LES DIALOGUES de S. GRÉGOIRE LE GRAND - LIVRE I - par M. l'Abbé Henry

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Message  Monique Mer 06 Jan 2021, 7:43 am

Dans une autre circonstance, le serviteur du Dieu tout » puissant chassa l'esprit immonde du corps d'un autre possédé. Sur le soir, voyant qu'il n'y avait presque plus personne hors des habitations, l'esprit malin prit la forme d'un étranger, et se mit à parcourir les rues et les places de la ville en s'écriant : « 0 le saint homme que l'évêque Fortunat ! Voilà ce qu'il a fait : il a chassé de chez lui un pauvre étranger. Je cherche un asile pour prendre un peu de repos, et je n'en trouve point dans la ville. » Assis auprès du feu de sa maison avec sa femme et son enfant, un habitant entend ces plaintes, s'informe de la conduite de l'évêque, offre l'hospitalité à cet homme et le fait asseoir près de son foyer à côté de lui. Pendant qu'ils conversent ensemble, le malin esprit saisit son petit enfant, le jette au feu, et dans un moment lui arrache la vie. Le père, désolé, sut alors quel était celui qu'il avait si imprudemment accueilli après son expulsion par l'évêque. Comment l'antique ennemi a-t-il osé commettre un meurtre dans la maison d'un homme qui, le prenant pour un étranger, lui avait si gracieusement offert l'hospitalité ?

GRÉGOIRE.

Mon cher Pierre, il y a bien des actions qui nous paraissent bonnes sans l'être réellement, parce qu'elles ne se font pas avec une bonne intention. C'est pourquoi la Vérité dit dans l'Évangile : Si votre œil est mauvais, tout votre corps sera-dans les ténèbres.[86] L'intention précède l'action ; si donc l'intention est perverse, toute l'action qui en découle est vicieuse, quoiqu'elle paraisse bonne.

Cet homme privé de son enfant alors qu'il semblait exercer l'hospitalité, n'agissait pas, à mon avis, dans un esprit de charité, mais bien pour discréditer le prélat. Le châtiment dont fut suivi cet accueil prouve qu'il n'avait pas été exempt de faute. Il en est qui s'étudient à faire des bonnes œuvres pour obscurcir l'éclat de celles des autres. Ce n'est pas le bien lui-même qu'ils goûtent, mais la gloire qui leur en revient et dont ils abusent pour opprimer les autres. Ainsi, selon moi, l'homme qui a reçu le malin esprit avait moins en vue une bonne œuvre qu'un acte d'ostentation. Faire dire de lui qu'il s'était mieux comporté que l'évêque en donnant l'hospitalité à un étranger chassé par l'homme de Dieu Fortunat, telle était son hypocrite prétention.

PIERRE.

C'est exactement cela ; le résultat de cette démarche prouve que l'intention n'en était pas pure.


[86] Matth., 3-26.


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Message  Monique Jeu 07 Jan 2021, 8:25 am

GRÉGOIRE.

Un jour on amena au vénérable Fortunat un homme qui avait perdu la vue ; celui-ci sollicita le secours de ses prières et obtint sa guérison. En effet, à peine l'homme de Dieu eut-il fait sa prière, à peine eut-il tracé sur les yeux du malade le signe de la croix, que la lumière lui fut aussitôt rendue et que les ténèbres de sa cécité se dissipèrent.

Le cheval d'un militaire était devenu si furieux, que plusieurs personnes avaient beaucoup de peine à le tenir, et lorsqu'il pouvait se jeter sur quelqu'un, il le déchirait à belles dents. On parvint enfin à l'enchaîner, et on l'amena à l'homme de Dieu. La main étendue, il forma sur sa tête le signe de la croix ; aussitôt la rage fit place à la douceur, à tel point qu'il devint dans la suite plus traitable qu'avant ses accès de fureur.[87] La puissance de ce miracle, qui dans un clin d'œil avait totalement changé son cheval, inspira au militaire la pensée de l'offrir au saint homme. Fortunat refusa de le recevoir ; mais le militaire le conjura opiniâtrement de ne point mépriser son offrande. Alors l'homme de Dieu prit un parti mitoyen, à l'aide duquel, en exauçant les vœux du militaire, il refusait de recevoir un présent pour le miracle qu'il venait d'opérer : ainsi il lui présenta le prix de son cheval, et après cela il accepta ce qu'il lui offrait. Dans la crainte de le contrister par un refus absolu, la charité lui fit acheter ce qui ne lui était point nécessaire.

