de désir. La porte définitive s'est refermée. Une paix douce et profonde descend dans le coeur de Thérèse enfin comblée.

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Message  Arthur le Mer 26 Mai 2010, 9:38 pm


Elle découvre un monde nouveau.


Le Carmel de Lisieux n'est pas un très beau monument. Mais le préau avec ses allées, ses corbeilles de fleurs, son calvaire dressant haut le Christ, est sans tristesse.


" Tout le monastère me parut ravissant. " Le cloître, le jardin, la cellule, et cette impression de désert que donne le silence et l'observation d'une règle consentie.


Pourtant elle n'a pas d'illusions. Ou si elle en avait, on se charge vite de les lui faire perdre. La paix du couvent est une paix intérieure; si réduites qu'elles soient, les relations d'une communauté participent quand même des sociétés humaines. Elle savait ce que la vie religieuse emporte de sacrifices, d'amertumes, d'humiliations.


Elle trouve ce qu'elle attendait. Elle l'accepte. Elle va plus loin. Elle accueille toutes les épines avec une obéissance parfaite qui s'éclaire d'un sourire... Elle est modeste, elle est simple, elle reçoit du même coeur l'indulgence et la sévérité.


Bien sûr, cela ne va pas sans lutte. Où serait le mérite ? Son caractère est naturellement vif. Mais personne ne peut voir le combat qu'elle livre, ni les triomphes qu'elle obtient. Elle ne cherche pas le bien pour qu'on le sache. Elle est toute abandonnée entre les mains d Dieu. Elle est venue pour sauver les pêcheurs, et cela seul importe.


Il faut lui connaître l'âme pour voir les progrès qui s'accomplissent dans cette novice de seize ans, volontiers rabrouée par les unes ou les autres, tancée par la Prieure, sans consolation humaine si ce n'est la présence de ses deux soeurs qu'elle chérit. La règle est là, qui ne connaît pas les liens de famille, et Thérèse ne supporterait pas d'exception ou d'adoucissement.


Elle aurait même scrupule à ce que l'on pût croire à quelque faveur. S'il lui vient une facilité, c'est par obéissance qu'elle l'accepte. Après deux mois de noviciat, elle étonne le Père Pichon par sa ferveur et l'action de Dieu sur son coeur. " Mon enfant, lui dit-il, que Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre maître des novices. "


À la fin de mai, il y eut fête au monastère pour la Profession de Marie. Thérèse couronna de roses celle qui avait été son guide et sa seconde " petite mère ". Joie rapidement suivie d'un grand chagrin : M. Martin eut une seconde attaque de paralysie.


Depuis longtemps, il déclinait. Sa piété consolait ses filles, mais ne leur ôtait pas l'angoisse. Celle de Thérèse était extrême. Il devait pourtant se rétablir pour quelques mois, comme s'il eût fallu qu'il obtînt sa récompense terrestre, qu'il assistât avec ses yeux de chair aux Noces sacrées de celle à qui il avait donné son enveloppe mortelle.

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Message  Arthur le Ven 28 Mai 2010, 8:22 am



Lorsque Thérèse ouvrit les yeux le matin du 10 janvier 1889, son premier regard fut pour le ciel. Elle avait demandé la neige. Elle aimait la neige depuis son enfance. Un instinct secret l'unissait à ce qu'il y a de plus blanc, de plus pur dans le monde. La neige. Elle voulait que la terre autour d'elle eût ce manteau candide pendant qu'elle-même revêtait pour jamais la robe d'épouse du Christ.


Mais le Ciel paraissait ne pas l'entendre. Ce jour d'hiver, pareil à ceux qui l'avaient précédé, était tiède comme un jour de printemps. Thérèse renonça de bon coeur à un souhait qu'elle considérait comme un enfantillage. Elle s'habilla.


M. Martin avait choisi pour sa fille la plus belle robe afin que fût honoré Celui à qui elle allait s'unir. Elle était de velours blanc, bordé de cygne et de cette dentelle qui porte le nom de sa ville natale et que sa mère avait aimée. Ses cheveux tombaient en boucles d'or pâle autour de son visage, et des lys y étaient mêlés.


C'est ainsi qu'elle parut à la porte de clôture où l'attendait son père.


--- Ah ! s'écria-t-il, la voilà donc, ma petite reine !

Puis il lui offrit le bras.


Regardons passer cette jeune fille qui marche vers l'autel, conduite par son père. Elle est au point de sa gloire humaine. Elle avance et les plis du velours accompagnent ses pas. Quand elle respire, la puissante odeur des lys l'enveloppe. Sa beauté, qui ravirait tous les yeux terrestres, rayonne pour la dernière fois avant la résurrection éternelle.


Tout le sourire de son âme s'est réfugié dans ses yeux. La chapelle est pleine de lumière, de fleurs, d'ornements qui brillent doucement pour l'accueillir. Cela est pour nous. Mais que sont, pour elle, ces choses de peu d'éclat, auprès des Noces du ciel qu'elle imagine et dont défaille son âme ?


