Les Martyrs de Gorcum

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Message  Monique Dim 02 Juin 2024, 10:06 am

Cet homme d'une vertu si éprouvée et dont la ville de Gorcum admirait déplus en plus l'éloquence, la charité et le zèle, avait lui-même de grandes peines intérieures. Il souffrait; la responsabilité l'effrayait. Il avait peur du confessionnal qu'il appelait son « banc de douleur », Trois sermons à prêcher, disait-il, lui étaient une tâche plus agréable qu'une seule confession à entendre. Il souffrait aussi des progrès que, malgré sa vigilance, l'hérésie faisait dans son troupeau. Les convictions faiblissaient. En attendant qu'il y eût des apostats, il y avait déjà des trembleurs. Comme beaucoup de ses frères qui ont vécu dans des temps d'épreuve et de crise, le saint curé était plus souvent à Gethsémani que sur le Thabor. Le moment vint où, au lieu de l'estime générale dont on l'avait honoré jusque-là, une partie de ses paroissiens gagnés de plus en plus aux nouvelles doctrines commença à lui prodiguer des injures et des affronts. Il ne s'en plaignait pas ; il avait compassion des pauvres égarés. Il faisait réparer à ses frais les vitres de son presbytère que brisaient des hommes de la lie du peuple stipendiés par les hérétiques. Ce n'est que lorsque les prédicants de Terreur cherchaient à corrompre ses ouailles qu'il recourait aux magistrats. Il n'hésitait pas dans ce cas a réclamer pour son troupeau la protection des lois existantes.

Au début de l'année 1572, lorsque les Gueux étaient déjà à Brielle et dans quelques autres villes, la situation devint de plus en plus tendue à Gorcum. Léonard avouait que lorsqu'il était en chaire il se demandait parfois s'il en descendrait vivant. Un dimanche en particulier il se vit entouré d'un groupe appartenant au parti le plus avancé de la ville. Ils cachaient mal sous leurs vêtements les armes dont ils étaient résolus à se servir contre la sainte liberté de l'orateur. Celui-ci ne se laissa pas intimider; mais on ne bougea pas, son heure n'était pas encore venue. Un autre jour sa constance eut à subir une lutte plus difficile et plus délicate. Une de ses sœurs arrivait en toute hâte de Bois-le-Duc, sa ville natale. Les Gueux venaient d'y massacrer un prêtre avec une cruauté raffinée. Au nom de leur mère, elle lui représenta la grandeur du péril et le supplia de pourvoir à sa sûreté. Léonard ne méconnut pas la gravité de la situation; mais tout en chargeant sa sœur de consoler et de rassurer leur vieille mère, il déclara net que l'imminence du danger était la raison décisive qui le décidait à rester à son poste. A l'approche du loup le mercenaire fuit, mais le bon pasteur unit sa cause à celle de son troupeau. Et le curé de Gorcum était un bon pasteur. L'année précédente, 1671 , il avait refusé d'échanger sa paroisse contre la cure plus importante de Gouda 1 Ses paroissiens eurent une nouvelle preuve de rattachement qu'il leur avait voué dans un autre fait qui achèvera de nous faire connaître l'homme.


I. Beschrijving van de stad Gouda. Walvis, vol. II, p. 108. Corneille de Schooahovea qui, au défaut de Léonard, fut nommé à la cure de Gouda, y eut pour successeur dès Tannée 1574 un neveu du martyr Nicolas Pieck. Il s'appelait Jean Pieck et était le fils de Corneille, le frère aîné de notre martyr.



A suivre...

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Message  Monique Mar 04 Juin 2024, 8:48 am

Il y avait à Gorcum un troisième prêtre séculier, Godefroid van Duynen. Né dans cette ville en 1502, ce vieillard, l'une des figures les plus attachantes du groupe de nos martyrs, avait 70 ans. On n'a que des indications très vagues sur un long séjour qu'il fit à l'Université de Paris et dans une paroisse de France sur les frontières des Pays-Bas. On sait seulement qu'il fut ordonné prêtre à Paris, et qu'à la suite d'épreuves dont on ignore la nature, ses facultés intellectuelles souffrirent un ébranlement qui le força de rentrer dans sa ville natale. Son infirmité l'avait rendu sympathique à ses concitoyens de Gorcum. S'il fut à tout jamais incapable de se charger d'une paroisse, il pouvait toutefois dire l'office, célébrer la Sainte Messe et même entendre les confessions des fidèles. Il faisait souvent sa promenade hors les portes de la ville. Un jour, il y trouva un prédicant faisant son prêche en plein air. « Mes amis, dit Godefroid aux gens qui s'étaient attroupés, on vous trompe ; ne croyez pas; n'écoutez pas. » Et comme les hérétiques, pour diminuer l'effet de ces paroles, se mirent à traiter de fou celui qui les avait prononcées : « Pardon, répliqua le vieillard, en ceci je ne suis pas fou ; je vous dis la vérité, c'est cet homme qui vous trompe. » Estius qui nous donne ces renseignements fait le plus grand éloge de la piété de son compatriote. Le saint prêtre jeunait le mercredi et le vendredi de chaque semaine et passait une grande partie de ses journées à l'église. Il encourageait les parents à s'imposer des sacrifices pour l'éducation de leurs enfants. Il le faisait surtout quand il avait remarqué dans un enfant des indices d'une vocation sacerdotale. Estius se souvient avec reconnaissance d'avoir bénéficié pour son compte de l'appui bienveillant du vieillard, quand il quitta pour la première fois ses parents pour commencer ses études.

Le clergé de la paroisse était aidé dans l'exercice du ministère par des religieux Franciscains. Leur couvent s'appelait la maison de la Sainte Vierge de Bethléem, et était situé dans la rue d'Arkel. L'établissement à Gorcum des fils de saint François remonte au temps qui suivit de près la mort du Patriarche (1226). Les religieux, d'abord Conventuels, acceptèrent en 1454 la réforme dite de l'Observance. Le couvent faisait partie de la province de la Basse-Germanie, dont Florent de Leyde était le provincial. On lui doit une relation du martyre de ses confrères, qui complète sur plusieurs points le récit d'Estius En 1572, l'ordre entier était régi par Christophe de Chef-Fontaine el Grégoire XIII venait de remplacer saint Pie V sur le siège de saint Pierre.

Au couvent de Gorcum il v avait dix-huit religieux, six Frères et douze Pères. Deux de ces derniers avaient dû se rendre à Bois-le-Duc, avant l'arrivée des Gueux; il ne restait donc exactement que dix Pères et les six Frères. Qu'on nous permette de les présenter au lecteur, en recueillant les rares indications que l'histoire, sobre de détails à leur endroit, nous a conservées comme malgré elle. Sa parcimonie ne doit pas nous étonner. Les fondateurs d'ordre exigent d'ordinaire de leurs disciples un sacrifice des plus méritoires pour le ciel, des plus embarrassants pour l'histoire. A son entrée au couvent, le nouveau religieux dépose ses vêtements du siècle, mais il renonce aussi à des biens qui touchent de plus près à sa personnalité. Ses états de service, ses succès déjà remportés, ses relations, et jusqu'aux noms de son baptême et de sa famille, tout vient se voiler sous un nom de saint. Une fois devenu moine, le fils de grande famille ou le jeune homme au brillant avenir ne sera toute sa vie que le Frère Joseph ou le Père Justin. C'est sous un nom d'emprunt que d'ordinaire il exercera divers offices dans un couvent et qu'il parcourra successivement plusieurs maisons de son ordre ne sachant chaque matin sous quel toit il couchera le soir. Ces saintes pratiques favorisent trop chez le religieux l'esprit d'abnégation et d'obéissance pour que nous regrettions la difficulté qui en résulte pour le biographe, quand il veut fixer une physionomie ou raconter une carrière. Les points de repère font trop souvent défaut. C'est tout à la fois le triomphe du renoncement et le désespoir de l'histoire.


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Message  Monique Mer 05 Juin 2024, 7:33 am

De trois frères du couvent de Gorcum on ne sait absolument rien. Les trois autres s'appelaient : Frère Pierre, Frère Corneille, Frère Henri. Le Frère Pierre était né au village de Assche à quelques lieues de Bruxelles1. Le Frère Corneille était de l'antique ville de Wyk-by-Duurstede sur le Rhin à trois lieues au sud-est d'Utrecht, L'histoire garde le silence sur son nom de famille et sur son âge. Elle n'est guère plus explicite sur le Frère Henri. Nous savons seulement qu'en 1672 il avait dix-huit ans et qu'il était encore novice.

Le plus âgé des Pères s'appelait Willehald. C'était un vieillard de quatre-vingt-dix ans, de haute taille, figure d'ascète, un de ces religieux dont on dit sans exagération qu'ils vivent dans le commerce habituel avec Dieu. Il était originaire du Danemark. Il y était entré dans l'ordre de Saint- François, et il y avait passé la plus grande partie de sa vie religieuse. Mais le jour vint où l'intolérance des protestants le força à s'expatrier et à chercher un refuge chez ses confrères des Pays-Bas. Au couvent de Gorcum il avait été accueilli à bras ouverts. Avec le temps il avait appris la langue de sa nouvelle patrie et il se rendait utile pour les confessions.

Le Père Théodore van der Eem avait près de soixante-dix ans. Né à Amersfoort dans la province actuelle d'Utrecht, il devait appartenir à une famille nombreuse, car Estius lui donne bien cent neveux ou nièces. Jeune encore il avait préféré à un riche bénéfice la règle de saint François, et il avait été toute sa vie un religieux modèle. C'est lui qui était chargé, en qualité d'aumônier, des religieuses Franciscaines de la ville. Nous savons déjà que quand elles eurent quitté leur maison, à l'approche des Gueux, le Père Théodore rejoignit ses confrères au couvent de la rue d'Arkel.



1 On croit qu'il s'appelait dans le monde Pierre van der Slaghmolen.



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Message  Monique Jeu 06 Juin 2024, 7:06 am

Le Père Nicaise était né en 1622 à Heeze près d’Eindhoven dans le diocèse actuel de Bois-le-Duc. Disposant d’une bourse qu’avait fondée un de ses oncles, ancien secrétaire du Pape Adrien VI, Nicaise put faire ses études à l’Université de Louvain. Il y entra chez les Mineurs de l’Observance. Ses Supérieurs l’envoyèrent plus tard aux couvents de Leyde et de Harlem et enfin à celui de Gorcum. Les dates exactes nous sont inconnues. C’est, paraît-il, vers i565 qu’il arriva a Gorcum. Estius nous apprend qu’il excellait dans la direction des âmes, et que, d’un désintéressement absolu, il refusait les présents par lesquels ses dirigées voulaient lui montrer leur reconnaissance. II employait ses loisirs à traduire en hollandais des opuscules de piété Né en 1522, le Père Nicalse de Ileeze avait cinquante ans à l'arrivée des Gueux.