Je ne dois pas taire non plus ce que j'ai appris, il y a environ douze jours, des vertus de ce grand homme. On m'amena un pauvre vieillard, et, comme j'aime beaucoup à causer avec les personnes avancées en âge, je lui demandai avec empressement d'où il était. « Je suis de Todi, me répondit-il. — Eh bien ! mon bon père, avez-vous connu l'évêque Fortunat ?— Oui, répondit-il, et parfaitement. » Alors j'ajoutai : « Dites-moi, je vous prie, les miracles que vous en savez, et apprenez-moi ce qu'était ce prélat. — Cet homme, répondit-il, était bien différent de ceux que nous voyons maintenant. Tout ce qu'il demandait au bon Dieu, il l'obtenait à son gré. Je vais vous en raconter un miracle qui dans ce moment me revient à l'esprit.


[87] Les premiers chrétiens recouraient souvent au signe de la croix. (Voy. Tert., Couronne du soldat, ch. 3. ) — Dans un grand danger, Julien l'Apostat, saisi de frayeur, traça sur lui le signe de la croix, et les démons s'enfuirent. (Saint Grégoire de Naz., 3e discours contre Julien.) La Vie des saints est remplie de miracles opérés par la vertu de ce signe sacré.


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Message  Monique Ven 08 Jan 2021, 8:06 am

« Un jour les Goths, se dirigeant rapidement du côté de Ravenne, passèrent sous les murs de Todi et enlevèrent deux petits enfants dans une terre qui dépendait de cette ville. A cette nouvelle, le saint évêque manda les ravisseurs près de sa personne. Il s'étudia d'abord à adoucir par des paroles insinuantes l'âpreté de leurs caractères ; puis, faisant un pas en avant, il leur dit : « Que voulez-vous que je vous donne en retour des enfants que vous avez enlevés ? Je les réclame comme un témoignage de votre bienveillance. » Alors le représentant et le chef des barbares lui répondit : « Pour toutes autres choses nous sommes à vos ordres ; mais ces enfants, nous ne vous les rendrons jamais. » Le vénérable prélat lui fit de douces menaces : « Vous me contristez, mon fils, lui dit-il, en n'écoutant point votre père. Ne m'affligez pas, je vous prie ; car ce ne serait point à votre avantage. » Mais le Goth insensible soutint son farouche refus et se retira.

Le lendemain avant son départ, il revint trouver l'évêque, qui lui renouvela sa demande à peu près dans les mêmes termes. Le barbare ne voulut toujours point consentir à lui rendre les deux enfants. Alors l'évêque, profondément consisté, lui dit : »Je sais qu'il n'est pas de votre intérêt de me laisser plongé dans l'amertume. » Le Goth, méprisant cette menace, rentre à son hôtel, met à cheval les deux enfants et les envoie en avant, sous la conduite de ses gens. Pour lui, il monte à cheval à l'instant même et les suit. Il n'était pas encore sorti de la ville, lorsque, passant devant l'église de l'apôtre saint Pierre, son cheval fait un faux pas et tombe avec son cavalier, qui se casse la cuisse ; l'os est rompu et partagé en deux ; on relève le barbare à force de bras, et on le reporte à son hôtel.[88] Aussitôt il fait revenir les enfants qui ont pris les devants par son ordre, et mande ces paroles au vénérable Fortunat : « Je vous conjure, mon père, envoyez-moi votre diacre. » Lorsque le diacre fui arrivé près de son lit, il fit venir en sa présence les enfants qu'il avait opiniâtrement refusé de rendre à l’évêque, et les remit entre les mains de son envoyé, en lui disant : « Allez, et dites à monseigneur l'évêque : Vous m'avez maudit, et j'ai été frappé ; mais recevez, je vous prie, les enfants que vous avez réclamés, et daignez intercéder pour moi. » Le diacre prit les enfants et les conduisit à l’évêque. Ensuite le vénérable Fortunat lui donna de l'eau bénite, et lui dit ; « Allez vite, et jetez de cette eau sur le blessé. » Le diacre obéit et aborda le Goth, dont il aspergea les membres. Mais, ô prodige étonnant ! à peine l'eau bénite a-t elle touché la cuisse du malade, le membre fracturé se consolide et se trouve si bien rétabli dans son premier état, qu'à l'heure même le Goth se lève, monte à cheval et fait sa route comme s'il n'eût jamais éprouvé aucun mal.[89] Ainsi les enfants que ce Goth insubordonné avait refusé de rendre au vénérable Fortunat en retour d'une somme d'argent, le châtiment le força de les lui rendre sans rançon.

