( L'avenir de l'Église -- l'Église inébranlable )

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Message  Roger Boivin Mer 23 Oct 2013, 9:16 am


VIII

Ce ne sont pas seulement les amis et les enfants de l'Église qui entrevoient son rôle magnifique dans l'avenir, ses ennemis eux-mêmes semblent en avoir conscience. M. Taine, après avoir analysé les forces du Catholicisme, mis d'un côté ses forces vivantes, et de l'autre ce qu'il appelle ses forces mortes, - qui ne sont pas mortes du tout, - conclut à l'éternité du Catholicisme, que la démocratie, au lieu d'entamer, vivifiera. « Toujours, dit-il, la difficulté de gouverner les démocraties lui fournira des partisans ; toujours la sourde anxiété des cœurs tristes ou tendres lui amènera des recrues ; toujours l'antiquité de la possession lui conservera des fidèles. Ce sont là ses trois racines ; et la science expérimentale ne les atteint pas ; car elles sont composées, non de science, mais de sentiments et de besoins. Elles peuvent être plus ou moins ramifiées, plus ou moins profondes ; mais il ne semble pas que l'esprit moderne ait prise sur elles ; au contraire, en beaucoup d'âmes et en certains pays l'esprit moderne introduit des émotions et des institutions qui par contre-coup les consolident ; et un jour Macaulay a pu dire, dans un accès d'imagination et d'éloquence, que le Catholicisme subsistera encore dans l'Amérique du Sud par exemple, lorsque des touristes partis de l'Australie viendront, sur les ruines de Paris et de Londres, dessiner les arches démantelées de London-Bridge ou les murs écroulés du Panthéon 1 . »

Mais nul n'a démontré avec plus d'éclat la puissance dans l'avenir et l'éternelle durée de l'Église que le plus grand des révolutionnaires, Proudhon. Il constate d'abord que l’Église vit, quoique vingt fois elle aurait dû périr. « D'après les lois qui régissent les institutions humaines, l'Église devrait avoir péri mille fois. Que lui reste-t-il de tout ce qui pouvait la soutenir ? Elle a tout perdu, et le misérable domaine qu'elle tint jadis de la dévotion d'une princesse, ce pauvre héritage de Saint-Pierre, lui est encore ravi.

Et cependant, continue-t-il, l’Église résiste à toutes les attaques ; elle survit à tous les schismes, à toutes les hérésies, à tous les démembrements, aux institutions de saint Louis comme aux libertés gallicanes, à Pothier comme à Descartes, à Luther comme à Voltaire. Elle a survécu à ses propres immortalités ; elle a eu ses pontifes réformateurs longtemps avant la Réforme ; et, maintenant que la Réforme n'est plus qu'un mot, le concile de Trente régit sans conteste l'univers orthodoxe. Que dis-je ? A mesure que les Églises plus avancées qu'elle dans la philosophie et la liberté tombent en dissolution, elle en recueille les lambeaux et se réforme elle-même par son immobilité même. Elle n'a que le souffle; et ce souffle a été jusqu'ici plus vivace que toutes les énergies qu'elle a vu naître, plus fort que toutes les institutions qui se sont formées hors d'elle en l'imitant. »

Le grand révolutionnaire s'étonne, s'irrite même d'une singularité pareille. « Qu'y a-t-il là qui n'est pas ailleurs ? Il faut admettre un principe resté en dehors de toute atteinte; principe qui, ayant conservé sa racine au plus profond des consciences, suffit à entretenir l’Église, à lui ramener sans cesse les débris de la dissidence, et qui la ferait renaître de ses cendres, comme le phénix, s'il était possible que, ce principe subsistant toujours dans les cœurs, l’Église qui en représente la foi cessât d'exister. »

Ce principe, si vital, si profond, éternellement vivant dans les cœurs, qui ressusciterait l’Église si elle pouvait mourir, Proudhon le cherche, et il le trouve avec une puissance d'intuition qui le mettrait à cent pieds au-dessus de tous les révolutionnaires. « Ce principe, créateur et conservateur de l’Église, voulez-vous le connaître ? L'Église croit en Dieu! Elle y croit mieux qu'aucune secte 2 Elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l'essence divine ; et il n'y a qu'elle qui sache l'adorer. Or, comme ni la raison ni le cœur de l'homme n'ont su s'affranchir de la pensée de Dieu qui est le propre de l’Église, l’Église, malgré ses agitations, est restée indestructible 3 . »

Tout ceci est superbe d'intuition et de profondeur. La question se réduit alors, non plus à détruire l’Église, mais à détruire Dieu. Ce qui est bien différent.