Le Père froid de Melveren en avait soixante. Son nom de famille semble avoir été Coart. Il était né en 1512 au village de Melveren près Tongres. Le village de Lummen étant, lui aussi, dans les environs de cette ville, le Père Godefroid se trouvait être le compatriote de Guillaume de la Marck. Il en était de même du Père Guillaume, un Wallon du pays de Liège, mais nous ne connaissons ni son nom de famille, ni son âge, ni le lieu exact de sa naissance. Les historiens de nos martyrs insinuent qu’il n’édifiait pas ses confrères et qu’il les avait déjà contristés, autrefois, par une sortie du couvent. François van Rooy, le plus jeune des Pères, était né à Bruxelles. Il avait fait ses études dans cette ville, au collège de Nazareth que dirigeaient les Frères de la Vie Commune. Il venait d’être ordonné prêtre et avait un goût prononcé pour l’étude de la Sainte Écriture,

Il y avait encore au couvent de Gorcum deux Pères appelés Antoine, l’un né a Hoornaar, à quelques lieues au nord de Gorcum, et l’autre originaire de Weert, dans le diocèse actuel de Ruremonde. Cette petite ville du Limbourg hollandais compte, dans le groupe de nos martyrs, un autre de ses fils, le Père Jérôme, né à Weert en iSaa. Autrefois il avait visité la Terre Sainte et fait un séjour au couvent des Franciscains de Jérusalem. De retour dans sa patrie il avait été supérieur à Bergenop-Zoom et se trouvait maintenant depuis plusleurs années déjà à Gorcum, où il exerçait au couvent la charge de vicaire ou de vice supérieur. Comme Léonard Vecliel, le Père Jérôme avait un Grand Don de parole, tout fait d’éloquence persuasive et parfois de courageuse hardiesse. Tel le jour où il dénonça publiquement le triste gouvernement du duc d’Albe plus préoccupé, lui semblait-il, de s’approprier l’argent du peuple que de protéger la religion. Au reste c’était un parfait religieux, zélé pour le bien, observateur scrupuleux de la règle. Il était très connu dans la ville, son office le mettant en rapport avec beaucoup de monde. D’un caractère aimable et doux, d’une grande candeur d’âme, son abord était agréable et facile. Estius le connaissait parfaitement, et il laisse entendre que ses relations avec le vicaire de son oncle portaient le cachet d’une véritable intimité.

Tels étaient les religieux du couvent de Gorcum. Il nous reste à faire connaissance avec leur supérieur et à nous incliner devant cette noble figure. Avec celle du curé Léonard elle dominera toute la suite de notre récit.


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Message  Monique Ven 07 Juin 2024, 8:00 am

Nicolas Pieck, le gardien ou supérieur des Franciscains, n'avait pas encore trente-huit ans accomplis.. Il était né le 29 août 1534 à Gorcum, de Jean Pieck et de Henriette Calff. Il avait trois frères et deux sœurs dont l'aînée, appelée Marie, était la mère de Guillaume Estius, le futur historien de son oncle et de ses glorieux compagnons. Nicolas fit ses humanités chez les Frères de la Vie Commune à Bois-leDuc, la patrie de Léonard Vechel. Il y entra chez les Franciscains et il y fit sa profession. Ses supérieurs renvoyèrent ensuite à leur couvent de Louvain dont le supérieur était le célèbre Pierre Montanus, ancien Recteur de l' Université. Le couvent était incorporé à l' Université. Nicolas y fut ordonné prêtre en 1558, et il fut appliqué de suite dans plusieurs villes de Belgique au ministère de la prédication et de la direction des âmes. Estius, alors étudiant à Louvain, avait été chargé par ses parents de s'enquérir des besoins de son oncle. Le religieux remerciait chaque fois son neveu avec effusion, mais il déclinait délicatement toute offre de services. « De quoi peut avoir besoin un fils de saint François, lui disait-il aimablement, quand il a sa nourriture et sa bure? » Ses supérieurs remarquèrent et les succès qu'obtenait son ministère et la prudence dont il ne se départait jamais.

Bientôt ils lui confièrent la conduite du couvent de Gorcum, sa ville natale. Le couvent s'était maintenu dans la ferveur. Le nouveau supérieur y trouva pourtant quelques abus. Son désir de les réformer rencontra de l'opposition. Il n'avait pas encore éprouvé comment des riens provoquent des tempêtes là où les grands sacrifices sont à l'ordre du jour. Il est probable aussi que le Père Guillaume était dans la cabale, et qu'à cette occasion il quitta pour un temps le couvent. Grâce à la modération et à la douceur du gardien les choses rentrèrent dans l'ordre. Mais il est à remarquer, dit Estius, qu'aucun de ceux qui contristèrent en cette occasion leur supérieur ne se trouva plus tard parmi les compagnons de son martyre.

Son action réformatrice s'étendait au dehors du couvent. C'est ainsi que, malgré les sympathies dont disposait le coupable, il réussit à éloigner de la ville un aumônier qui abusait gravement de sa situation. Bien que nous devions imiter la réserve de l'historien , nous croyons qu'il s'agit d'un prédécesseur de Jean d'Oosterwyk au monastère des religieuses Augustines. Au reste, Nicolas, jaloux de l'honneur de Dieu et de ses ministres, n'était pas un redresseur de torts ni un censeur morose. Estius nous affirme qu'il y avait entre le clergé de la paroisse et celui du couvent une entente parfaite et des échanges fréquents de bons offices. On se taquinait aimablement quoique sur des sujets graves : Moîne, moine, disait parfois le curé Léonard au supérieur des Franciscains, les Gueux viendront vous pendre. » Ni l'un ni l'autre ne se doutaient probablement de la promptitude avec laquelle allait être réalisée cette parole qui était une prédiction.


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Message  Monique Sam 08 Juin 2024, 6:56 am

Nicolas Pieck avait un extérieur paisible et calme, un visage candide, indice d'une âme pure et sereine. Sa constitution était si frêle qu'une légère piqûre au doigt suffisait pour le faire tomber en défaillance. On fera bien de se rappeler ce détail, quand enverra ce qu'un corps si délicat dut endurer de souffrances pour l'amour de Dieu. En attendant il avait, comme le saint curé Léonard, de grandes peines morales. Deux membres de sa famille, ses propres frères, l'affligeaient beaucoup par leur foi chancelante. C'est en vain qu'il multiplia les démarches pour les ramener; par un secret jugement de Dieu, ses efforts et ses prières demeurèrent sans résultat. Au lieu de ses frères selon la nature, Dieu lui accorda la conversion et la vie d'un autre parent dévoyé, déjà condamné à mort. Ce ne fut pas sans peine qu'il lui sauva la vie; il dut faire à cette occasion le voyage de Rotterdam et arracher au comte Bossu la grâce du coupable.

Le dimanche dans l'octave de la Fête-Dieu, Nicolas prêcha avec feu sur la présence réelle de Jésus-Christ dans la Sainte Eucharistie, et quelques jours plus tard sur la nécessité de confesser Notre-Seigneur devant les hommes. Les sujets étaient doublement de circonstance : les Gueux étaient déjà dans la ville voisine de Dordrecht. Ce furent là ses deux dernières instructions. Dans quelques jours il allait les sceller de son sang.

Tel était l'état du clergé de Gorcum quand, le 5 juin 1572, les sentinelles signalèrent l'approche de la flotte des Gueux. L'énumération que nous venons de faire ne répond pas exactement à la liste des soldats de Jésus-Christ que nous retrouverons dans la grange de Brielle. Sur le chemin du martyre quelques-uns fausseront compagnie à leurs frères d'armes, mais d'autres viendront prendre des places qui ne leur semblaient pas destinées. C'est ainsi que se vérifie toujours la parole effrayante : « L'un sera pris, l'autre abandonné. » Dieu choisit ses élus. C'est Lui-même qui fait ses martyrs.


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Message  Monique Dim 09 Juin 2024, 7:19 am

CHAPITRE V

L' ARRESTATION


****


C'est le mercredi 25 juin 1572, à huit heures du matin, que la flottille des Gueux parut en vue de Gorcum portant, comme pavillon, l'inévitable bannière d'église. Elle était forte de treize navires. Les Gueux qui la montaient, au nombre de 150 hommes, étaient commandés par le Zélandais Marin Brant.

La ville pouvait soutenir un siège. Les habitants, bien que travaillés depuis longtemps par l'hérésie et par le parti du Prince d'Orange, étaient restés dans l'ensemble sincèrement attachés au roi et à la religion. Mais les partisans des Gueux manœuvraient avec beaucoup d'habileté. Grâce aux renseignements qu'ils avaient fournis à l'ennemi, celui-ci avait pu prévenir les renforts que le fils du commandant de la place était allé chercher auprès du comte Bossu. Ils travaillaient maintenant a exploiter l'effroi que l'arrivée de l'ennemi avait porté à son comble. A les entendre, toute velléité de résistance était inutile et devait nécessairement provoquer de terribles représailles. Du reste, les Gueux ne venaient pas en ennemis mais en libérateurs. Ils venaient affranchir la ville du joug intolérable du duc d'Albe et de ses impôts maudits. Loin d'être ces persécuteurs cruels qu'on avait dépeints aux populations, ils venaient assurer à tous les habitants, laïques, prêtres et moines, une pleine liberté religieuse.

Peu de monde, il est vrai, se tenait pour convaincu. On jugeait ces écumeurs de mer sur leurs actes passés, non sur des affirmations dont le caractère hypocrite et intéressé sautait aux yeux. Et néanmoins le courage des habitants faiblissait d'heure en heure. En vain le curé Léonard et Nicolas son collègue parcouraient-ils les groupes, adjurant tout le monde de faire son devoir. On ne les écoutait plus. Une foule apeurée se laisse tromper aisément. Les bons eux-mêmes, les bons surtout sont peu enclins à se défier et à se défendre avec énergie, quand on réussit a faire miroiter à leurs yeux de fallacieuses promesses. Les deux prêtres prêchaient dans le désert. Convaincus de l'inutilité de leurs efforts, ils se retirèrent dans la citadelle.


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Message  Monique Lun 10 Juin 2024, 7:43 am

Celle-ci, adossée aux murs de la ville et baignée par les eaux de la Merwede, avait été construite en 1420 par Guillaume de Bavière. C'était, avec ses fossés larges et profonds, ses ponts-levis et ses tranchées, une véritable forteresse du moyen âge. Au centre s'élevait le château proprement dit, dont la principale pièce de défense était la Tour Bleue, une tour ronde en bas, octogone en haut et munie d'une galerie et de créneaux.

La citadelle servait de résidence au commandant de la place. C'était, en 1672, Gaspard Turk, homme énergique, fidèle à son roi, catholique convaincu, il occupait le poste depuis 1558. Comme il n'avait avec lui, en temps ordinaire, qu'une vingtaine de soldats, il avait envoyé son fils à Utrecth, pour éclairer le Stathouder sur la gravité de la situation et amener au plus tôt des renforts. En attendant il offrit un refuge à tous ceux que leur condition présente ou leur passé exposait tout spécialement à la brutalité de l'ennemi. De ce nombre furent, en plus des deux curés, quelques laïques des plus honorables de la ville et des plus compromis par l'opposition qu'ils avaient faite aux partisans des Gueux : Hessels van Est et son fils Roger, le père et le frère d'Estius; Théodore Bommer et son fils appelé comme lui Théodore, Arnold de Coninck, et quelques autres bourgeois. Dès le soir ils furent rejoints à la citadelle par quelques ecclésiastiques encore présents à Gorcura, et parmi lesquels nous connaissons déjà le chanoine Pontus de Huyter, l'aumônier des Augustines Jean d'Oosterwyk, et Godefroid van Duynen, le simple d'esprit.