Est-ce une Prise d'Habit ordinaire ? Oui, sans doute. Une fille des hommes abandonne le monde et entre au Carmel. C'est tout. Pourtant l'évêque de Bayeux qui préside la cérémonie se trompe. À l'instant que Thérèse quitte la chapelle et rentre au monastère, il entonne le Te Deum qui ne se chante qu'aux Professions.


Le Te Deum, c'est le chant des victoires, celui que l'Église a choisi pour remercier Dieu d'un fait exceptionnel. Pourtant, la nature émue se trompe elle aussi, et Dieu permet que Thérèse retrouve son préau couvert de la neige désirée. Du ciel adouci d'hiver, les purs flocons inopinés ont répondu à l'appel de Thérèse.

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Message  Arthur le Lun 31 Mai 2010, 8:23 am



Maintenant, elle n'a plus qu'à aimer et à souffrir.


Sauf pour les quelques êtres qui l'aiment, elle disparaît. Pas pour très longtemps. Huit ou neuf ans, cela ne compte guère dans l'histoire des hommes. Huit ou neuf ans de vie cachée au milieu de l'univers périssable, est-ce trop demander ? Huit ou neuf ans faits de soirs et de matins, quand chaque minute est marquée par un geste d'amour ou de sacrifice, un renoncement ou une prière, une humiliation ou une offrande, est-ce trop ?


C'est ce que Dieu demande à Thérèse.


Il l'éprouve d'abord dans sa plus chère affection.


Quelques jours après sa Prise d'Habit, Thérèse apprend que son père est de nouveau terrassé par le mal. et cette fois définitivement. La paralysie l'immobilise, tarit la parole sur ses lèvres, obscurcit son cerveau. Il ne peut plus vivre, il faut qu'on vive pour lui. Le 12 février, on le transporte dans une maison de santé.


Cette déchéance irrémédiable frappe Thérèse plus que la mort. Elle reconnaît sa vision enfantine, ce vieillard à la tête voilée qui traversait son jardin. Avertissement prophétique dont elle vérifie l'exactitude avec un tremblement. Mais ne faut-il pas accepter cette croix ?


N'est-elle pas la réponse de Dieu au don que lui a fait M. Martin de sa propre vie, alors qu'ayant tout offert de sa famille humaine, ayant appris que Céline à son tour désirait la vie religieuse, et qu'ainsi chacun de ses enfants serait consacré, soulevé par un élan d'amour divin, Thérèse transforme en douceur toutes les amertumes. Et plus les souffrances sont nombreuses, plus elle consent à les subir.

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Message  Arthur le Mar 01 Juin 2010, 8:09 am



Ce temps de fiançailles qui s'écoule entre la Prise d'Habit et la Profession, elle le passe à se perfectionner dans les vertus de son état. Elle a toujours eu une conscience extraordinaire de ce qui se passait en elle-même. Toute petite, elle le savait déjà; mais sa connaissance est aiguisée maintenant par la solitude, l'oraison, la lecture. Elle se retourne l'âme, sans cesse; elle la vide de tout ce qui peut déplaire au bon Dieu.


La robe de velours blanc, c'était pour les hommes; il faut aussi que l'âme de Thérèse soit la plus blanche quand elle sera tout à fait au Seigneur. Elle avait encore un certain goût pour les objets commodes ou jolis; elle s'en sépare par esprit de pauvreté; elle se met à aimer les choses laides ou déplaisantes. Il y avait dans sa cellule une petite cruche agréable à l'usage et à la vue, on la remplace par une grosse cruche ébréchée; elle se réjouit.


Un autre jour, un petit vase, oublié sur une fenêtre, se brise. Thérèse est réprimandée par la maîtresse des novices qui croit à une négligence de sa part. Elle n'y est pour rien. Ce n'est pas elle qui a laissé le petit vase au bord de la fenêtre. Elle baise la terre et promet d'avoir plus d'ordre à l'avenir. Ce que ces modestes victoires représentent d'efforts, elle est seule à le savoir. Et elle accumule ainsi " les petits actes de vertus bien caché " .


Elle en parlera plus tard, quand elle sera si avant dans l'amour, qu'elle se rendra compte qu'il faut donner des exemples aux âmes, pour qu'elles comprennent la grandeur de la " petite voie " qui mène au sein de Dieu. Pour le moment, elle se tait. Même quand une soeur l'aidant à replacer son scapulaire, lui enfonce une grande épingle dans la chair, elle remercie et se tait. ( " Combien de temps avez-vous supporté cette épingle ? " lui demandera-t-on plus tard. Et elle répondra : " Plusieurs heures. " )


Même quand la vieille soeur Saint-Pierre, infirme et impotente, qu'elle a accepté de conduire au réfectoire et de promener, la gourmande avec maussaderie, elle se tait et sourit. Même aussi quand M. le Supérieur retarde sa Profession de huit mois. Pourtant cela est bien dur; il faut qu'elle se console en pensant que plus elle aura de temps pour se préparer, plus elle sera agréable à Dieu.


Et elle redouble d'attention.

Arthur

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