Ce récit achevé, le bon vieillard cherchait à nous en faire d'autres encore ; malheureusement il y avait là des personnes que j'étais occupé à instruire ; et puis le jour était sur son déclin. Force me fut donc de renoncer à entendre sur le vénérable Fortunat des traits que je ne me lasserais jamais d'entendre, si j'en avais le loisir.


[88]Voy. au chap. 9 de ce livre la punition de Mactalius. (Note.)

[89]Un enfant était en proie à une maladie qui faisait désespérer de ses jours ; saint Chrysostome l'aspergea d'eau bénite, et il fut guéri. (Photius.) — Une semblable aspersion mit en fuite le démon, qui ne put supporter la vertu de l'eau sainte. (Théodoret) Saint Epiphane parle aussi de l'eau bénite et des miracles qu'elle opère. (Hérésie des Ébionites, n 12.)


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Message  Monique Sam 09 Jan 2021, 9:11 am

Cependant, un autre jour, l'intéressant vieillard m'en raconta un fait bien plus admirable que tous les autres ; le voici.

Dans la même ville de Todi, un homme de bien, appelé Marcel, demeurait avec ses deux sœurs. Il lui survint une indisposition le soir du samedi saint, veille de la grande fête de Pâques, et le voilà mort ! Comme il fallait porter son corps au loin, on ne put l'enterrer ce jour-là. Pendant le délai exigé pour son inhumation, ses deux sœurs, désolées d'une telle perte, coururent tout en pleurs au vénérable prélat, et, dans l’excès de leur douleur, elles s'écrièrent : « Nous savons que vous marchez sur les traces des apôtres ; vous purifiez les lépreux, vous rendez la vue aux aveugles : venez ressusciter notre frère. » A la nouvelle de cette mort, Fortunat se mit à pleurer lui-même ; puis il leur dit : « Retirez-vous et ne parlez pas de la sorte : si ce malheur vous a frappées, c'est par ordre du Tout-Puissant, auquel personne ne peut résister. » Les deux sœurs se retirèrent, et l’évêque resta profondément affligé de cette mort. Le lendemain, c'était le dimanche, avant le crépuscule, il appelle ses deux diacres et se rend à la maison du défunt ; il approche du lieu où gisait son cadavre glacé, puis il se met en prière. Ensuite il se lève, s'assied près du défunt et l'appelle par son nom d'un ton de voix assez bas, en disant : « Mon frère Marcel ! » Semblable à un homme qui dort d'un léger sommeil, Marcel, éveillé à la voix de son charitable voisin, toute faible qu'elle est, ouvre aussitôt les yeux, regarde l'évêque et lui dit : « Hélas ! qu'avez-vous fait ? qu'avez-vous fait ? — Hé ! qu'ai-je fait ? lui répond l'évêque. — Il vint hier, continue Marcel, deux personnes qui me chassèrent de mon corps pour me conduire dans un heureux séjour. Mais aujourd'hui un autre a reçu la mission de venir me dire : Ramenez-le, parce que l'évêque Fortunat est venu dans sa maison. » Dès qu'il eut prononcé ces paroles, il recouvra une parfaite santé, et vécut encore longtemps en ce monde.[90]Il ne faut pas croire cependant qu'il perdit la place par lui obtenue dans les cieux. Comment douter, en effet, que celui qui avant sa mort s'était appliqué à être agréable au Seigneur, n'ait pu mener après sa résurrection, grâce aux prières de son intercesseur, une vie plus vertueuse encore ?

