Le « beau procès » de Pierre Cauchon : Le fond et la forme. (complet)

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Message  Louis Mar 01 Mai 2012, 3:48 pm

CHAPITRE I
INTRODUCTION ET DIVISION.

Un docteur de Sorbonne, Edmond Richer, qui avait le dessein de publier le procès de la Pucelle, a singulièrement déprécié la Recollectio de Bréhal et les autres mémoires consultatifs. « Ne seroit besoin, écrivait-il, de les faire imprimer pour ce qu'ilz sont trop peu élabourez et polis et tumultuairement escrits, mesme en un siècle auquel la barbarie triomphoit » (1). Ce jugement sommaire doit être réformé. Il paraîtra suspect à ceux qui n'ignorent pas combien d'idées fausses ont été préconisées par le théologien qui l'a prononcé ; l'étude des documents eux-mêmes en démontrera l'injustice. Sans doute il ne faut pas chercher dans ces mémoires les agréments du style et les artifices d'une composition « élabourée et polie » : leurs auteurs n'avaient ni le temps ni la volonté de faire œuvre littéraire ; ils avaient souci de la vérité et du droit, sans guère se préoccuper de les formuler en paroles élégantes. Le langage des scholastiques et des canonistes, qu'on a trop longtemps considéré comme un « triomphe de la barbarie », n'est d'ailleurs pas dépourvu de correction, et, s'il ne possède pas les charmes du latin classique, on ne saurait lui dénier la netteté, la précision et plusieurs autres qualités maîtresses, qui le rendent merveilleusement apte à servir d'instrument à une discussion doctrinale. Enfin l'écrit de Bréhal — pour nous borner au rapport judiciaire que nous allons reproduire — n'a rien de « tumultuaire » : sagement ordonnancé sous deux chefs principaux, il résume, avec le calme qui convient à l'œuvre d'un juge, les considérants les mieux appropriés à la nature du procès.

C'est donc à tort que Quicherat a essayé de se couvrir de l'autorité d'Edmond Richer, pour justifier sa détermination d'exclure la Recollectio du nombre des pièces à publier intégralement (2). Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il méconnaît le caractère historique de cet ouvrage, et ne veut y voir qu'un mémoire de jurisprudence ou de théologie. Dans un sujet tel que l'histoire de Jeanne d'Arc, et surtout quand il s'agit de se prononcer sur la valeur morale de sa personne et sur les mobiles intimes de sa conduite, il importe manifestement de ne négliger aucun élément d'information, et de demander aux sciences sacrées la lumière qu'elles sont capables de projeter autour des évènements de ce monde. En récapitulant avec un soin consciencieux les détails de la procédure et les accusations portées contre la Pucelle, en les discutant d'après les principes du droit canon et de la théologie, Bréhal fournit à l'historien des matériaux authentiques — les faits consignés au dossier, contrôlés par conséquent avec une rigoureuse exactitude, — et une appréciation solidement motivée, dont il est loisible d'éprouver la justesse, mais qu'on peut accepter de prime-abord, au moins sous bénéfice d'inventaire. A ce double titre, la Recollectio avait sa place marquée dans une publication comme celle de Quicherat : personne assurément n'aurait eu le droit de lui reprocher de l'avoir « grossie mal à propos ».

Remercions M. Lanéry d'Arc d'avoir réparé cette défaillance du savant éditeur et comblé une lacune de tous points regrettable...

________________________________________________________

(1)Ms. 10448 fonds français, collection de Fontanieu, f° 285 ; à la Bibliothèque nationale.

(2) Quicherat : Procès... tom. V. p. 469. — M. Joseph Fabre s'est cru autorisé à employer des expressions moins mesurées : « Le caractère commun des mémoires sur le procès de Jeanne d'Arc, dit-il, est d'être très érudits et point vivants. Tout y est jurisprudence ou théologie. Dans leurs interminables dissertations, ces auteurs pérorent sur la foi, sur la soumission à l'Église et sur le surnaturel ; parlent volontiers de la magie comme d'une science véritable qui a ses règles ; multiplient les citations, ou se perdent en subtilités scholastiques. On s'étonne, en lisant leurs consultations indigestes, d'y trouver une si extrême sécheresse. Point de détails sur la vie de Jeanne, sur ses vertus, sur ses patriotiques élans, sur son œuvre héroïque. Ces pédants se bornent à ergoter dogmatiquement sur l'orthodoxie de la Pucelle, et à démontrer à coup de distinguo l'illégalité de sa condamnation » (Procès de réhabilitation... tom. II p. 185). — Nous protestons contre cette indignation de mauvais aloi. Les docteurs consultés n'avaient pas à se prononcer sur les points qu'on leur reproche d'avoir omis. On leur avait demandé, non pas des faits nouveaux, mais l'appréciation de la valeur dogmatique et morale de faits dûment constatés, non pas des tirades sentimentales ni une éloquence passionnée, mais l'expression calme et réfléchie de ce qu'ils estimeraient être la vérité et la justice, dans une cause de la plus haute gravité, où les divers intérêts qui étaient en jeu réclamaient une impartialité absolue. Ces hommes, qui étaient la probité même, se seraient fait un scrupule de sortir de leur rôle et de chercher à émouvoir le coeur par des artifices littéraires et par « des raisons que la raison ne connaît pas ». Plus d'une fois d'ailleurs, — nous aurons l'occasion de le montrer en analysant la Recollectio de Bréhal, — à côté de discussions nécessairement arides, ils rendent à l'innocente victime des témoignages très chaleureux ; plus d'une fois, un cri d'enthousiasme ou de compassion s'échappe de leur poitrine au spectacle d'une vie héroïquement vertueuse entremêlée de tant de gloire et de douleur, et la flamme de leur patriotisme lance de vives étincelles. Lorsqu'on les traite d'ergoteurs et de pédants, n'auraient-ils pas le droit de répondre comme le divin Maître au valet du Pontife ? « Si male locutus sum, testimonium perhibe de malo; si autem bene, quid me caedis » ? ( Joan. XVIII, 23).

Tiré de :
JEAN BRÉHAL
Grand Inquisiteur de France
et la RÉHABILITATION DE JEANNE D’ARC,
par le R.P. Marie-Joseph Belon des FF. Prêcheurs
et le R.P. François Balme, du même Ordre
Paris, P. Lethellieux, 10, rue Cassette 10, 1893, pp. 99-100.


A suivre.


Dernière édition par Louis le Sam 16 Juin 2012, 7:08 am, édité 1 fois (Raison : Pour finaliser le titre.)