Ce même mercredi, au couvent des Franciscains, le supérieur réunissait ses confrères. Dans un langage simple et ému il leur exposait avec clarté l'imminence du danger et le devoir que les circonstances imposaient à chacun d'eux. S'il était indigne d'un religieux de craindre la persécution, il ne leur convenait pas non plus de tenter Dieu. En conséquence tous étaient libres de suivre le conseil du Sauveur : Si l'on vous poursuit dans une ville, allez dans une autre. Sans doute il ne fallait pas, par un départ général, décourager a l'avance la bonne volonté de ceux des habitants — hélas! de plus en plus rares — qui songeaient encore à défendre la ville. Aussi lui et quelques-uns des religieux s'étaient-ils déjà concertés pour rester au couvent. Mais la présence de tout le monde n'était pas nécessaire pour assurer cet effet moral ; ceux donc qui le désiraient pouvaient user en toute liberté de la permission qu'il leur donnait de pourvoir à leur sûreté.


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Message  Monique Mar 11 Juin 2024, 5:14 am

Les Pères et les Frères écoulèrent ce discours. Tous refusèrent de se séparer de leur supérieur. Celui-ci ne crut pas nécessaire d'user de contrainte. On se contenta de de faire porter à la citadelle la bibliothèque et les vases sacrés du couvent. Les prêtres de la ville, réfugiés au château, avaient déjà pris la même mesure de prudence.

Ceci se passait dans la soirée du mercredi. La nuit, loin de porter conseil, acheva de démoraliser les habitants. Le jeudi, 26 juin au matin, il fut évident que le parti qui préconisait la reddition pure et simple de la ville ne tarderait pas à avoir gain de cause. Le péril croissait d'heure en heure; la défaillance générale devenait imminente. Au couvent, le supérieur réunit à nouveau ses confrères et leur répète les paroles de la veille. Insista-t-il celte fois avec plus de force ou bien une peur bien naturelle commença-t-elle à gagner les religieux ? Toujours est-il que plusieurs d'entre eux se mirent en mesure de profiter de la liberté qui leur était offerte. Le vicaire ou vice-supérieur, Jérôme de Weerl, s'offre à les accompagner. Ils se rendent à la porte de la ville pour gagner le chemin de Bois-le-Duc. Mais la porte était fermée, et, malgré leurs instances, ils ne purent se la faire ouvrir. Tristes mais résignés, ils revinrent au couvent. Et le supérieur, comprenant encore mieux à cet incident significatif la grandeur du péril et tout le poids de la responsabilité qui pèse sur lui, décide le départ immédiat de la communauté pour la citadelle.

Il était temps. A deux heures de l'après-midi les habitants, sans même faire l'ombre d'une convention avec l'ennemi, lui ouvraient spontanément les portes de la ville. Une heure plus tard, réuni au son des cloches sur la grand'place, le peuple de Gorcum jurait tout à la fois fidélité au Roi d'Espagne et au Prince d'Orange, — on lui ménageait les transitions — haine au duc d'Albe et respect au pur Evangile. Puis, par mille cris de vivent les Gueux », il acclamait, avec plus de frénésie que de spontanéité, ses libérateurs, ses nouveaux maîtres.

A ces cris poussés par un peuple dominé par la peur, répondit un coup de canon tiré à blanc de la citadelle. Gaspard Turk ouvrait les hostilités; en parfait gentilhomme il observait les lois de la guerre, même envers des rebelles. Brant avec ses Gueux court à la citadelle, et fait au commandant la sommation de se rendre. Il se heurte à un refus catégorique. De part et d'autre on se prépare à la lutte. Avant d'en venir aux mains. Marin Brant veut proposer un accommodement. Comme trois Frères laïques sont restés au couvent des Franciscains, on en cherche un pour porter au château les propositions que le chef des Gueux vient d'arrêter avec la municipalité qui lui est déjà toute dévouée. Sans égard pour le caractère du messager, le commandant de la place lui refuse absolument l'entrée du château. Le pauvre Frère — est-ce chez lui implicite, inconscience ou compassion? — ne se décourage pas. Rebuté par le gouverneur, il se retire à quelque distance, puis se tournant vers les assiégés il ouvre le pli dont on l'a chargé et le lit à haute voix. Si l'on rend la citadelle, tous ceux qui s'y trouvent auront la vie et leurs biens saufs. Le gouverneur est invité à venir à la maison communale : l'on y réglera tous les détails de la reddition.


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Message  Monique Mer 12 Juin 2024, 8:33 am

Gaspard Turk maintient avec énergie son premier refus, et le combat meurtrier commence aussitôt. Les Gueux y vont avec leur acharnement habituel. La résistance est vigoureuse. Mais l'issue fatale d'une lutte inégale ne tarde pas à se dessiner nettement. Turk, nous le savons, n'a que vingt soldats. Les réfugiés aident de leur mieux ; mais le caractère sacré des uns, l'ignorance du métier des armes chez tous les empêchent d'apporter à la défense un concours sérieux. Pour comble de malheur, la panique se met de la partie en s'emparant des femmes et des enfants. L'unique chance de salut réside dans la prompte arrivée des renforts. Mais l'attente se prolonge, et les Gueux avancent toujours. Avant minuit ils ont emporté d'assaut la première et puis la seconde enceinte. Ils concentrent maintenant tous les efforts contre la Tour Bleue.

Aux lueurs de chaque coup de feu elle se détache dans les ténèbres de la nuit. Les femmes et les enfants sont de plus en plus affolés. Tout à coup la panique gagne les soldats; ils refusent de se battre et jettent les armes. C'est alors que plusieurs des réfugiés, dont on ne peut suspecter le courage, représentent au commandant l'inutilité et le danger d'une plus longue résistance. L'ennemi a offert la vie sauve : l'exaspérer davantage c'est s'exposer à une mort certaine. Le commandant repousse toute idée de reddition : mieux vaut mourir en se défendant que de se fier à la parole d'un Gueux. Le supérieur des Franciscains est du même avis : ceux-là, dit-il, violent leur serment envers les hommes, qui se sont montrés parjures à leur Dieu. Il soutient avec feu la décision du commandant et essaie de ranimer les courages abattus. C'est peine perdue. L'affolement est à son comble : des cris déchirants assourdissent Gaspard Turk ; sa femme et sa fille se jettent à son cou, le suppliant de leur sauver la vie. Il se dégage de leurs étreintes, et de sa voix énergique commande la continuation de la lutte. Mais bientôt, vaincu par l'évidence, et redoutant la responsabilité qu'il assume en vouant à une mort cruelle des êtres qu'il a encore une chance de sauver, il demande à capituler.

Les Gueux, exaspérés par la résistance qu'ils viennent d'éprouver et rendus forts par la panique de leurs adversaires, sont devenus exigeants. Ils ne veulent plus promettre la vie sauve. Les assiégés doivent se rendre a discrétion. On savait ce que cela voulait dire. La perspective d'une mort certaine rend aux défenseurs de la place le courage du désespoir. Ils ressaisissent les armes, et dès les premiers coups un officier des Gueux tombe mort. Cela donne à réfléchir. Brant se rend compte que la victoire lui coûtera cher. Elle peut même lui échapper, puisque d'un moment à l'autre le fils du commandant peut tomber sur ses derrières avec les renforts d'Ulrecht. A défaut de pitié pour les assiégés ou d'admiration pour le courage héroïque de Turk, c'est son propre intérêt qui lui conseille de terminer au plus vite l'affaire. Il retire la réponse brutale donnée tout à r heure et rouvre de lui-même les négociations Cette fois-ci elles aboutissent. Pour châtier l'opiniâtreté des défenseurs, les Gueux stipulent que ceux-ci ne pourront plus emporter les biens renfermés dans la citadelle; mais tous, soldats et laïques, prêtres et moines, tous, sans exception aucune, auront la vie sauve et pourront s'en aller librement. Marin Brant le promet et le jure.


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Les Martyrs de Gorcum - Page 2 Empty Re: Les Martyrs de Gorcum

Message  Monique Jeu 13 Juin 2024, 9:01 am

La perspective d'une mort certaine rend aux défenseurs de la place le courage du désespoir. Ils ressaisissent les armes, et dès les premiers coups un officier des Gueux tombe mort. Cela donne à réfléchir. Brant se rend compte que la victoire lui coûtera cher. Elle peut même lui échapper, puisque d'un moment à l'autre le fils du commandant peut tomber sur ses derrières avec les renforts d'Ulrecht. A défaut de pitié pour les assiégés ou d'admiration pour le courage héroïque de Turk, c'est son propre intérêt qui lui conseille de terminer au plus vite l'affaire. Il retire la réponse brutale donnée tout à l'heure et rouvre de lui-même les négociations Cette fois-ci elles aboutissent. Pour châtier l'opiniâtreté des défenseurs, les Gueux stipulent que ceux-ci ne pourront plus emporter les biens renfermés dans la citadelle; mais tous, soldats et laïques, prêtres et moines, tous, sans exception aucune, auront la vie sauve et pourront s'en aller librement. Marin Brant le promet et le jure.

Pendant que les pourparlers avaient lieu a la porte, il se passait à l'intérieur du château une scène des plus touchantes. Nous avons vu les prêtres et les religieux contribuer autant que le permettait leur caractère sacré aux opérations de la défense. Il y allait de leur vie; ils étaient dans le cas de légitime défense. Au début de l'action ils avaient déposé leur habit ecclésiastique. Légitime durant le combat où il n'y avait pas lieu de s'offrir comme cible préférée aux balles de leurs farouches agresseurs, la précaution ne serait plus désormais que de la pusillanimité. Ils reprirent les uns leur soutane, les autres leur robe de bure; puis, réunis dans une salle du château, ils s'agenouillèrent et se confessèrent les uns aux autres. Un secret pressentiment les avertissait que, malgré les capitulations et les traités, leur vie courait le plus grand danger. Plusieurs des laïques présents se confessèrent, eux aussi. Tout le monde reçut ensuite la Sainte Communion des mains de Nicolas Janssen. Le saint prêtre, dont nous connaissons déjà l'ardente dévotion à l'Eucharistie, avait apporté les Saintes Espèces au château, comme il les portait autrefois dans la maison de Hessels van Est.

Dans cette lugubre nuit, où, malgré la foi des traités, des monstres allaient tomber sur une proie -d'élite, ce dut être un spectacle digne des plus beaux temps de l'Église, que de voir les victimes se purifier de leurs fautes et rompre une dernière fois le Pain des forts. Ils s'étaient montrés prudents, lorsque, devant la défaillance générale des habitants de Gorcum, ils s'étaient retirés à la citadelle. Ils avaient été raisonnables, lorsque, dans le péril imminent de leur vie, ils avaient coopéré à la défense de la place. Mais dans cette salle où ils se prosternent en pénitents avant de recevoir l'Eucharistie, ils nous apparaissent dans l'attitude simple et belle qui convient à des martyrs.