Mais pourquoi parler davantage des actions du bienheureux Fortunat, dès lors qu'aujourd'hui même nous voyons éclater tant de miracles sur son tombeau ? Dans la poussière de la tombe, comme au sein de la vie, il ne cesse de délivrer les possédés et de guérir les malades qui l'implorent avec confiance.

Mais il faut, mon cher Pierre, retourner dans la province de Valérie ; il m'a été donné d'en apprendre d'éclatants miracles de la bouche du vénérable Fortunat, dont il a été question plus haut.[91] Encore actuellement, il vient souvent me visiter, et en me racontant les actions des anciens, il fournit à mon cœur un aliment toujours nouveau.


[90] L'Écriture sainte nous parle de plusieurs résurrections ; la Vie des saints en est remplie. Celle dont il s'agit a beaucoup de rapport avec la résurrection dont il sera question au chap. 12 de ce 1er livre.

[91] Au ch. 4.


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Message  Monique Dim 10 Jan 2021, 8:27 am

CHAPITRE XI
Saint Martyrius,[92] moine de la province de Valérie. (VIe siècle)



GRÉGOIRE.

Il y avait dans ce pays un fort pieux serviteur de Dieu appelé Martyrius, qui donna jadis un gage de sa haute puissance. C'est l'usage dans cette province de tracer sur la pâte le signe de la croix, de telle sorte qu'on la croirait partagée en quatre.[93]

Or les frères de Martyrius, ayant fait un pain destiné à cuire sous la cendre, oublièrent de former sur lui ce signe sacré. Le serviteur de Dieu était là présent. Instruit par les frères eux-mêmes qu'ils n'avaient pas eu recours à cette pieuse précaution avant de le recouvrir de cendres et de charbons ardents, il s'écria : « Pourquoi ne l'avez-vous pas marqué du signe de la croix ? » A ces mots, il traça du doigt ce signe divin sur les charbons. Aussitôt le pain fit un grand bruit, semblable à celui d'une vaste chaudière qui éclate sur les flammes. Lorsqu'il fut cuit, on le retira du feu, marqué de la croix qu'avait tracée non point le contact de la main, mais la puissance de la foi.


[92] Martyrologe romain, 23 janvier : « Dans l'Abruzze citérieure, saint Martyrius, solitaire, dont le pape saint Grégoire fait mention. »

[93] Suidas, Juvénal, Horace parlent de ces sortes de pains. Quoiqu'en traçant le signe de la croix sur le pain on eût pour but d'en faciliter le partage, il n'en est pas moins vrai qu'il renfermait l'expression d'un sentiment religieux. — Quelquefois on faisait cuire des pains partagés en trois, en l'honneur de la sainte Trinité. (Saint Paulin, épît. 3, à Alypius.) Toutes ces pratiques nous révèlent la foi des premiers chrétiens.


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Message  Monique Lun 11 Jan 2021, 8:15 am

CHAPITRE XII
Saint Sévère,[94] prêtre de la même province. (Environ en 530.)



GRÉGOIRE.