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Message  Louis Mer 02 Mai 2012, 12:06 pm



CHAPITRE I
INTRODUCTION ET DIVISION. (suite)


Remercions M. Lanéry d'Arc d'avoir réparé cette défaillance du savant éditeur et comblé une lacune de tous points regrettable. Inspiré sans doute par les judicieuses réflexions de M. Marius Sepet (1), il a pris la généreuse initiative d'une publication dont il comprenait mieux la portée: Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d’Arc . Toutefois, sans préjudice des éloges qui lui sont dûs pour avoir ainsi facilité au public des érudits l'étude de pièces fort intéressantes mais peu abordables sous leur forme originelle, nous avons été contraints de constater que son œuvre est défectueuse au point de vue paléographique et qu'elle ne saurait satisfaire pleinement les justes exigences de ceux qui aiment la pureté native des sources de l'histoire. Parfois en effet une lecture inexacte du manuscrit a introduit dans le texte des mots ou des phrases inintelligibles, voire même des contresens qui déroutent le lecteur; la transcription est aussi fautive, soit parce que l'orthographe de l'auteur n'a pas été fidèlement reproduite suivant les règles aujourd'hui adoptées pour les publications de ce genre (1), soit parce que des références ont été modifiées et soi-disant rectifiées à la suite d'un contrôle insuffisant, dont le résultat est d'égarer parfois les recherches. Voilà pourquoi nous n'avons pu nous contenter d'un travail bien méritant à d'autres égards, et auquel il serait injuste de refuser nos suffrages, puisqu'il nous a ouvert la voie d'une entreprise hérissée de difficultés.

Simultanément, le R. P. Ayroles, de la compagnie de Jésus, songeait de son côté à faire connaître au grand public les documents précieux qui retracent la physionomie de La vraie Jeanne d'Arc. En 1890, paraissait ce travail de longue haleine, qui lui assure la reconnaissance de tous les amis de la Pucelle. Il a consacré une attention spéciale, nous pourrions presque dire fraternelle, au mémoire de Bréhal, dont il a traduit intégralement un bon nombre de passages, et analysé le reste avec une scrupuleuse exactitude (2).

Avant de présenter à notre tour l'œuvre de notre grand inquisiteur dans son texte latin soigneusement collationné sur un manuscrit authentique, nous croyons utile d'en examiner la trame avec quelque détail : cette analyse raisonnée ne dispensera point de recourir aux développements du texte ; mais elle fera mieux ressortir la méthode qui a présidé à la rédaction, le choix et l'enchaînement des preuves, l'attention particulière que méritent certaines d'entre elles ; elle servira par là même de fil conducteur et de guide aux lecteurs pour lesquels ce genre de considérations serait moins familier.

Dans une courte introduction, — elle occupe à peine le premier feuillet du registre, — l'auteur de la Recollectio expose les motifs qui le portent à plaider la cause de la vérité : c'est la tendance naturelle de l'esprit humain, c'est aussi le devoir du juge et du docteur. Le vrai est à l'intelligence ce que l'existence est à un être quel qu'il soit : son bien, sa perfection. De cet axiome philosophique, si souvent proclamé par Aristote, il résulte qu'un même instinct de la nature nous pousse à rechercher la possession de la vérité et la conservation de l'existence. Comme le mal qui ne se fait agréer que sous une apparence de bien, le faux a besoin d'emprunter les dehors du vrai pour s'insinuer dans notre esprit. S. Augustin le constate en des termes quelque peu subtils sans doute, mais fort saisissables grâce à son procédé habituel de déduction par les antithèses. La raison et l'autorité s'accordent ainsi à attester la tendance naturelle de l'homme vers la vérité, et, par une conséquence nécessaire, son éloignement de tout ce qui s'y oppose.

Toutefois cet ordre peut être violé : …


______________________________________________________

(1) C'est en effet à M. Sepet que revient l'honneur d'avoir le premier signalé l'importance du mémoire de Bréhal pour l'étude de l'histoire de Jeanne d'Arc. — Voir l'édition de Tours, 1885, de sa Jeanne d'Arc, p. 475.

(1) Pour qu'on n'attribue pas à cette critique un sens qui dépasserait notre pensée, il convient de faire remarquer, à la décharge de l'éditeur, qu'il avait pris soin d'avertir les lecteurs de sa décision de rajeunir les formes archaïques des manuscrits du XVe siècle (Mémoires et consultations... préface p. 14) et qu'il pouvait dans une certaine mesure s'autoriser de l'exemple de Quicherat.

(2) Voir R. P. Ayroles : La vraie Jeanne d'Arc, pp. 451-598.
Tiré de :
JEAN BRÉHAL
Grand Inquisiteur de France
et la RÉHABILITATION DE JEANNE D’ARC,
par le R.P. Marie-Joseph Belon des FF. Prêcheurs
et le R.P. François Balme, du même Ordre
Paris, P. Lethellieux, 10, rue Cassette 10, 1893, pp. 100-101.

A suivre.

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Message  Louis Jeu 03 Mai 2012, 10:54 am



CHAPITRE I
INTRODUCTION ET DIVISION. (suite)

Toutefois cet ordre peut être violé : c'est le fait d'une volonté perverse, qui accueille de son plein gré la fausseté et l'injustice, pourvu qu'à l'aide du sophisme elle parvienne à leur donner l'aspect de la droiture et de la véracité. Une telle manière d'agir est digne de blâme ; elle l'est plus encore, lorsqu'elle se rencontre chez le juge ou le docteur, dont la mission est de manifester ce qu'il sait et de confondre le mensonge.

Conformément à ces principes, empruntés à la philosophie autant qu'à la science juridique, Bréhal déclare son intention de rendre hommage à la vérité ; et, après avoir humblement protesté de sa soumission parfaite au Saint-Siège, il aborde l'étude du procès qu'il est chargé de réviser (1).

Ici, comme partout, deux éléments constitutifs se présentent: la matière d'abord, c'est-à-dire les faits ou les accusations qui sont le fondement de la sentence ; la forme ensuite, c'est-à-dire la procédure et les défauts substantiels qui en dénaturent le caractère. De là une répartition aussi simple que lumineuse. La première partie, principalement doctrinale [ f° 175 r°-190 r° ], a pour objet la discussion des griefs articulés par les ennemis de Jeanne d'Arc afin de motiver la condamnation : elle comprend neuf chapitres, qui justifient pleinement l'accusée et démontrent l'orthodoxie de ses sentiments et la correction parfaite de sa conduite. Il nous sera permis d'ajouter que la portée de ce document est plus haute encore : l'inquisiteur qui l'a rédigé songeait à réhabiliter l'innocence ; la Congrégation des Rites y trouvera par surcroît une information officielle, bien propre à servir de base à un examen approfondi des vertus qui doivent être l'apanage de la sainteté. — La seconde partie, surtout juridique [ f° 190 r°-202 r° ], a trait aux moyens de droit qu'on peut faire valoir dans la cause contre une sentence viciée par plusieurs nullités : de ce chef, on compte douze allégations, soit douze chapitres. A la suite de Bréhal nous passerons en revue les uns et les autres.


_____________________________________________________________

(1) On voit, dès ce début, l'élévation d'esprit dont Bréhal fait preuve dans sa manière d'envisager les questions, et en même temps la méthode qu'il suit dans tous son mémoire. C'est par le recours continuel aux principes premiers et aux considérations les plus hautes qu'il éclaire sa route ; c'est à leur lumière qu'il discute les points douteux, qu'il résout les difficultés qu'on lui oppose et qu'il juge de la valeur des actes.

op. cit., pp. 101-102.

A suivre. CHAPITRE II. LE FOND DE L'AFFAIRE.