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Message  Monique Sam 15 Juin 2024, 8:55 am

Pendant ce temps l'accord se concluait à la porte. Il était près de deux heures du matin (vendredi 27 juin). Les Gueux, maîtres de la citadelle, font leur entrée, dissimulant mal leur joie satanique de se trouver bientôt en présence d'une si riche proie. Leur chef, Marin Brant, fait l'homme d'honneur. Il rencontre sur le seuil d'une porte Hessels van Est. Il lui tend la main et l'assure que personne n'a rien à craindre. Les clauses du traité de capitulation seront appliquées avec la plus grande fidélité aux petits et aux grands, aux ecclésiastiques et aux laïques. Il en fait à nouveau le serment. En dépit des leçons les plus avérées de l'expérience et de l'histoire, les âmes droites et sincères ont une peine infinie à croire au mensonge et h l'hypocrisie. Il leur faut si peu de chose pour que renaisse en elles la confiance. Malgré leurs préventions, hélas ! trop bien motivées, les prisonniers commencent à ajouter foi aux promesses de Brant. Mais leur illusion ne sera pas de longue durée. A peine la bande est-elle entrée toute entière que le chef donne Tordre de rassembler dans un vaste appartement situé au milieu de la Tour Bleue tous ceux qui se trouvent au château. Ils s'attendent h recevoir leur congé, quand tout à coup, sur un signal de Brant, la soldatesque se jette sur eux. Des cris d'effroi se font entendre et sont aussitôt comprimés à force de coups. Pour le moment on n'en veut du reste qu'à l'argent dont on les suppose porteurs. On les fouille avec une. avidité dépourvue de toute retenue. On leur prodigue tout h la fois des coups et des plaisanteries grossières. Comme ils ne trouvent rien sur les Franciscains, ils compensent en maltraitant tout spécialement le Père Jérôme que sa belle prestance leur fait prendre pour le supérieur.

Bientôt une joie folle succède à la déception éprouvée. On vient de trouver, dans le château, les vases sacrés et les autres objets précieux qu'on avait apportés de la ville. A cette découverte, c'est un sabbat Indescriptible. Des calices, des ciboires, des objets en argent et en or. Les Gueux exultent ; ils crient, ils sautent et ils chantent. Mais dans cette joie, comme dans la colère quelques instants auparavant, ce sont les mêmes instincts d'impiété et de cruauté qui se donnent libre carrière. C'est ainsi que Nicolas Pieck reçoit h la figure l'objet liturgique appelé l'instrument de paix qu'un soldat lui jette avec violence. Il est grièvement blessé, mais sa figure reste souriante. Deux autres religieux attirent l'attention générale. Ce sont le Père Nicaise de Heeze et le Père Willehald, le nonagénaire du Danemark. Malgré le bruit, les blasphèmes et les coups dont ils ont tous les deux leur bonne part, ils semblent être dans leur cellule de moine; rien ne parait les troubler dans leurs prières ininterrompues et dans un vif sentiment de paix et de bonheur qui se peint sur leur visage.

Bientôt succède pour tout le monde un certain répit. La découverte du butin sacré et l'argent trouvé sur les laïques et sur les prêtres séculiers viennent d'apaiser, provisoirement du moins, l'un des appétits des Gueux. Ils internent leurs prisonniers d'abord dans la cuisine, puis dans une cour spacieuse. Quand il y entre, à leur suite, Marin Brant tient en main son épée nue. Il est précédé d'un homme de Gorcum portant un flambeau et qui, en apercevant les prêtres, leur crie avec cynisme : « Voyez, Messieurs, je marche devant monseigneur le capitaine comme je marchais l'autre jour, à la Fête-Dieu, devant le Saint Sacrement ; et c'est le même cierge. »Les prêtres gémissent et se taisent. On prend le nom de tous les prisonniers. La liste en sera communiquée à un conseil composé de bourgeois de Gorcum favorables depuis longtemps à la cause de la rébellion. C'était pour les Gueux, dans les villes qu'ils soumettaient, un moyen sûr de réaliser à bon escient leurs desseins de vengeance. Ce conseil est déjà réuni dans une salle voisine. On marque de suite d'un signe convenu le nom des habitants qui avaient constamment fait leur devoir de bons catholiques et de sujets loyaux. De ce nombre sont — est-il besoin de le dire ? — le commandant Gaspard Turk, Roger Estius, Arnold de Coninck, Théodore Bommer et son fils Théodore. On les sépare de leurs compagnons et on les conduit dans un endroit plus retiré du château. Gaspard Turk fut soumis à un interrogatoire très serré. Il répondit avec une rondeur courageuse. S'il avait autrefois condamné à mort deux fauteurs d'hérésie, il avait fait appliquer des lois dont il était le gardien. En défendant la citadelle contre les Gueux, il avait obéi au serment de fidélité fait à son roi. Quant à l'asile donné aux prêtres et aux moines, il s'honorait d'avoir protégé en leurs personnes des amis et de bons citoyens. Ces fières réponses étaient trop belles et trop vraies pour être comprises des Gueux. « C'est un papiste enragé, disait Brant dans son langage de soudard ; ouvrez-lui le cœur et vous n'y trouverez que des prêtres et des moines. » Le courageux commandant fut enchaîné, jeté en prison et emmené plus tard captif à Brielle avec sa femme et sa fille. L'histoire est désormais muette sur son compte. Ce silence nous permet-il de croire qu'il fut délivré? Nous aimons à l'espérer, mais nous n'avons à cet égard aucun renseignement certain.


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Message  Monique Dim 16 Juin 2024, 9:21 am

Sur le soir on relâcha les autres laïques, après leur avoir fait prendre l'engagement de verser une forte somme pour leur rançon. Quelques prisonniers, Guillaume Calff, le chanoine Antoine Buys et le curé d'Arkel, Jean Robert, qui s'étaient joints tous les trois aux réfugiés du château, parvinrent eux aussi à se dégager. Quant aux autres prêtres et aux religieux, il ne devait y avoir pour eux ni grâce ni merci. Une seule exception fut faite pour Godefroid van Duynen, le prêtre tombe en enfance. Brant le renvoya libre. Les soldats qui le conduisaient à la porte rencontrent un Gorcomien qui leur demande où ils vont avec le vieillard. Ils vont, répondent-ils, mettre en liberté ce pauvre fou. « Un fou, réplique l'autre, il aura bien assez d'esprit pour être pendu, puisqu'il en a eu jusqu'à ce jour pour fabriquer son Dieu. » Cette allusion à la sainte Messe dans les termes sacrilèges bien familiers aux Gueux est accueillie par un rire satanique. Ils rebroussent chemin et ramènent Godefroid parmi ses compagnons. Dieu voulait sans doute que le saint prêtre eût sa part au triomphe qui se préparait. Néanmoins on rougit de honte en voyant le mauvais catholique refouler, à regard d'un doux et innocent vieillard, ce sentiment de pitié qui avait gagné les bourreaux eux-mêmes. Hélas! l'exemple n'est pas rare, et bien des victimes souffrirent davantage de la cruauté lâche que de la férocité instinctive.

Le supérieur des Franciscains, Nicolas Pieck, eût pu facilement recouvrer la liberté. Les circonstances semblaient aussi favorables que possible. Appartenant a une famille des plus honorables de la ville, très apprécié lui-même de ses concitoyens, il comptait parmi les partisans des Gueux le parent dévoyé qu'il avait arraché à une mort certaine. Cet homme, qui depuis lors était retourné à ses égarements, possédait un grand ascendant sur les Gueux en raison même du danger qu'il avait couru. Après s'être entendu avec les nouveaux maîtres de la ville, il alla voirie supérieur, et, omettant avec délicatesse toute proposition qui eût pu alarmer sa conscience, il le pressa vivement d'accepter son élargissement. Nicolas le remercia avec effusion, mais quand il comprit que la faveur n'était que pour lui seul, il déclara net qu'il ne pouvait l'accepter. Il s'efforçait de faire comprendre au charitable entremetteur les raisons d'une détermination que lui dictait sa sollicitude pour ses religieux, quand il reçut au cœur une de ces blessures dont seuls les pasteurs d'âmes peuvent comprendre l'amertume. Le supérieur répondait-il a voix basse, scion son habitude de religieux, aux instances que faisait à haute voix son charitable visiteur? Ou bien, comme le suppose l'historien, certaines défections, qui se consommèrent plus tard, se préparaient-elles déjà? Toujours est-il que deux religieux lui demandèrent soudain s*il allait les abandonner. L'un d'eux osa même ajouter : « Eh quoi ! vous nous avez menés ici, et vous vous en allez ! » Le saint supérieur ne laissa rien transpirer de la peine indicible que lui causa ce douloureux incident. Il se contenta de répondre avec simplicité que jamais il n'abandonnerait ses confrères, et qu'au besoin le dernier, le plus petit d'entre eux l'aurait à ses côtés dans les souffrances et jusqu'à la mort.


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Message  Monique Lun 17 Juin 2024, 8:37 am

Au début de la captivité, le curé Léonard Vechel put caresser l'espoir d'être délivré. Lui aussi avait parmi les vainqueurs de la journée un obligé qui lui devait la vie. Mais celui-ci ne fit aucune démarche pour son bienfaiteur. Son collègue Nicolas Janssen et quelques religieux, surtout parmi les plus jeunes, paraissaient très abattus. On remarquera du reste, dans tout le cours de notre récit, cette persistance de la nature, à côté d'une volonté ferme et généreuse que soutenait la grâce de Dieu. On se trompe quand on se figure les martyrs toujours assoiffés de souffrances et avides de tourments. C'est se les représenter sous un jour qui prête à l'éloquence du panégyriste, mais qui correspond beaucoup moins à la réalité. Il en est sans doute qui ont hâté de leurs vœux le jour de la mort, et qui ont exulté de joie dans les tortures de leurs membres. Mais beaucoup d'entre eux, avant d'accepter l'immolation avec bonheur, ont épuisé auparavant tous les moyens permis pour sauver leur vie. L'apôtre saint Paul ne connaît que Jésus-Christ crucifié. Mais pour sortir d'une ville où il n'est pas en sûreté il sait se faire descendre, le long des murs, dans un panier 1. Il sait à l'occasion déjouer le guet-apens que lui ont dressé les Juifs 2, faire valoir avec habileté ses attaches avec les Pharisiens 3, son titre de citoyen romain 4, et en appeler à César 5. A l'exemple du Sauveur lui-même, la plupart des martyrs ont senti vivement les angoisses de l'agonie avant de prononcer la sublime parole : « Que votre volonté se fasse ! » Quelques-uns même paieront ce tribut à la nature jusqu'à la consommation de leur sacrifice. Celui-ci n'y perd rien de son prix. La force chrétienne, telle qu'elle resplendit dans le martyre, n'exclut pas la spontanéité, mais elle ne l'exige pas non plus. Elle consiste dans cette décision froide de la volonté qui, avec l'aide de la grâce, accepte généreusement la souffrance et la mort malgré les instinctives répugnances de la nature.

Cette fermeté généreuse marquera tous les incidents du martyre de nos confesseurs de la foi. Après les fatigues du siège et les péripéties de la journée, les prisonniers donnent les signes les moins équivoques d'un véritable épuisement. Les gardiens s'en aperçoivent et se préoccupent de leur procurer de la nourriture. Mais par un calcul dont l'intention emprunte aux circonstances toute sa malice, ils leur apportent de la viande. On est encore au vendredi soir. Les confesseurs sont unanimes à la refuser. Sans doute ils avaient une raison plus que suffisante pour se permettre une exception à la loi de l'abstinence. Il leur semblait pourtant qu'il est des circonstances où un peu de générosité n'est pas seulement de conseil, mais de devoir. Un seul d'entre eux n'eut pas cette délicatesse et s'obstina à faire le casuiste. C'était le chanoine Pontus de Huyter. Peut-être est-ce lui aussi qui, lors de la capitulation du château, avait affecté de se tenir loin de ses compagnons et de dissimuler, quoiqu'en vain, sa présence ; lui encore qui au moment de l'incarcération luttait des mains et des pieds avec les soldats, les obligeant à le traîner et à le frapper à coups redoublés. Estius ne prononce pas le nom de cette victime récalcitrante, qui ne voulait avoir rien de commun avec la brebis que l'on conduit à la boucherie. Mais dans le récit de l'un de ces incidents il désigne clairement notre chanoine en l'appelant un homme très riche et délicat, et en ajoutant presque aussitôt : « Il n'était pas de ceux dont la mort allait glorifier Dieu et illustrer son Église. »


1. Actes des Apôtres, IX, 25. — IIe Épître aux Cor., XI, 33.
2. Actes des Apôtres, XXIII, 17 sq.
3. Actes des Apôtres, XXIII, 6 sq.
4. Actes des Apôtres, XXII, 25 sq,
5. Actes des Apôtres, XXV, II.