C'est encore dans ce pays que se trouve la vallée d'Intérorine, que beaucoup de villageois, dans leur langage, appellent Intérocrine. Là demeurait un homme d'une vie admirable, appelé Sévère, occupé à desservir l'église de la bienheureuse Marie, mère de Dieu et toujours vierge. Un jour un père de famille arrivé à sa dernière heure envoya promptement le prier de venir au plus tôt, sollicitant pour l'expiation de ses péchés les suffrages de ses prières et la grâce de mourir délivré de toutes ses fautes, après en avoir fait pénitence. Or le prêtre, par hasard, s'occupait à tailler sa vigne ; il répondit aux envoyés : « Marchez devant, je vais vous suivre à l'instant même. » Voyant qu'il ne lui restait plus que peu de chose à faire, il voulut terminer et tarda quelque temps encore. Sa besogne achevée, il s'achemina vers le malade. Pendant le trajet, ceux qui étaient venus d'abord s'avancèrent à sa rencontre, et lui dirent : « Mon père, pourquoi avez-vous différé ? Ne vous donnez pas la peine de venir : il est mort ! » A cette nouvelle, Sévère frémit d'horreur et s'écrie à haute et intelligible voix qu'il est un assassin. Les yeux baignés de larmes, la poitrine oppressée de sanglots, il arrive près du corps du défunt et tombe au pied de son lit. Tandis qu'il verse un torrent de larmes, qu'il se frappe la tête contre terre, et qu'il s'accuse hautement de cette funeste mort, soudain l’âme du défunt rentre dans son corps. Les nombreux témoins de ce spectacle poussent des cris d'admiration et versent des larmes de joie. On demande à cet homme où il était allé, et comment il était revenu. « Ils étaient affreux, répond-il, les hommes qui me conduisaient ; de leur bouche, de leurs narines sortait un feu que je ne pouvais supporter. Ils m'entraînaient dans des lieux obscurs, lorsqu'un jeune homme d'une beauté ravissante vint à notre rencontre avec quelques autres, et dit à ceux qui m'entraînaient : « Ramenez-le ; car le prêtre Sévère pleure, et le Seigneur l'a accordé à ses vœux et à ses larmes. » Sévère se releva sur-le-champ, et lui offrit le secours de son intercession pour l’aider à faire pénitence. Le malade ressuscité passa sept jours à expier les péchés qu'il avait commis, et le huitième jour il mourut plein de joie.

Considérez, mon cher Pierre, la bonté du Seigneur envers ce serviteur bien-aimé, et son attention à ne pas souffrir qu'il fût contristé un seul instant.

PIERRE.

Vous me dites là des choses admirables, que jusque alors, à ce que je vois, j'avais totalement ignorées. Mais d'où vient qu'on ne trouve plus maintenant des hommes semblables ?

GRÉGOIRE.

Je suis persuadé, mon cher Pierre, que de tels hommes ne font pas défaut à notre siècle, même aujourd'hui : de ce qu'on n'opère pas de pareils prodiges, s'ensuit-il qu'on ne les égale point en vertu ? Or c'est la vertu, ce sont ses œuvres et non point l'éclat extérieur des miracles, qui sont la véritable pierre de touche de la vie. La plupart, bien qu'ils ne fassent point de miracles, ne le cèdent en rien à ceux qui en opèrent.

PIERRE.

Comment démontrer, je vous prie, que certains serviteurs de Dieu à qui n'est point accordé le don des miracles, ne sont point au-dessous des thaumaturges eux-mêmes ?

GRÉGOIRE.

Ne savez-vous pas que l'apôtre saint Paul est le coassocié de l'apôtre saint Pierre, chef des apôtres, dans la principauté apostolique ?

PIERRE.

Je ne l'ignore pas, et je ne doute point que le dernier des apôtres[95] n'ait cependant plus travaillé que les autres.

GRÉGOIRE

Vous ne l'avez point oublié, Pierre a marché sur la mer,[96] et Paul y a fait naufrage[97] ; Pierre a voyagé à pied sur un élément que Paul dans un vaisseau n'a pu traverser sans péril. Il est donc bien évident que leur pouvoir au sujet des miracles a été fort inégal, tandis que leur mérite n'est pas inégal dans les cieux.

PIERRE.

Je suis enchanté de vos discours, je vous l'avoue ; voilà que je le vois clairement, c'est la vertu et non le don des miracles qu'il faut acquérir. Mais, parce que l'opération des miracles témoigne de la sainteté de la vie, racontez-moi, je vous prie, ceux que vous savez encore, afin de fortifier par les exemples des saints mon âme avide des leçons de la piété.

GRÉGOIRE.

Je voudrais bien vous raconter, à la gloire de notre Rédempteur, quelques-uns des miracles du vénérable Benoît ; mais ce jour ne pourrait suffire à remplir une telle tâche. Ainsi nous en causerons plus à notre aise dans un autre entretien.


[94] Martyrologe romain, 15 février : « Dans l'Abruzze ultérieure, saint Sévère, prêtre, de qui saint Grégoire écrit qu'il ressuscita un mort par ses larmes. »


[95] 1 Cor., 15-8.

[96] Matth., 14-29.

[97] 2 Cor., 11-25.



FIN DU PREMIER LIVRE.
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