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Message  Louis Ven 04 Mai 2012, 12:43 pm

CHAPITRE II.
LE FOND DE L'AFFAIRE.
§ 1
LES APPARITIONS.
Le premier point, et assurément le plus important, sur lequel s'engage la contestation, est relatif aux visions et apparitions que la Pucelle prétend avoir eues. De leur nature, bonne ou mauvaise, divine ou superstitieuse, dépend en effet le caractère de la mission qui lui a été confiée et qu'elle s'est efforcée de remplir. Si Jeanne n'a pas été le jouet d'une illusion, si elle a eu raison de croire que « ses voix » venaient de Dieu et lui intimaient les ordres du ciel, il faut reconnaître dans cette humble fille des champs une ambassadrice du Très-Haut, une messagère de la Providence qui veille avec amour au salut des royaumes.

Cependant quelle que soit l'évidence de la déduction ainsi formulée, — il est nécessaire de le remarquer une fois pour toutes, afin de n'être pas exposé à se méprendre sur la valeur du raisonnement, — ce n'était point cette vérité que visait directement et toujours l'inquisiteur de la foi. Son rôle, à lui, consistait surtout à peser les considérants de la sentence : il lui suffisait d'établir d'abord que les premiers juges étaient mal fondés à flétrir de leur réprobation les faits d'ordre mystérieux au sujet desquels les dires de l'accusée ne pouvaient laisser aucun doute. Quant aux conclusions ultérieures, il les signale parfois d'une façon assez précise pour révéler le fond de sa pensée, comme par exemple lorsqu'il parle (dans ce même chapitre premier) du temps où les visions ont eu lieu, mais il compte bien qu'elles se dégageront suffisamment de l'ensemble et des détails du procès.

Après avoir rappelé que la bonté morale de toute action humaine dépend principalement de sa fin, et que les circonstances sont pour ainsi dire la mesure de la proportion qui doit exister entre la fin et les moyens de l'atteindre, Bréhal passe de suite à l'application de ces principes généraux : il étudie tour à tour quatre circonstances ( le temps, le lieu, le mode et le résultat ) des apparitions, afin de constater qu'elles n'offrent rien de répréhensible, et qu'elles conviennent fort bien à des envoyés du ciel.

D'abord, le temps des apparitions. C'est vers l'âge de 13 ans que la Pucelle en a été favorisée pour la première fois. On peut y découvrir deux raisons de convenance : l'une mystique, empruntée à la signification des nombres ; l'autre basée sur les prescriptions du droit et les concordances de l'histoire. Personne n'ignore que les Pères et les Docteurs de l'Eglise n'ont pas dédaigné, à l'occasion, de rechercher le sens caché sous les chiffres qu'ils regardaient comme des lettres scellées où Dieu avait déposé la connaissance de certaines vérités. Il est permis de suivre leur exemple, sans tomber dans les exagérations et la puérilité de la Cabale juive. Les expressions mêmes, dont Bréhal se sert ici et plus loin, témoignent de sa discrétion à cet égard ; mais une sage réserve n'annule pas la valeur relative de son interprétation. Si l'on décompose le nombre treize en ses deux facteurs, trois et dix, on y trouve le symbole des conditions qui prédisposent l'âme aux visites de Dieu : la foi de la Trinité, et l'observation du décalogue. A ce point de vue mystique, il existe donc un rapport de convenance qu'il n'est pas inutile de signaler.

La raison canonique paraîtra plus solide, bien qu'elle ne dépasse pas non plus les limites de la simple vraisemblance. A partir de cet âge, la jeune fille devient l'arbitre de sa destinée, et les lois ecclésiastiques lui reconnaissent le droit de disposer d'elle-même, sans être contrainte de suivre la volonté de ses parents. L'histoire sacrée, de son côté, fournit bon nombre d'exemples qui nous montrent des vierges se consacrant à Dieu dès l'époque de leur puberté et recevant alors la visite des anges. Faut-il donc trouver étrange, conclut Bréhal, que pareille grâce ait été accordée à une adolescente, dont la piété et la conduite ont mérité les plus grands éloges ? Et il ajoute, sans y insister davantage, qu'on pourrait de même attribuer à l'heure des apparitions un sens mystérieux, puisqu'elles ont eu lieu par une disposition providentielle, aux trois moments de la journée que l'Église a spécialement assignés à la louange du Seigneur.

Mais ce qu'il tient surtout à faire remarquer…

op. cit., pp. 102-104.

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Message  Louis Sam 05 Mai 2012, 12:09 pm

CHAPITRE II.
LE FOND DE L'AFFAIRE.
§ 1
LES APPARITIONS. (suite)

Mais ce qu'il tient surtout à faire remarquer, c'est le synchronisme des visions consolatrices et des dures extrémités auxquelles la France était réduite. Il y a là une marque si évidente de la protection divine, qu'il ne peut contenir un cri de reconnaissance : Jeanne d'Arc est vraiment une nouvelle Judith, envoyée au peuple d'Israël lorsqu'il fallait presque désespérer de son salut ! Sous les accents émus par lesquels Bréhal exprime les malheurs de son pays, on sent vibrer la fibre du patriotisme. Cette note ajoute un charme de plus à la vigueur de l'argumentation. A ce propos, une vieille prédiction attribuée au Vénérable Bède est aussi invoquée ; elle n'est peut-être pas authentique, et son texte semblera quelque peu étrange, néanmoins l'interprétation cadre assez bien avec les faits pour qu'il soit permis de l'accepter.

Ensuite, le lieu des visions. — Cette circonstance n'est pas d'un grand poids, observe l'inquisiteur ; il faut pourtant en tenir compte, puisque les auteurs du procès ont fait fond sur elle. Les saintes Ecritures et les annales hagiographiques montrent par mille exemples que les endroits les plus divers conviennent à la manifestation des anges, et que, par conséquent, on ne saurait tirer de là aucune difficulté sérieuse contre la vérité des apparitions.

Le lieu de naissance de Jeanne mériterait plutôt d'attirer un instant l'attention : car son village s'appelle Domremy, et il a été fondé, assure-t-on, par le saint évêque Remi que l'on considère comme le père du royaume (1) ; puis, il avoisine le Bois-Chenu que d'anciennes prophéties ont rendu fameux. Double coïncidence, ménagée à coup sûr par le gouvernement providentiel de Dieu.

Troisièmement, le mode des apparitions. — Jeanne affirme avoir vu fréquemment les esprits bienheureux sous des formes corporelles et au milieu d'une grande clarté; la première fois, ils se tenaient à droite du côté de l'église ; elle n'en a pas eu tout de suite le discernement, c'est-à-dire une connaissance distincte ; elle ne leur a point accordé créance à la légère ; les voix qu'elle entendait étaient claires, humbles et douces ; néanmoins elle éprouvait une grande frayeur. Autant de points soigneusement discutés par Bréhal, qui les déclare plutôt favorables à l'accusée, parce qu'ils sont conformes aux enseignements de la théologie.

A la suite de S. Augustin…


_____________________________________________________________

(1) Le texte latin, tel qu'il se lit dans le ms. 5970, ne comporte pas la signification que nous lui donnons ici. La traduction littérale ne ferait allusion qu'au nom du village et à sa position sur les confins du royaume, mais du côté de la France.

op. cit.,p. 104.