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Message  Monique Mar 18 Juin 2024, 9:12 am

CHAPITRE VI

LA CAPTIVITE


****


Au soir de ce vendredi 27 juin commence, a proprement parler, le martyre des serviteurs de Dieu. Avant de le consommer à Brielle dans la nuit du 8 au 9 juillet, ils passent à Gorcum une longue et douloureuse semaine dont nous avons à signaler les principaux événements.

Nous venons de voir que les captifs ne prirent pas de nourriture au soir du vendredi. Il n'en fut pas de même de leurs gardiens. Ceux-ci se gorgèrent de viande et de boisson et, après une véritable orgie, ils se rendirent h la prison, en criant : Coupons-leur le nez et les oreilles; crucifions ces faiseurs de Dieu. Les cordes et les échelles qu'ils avaient apportées firent croire aux prisonniers qu'ils allaient être pendus à l'instant. Mais les Gueux ne voulaient qu'effrayer leurs victimes et les accabler, ce premier soir, de coups et d'injures.

On allait commencer, quand une sentinelle se précipita dans la prison, criant que les renforts venaient d'arriver d'Utrecht et qu'ils attaquaient déjà la ville. A cette nouvelle, les Gueux, laissant là cordes el échelles et refermant les portes derrière eux, courent aux remparts. Les confesseurs de la foi mettent à profit l'absence de leurs bourreaux pour se confesser et s'encourager au martyre, si le nouvel espoir qui se lève pour eux ne doit pas se réaliser. Un seul — celui qu'Estius nomme ici encore « un soldat mou et délicat » — faisait peine à voir. Incapable de détourner son esprit de la mort qui le menaçait, il se montrait sourd aux exhortations de Léonard Vechel lui parlant de courage, de confiance en Dieu, de mépris pour cette vie. Le saint curé parlait en pure perle; le chanoine, les mains nerveusement crispées, ne cessait de se lamenter comme une femme.

Bientôt les soldats étaient de retour, car la nouvelle de l'arrivée des renforts n'avait été qu'une fausse alerte. Ils étaient désormais tout entiers à leur triste besogne. Les prisonniers, glacés d'effroi, se sont rassemblés dans un coin de leur cachot. Us reçoivent l'ordre de se présenter l'un après l'autre. Personne ne bouge. Les Gueux crient :  Allons, qu'on se hâte, d'abord les noirs. » C'était désigner les prêtres séculiers; les gris ou les religieux auraient leur tour ensuite. Léonard Vechel s'avance résolument le premier, et, croyant qu'il va mourir, il découvre lui-même son cou. Mais on n'en veut encore qu'à son argent. Il donne celui qu'il avait pu dérober à la première perquisition, mais il ne peut fournir de renseignement sur un trésor que les Gueux croient enterré dans la citadelle.

Ils saisissent Godefroid van Duynen et le questionnent sur le trésor. La figure ouverte et innocente du vieillard les désarme : « Non, dit l'un d'eux, ce n'est pas à cet idiot qu'on a confié le secret. » Ils le lâchent et se jettent sur Jean d'Oosterwyk. Le recteur des Augustines leur remet le peu d'argent qu'il a encore sur lui; mais on a beau lui mettre un pistolet sur la poitrine, il ne peut indiquer un trésor qui n'existe pas. Ils passent à Nicolas Janssen; le curé du Béguinage ne peut les satisfaire davantage. Mais on ne le lâche pas. Quelque Gorcomien dévoyé, qui s'est glissé à la suite des Gueux, leur a sans doute signalé la sainte énergie avec laquelle ce prêtre a si souvent combattu l'hérésie de Calvin. On le somme de se rétracter et d'abjurer sa foi. Il refuse. Sa fermeté et son calme exaspèrent les bourreaux. Ils lui mettent devant les yeux le pistolet chargé, lui demandant s'il ose signer de sa mort la doctrine qu'il n'a cessé de prêcher. Sans hésiter, le saint prêtre répond qu'il est prêt a mourir pour la foi catholique, mais surtout pour l'article qui ordonne d'adorer dans le Saint Sacrement de l'autel le Corps et le Sang de Jésus-Christ. Et, croyant qu'il va mourir, il crie de façon à se faire entendre dans toute la citadelle : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » Les Gueux n'exécutent pas la menace. Ils reviennent au trésor. Ils arrachent à l'un des Franciscains présents la corde qui retient sa bure. Ils la serrent autour du cou du curé Nicolas et, la faisant passer par-dessus la porte de la prison, ils soulèvent la victime et la laissent retomber de tout son poids ; et ils recommencent ce jeu cruel. Ils ne le cesseront, disent-il, que lorsqu'on leur aura découvert le trésor. Enfin, de guerre lasse, ils détachent le patient et le jettent dans un coin du cachot où il reste étendu, respirant à peine.


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Message  Monique Mer 19 Juin 2024, 6:50 am

Après les « noirs » c'est le tour des « gris ». Ils n'ont pas d'argent; mais ils savent peut-être où est le trésor. On s'acharne de préférence sur les plus jeunes : ils dévoileront plus facilement le secret. On les frappe avec brutalité, on les met à la question; c'est peine perdue.

A un moment, un frère coadjuteur, se perdant dans les mille questions qu'on lui adresse à ce sujet, répond que tout cela regarde le Gardien. Là-dessus, les bandits se jettent sur le Père Jérôme, qu'en raison de sa belle prestance ils prennent toujours pour le supérieur. Ils lui mettent un poignard sur la gorge. Mais Nicolas Pieck sort des rangs, décline son titre et dégage son vicaire. Il ajoute qu'il va dire nettement la vérité.

Les religieux vivaient d'aumônes que leur donnaient les personnes charitables. Ils n'avaient qu'un trésor, les vases sacrés; ils les avaient portés à la citadelle : les Gueux les ont déjà trouvés. Le supérieur donne ces explications avec calme : on ne le laisse pas achever. On le traite de menteur, de moine impudent. On lui prodigue de basses injures où le blasphème s'allie sans cesse à la grossièreté la plus éhontée, le tout accompagné de soufflets et de coups. On finit par l'attacher au haut de la porte avec sa corde de religieux. Ils recommencent maintenant le jeu cruel infligé tout à l'heure à Nicolas Janssen. Chaque secousse cause au patient d'indicibles douleurs. Enfin le supérieur reste suspendu en l'air, car on vient de trouver une cheville à laquelle ou a pu fixer la corde tant bien que mal. Mais, usée par le frottement, celle-ci finit par se rompre et le Gardien retombe de tout son poids sur le sol et y reste étendu, ne donnant plus signe de vie. Les bourreaux le ramassent et le déposent contre le mur. Pour s'assurer s'il est réellement mort, ils allument un cierge et l'approchent de ce corps inerte. La flamme lèche les joues et les oreilles. Ils la font pénétrer dans les narines. Puis, ouvrant avec violence la bouche du martyr, ils la sondent avec le cierge. La flamme brûle la langue et le palais. Comme le patient reste immobile, ils le croient bien mort. Ils le poussent du pied dans un coin 'de la salle, en se disant : « Après tout, ce n'est qu'un moine, personne ne nous demandera compte de sa vie. » Sur ces paroles ils s'en vont; ils en ont assez pour cette première nuit.


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Message  Monique Jeu 20 Juin 2024, 8:02 am

Les autres confesseurs de la foi avaient été témoins de cette scène sauvage. Aussitôt la porte refermée, ils s'approchent et font cercle autour du supérieur qu'ils croient mort. En contemplant son corps brisé et défiguré, ils durent se dire que si le martyre est une récompense de la vertu, Dieu avait bien choisi le premier témoin sorti de leurs rangs. Tout à coup, un petit mouvement accompagné d'un léger soupir vient les effrayer d'abord, pour les remplir de suite d'une grande joie. Ils s'empressent autour de lui, ils lui prodiguent les soins qui sont possibles dans ce cachot et dans leur dénuement. Peu à peu le Gardien revient à lui et il peut parler. Avec une modestie touchante, il raconte à ses compagnons qu'il s'était évanoui de suite, qu'il n'avait rien senti, qu'il ignorait ce qu'on lui avait fait. Il savait maintenant, ajouta-t-il, que la peine de la potence n'était pas si douloureuse qu'on se l'imaginait ; et qu'en tous les cas, c'était bien peu de chose en comparaison du bonheur qui en est la récompense. Par ces paroles, tout en encourageant ses confrères aux luttes à venir, l'humble supérieur cherchait peut-être à diminuer le mérite de son premier combat pour la foi. Mais personne ne se laissa tromper par des paroles que l'humilité lui inspirait. La réalité elle-même parlait. Jusqu'à sa mort il eut la figure couverte de tumeurs. Son palais brûlé par la flamme n'eut plus de goût pour aucune nourriture et son cou garda la trace bien marquée de la corde qui l'avait torturé.

Le lendemain, dès l'aurore, les Gueux revinrent, apportant une hache. Ils se proposaient de couper le cadavre en morceaux et de les suspendre aux portes de la ville, comme on le faisait dans ces temps de troubles pour les traîtres. Ils furent très surpris de trouver leur victime vivante. Ils lui lancèrent quelques coups de pied violents, accompagnés d'injures de leur cru, mais, pour le moment, ils n'allèrent pas plus loin.

Ces mêmes scènes, avec des variantes faciles à deviner, se reproduisirent le lendemain et les jours suivants. Elles avaient lieu habituellement après les orgies du soir. Tantôt effrayantes, tantôt grotesques, elles comportaient toujours la manie du sacrilège et une cruauté raffinée. Aujourd'hui, c'est un Frison qui ordonne à chaque prisonnier de se gonfler les joues. Et quand il a été obéi, il frappe sur leurs joues avec tant de violence que le sang jaillit de la bouche, du nez et des yeux. Un autre jour, au lieu du Frison, c'est un Français qui vient les tourmenter. Le Père Guillaume croyant se le rendre propice lui dit qu'il est son compatriote. « Ah! vraiment, répond la brute, puisque tu es de mon pays, je vais te mutiler et te pendre de mes propres mains. » Il se contente heureusement de lui porter un coup de couteau au visage.