IX

Faut-il ajouter un dernier mot ? Oui , et c'est par là que je termine. Proudhon a mille fois raison. L'Église est éternelle et impérissable, parce qu'elle croit en Dieu ; parce qu'elle porte Dieu dans ses bras ; parce que ce Dieu, le rêve de toutes les âmes, l'attente, le besoin absolu de tous les peuples, l’Église le donne et seule peut le donner à l'humanité. Pour détruire l'Église, il faudrait arracher Dieu de la raison et du cœur de l'homme. Cela ne se fera pas demain.

Et savez-vous quel est ce Dieu que l'Église possède, qu'elle donne aux âmes et aux peuples ? Non pas le Dieu froid, indifférent, invisible, de la philosophie ; le Dieu qui reste dans son Ciel, et qui y attend les âmes, sachant bien qu'elles ne peuvent pas y arriver 1 Non pas le Dieu des protestants, qui consent à s'incliner vers ses créatures, mais qui le fait avec précaution, avec réserves, accordant quelque chose, n'accordant pas tout, et traitant ses pauvres petites créatures comme un grand seigneur traite ses vassaux !

Oh! non, ce n'est pas là le Dieu que possède l'Église catholique. Son Dieu, c'est le Dieu qui donne sans compter ! C'est le Dieu qui a imaginé de descendre sur la terre, dans une crèche, et qui a gémi de faire si peu ; qui est monté sur une croix, où il a versé, dans une affreuse agonie, jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qui n'a pas encore été satisfait ; qui s'est caché dans la sainte Eucharistie, et de là est descendu dans nos cœurs, trouvant que ce n'était pas encore assez ; le Dieu magnifique et bon qui attend avec impatience l'éternité, pour nous traiter suivant la grandeur de son amour! Voilà le Dieu que possède l'Église. Or celui-là, on ne l'arrachera pas à l'humanité !

M. Taine disait, dans les pages que je viens de citer : « Jamais un peuple n'a quitté sa religion que pour une religion meilleure. » Philosophes, protestants, faites mieux. Imaginez un Christ plus tendre, plus bienfaisant ; car des hauteurs où elle est montée, l'humanité ne descendra pas à un Christ moindre. Elle peut se plonger dans l'indifférence, dans le matérialisme ; mais si elle en sort, et elle en sortira nécessairement, elle ne remontera jamais qu'au Christ le plus aimant.

O mon Dieu, quand je commençais cet ouvrage il y a quatorze ans, j'inscrivais au frontispice, comme principe suprême et lumineux du Christianisme, ces deux mots qui me semblaient tout résumer : l'amour de Dieu pour l'homme, et l'amour de l'homme pour Dieu. Aujourd'hui, plus vieux, désabusé de bien des choses, je n'ose plus maintenir ce parallèle. J'efface l'amour de l'homme pour Dieu, trop faible, trop misérable, absolument indigne d'entrer en comparaison avec l'autre ; et je n'inscris plus à la dernière page de mon livre qu'un seul mot, devant lequel je me prosterne, plein d'admiration, de stupeur et de reconnaissance :

L'AMOUR INFINI DE DIEU POUR L'HOMME.

C'est le premier et le dernier mot de tout le Christianisme.

________

1. Ventura, Oraison funèbre d'O'Connell. J'emprunte plusieurs de ces textes aux remarquables Conférences de M. l'abbé Frémont, prêchées à Saint-Ambroise en 1883.

2. Taine, Voyage en Italie, 26 mars.

3. Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l’Église, t. 1, discours préliminaire, § m.


LE CHRISTIANISME ET LES TEMPS PRÉSENTS --  Mgr Emile Bougaud  -- tome V  --  pages 423 à 427 :

http://www.archive.org/stream/lechristianismee05boug#page/422/mode/2up

Roger Boivin
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