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Message  Louis Dim 06 Mai 2012, 1:10 pm

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 1. LES APPARITIONS. (suite)

A la suite de S. Augustin, tous les mystiques distinguent trois sortes de visions : la vision intellectuelle, où le regard de l'âme se fixe sur les choses spirituelles sous leur forme propre, c'est-à-dire sans aucun corps ni figure ; la vision imaginaire, où les sens intérieurs prennent part et perçoivent des symboles ou images dans l'extase et le sommeil ; la vision corporelle enfin, dont le nom même indique l'objet. Les anges peuvent se manifester sous des formes sensibles et corporelles, et c'est ainsi d'ailleurs qu'ils se sont toujours montrés aux hommes. — Comme il n'y avait rien à redire au fond contre l'assertion de Jeanne, on a épilogué sur les détails. Aussi Bréhal suit-il pas à pas pour les réfuter les arguties des premiers juges. Après leur avoir reproché l'inexactitude avec laquelle ils rapportent les expressions de l'accusée, il montre que celles-ci sont faciles à justifier par des exemples tirés, de l'Ecriture ou de la vie des saints ; et que ses réserves au sujet de certaines particularités sur lesquelles on l'avait interrogée ont bien leur raison d'être. Il confirme ses dires, en déclarant selon la doctrine de S. Thomas, comment le corps pris par les anges doit représenter leurs propriétés spirituelles. Il expose enfin que la lumière est ordinairement l'indice de l'apparition des bons esprits, et qu'il leur convient aussi de se tenir du côté droit. Tout cela résulte des textes sacrés et de l'interprétation des saints docteurs.


Passant ensuite à la question du discernement, Bréhal fait remarquer que l'hésitation en pareille matière est chose naturelle à l'homme surpris par la vue d'un objet insolite, et qu'elle est une marque de gravité religieuse et de prudence chrétienne, très conforme à la recommandation de l'apôtre S. Jean. Au cours du procès, Jeanne a d'ailleurs indiqué qu'elle apprit à connaître et à discerner les esprits parce que ceux-ci la saluaient, la dirigeaient et lui disaient leurs noms, comme cela est raconté des bons anges dans l'Ecriture. Leurs voix avaient des qualités qui, suivant les témoignages les plus autorisés, ne conviennent point aux esprits mauvais ; leur langage était exempt de duplicité. S'ils lui parlaient français plutôt qu'anglais, cela n'a aucun rapport avec la manifestation de leurs propriétés, mais c'était afin de s'accommoder à son intelligence. — Une autre objection, tirée de ce que l'émission vitale et intelligente des sons articulés n'appartient pas aux êtres dépourvus d'organes corporels, n'a pas plus de fondement ; il est aisé de le comprendre pour peu qu'on veuille réfléchir au sens véritable de la doctrine de S. Thomas et des scholastiques sur ce point.

Enfin, la stupéfaction et l'épouvante que Jeanne dit avoir éprouvées au début de ses visions sont précisément l'indice de leur bonne origine. Les Pères et les Docteurs fournissent à ce propos le témoignage le plus favorable ; leur doctrine unanime, bien fondée en raison et autorisée par les expressions formelles de l'Ecriture, est admise par tous les mystiques, comme un principe facile et très sûr du discernement des esprits.

Quatrièmement, la fin ou l'issue des apparitions. — Si en se manifestant les bons anges causent d'abord une certaine frayeur, ils ne tardent pas à révéler leur caractère céleste par suite éprouver à l'âme. Des citations appropriées, que Bréhal emprunte à divers auteurs, établissent d'une façon très nette la ligne de démarcation entre l'action des bons et celle des mauvais esprits, et amènent la justification complète des dires de la Pucelle relativement à la jubilation qu'elle ressentait et aux douces larmes qu'elle versait après le départ de ses bienheureux interlocuteurs.

La conclusion s'impose : rien dans les visions de Jeanne, rien dans ses expressions à leur sujet, ne trahit la moindre incorrection de doctrine ou de jugement pratique ; au contraire, on y relève à chaque détail les précieuses marques du vrai et du bien. Le premier grief articulé contre l'accusée ne subsiste plus ; ce n'est pas assez dire, il change de face et nous apparaît avec son importance capitale quant à la constatation d'une mission divine. Afin qu'on ne puisse ignorer sa conviction intime à cet égard, l'inquisiteur de France ne veut point clore ce chapitre, avant d'avoir appelé l'attention sur le rôle de l'archange S. Michel, auquel une pieuse croyance attribue la protection et la défense du royaume. En lisant cette page empreinte de foi autant que de fierté nationale, on sent que la cause est gagnée, et qu'il faut considérer la Pucelle comme l'intermédiaire des bons offices dont le prince des armées célestes s'acquitte providentiellement envers notre pays.

A suivre : § 2 LES RÉVÉLATIONS.

op. cit.,pp. 105-106.

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Message  Louis Lun 07 Mai 2012, 1:12 pm

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 2

LES RÉVÉLATIONS.

Le second chapitre se rattache au précédent par son sujet : il s'agit encore des apparitions, mais sous un aspect nouveau bien propre à mettre en lumière tout à la fois l'excellence de leur nature et la sainte vie de Jeanne d'Arc. Bréhal y examine à fond les révélations reçues de Dieu par le ministère des esprits.

Par manière de préambule, il rappelle et confirme avec des exemples empruntés à l'Ecriture, que les visions, même divines, n'apportent pas toujours avec elles l'intelligence des secrets qu'elles renferment. Lorsqu'il plaît au Seigneur de lever aussi ces voiles, la gloire et la dignité des visions sont accrues. Tel est le cas des apparitions dont il est question ici : elles sont accompagnées de révélations. Une enquête approfondie à cet égard est par conséquent d'une souveraine importance.

En cette matière, trois points méritent surtout de fixer l'attention : l'auteur, l'intention et la certitude. Bréhal suit la règle ainsi tracée par S. Thomas, dont il résume et applique la doctrine dans la triple répartition du chapitre actuel.


D'abord, l'auteur des révélations. — C'est Dieu qui les distribue aux hommes par le ministère des anges selon l'ordre admirable de sa providence et au gré de son bon vouloir. Mais, à ne considérer que le mode naturel de transmettre la connaissance, on ne saurait discerner pleinement les bons des mauvais esprits. Il faut recourir plutôt aux résultats ; séduire par le mensonge et pousser au vice caractérise l'œuvre des démons, tandis que les anges du ciel ont le souci constant de la vérité et de la vertu.

Est-ce à dire pour cela que les révélations prophétiques soient exclusivement l'apanage des âmes droites et unies à Dieu par la charité ? Non, sans doute ; car ce sont des lumières qui perfectionnent l'intelligence sans dépendance nécessaire des dispositions de la volonté; ce sont des grâces gratuitement données, destinées de soi à l'utilité d'autrui, et conférées parfois — l'Ecriture l'atteste — même à des ennemis de Dieu. Cependant il n'est pas moins vrai qu'il existe une étroite affinité entre l'esprit de prophétie et la pureté des mœurs, et qu'une vie vertueuse contribue à manifester l'autorité de ceux qui sont les instruments de l'opération divine pour l'avantage du prochain. Voilà pourquoi remettant à un examen ultérieur les révélations faites à Jeanne d'Arc au profit d'autrui, Bréhal s'attache à celles dont la pieuse fille retirait une utilité personnelle. Dans un tableau très vivant, il met sous nos yeux, d'après les interrogatoires du procès, les excellents conseils qu'elle a reçus et le soin avec lequel elle s'y est conformée.