D'autres fois ils sont les souffre-douleur d'un Gueux farouche, surnommé Swartekens ou Noirot. Son vrai nom est Wensel Boschmans; il est natif de Gorcum même et cette circonstance ajoute une ignominie de plus aux indignes traitements qu'il fait endurer à ses concitoyens. Les Gueux s'en prennent de préférence aux vieillards; ils s'agenouillent à leurs pieds, font semblant de se confesser et leur soufflent à l'oreille d'horribles blasphèmes et des infamies révoltantes. « Qu'avez-vous à répondre à ma confession? » dit l'un d'eux a Willehald, le nonagénaire du Danemark. — « Je prierai Dieu pour vous », répond le doux vieillard. A ces mots, la brute se jette sur lui. A chaque coup qu'il reçoit, Willehald répond : Deo grattas. Un autre jour, ils font sortir en procession les Franciscains après les avoir attachés deux à deux. On leur commande de chanter un « Te Deum » que l'un des Gueux, sans doute un prêtre apostat, accompagne du commencement à la fin. On les fait entrer dans une salle où les Gueux sont assis autour d'une table copieusement servie. Tout le temps du repas, les religieux sont en butte aux plaisanteries les plus grossières. On eût dit, remarque l'historien, que les fanatiques avaient voulu ajouter au festin un plat de leur façon. Quand ils ont fini de manger, ils prennent des dés et les passent aux confesseurs. Ils vont tirer au sort celui d'entre eux qui sera pendu le premier et l'ordre dans lequel tous les autres auront leur tour. « C'est bien inutile, déclare le Père Gardien; que l'on commence par moi. » Mais, cette fois encore, on n'avait voulu que les effrayer et on les reconduit processionnellement en prison.


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Message  Monique Dim 23 Juin 2024, 12:06 pm

Parfois, quelqu'un des confesseurs prenait la liberté, tantôt avec discrétion, tantôt avec fermeté, de rappeler au commandant Marin Brant l'engagement qu'il avait pris, sous la foi du serment, de rendre la liberté aux prisonniers. Brant se contentait de répondre qu'il n'était pas libre d'agir de son chef et qu'il avait envoyé chercher des ordres. Vaine échappatoire; c'était avec lui qu'on avait traité lors de la capitulation, c'était à lui à en observer les clauses. Toutefois il n'avait pas perdu tout sentiment d'humanité, et il voulait ménager cette partie de la population qui n'avait accepté le joug que par contrainte. Sur la demande de la famille Pieck, il permit qu'un chirurgien pût visiter les prisonniers. Mais il ne dut pas savoir qu'en désignant lui-même le chirurgien Théodore Cortman, il envoyait aux prisonniers un proche parent du supérieur des Franciscains. Cortman, en effet, avait épousé la plus jeune sœur de Nicolas Pieck. Il mit tout en œuvre pour décider son beau-frère à accepter sa délivrance, l'assurant qu'il n'avait qu'à se prêter passivement aux démarches qu'on faisait pour son élargissement. Mais le supérieur restait inébranlable dans la résolution fermement arrêtée lors d'une précédente tentative de délivrance ; il ne sortirait de prison qu'accompagné de tous ses compagnons. Quand le charitable visiteur s'apitoyait sur ses blessures et sur les angoisses de l'avenir, Nicolas le consolait. Il l'assurait à haute voix qu'il était heureux de souffrir et que ses souffrances, après tout, n'étaient rien en comparaison de celles que Notre-Seigneur avait endurées pour l'amour des hommes. « Parlez bas, » interrompait le chirurgien, craignant que ces paroles n'excitassent davantage la fureur des Gueux. Mais Nicolas répliquait encore plus haut : « Qu'ils fassent de moi ce qui leur plaît, qu'ils me dépècent, qu'ils me rôtissent! je suis prêt a être coupé en mille morceaux pour la foi. » Ce langage qui rappelle celui d'Ignace d'Antioche remplissait d'admiration le chirurgien. Tous les jours il visitait son beau-frère et les autres prisonniers, et il les soignait avec un dévouement touchant. Dieu le récompensa. Sa foi était chancelante depuis quelque temps. Les exemples de patience et de générosité chrétienne qu'il avait sous les yeux le transformèrent. Il redevînt catholique fervent. Peu s'en fallut même qu'il ne partageât le sort de ses patients. Sa bonté à leur égard n'avait pas échappé à leurs geôliers ; on apprit au surplus qu'il donnait chez lui l'hospitalité à de bons catholiques. Il fut emprisonné et rayé du nombre des citoyens de la ville. Mais il put s'échapper. Il mourut en 1092 dans l'exil, après s'être montré constamment digne d'avoir été le charitable Cyrénéen de nos martyrs et le beau-frère de celui d'entre eux qui eut le plus à souffrir.

L'admission d'un chirurgien a la prison ne fut pas le seul acte de condescendance du commandant des Gueux. Le lundi 30 juin devaient être exécutés, sur la place du Grand Marche de Gorcum, trois laïques désignés au supplice par le conseil que Brant avait institué aussitôt après la reddition de la citadelle. C'étaient Théodore Bommer avec son fils Théodore et Arnold de Coninck. On reprochait à ce dernier d'avoir montré trop de zèle pour le roi; aux deux autres d'avoir traité les Gueux de sacrilèges à leur arrivée devant la ville. Leur véritable crime aux yeux des Gueux et de leurs partisans dans la cité était la fermeté de leurs convictions religieuses et leur attachement absolu a la religion catholique et au roi. Quelqu'un s'était enhardi à demander pour les condamnés l'assistance de leur curé. « Soit, avait répondu Brant avec quelque mauvaise humeur, qu'un papiste assiste ses pareils. »

Léonard Vechel accompagna donc au supplice ses paroissiens. Malgré leur courage et leur décision ils étaient affectés. La potence, comme autrefois la croix, évoquait l'idée d'une mort particulièrement ignominieuse. On se rappelle que la «clémence» de Henri VIII avait procuré a Thomas Morus la « grâce » d'avoir la tête coupée*. Le curé leur prodiguait avec tendresse ses consolations. Qu'ils eussent courage; aujourd'hui c'était leur tour, demain peut-être il les suivrait par la même voie. Oui, le chemin était rude; mais par les échelons qu'ils allaient gravir les anges descendraient pour les soutenir et pour les conduire au ciel. Ces paroles simples et nobles tout à la fois furent comprises. Arnold et Théodore moururent comme savent mourir des chrétiens et des hommes de cœur. Le jeune Bommer, fils de Théodore, fut, chemin faisant, délivré par une jeune fille de la ville. Usant, avec beaucoup d'à-propos, d'un privilège anciennement reconnu aux fiancées, elle le demanda pour son époux et lui sauva la vie.


1. C'est à cette occasion que le chancelier fit la repartie souvent citée : « Je prie Dieu de préserver mes amis d'une semblable clémence. »



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Message  Monique Lun 24 Juin 2024, 11:23 am

Après l'exécution, les Gueux se mirent tout de suite en devoir de ramener le curé à la prison. Mais il se produisit un mouvement de protestation dans le peuple accouru en foule pour assister au supplice et dans lequel tout n'était pas lâcheté et faiblesse. Brant se rendit vite compte de ce que demandaient les circonstances. Un certain air de modération allait à son caractère et surtout a son habileté qui lui faisait redouter par-dessus tout de s'aliéner la population. D'accord avec la municipalité, il permet à Léonard de séjourner librement dans la ville. Pour en sortir il aurait besoin d'un sauf-conduit signé du commandant. Léonard accepte cette condition. Il rentre à son presbytère, non pour se mettre à l'abri, mais pour aviser aux moyens de délivrer ses confrères du château et réparer les torts que l'ennemi a faits dans le bercail. Il commence par consoler les parents des captifs. De ce nombre est Henriette Calff, la vieille mère de Nicolas Pîeck, femme de soixante-dix ans. Elle a envoyé deux de ses fils à Brielle, où ils font démarche sur démarche auprès du comte de la Marck pour hâter l'élargissement de leur frère. Léonard active de son mieux les tentatives que l'on fait pour libérer les prisonniers à prix d'argent. Lui-même recueille une somme considérable pour le rachat de son collègue, Nicolas Janssen. Mais quand il l'a versée, il a la douleur de constater qu'en fin de compte il n'a fait qu'enrichir un aigrefin qui se venge par cet abus de confiance des légitimes reproches que lui avaient mérités autrefois ses agissements. Lui même ne se fait pas illusion sur le côté précaire de sa liberté. Pour l'assurer, un caractère moins ferme eût fait au désir de conserver sa vie toutes les concessions permises. Léonard ne veut faire aucune compromission avec son devoir. Tout le monde l'attend a son premier sermon. Que dira-t-il? Comment tiendra-t-il compte de l'avis que lui a donné Brant de prêcher le pur Évangile, autre condition à laquelle il a subordonné sa liberté. On allait être fixé de suite.

Le mercredi, 2 juillet, fête de la Visitation de la Sainte Vierge, Léonard monte en chaire. L'auditoire est nombreux et si varié qu'on ne pouvait, au dire d'Estius, discerner si c'étaient les brebis ou les loups qui étaient en majorité. Le saint curé ne se laisse pas intimider. Aux dénégations des sectes protestantes il oppose une éloquente profession de foi à la maternité de Marie, à sa virginité, à la légitimité de son culte. Il conclut en adjurant ses paroissiens de rester inébranlablement fidèles à la foi catholique. Malgré la déconvenue du grand nombre de ses auditeurs, personne n'osa l'interrompre, tant ce vrai prêtre en imposait par son éloquence et par la dignité de son caractère. Une dernière fois il venait de prouver combien était sincère une parole qu'il répétait assez volontiers dans ses instructions : « Du haut de cette chaire, tant que je l'occuperai, vous n'entendrez tomber que la vérité toute pure. »