Les esprits lui inculquaient la fréquentation de l'église et des sacrements, la pratique des vertus et des bonnes mœurs, la conservation de la virginité et de l'humilité chrétienne, une conduite exempte de tout reproche et vraiment digne d'éloges. Elle a suivi leurs recommandations avec une fidélité à laquelle ses confesseurs et des témoins, aussi nombreux qu'irrécusables, ont rendu hommage. N'est-ce pas la marque d'une action céleste, et la preuve péremptoire que les révélations de la Pucelle ne sauraient être attribuées à des auteurs réprouvés et pervers ?

Il faut considérer ensuite l'intention…
op. cit.,pp. 106-107.

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Message  Louis Mar 08 Mai 2012, 12:17 pm

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 2

LES RÉVÉLATIONS. (suite)

Il faut considérer ensuite l'intention, c'est-à-dire l'acte de la volonté qui ordonne les actions humaines à une fin. — Après avoir résumé l'enseignement de S. Thomas sur l'influence exercée, au point de vue de la moralité, par le but qu'on se propose, Bréhal applique ces principes aux révélations et aux prophéties.

D'accord avec les Écritures et les saints Docteurs, il montre d'une part que le mobile de la vaine gloire ou de la cupidité chez les soi-disant inspirés, ou du moins le désir de tromper chez leurs inspirateurs, caractérise leur fausseté ; et d'autre part qu'une révélation véritablement divine tend toujours à une fin droite et bonne, comme la confirmation de la foi et l'utilité de l'Église. A ce propos, il s'étend avec une certaine complaisance sur les manifestations de la Providence à travers les âges pour le sage gouvernement des Etats et des affaires humaines. Mais, si les prémisses sont quelque peu prolixes, la conclusion se dégage très nette et empreinte d'un légitime sentiment de fierté nationale : le relèvement d'un royaume aussi illustre, aussi glorieux que la France, est une intention digne de Dieu, un bien divin qui a été le mobile de Jeanne et de ses révélations.

Un troisième point reste à examiner : la certitude des révélations en elles-mêmes, et par rapport à celui qui les reçoit. En elles-mêmes, les révélations divines sont certaines, comme la science même de Dieu, dont elles émanent ; celui qui les reçoit est, de son côté, pleinement assuré de leur vérité, ainsi que l'enseignent les Pères et les Docteurs. Au contraire, les devins et les faux prophètes appuient leurs dires sur la science des démons ; or celle-ci est conjecturale et ne peut produire que l'illusion. Le contraste est frappant, et il n'est pas besoin de longs détours pour amener une conclusion favorable à la cause de Jeanne d'Arc.

op. cit., pp. 106-108.


A suivre : § 3 LES PRÉDICTIONS.

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Message  Louis Mer 09 Mai 2012, 11:32 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 3

LES PRÉDICTIONS.

Le chapitre troisième, qui a trait aux prédictions de la Pucelle, confirme amplement cette conclusion ; il est d'ailleurs le corollaire naturel des deux chapitres précédents, puisque ce sont les apparitions et les révélations qui ont procuré à la voyante la connaissance de l'avenir.

Suivant toujours la même méthode, Bréhal débute, à la manière des scholastiques, par un exposé substantiel des vérités empruntées à la théologie, qui serviront de contrôle aux faits de la cause et permettront non seulement de justifier l'accusée, mais d'établir le caractère surnaturel de sa mission. C'est presque un traité de la prophétie et des moyens de discerner les vrais des faux prophètes. En voici le résumé :

La prophétie est une manifestation de la prescience divine ; elle participe par conséquent à la vérité et à la certitude infaillible de celle-ci. Elle a pour objet l'annonce des évènements futurs qui ne sont aucunement déterminés dans leurs causes, tels que les cas fortuits, et surtout les faits dépendants de la volonté libre des hommes et des anges, ou d'une libre disposition de la Providence. Dieu seul les connaît dans son éternité à laquelle les diverses phases de la durée sont présentes à la fois, comme les rayons d'un cercle qui aboutissent tous ensemble au point central. Lorsque le Seigneur communique aux hommes cette connaissance, il se sert du ministère des bons anges, qui ne disent jamais rien que de vrai, et sont les fidèles instruments d'une action toute divine. Si parfois les démons, instruits par ceux-ci, reçoivent la permission de transmettre à leur tour quelques vérités relatives à l'avenir, ils se proposent de tromper l'esprit par l'apparence du vrai, de la même façon que la volonté est séduite par l'apparence du bien. Aussi ne doit-on pas leur accorder le nom de prophètes sans y ajouter, conformément à l'usage des saintes Ecritures, un qualificatif qui indique la perversité de leur intention.

De là cependant résulte une difficulté qui n'est pas médiocre, dit Bréhal : comment discerner entre le vrai et le faux prophète ? A l'aide de quatre caractères, dont le savant inquisiteur s'attache à faire ressortir l'importance.

Le premier caractère…

op. cit.,p. 108.

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Message  Louis Jeu 10 Mai 2012, 6:57 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 3

LES PRÉDICTIONS. (suite)

Le premier caractère, conséquence immédiate de la définition donnée plus haut, c'est que la prédiction ne contienne rien qui ne doive se réaliser dans le sens entendu par Dieu, inspirateur de la prophétie, et par celui qui reçoit communication de son infaillible prescience. Le faux prophète au contraire, disciple du démon qui se trompe et qui veut tromper, participe à l'erreur fallacieuse de son maître ; ses paroles ne s'accomplissent point. Pour compléter l'intelligence de cette doctrine, et résoudre en même temps une objection spécieuse, Bréhal rappelle ici les explications données par S. Thomas au sujet de la prophétie dite de prédestination et de celle qu'on appelle comminatoire: la première, absolue et littérale, manifeste le fait même qui se produira ; la seconde, conditionnelle ou relative, le présente tel qu'il se produirait à coup sûr par suite de la disposition actuelle de ses causes. L'une et l'autre n'expriment donc que la vérité.

Le deuxième caractère se vérifie dans les cas où il s'agit de prophéties comminatoires. Afin que le prophète ne soit pas accusé d'erreur ou de tromperie, lorsque l'évènement annoncé par lui n'a pas lieu, Dieu prend soin de l'instruire du sens qu'il faut attacher à ses paroles. Les faux prophètes au contraire, étrangers à l'action du Saint Esprit, demeurent sous l'influence de la fausseté.

Le troisième caractère d'une véritable prophétie, c'est de ne renfermer rien de vain ou d'inutile, rien de contraire aux bonnes mœurs ou à la pureté de la foi : il s'agit en effet de Dieu qui communique sa lumière, des anges qui sont les ministres de la Providence, et de l'Eglise à l'avantage de laquelle la révélation est ordonnée. Les démons et les devins se proposent un but diamétralement opposé : leurs artifices sans utilité sont mêlés de paroles mensongères qui induisent à l'infidélité et au vice. — On objectera peut-être certains commandements que la Bible assure émaner de Dieu, bien qu'ils paraissent en désaccord avec les préceptes de la loi naturelle ; mais il faut se rappeler que Dieu est le souverain maître de la vie et des biens des hommes, et que, dans ces matières, il confère son propre droit à celui qui exécute ses ordres, de telle sorte que les actes accomplis ne peuvent plus être une violation du devoir. Ici sans doute l'illusion est facile : on l'évitera pourtant, si les circonstances de la révélation apportent avec elles la certitude et le don de discernement.

Tel est en effet, comme l'enseigne S. Thomas appuyé sur l'autorité de S. Grégoire, de S. Augustin, de S. Bernard, et de l'Evangile lui-même, le quatrième caractère qui distingue le véritable prophète : la mission qu'il reçoit est accompagnée d'une clarté intérieure et d'un instinct secret qui ne permettent en aucune façon de méconnaître la source divine d'où elle émane, ni la parfaite conformité de son objet avec les prescriptions de l'Ecriture, des saints et de la droite raison.

Après s'être quelque peu attardé dans ces préliminaires…
op. cit.,pp. 108-109.

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Message  Louis Jeu 10 Mai 2012, 8:33 pm

CHAPITRE II.
LE FOND DE L'AFFAIRE.
§ 3
LES PRÉDICTIONS. (suite)

Après s'être quelque peu attardé dans ces préliminaires, dont il voulait faire la base d'une solide argumentation, Bréhal aborde l'examen des prédictions faites par Jeanne. Les chroniqueurs et les témoins entendus au procès en ont rapporté un grand nombre : l'inquisiteur ne retient que les plus importantes ; celles-ci suffisent amplement aux besoins de la cause.

Ce sont d'abord les trois événements que, dès son arrivée à la cour, la Pucelle prédit avec assurance : la levée du siège d'Orléans, la blessure qu'elle y recevrait sans discontinuer pour cela les opérations militaires, et le couronnement du roi à Reims. N'est-ce pas là une preuve effective de la vérité de sa mission, à l'exemple du prophète Samuel, lorsque Dieu l'envoya conférer l'onction royale à Saül ?

Jeanne apprit aussi par ses voix sa future captivité, mais sans désignation précise du jour et de l'heure ; car, disait-elle, si elle les avait sus, elle ne se serait pas exposée au danger, à moins d'un ordre de ses voix ; et à partir de cette révélation elle s'en remettait aux capitaines pour les faits de guerre.

Durant son jugement, elle prédit publiquement que le roi de France recouvrerait son royaume malgré ses ennemis ; que Dieu donnerait grande victoire aux français ; que les anglais seraient expulsés de France, excepté ceux qui y mourraient; et qu'avant sept ans ils lâcheraient le plus grand gage qu'ils avaient en France. Il s'agit, fait remarquer Bréhal, de la ville de Paris ramenée dans cet intervalle à l'obéissance du roi ; ce qui causa aux anglais plus de dommages que les pertes éprouvées par eux devant Orléans.

Elle révéla aussi l'existence d'une épée marquée de croix, enfouie dans l'église de de Sainte-Catherine de Fierbois.

Enfin, quand elle demanda à ses voix si elle serait brûlée, il lui fut répondu de s'en remettre à Dieu qui lui donnerait son aide.

Tout cela s'est réalisé, conclut l'inquisiteur : les faits sont évidents et de notoriété publique. Chose plus digne de remarque, on ne saurait y découvrir rien de vain, de téméraire ou de peu sensé, rien de contraire aux bonnes mœurs et à la foi catholique.

Il faut en outre admirer l'assurance de ses affirmations : elle était aussi certaine de leur vérité que de sa présence actuelle au jugement. Ses prophéties sont donc véritables, conclurons-nous à notre tour, et leur caractère divin ne peut faire l'objet d'un doute. Il reste néanmoins quelques objections à résoudre au sujet de certaines prédictions qui ne se sont pas vérifiées…

op. cit.,pp. 109-110.

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Message  Louis Ven 11 Mai 2012, 10:21 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 3

LES PRÉDICTIONS. (suite)

Il reste néanmoins quelques objections à résoudre au sujet de certaines prédictions qui ne se sont pas vérifiées : Bréhal y consacre le surplus du chapitre.

Jeanne avait dit qu'elle délivrerait le duc d'Orléans alors captif ; ce qui n'a pas eu lieu. Mais elle-même a fourni une explication satisfaisante qui a été consignée au dossier : sa prédiction se serait réalisée, si durant trois ans il n'était point survenu d'obstacle ; car il suffisait, soit de faire assez de prisonniers anglais pour l'échange, soit de passer la mer avec des forces capables de mener à bien l'entreprise. Tel était le sens vrai de la promesse : le temps seul a manqué pour l'effectuer.

Autre difficulté: lorsque Jeanne était en jugement, elle affirma tenir de ses voix qu'elle serait délivrée de sa prison. Or l'événement n'a pas confirmé son dire, puisqu'elle a été brûlée. — La réponse est fournie par les expressions même dont elle s'est servie : car ses voix avaient ajouté qu'elle ne prit pas de souci au sujet de son martyre et qu'elle viendrait enfin les rejoindre au paradis. Ici, d'après les principes exposés plus haut, il ne faut pas s'arrêter à la surface et prendre les mots à la lettre, mais l'interprétation véritable est au sens mystique : comme dans les textes similaires de S. Paul et de David, il s'agit de la délivrance finale qui a lieu par la dissolution du corps et l'obtention du salut éternel. — Jeanne le donna encore à entendre, lorsqu'elle prophétisa à ses juges qu'avant trois mois elle leur ferait la même réponse. On était alors au premier mars, et l'avant-dernier jour du troisième mois suivant, c'est-à-dire de mai, elle fut livrée au supplice et délivrée par la mort.

Cependant, objectera-t-on, les voix promettaient à Jeanne le secours de Dieu « par grande victoire ». — Sans doute ; mais elle a déclaré en même temps qu'elle ne savait ce qu'il fallait entendre par là : serait-ce par délivrance de sa prison, par quelque trouble survenu au jugement, ou de tout autre manière, elle l'ignorait.

A ce propos, et afin d'élucider les faits analogues, Bréhal rappelle avec les théologiens que les prophètes peuvent se comporter de trois manières par rapport à leurs prédictions :…
op. cit.,pp. 110-111.

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Message  Louis Ven 11 Mai 2012, 6:15 pm

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 3

LES PRÉDICTIONS. (suite)

A ce propos, et afin d'élucider les faits analogues, Bréhal rappelle avec les théologiens que les prophètes peuvent se comporter de trois manières par rapport à leurs prédictions : s'ils parlent avec la conscience qu'ils sont sous l'impulsion de l'esprit divin, ils annoncent infailliblement la vérité, ainsi qu'il a été suffisamment expliqué ci-dessus ; — s'ils parlent par une secrète inspiration, par une sorte d'instinct qui, d'après S. Thomas, est une communication imparfaite de la prophétie, ils n'ont pas la connaissance certaine de son origine et peuvent la croire tirée de leur propre fonds ; — si enfin ils parlent comme les autres, hommes par les lumières naturelles de leur esprit, leurs prédictions sont sujettes à faillir, et on aurait tort de les estimer réellement prophétiques par le seul motif qu'elles ont pour auteur un prophète dont la réputation de Voyant est acquise.