Ses ennemis s'étaient tus, mais ils allaient se venger, et l'occasion leur en fut offerte presque aussitôt. A peine rentré chez lui, le curé voit revenir sa sœur. Elle accourt de nouveau de Bois-le-Duc; leur mère est gravement malade et demande à voir son fils. Était-ce un complot tramé par l'affection des siens pour le faire sortir de la ville ? Nous ne le pensons pas. La nouvelle, croyons-nous, était vraie. Dans tous les cas, le saint curé l'entendit ainsi. Lui, qui pour ne pas abandonner son peuple venait de renoncer au voyage de Louvain et à la licence, fui tout de suite prêt a courir au chevet de sa mère mourante. Il ne serait du reste absent que quelques jours, Gorcum n'étant qu'à six ou sept lieues de Bois-le-Duc. Sa sœur et ses amis lui obtiennent le sauf-conduit qui lui est nécessaire pour quitter la ville, et il part. Accompagné de sa sœur, il passe la Merwede et arrive au bourg de Worcum ou Woudrichem, d'où une voiture doit le conduire à Bois-le-Duc. Mais pendant ce temps l'orage a éclaté à Gorcum. Ses ennemis viennent de trouver l'occasion toute indiquée pour assouvir leur haine et leur vengeance. Ce départ précipité, ils le représentent comme une fuite, bien plus, comme la démarche d'un traître qui va dénoncer aux Espagnols tout ce qui vient de se passer à Gorcum. La calomnie prend ; le mot de trahison obtient son effet magique. Le peuple se monte; les autorités, au lieu de contenir la foule, se joignent a elle et l'excitent. Il s'agit de rejoindre le fuyard, le traître. On court au port; quelques hommes sautent dans des barques, traversent le fleuve, arrivent à Woudrichem et tombent a l'improviste sur le saint prêtre qui récitait son office en attendant que les chevaux fussent prêts. On le frappe, on l'abreuve d'injures. Ce n'est qu'en entendant sans cesse le mot de traître que Léonard jusque-là plutôt ahuri qu'effrayé, se rend compte de la confusion dont il est la victime. Dans sa simplicité et sa droiture d'âme il croit y couper court en exhibant son sauf-conduit. La pièce signée de Brant arrête un instant ses agresseurs ; mais des Gueux ne vont pas se troubler pour si peu de chose. L'un d'eux, un ennemi personnel du curé, met le document dans sa poche et refuse de le rendre malgré les protestations et les prières de la victime. Ils le ramènent à Gorcum avec sa sœur. Â son arrivée, des cris de rage partent d'une foule aveuglée, dont le mot de trahison a porté au comble la frayeur et les instincts de vengeance. Elle renouvelle contre lui les mauvais traitements et les injures dont il a été accablé durant le voyage : elle calomnie la présence d'une femme, sa sœur; elle veut le mettre en pièces; c'est à grand'peine que les soldats réussissent à le dégager. Un homme aurait pu, d'un seul mot, faire éclater la vérité, calmer la foule, et délivrer la victime. Ce mot. Marin Brant ne le prononça pas. Son silence dans de telles circonstances stigmatise mieux encore que ses actes le chef des Gueux. Il ne s'en tint pas là. Il eut le triste courage de justifier positivement l'accusation en donnant l'ordre de dépouiller Léonard de ses vêtements et de le mettre à la question. Déjà la victime quittait ses habits ; mais certaines injustices révoltent ceux-là mêmes qui ont bu la honte ; Brant se ravisa ; il retira son ordre et se contenta de faire reconduire le saint curé à la citadelle. Son absence avait duré du lundi matin au mercredi soir. Vivant exemple de tout ce que peut rencontrer un prêtre dans son pénible ministère, Léonard avait souffert, beaucoup souffert pendant ces trois jours. Jours de liberté, au premier aspect, ils comptèrent en réalité parmi les plus douloureux de son martyre. Après avoir assisté au supplice de deux de ses meilleurs paroissiens, il avait eu le triste spectacle de la douleur et de la foi chancelante de ses fidèles. L'argent qu'il avait réuni en toute hâte pour sauver son collègue lui avait été enlevé par un escroc. Ensuite, c'était l'arrivée de sa sœur, le coup porté à son cœur de fils par la nouvelle dont elle était messagère; enfin sa nouvelle arrestation, son retour à Gorcum sous les huées et les malédictions d'un peuple égaré ; sa chasteté calomniée; sa piété filiale transformée en une coupable tentative de trahison, et les portes de la prison se refermant à nouveau sur lui et le séparant désormais pour toujours de sa mère mourante et de son peuple égaré sans doute mais toujours aimé. Vraiment Dieu frappait de grands coups sur cette âme de pasteur. Il brisait les derniers liens qui l'attachaient à la vie, et il préparait d'autant mieux son martyr.


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Message  Monique Lun 01 Juil 2024, 11:22 am

C’est au milieu de ces incidents et de ces vicissitudes que s’écoula, pour les confesseurs de la foi, cette longue semaine qui va du vendredi 27 juin à la nuit du samedi au dimanche 6 juillet, où ils partirent pour Brielle. Les faits avec leurs détails sont certains. Si les martyrs furent traités avec une dureté inhumaine, ils ne furent jamais tenus au secret. La justice très sommaire des Gueux n’avait pas besoin de cet expédient, et leur délicatesse assez rudimentaire les dispensaient de jeter un voile sur leurs infamies. Tout le long du martyre de nos confesseurs de la foi, ce n’est autour d’eux qu’allées et venues de parents qui supplient, d’intermédiaires qui négocient, de visiteurs qu’amène la pitié, la curiosité ou la haine. Pendant trois jours l'un des principaux martyrs jouit de la liberté. Racoleur Gorcum peut savoir de lui et jusque dans les moindres détails ce qui s’est passé au château. 

D’autre part, ceux des confesseurs qui feront défection ne commettront cette lâcheté qu’à la fin. Ils ont eu leur part des avanies de la captivité à Gorcum et à Brielle. Quand plus tard le chanoine Pontus de Huyter glorifiera les martyrs dont il ne fut pas digne d'être jusqu’au bout le compagnon, son œuvre restera tout à la fois un monument de sa pénitence et une source précieuse de faits racontés par un témoin oculaire. Mais c’est Estius qui est toujours notre témoin principal.

 Dans le récit qu’il nous fait de la captivité il donne de nouvelles preuves des qualités du véritable historien que dès le début , nous avons pu lui accorder. Il ne raconte pas seulement les faits ; il les reconstitue devant nous. Ils se passent à Gorcum, c’est-à-dire chez lui. La plupart des personnes qui interviennent dans le récit il les désigne par leur nom et prénom, parfois par leur surnom. Il nous dit le degré de parenté des uns avec les autres, leurs relations et leurs démêlés avec le parti des Gueux, leurs antécédents et ce qu’ils sont devenus par la suite. Il en est de même des événements et des lieux. Tout est noté scrupuleusement.

Telle scène a eu lieu tel jour, de grand matin, dans la salle qui se trouve à gauche de l’entrée du château. C’est par les barreaux du soupirail que Nicolas Pieck peut causer avec an passant, Clément Colvins, et prier sa famille de faire envoyer un chirurgien. Et ceci a lieu à la date précise du lundi, 30 juin. C’est dans le retrait du mur de leur cachot que deux prisonniers se cachent et échappent au jeu barbare du Frison. Et c’est en donnant de l’argent à cette brute et en baisant sa main que l'un des captifs est dispensé de gonder ses joues. On voit que notre historien est renseigné jusque dans les moindres détails. D’autre part, il a contrôlé les renseignements qui lui ont été fournis. Il nous en avait avertis dans présentation du fils ; il a tenu parole. Partant de ce principe — nous citons ses propres expressions — que « l’Église, la colonne de la vérité, n’a pas besoin de narrations incertaines, ni la gloire de ses martyrs de louanges fausses ou douteuses », il fait justice de certaines légendes qui de son temps déjà s’étaient formées autour de ses héros. Contrairement au bruit répandu dans le peuple, les martyrs ne furent pas mis tout nus et flagellés, la première nuit de leur captivité. Légende aussi cette croix qu’à l’aide d’un couteau on aurait découpée sur le front de Nicolas Pieck.

  
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Message  Monique Jeu 11 Juil 2024, 3:28 pm

La belle profession de foi relative à l'Eucharistie revient bien à Nicolas Janssen et non à un autre confesseur à qui on l'avait faussement attribuée. En motivant cette dernière rectification, Estius nous indique sa principale source de renseignements. Il dit en propres termes qu'il le tenait de son frère Roger, et celui-ci, ajoute-t-il, l'avait appris de Léonard Vechel pendant sa liberté provisoire. Au reste, Roger avait partagé quelque temps la captivité des confesseurs de la foi. Il avait ensuite échappé comme par miracle. 

Le 26 juin, au soir, il récitait ses heures, suivant une habitude autrefois assez commune parmi les laïques pieux et instruits. On faisait l'office des saints Jean et Paul, martyrs. Roger fut frappé par cette antienne : « Jean et Paul dirent a Gallican : Fais un vœu au Seigneur et tu vaincras mieux encore que par le passé » . Dans sa foi naïve, il y vit une indication providentielle. II fit vœu, s'il échappait sans compromission avec sa conscience, de précéder, habillé de blanc, le Saint Sacrement à la procession de la Fête-Dieu, la première fois que le libre exercice de la religion serait rendu à sa ville natale. 

Quelques jours plus tard, il trouva le moyen de se glisser entre deux visiteurs qui étaient venus en curieux à la citadelle, et de sortir avec eux sans que les gardes, qui pourtant le connaissaient bien, songeassent à l'arrêter. Dieu avait tenu à récompenser la foi simple du jeune homme.

Hélas! il n'eut pas à tenir sa promesse. Depuis les événements que nous racontons, le culte public de la religion catholique n'a jamais été rendu à Gorcum. Bien des prêtres s'y sont dépensés corps et âme au rétablissement de l'antique foi des Willibrord et des Boniface. Gorcum reste toujours une ville protestante parmi les plus protestantes. Et en le constatant nous nous inspirons comme malgré nous de la parole d'un prophète : « Malheur à la cité qui contriste ses pasteurs » .



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Message  Monique Sam 13 Juil 2024, 8:58 am

CHAPITRE VII


VIA DOLOROSA


***



En rentrant à la prison, Léonard Vechel avait trouvé un compagnon qui était venu augmenter le nombre des confesseurs de la foi. C'était son voisin le curé de Hoornaar, le village où était né l'un des Franciscains présents, le père Antoine. Il s'appelait Jean et il était Dominicain de la province de Cologne. Entré jeune au couvent Sainte-Croix de cette ville, il administrait depuis une vingtaine d'années la petite paroisse de Hoornaar. S'il ne portait pas l'habit de l'ordre, c'était, dit Estius, du consentement de ses supérieurs et par une précaution prudente qu'exigeaient les circonstances. Depuis l'arrestation du clergé de Gorcum, le charitable voisin était venu plusieurs fois a la ville pour y administrer les sacrements. Ses allées et venues avaient été remarquées. On eut vite fait de le donner lui aussi pour un traître. Arrêté au moment ou il venait de baptiser un enfant, il fut jeté en prison avec les autres confesseurs de la foi, et il partagea dès lors leurs épreuves et leurs souffrances.

Le mardi précédent, 1er juillet, était arrivé à Gorcum Jean d'Omal. Nous le connaissons déjà sous le nom sinistre d'apostat. L'apostat n'est pas précisément un homme qui, à un moment donné de sa vie, imprime une orientation nouvelle h toute son existence. C'est l'homme qui, après avoir renié son Dieu et son passé, est emporté par une sorte de fureur contre tout ce qui lui rappelle ses convictions d'autrefois ; l'homme qui a le triste courage d'insulter à ses victimes et le courage plus triste encore de tirer gloire de tant de bassesse. L'apostat est presque nécessairement un homme de haine. L'histoire nous apprend que le besoin de cruauté caractérisa des malheureux qui avaient d'abord consacré leur vie à la douceur de l'Évangile. L'apostat de notre temps semble moins avide des satisfactions sanguinaires de ce besoin. Peut-être malgré tout, faudrait-il peu de chose pour qu'il s'appelât de nouveau Lebon ou Billaud-Varennes. En attendant, soyez sûrs qu'aux souffrances qu'il est en mesure de semer sur son passage, il sait toujours mêler de ces raffinements dont des âmes tombées de haut ont seules le secret.


Tel était Jean d'Omal, l'ancien chanoine de Liège. Il avait de l'apostat l'âme vindicative et basse, et la haine éternelle. De la Marck l'avait nommé son ministre delà justice. Les procès des prêtres et des religieux étaient tout spécialement de son ressort. Il vint à la prison dès le jour de son arrivée à Gorcum, prodigua aux confesseurs les railleries les plus grossières et les assura, sans détour, que bientôt ils seraient pendus aux potences de Brielle. Pour le moment, il allait, disait-il, s'emparer de la ville voisine de Zalt-Bommel. Il s'y rendit en effet. Mais au lieu d'une facile conquête, il eut un échec et perdit près de soixante hommes. Le jeudi 3 juillet, il était de retour à Gorcum, l'âme en rage et la honte au front. Comme bien d'autres, il trouva pour tout moyen de se consoler celui de se venger sur des faibles et des innocents. De concert avec Brant, il décida le transport des prisonniers à Brielle. Les exécuter à Gorcum eût été une grave imprudence. L'incident de Léonard Vechel avait retardé mais non pas arrêté la bonne volonté des amis de la justice.