Cette troisième hypothèse, avec la solution qu'elle fournit, est appuyée sur l'enseignement des Docteurs et sur les faits de ce genre que les saintes Ecritures rapportent de Samuel, d'Elisée et de Nathan. Aussi Bréhal est-il autorisé à conclure que la cause de Jeanne ne recevrait aucun préjudice, alors même qu'on prouverait — et à son avis cela n'a pas été fait — la non-réalisation de quelqu'une des prophéties qui lui sont attribuées (1).

Il ressort également de tout ce qui a été dit jusqu'ici que les inculpations, formulées contre la Pucelle par les premiers juges au sujet de ses apparitions et révélations, sont fausses et injustes. Mais ce n'est pas le lieu de les discuter en détail, et Bréhal renvoie, pour le faire plus amplement, au onzième chapitre de la seconde partie, où il est question des imputations juridiques insérées dans la sentence de condamnation.


________________________________________________________

(1) Les contemporains de Jeanne d'Arc lui reconnaissaient le don de prophétie : ils en avaient pour gages les événements qu'elle avait annoncés avec assurance et dont la réalisation éclatante avait vivement frappé les esprits. Aussi n'est-il pas surprenant qu'ils aient été enclins à voir des prédictions véritables dans certaines paroles qui étaient l'expression de ses sentiments et de ses désirs personnels. On a même été plus loin, en lui prêtant des prophéties qu'elle n'a point faites et qui ne se sont point vérifiées, telles que l'annonce de la délivrance de la Terre-Sainte, et autres semblables. Il est clair qu'elle ne saurait être responsable des inventions de la crédulité populaire, et que le caractère divin de sa mission ne reçoit aucune atteinte par le fait d'une attribution fausse ou gratuite. — Sur les prophéties attribuées à Jeanne d'Arc, voir: Manuscrits français de la Bibliothèque du roi, par Paulin Paris, tom. VI, p. 379, etc ; — Folk-lore, par M. de Puymaigre ; p. 184.

op. cit.,pp. 111.
A suivre : § 4 LES HOMMAGES RENDUS AUX ESPRITS.

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Message  Louis Sam 12 Mai 2012, 12:43 pm

CHAPITRE II.
LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 4
LES HOMMAGES RENDUS AUX ESPRITS.
Le quatrième chapitre de la Recollectio s'occupe encore des visions de Jeanne d'Arc, mais à un point de vue différent. Il ne s'agit plus de leur objet, de leur nature, de leur origine manifestée par les révélations et les prédictions ; le débat roule sur une question de conduite personnelle : comment l'accusée s'est elle comportée vis-à-vis des esprits qui lui apparaissaient, et comment faut-il apprécier les hommages qu'elle leur a rendus ? Des déclarations faites là-dessus par elle au procès, les premiers juges et d'autres personnes ont pris occasion d'entacher ses actes de superstition, d'idolâtrie, et de recours aux démons. Bréhal au contraire n'hésite pas à la disculper ; car, dit-il, une saine intelligence des faits ne permet pas même de soupçonner qu'elle ait été induite dans une erreur dangereuse.

Procédant méthodiquement comme à l'ordinaire, le savant dominicain établit d'abord les principes professés par S. Thomas relativement aux hommages qu'une religion sincère rend à Dieu à cause de son excellen(c)e, et que, pour ce même motif, mais à un moindre degré, elle étend à certaines créatures. Le culte de latrie, l'adoration proprement dite, et particulièrement le sacrifice, est l'apanage exclusif de Dieu; les créatures, si excellentes soient-elles, ne sauraient y prétendre, et on ne doit leur accorder que le culte de dulie, c'est-à-dire des témoignages d'une vénération subordonnée et restreinte, d'une adoration relative et imparfaite. Avec ces données, qui s'appuient sur plusieurs passages de l'Ecriture et en expliquent le sens véritable, il est aisé de comprendre qu'il n'y eut rien de coupable ni de superstitieux dans les marques de respect données par Jeanne aux esprits qui lui apparaissaient.

Que la Pucelle soit allée se divertir autour de l'arbre des fées, comme les fillettes de son âge, ce n'est qu'une action d'enfant. Qu'elle y ait coupé des rameaux pour tresser des guirlandes à la statue de la Sainte Vierge, est-ce donc là une pratique superstitieuse ? Il faut y voir plutôt le fait d'une piété sincère, que l'usage commun des catholiques a consacré, et que S. Jérôme louait dans Népotien. — Enfin, qu'elle ait, une fois au moins, entendu ses voix à la fontaine qui est auprès de l'arbre, l'endroit importe peu, comme il a été dit plus haut (chap. I); d'autant mieux qu'elle a souvent assuré ne pas croire aux fées ni aux sortilèges, et qu'elle a toujours montré son horreur pour les personnes adonnées aux superstitions, témoin sa conduite envers une certaine Catherine de la Rochelle, dont il est question au procès.

Quant aux marques extérieures de son respect envers les esprits célestes, il n'y a pas davantage matière à l'incriminer : l'attitude du corps, humble et révérentielle, est le signe de la dévotion intérieure de l'âme ; elle est un hommage rendu principalement à Dieu dans la personne des Bienheureux qui sont ses enfants et ses amis, nos patrons et nos intercesseurs. — L'Église catholique entoure de sa vénération les cendres et les ossements des saints, leurs tombeaux, et les objets matériels qu'ils ont honorés de leur contact ; Dieu lui-même se plaît à autoriser par des miracles les hommages rendus à ces fragiles dépouilles, qui ont été les temples du Saint Esprit. A combien plus forte raison ne doit-on pas vénérer les bienheureux Esprits qui jouissent maintenant de la gloire et de l'union éternelle avec Dieu, puisque c'est à cause d'eux que les fidèles vénèrent leurs reliques ? — Tel est du reste le motif qui portait Jeanne à agir de la sorte : elle a en effet déclaré, expressément et sur bonnes preuves, qu'elle croyait avoir devant elle l'ange et les saintes qui sont en paradis. Par conséquent, s'écrie Bréhal, aucune raison sérieuse, pas même une présomption légitime, n'autorise à qualifier sa conduite de superstitieuse et d'idolâtrique, encore moins à la condamner comme telle.

D'ailleurs, ajoute-t-il, supposons, si l'on veut, que les esprits auxquels elle a rendu hommage fussent en réalité des démons : ses actes ont eu lieu dans de telles conditions qu'ils n'offrent rien de préjudiciable à sa cause et que son erreur n'aurait pas été dangereuse.

A l'appui de cette conclusion subsidiaire, Bréhal invoque…
op. cit.,pp. 112-113.

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Message  Louis Dim 13 Mai 2012, 6:33 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 4

LES HOMMAGES RENDUS AUX ESPRITS.(suite)

A l'appui de cette conclusion subsidiaire, Bréhal invoque l'autorité de la glose et renseignement commun des théologiens ; il cite particulièrement Pierre de Tarentaise, S. Thomas, et le Décret de Gratien, qui montrent comment on est excusé de tout péché et à l'abri du péril, lorsque Satan, feignant d'être un ange de lumière ou le Christ lui-même, agit et parle comme il convient à ces personnes dignes de foi et de respect.