 La population, redevenue calme, était nettement opposée à toute mesure de violence. La plupart des habitants commençaient à blâmer hautement l'emprisonnement de leurs prêtres, et ils multipliaient les démarches pour obliger les nouveaux maîtres de la ville à observer les clauses delà capitulation. Le mécontentement général eut son écho au sein même de la municipalité. Un conseiller, soutenu par le bourgmestre Vinck, rappela avec énergie les engagements pris par Brant. Et comme celui-ci se retranchait sans cesse derrière les ordres qu'il attendait de son chef, le conseil prit à l'unanimité le parti de s'adresser au Prince d'Orange lui-même. Mais sous main, quelques conseillers, gagnés au parti des Gueux, avertirent Omal et le pressèrent de hâter le dénouement. L'apostat comprit qu'il fallait se presser, s'il ne voulait voir sa proie lui échapper. Le samedi 5 juillet fut fixé pour le jour du départ.




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Message  Monique Dim 14 Juil 2024, 11:02 am

Par crainte du peuple, on attendit la nuit du samedi au dimanche. A une heure de la nuit, on lire les confesseurs de leur prison. A tous on enlève leur soutane ou leur bure ; on ne leur laisse que les habits de dessous. Puis on les entraîne à la Merwede. En route, l'un des prisonniers, appelé Antoine, rencontre son frère qui s'attache à ses pas. C'était, croyons-nous, le Franciscain de ce nom, natif de Hoornaar, tout près de Gorcum. Le moment était déchirant pour les deux frères. Antoine, triste et tout en larmes, disait : « Mon frère, si vous ne pouvez maintenant me porter secours, il me faudra mourir. » Mais les Gueux continuaient à entraîner leur victime avec ses compagnons. Quand ils furent arrivés au fleuve, ils y trouvèrent une barque toute prête pour les recevoir. Léonard Vechel reconnaît au gouvernail un de ses paroissiens appelé Roch et il lui dit : « C'est donc vous, mon ami, qui allez nous conduire à la mort ». Le reproche donné avec douceur et discrétion toucha peut-être le batelier; mais on était sous le regard de l'ennemi et Roch répondit : « Prêtre, chacun doit faire son devoir ». Le pasteur n'insista pas, mais tout à coup une crise de larmes s'empara de lui. A mesure que la barque se détachait du rivage et commençait à descendre le courant du fleuve, la ville disparaissait lentement dans les ténèbres. Dans le lointain quelques lumières marquaient son emplacement. Ce spectacle, dont le silence et l'obscurité de la nuit accentuaient la douloureuse mélancolie, impressionna le saint curé. 

Un dernier regard sur ce lieu ou s'étaient passées dix-huit années d'un ministère pénible, où venait de commencer son martyre, et d'où on l'emmenait maintenant en pleine nuit  sans qu'il pût donner un dernier encouragement aux brebis restées fidèles, tout cela le remua jusqu'au plus profond de son être. Il eut le sentiment que dut éprouver le Sauveur pleurant sur Jérusalem dont il avait voulu réunir les fils comme la poule quand elle abrite les poussins sous ses ailes. Et il s'écria : « Gorcum, ô Gorcum, quels grands malheurs je vois fondre sur toi! » C'était plus qu'un cri de douleur, c'était, hélas! une prophétie.

Malgré les chaleurs de juillet, la nuit était fraîche sur le fleuve, et le froid se faisait sentir sur les épaules à moitié nues des confesseurs de la foi. Le nonagénaire Willehald en fut particulièrement incommodé. Il suppliait les Gueux de lui donner au moins son vieux manteau. D'abord on ne lui répondit que par des coups et des insultes. Plus tard un soldat moins insensible lui jeta une pièce d'étoffe à l'aide de laquelle le bon vieillard put tant bien que mal couvrir ses épaules.

Au bout d'une heure, les confesseurs de la foi durent changer d'embarcation. On les entassa dans une barque de pécheurs qui gardait l'insupportable odeur d'une charge de moules qu'elle venait de déposer. Le père Nicaise put procurer a ses compagnons un peu de soulagement, à l'aide d'un flacon que lui avait laissé le charitable chirurgien de Gorcum. Mais au bout de quelque temps, l'odeur redevint si insupportable et l'air si vicié que les prisonniers allaient être asphyxiés. Les soldats s'en aperçurent et ils les firent passer sur un vaisseau marchand. À neuf heures du matin ils étaient à Dordrecht. Partis de Gorcum à une heure de la nuit, ils avaient mis huit heures pour faire les cinq lieues qui séparent les deux villes.



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Message  Monique Lun 15 Juil 2024, 8:17 am

On était au dimanche 6 juillet. Laissant quelques hommes à la garde des prisonniers, Jean d'Omal descendit à terre avec la plupart de ses soldats. Il fallait bien dîner. Mais l'apostat voulait surtout se prévaloir, auprès des sectaires de Dordrecht, de la riche capture qu'il emmenait de Gorcum. Bientôt la population accourait au rivage pour repaître ses yeux d'un spectacle dont elle était friande. Les confesseurs étaient là, à moitié vêtus, et sans défense contre les grossièretés et les basses insultes de la lie du peuple, Oh ! les fourbes, les trompeurs d'âme, leur clamait-on de toute part. Les voilà ces athées dont Vénus et Mammon furent les seuls dieux. Ah ! la belle figure que feront à la potence ces faiseurs de Dieu, ces maudits papistes ».

Inspirés par leur cupidité, les gardiens eurent l'idée d'exploiter cette curiosité haineuse de la population. On cacha à l'aide d'une grande voile la partie du vaisseau où se tenaient les prisonniers ; et désormais il fallut verser une pièce de la valeur de deux centimes, pour avoir accès auprès d'eux et pour les insulter à son aise. 

Un de leurs visiteurs, homme distingué parmi les calvinistes de la ville, se montra d'abord plus humain. Au lieu de les insulter, il entreprit avec eux une controverse sur le sacrement de l'Eucharistie. Léonard Vechel, Nicolas Janssen et le père Jérôme soutinrent la lutte avec tant de fermeté que la sueur leur perlait au visage. Acculé dans tous ses retranchements, le calviniste dut se retirer. Mais l'homme doux et modéré de tantôt était maintenant rouge de colère et il ne vomissait, lui aussi, qu'imprécations et blasphèmes.

Ces allées et venues duraient depuis neuf heures du matin. Il était trois heures de l'après-midi quand le vaisseau reprit le large, laissant sur la gauche les villages de Maasdam et de Heinenoord dont les curés venaient d'être enlevés de leur presbytère et envoyés, eux aussi, à Brielle. A jeun depuis leur départ de Gorcum et énervés par les avanies que, pendant six longues heures, ils avaient endurées à Dordrecht, les confesseurs de la foi étaient à bout de forces. N'ayant rien a attendre de Jean d'Omal et de ses soldats, ils s'enhardirent à demander un morceau de pain au patron du vaisseau. Celui-ci se laissa toucher. Mais, comme pour s'excuser auprès des Gueux de cet acte d'humanité, il ne cessait de se plaindre à haute voix. Qui lui paierait, demandait-il en gémissant, ce morceau de pain qu'il jetait à ces papistes ?

A la nuit tombante, on aperçut au loin une énorme masse noire qui s'élevait dans les airs. C'était la tour de Sainte-Catherine 1, la grande église de Brielle. Les Gueux saluèrent de leurs cris de joie la vue de leur cité sainte, qu'ils appelaient dans leur langage biblique le « verger du Seigneur ». Leurs victimes tressaillirent elles aussi, de frayeur tout d'abord, mais bientôt d'une douce joie. Elles apercevaient le lieu du sacrifice; l'heure du triomphe ne saurait tarder à sonner.



1. C'est encore la même tour qui de nos jours attire de loin les regards du voyageur se rendant à Brielle. Bâtie en 1417 détruite en grande partie, lors d'un orage en 1456 et reconstruite aussitôt après, elle a été restaurée de 1894 a 1901 par l'architecque hollandais Cuypers. Sa hauteur et sa proximité de la côte et de l'embouchure de la Meuse en ont fait longtemps l'un des meilleurs phares de la mer du Nord. C'est à ce titre et parce que, à son ombre, sont nés des marins comme Witte Corneliszoon de With, Philippe d'Almonde et surtout Martin Tromp, le maître de Ruyter et son rival de gloire, que la tour carrée de Sainte-Catherine ne manque pas de célébrité dans les fastes de la marine hollandaise. C'est dans cette même église de Sainte-Catherine que Guillaume d'Orange contracta son mariage avec Charlotte de Bourbon.



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Message  Monique Hier à 11:57 am

On n'était plus qu'à une petite distance de la ville. Au lieu de faire débarquer les prisonniers, on jeta l'ancre, et on les avertit qu'ils passeraient la nuit sur le vaisseau. C'était prolonger inutilement les souffrances que leur causaient la faim et le froid de la nuit. Mais cela importait peu aux bourreaux. A leurs yeux, des prêtres et des moines n'étaient pas des prisonniers ordinaires, mais des animaux malfaisants contre lesquels tout était permis. Du reste le soir n'était pas favorable à l'entrée en ville d'une si belle capture. Il fallait le grand jour d'une matinée de juillet pour éclairer la scène que les Gueux rêvaient pour le lendemain. Ils se contentèrent donc de faire répandre discrètement la nouvelle en ville.

Le lundi matin 7 juillet, le vaisseau entrait au port. C'était le même endroit où avaient débarqué les Gueux, trois mois auparavant, quand ils étaient venus s'emparer de la place. Il se trouve a une petite distance du port actuel de la ville dans la direction de la mer et tout près d'une construction en bois affectée au service des torpilleurs. Déjà la populace affluait et bientôt les scènes de Dordrecht recommencent. A la suite d'une orgie dont il est coutumier, et qui n'a pris fin que fort avant dans la nuit, le comte de la Marck dort encore. Ses familiers le connaissent trop bien pour craindre d'interrompre son sommeil. Ils ne se trompent pas. A peine a-t-il entendu que les dix-neuf papistes de Gorcum sont arrivés qu'il saute du lit. Et sans attendre qu'on les lui amène, il court lui-même au rivage, au grand galop de son cheval.

En apercevant ses victimes, il les fixe d'abord, sans rien dire. Il se repait de ce spectacle et il en savoure visiblement la joie infernale. Tout d'un coup il est saisi d'un rire si frénétique qu'il tombe à la renverse sur le dos de son cheval. Il se relève et avec un ton de raillerie plein de fiel qui lui est familier : « Misérables, leur crie-t-il, que venez-vous faire ici ? Nous tendre quelque piège ? Nous trahir ? Que n'êtes-vous restés chez vous ? N'avez-vous pas assez de besogne avec vos messes ? » Les martyrs se taisent ; nulle part le silence du Sauveur ne pouvait être imité avec plus d'opportunité.

Quand il a assouvi les premiers besoins de sa haine, il commande aux prisonniers de venir à terre. Jusque là on les avait laissés sur le pont du vaisseau. Quand ils sont devant lui, il leur commande de se mettre a genoux. Puis il leur dit en latin avec un ton de bonhomie railleuse : « Surgite, domini; levez-vous, Messieurs » . C'est en sa présence maintenant et sur son ordre qu'on va abreuver d'opprobre les victimes, en attendant que soit consommé leur martyre.



A suivre...
Monique
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