Plus d'une fois le fait s'est produit dans la vie des saints ; mais Dieu, par un don de sa grâce, leur a dévoilé l'artifice du démon et les a préservés de rendre au tentateur un culte criminel. Il est donc possible, il est même vraisemblable d'après quelques paroles consignées au procès, que Jeanne avait reçu d'en haut le don du discernement des esprits. Mais ne l'eût-elle pas reçu, que son erreur ne serait ni pernicieuse ni dangereuse, puisque les esprits ne lui suggéraient rien de mal et la poussaient au contraire entièrement au bien.

Poursuivant l'accusation jusque dans ses derniers retranchements, Bréhal fait ressortir la sainteté et le bel ordre des trois prières principales que la Pucelle avait coutume d'adresser à Dieu : elle sollicitait pour elle-même d'abord aide et délivrance ; puis, en témoignage d'une vraie charité envers le prochain, protection pour les fidèles sujets du roi ; et enfin le salut de son âme. Emu par un si touchant souvenir, le religieux dominicain laisse échapper quelques mots qui trahissent une passion contenue, mais qui demeurent l'expression de l'impartiale justice. Sont-ce là, s'écrie-t-il, les prières d'un ami et d'un adorateur des démons ? On est stupéfait vraiment que les juges aient osé qualifier ainsi l'accusée, après l'avoir entendue au cours du procès affirmer avec serment qu'elle ne voudrait pas accepter le secours de Satan, même pour être délivrée de la prison où elle endurait les vexations les plus cruelles.

Prétendront-ils que la présomption d'idolâtrie est basée sur deux faits : Jeanne invoquait les esprits, elle leur avait fait vœu de virginité. — Allégations fausses, répond Bréhal ; allégations sans portée, fussent-elles vraies. Elles sont fausses, et en contradiction avec les termes formels des interrogatoires : maintes fois la pieuse fille a déclaré qu'elle priait le Seigneur de lui envoyer aide et conseil, et qu'elle a voué sa virginité à Dieu. Et d'ailleurs, qui oserait la condamner d'avoir invoqué les anges et les saints, selon la pratique journalière de l'Eglise catholique ? Qui oserait même la condamner d'avoir promis aux saints, et pour ainsi dire entre leurs mains comme l'expliquent si bien S. Thomas et Pierre de Tarentaise, de garder la virginité qu'elle consacrait à Dieu ? Lui faire un crime de ces choses et d'autres semblables, c'est une impiété ; et, suivant le langage de Notre Seigneur (1), on la lapide pour ses bonnes œuvres. Ses réponses, conclut encore Bréhal, sont si prudentes et si pleines de sagacité qu'elles suffisent à effacer jusqu'au soupçon d'erreur et de magie ; toutes ses paroles sont embaumées de piété et de religion.

La vérité de cette conclusion n'échappera à aucun de ceux qui voudront, comme nous l'avons fait nous-mêmes, relire avec l'attention qu'ils méritent les nombreux interrogatoires du procès. Les échos affaiblis, parfois même dénaturés, des réponses adressées par la sainte fille à ses juges conservent malgré tout un charme pénétrant auquel une âme loyale ne saurait se soustraire. Ses paroles, empreintes d'un esprit naturel très vif et primesautier, d'une franchise et d'une simplicité qui fait le fond de son caractère, sont manifestement inspirées par les vertus que la grâce fait vivre dans son cœur ; elles excitent l'admiration instinctive qu'on éprouve en présence d'un chef-d'œuvre divin. Bréhal, lui aussi, a ressenti les atteintes de l'enthousiasme ; mais il n'a rien exagéré.


1. Joan. X, 32.

op. cit.,pp. 113-114.

A suivre : § 5. LA CONDUITE VIS-À-VIS DES PARENTS.

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Message  Louis Lun 14 Mai 2012, 7:10 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 5.

LA CONDUITE VIS-A-VIS DES PARENTS.
Le cinquième chapitre roule sur la conduite de Jeanne vis-à-vis de ses parents. Est- elle coupable de désobéissance, parce qu'elle les a quittés sans avoir pris congé d'eux? Question de moindre importance que les précédentes, qui d'ailleurs contribueront à la résoudre, mais pourtant d'une certaine gravité, même au point de vue du procès, puisque la pratique des vertus est aussi une marque du bon esprit. Il faut donc examiner si en cette circonstance Jeanne n'aurait pas agi contrairement à son devoir et donné par là quelque droit de soupçonner qu'elle subissait une influence mauvaise.

Rien n'est plus propre à éclairer la conscience du juge et à fournir les éléments d'une sage décision, que l'exposé lumineux des principes sur lesquels repose l'obéissance due aux parents. Â la suite de S. Thomas son maître, Bréhal se fait l'écho des docteurs chrétiens et païens qui ont approfondi les raisons et les règles de la vertu. Il nous montre la religion et la piété filiale, appartenant toutes les deux à la vertu cardinale de justice, et rendant par l'obéissance, l'une à Dieu et l'autre aux parents, l'hommage qui leur est dû en vertu de leur supériorité et de leurs bienfaits. Il ne saurait par conséquent y avoir contradiction entre elles, mais elles sont subordonnées de telle sorte que l'obéissance due à Dieu, souverain suprême et source universelle de tous les biens, prime l'obéissance due aux parents, dépositaires de son autorité et principes particuliers de l'être.

La piété filiale n'impose aucune obligation contraire aux droits de Dieu ; lorsque celui-ci commande, elle s'efface. Son domaine ne s'étend point non plus aux mouvements intérieurs de la volonté, ni aux droits naturels du corps, (par exemple l'entretien du corps, le choix d'un état de vie, mariage ou virginité, et autres choses semblables) ; ici en effet tous les hommes sont égaux, et Dieu seul est maître. Aussi la jurisprudence canonique reconnaît-elle, expressément et maintes fois, qu'une action accomplie par l'inspiration divine ne relève pas de la loi commune, mais d'un privilège qui octroie une souveraine liberté. L'hagiographie, ajoute Bréhal, en fournirait de nombreux exemples dans la personne des saints qui, sous l'empire de cette loi spéciale, ont abandonné patrie, parents, et même le foyer domestique.

Sur ces notions fondamentales, il est aisé d'établir la complète justification de Jeanne d'Arc : elle avait reçu de Dieu mandat de se rendre auprès du roi de France pour secourir le royaume (on l'a démontré au chapitre qui concerne ses révélations); elle devait donc exécuter l'ordre qui d'une part émanait de la volonté souveraine, et de l'autre regardait la paix et le salut du pays, bien supérieur et divin, selon l'expression si vraie d'Aristote. La prudence lui interdisait de communiquer son dessein à ses parents, ou à d'autres qui auraient pu y mettre obstacle. Nul doute que la vertueuse Judith eût agi de la sorte, si elle avait eu un mari pour lui défendre d'aller au camp d'Holopherne.

Les réponses de la Pucelle, consignées au procès, montrent qu'elle l'entendait bien ainsi ; elle ajoutait d'ailleurs que, sauf en cette circonstance, elle avait toujours obéi à son père et à sa mère, et qu'après son départ, elle leur avait écrit, et avait obtenu pardon. — Cela suffit et au delà pour constater que, dans le cas présent, elle n'a point forfait aux devoirs de la piété filiale, et surtout qu'elle n'était pas animée de l'esprit de révolte et d'opiniâtreté contre lequel Dieu avait, dans l'ancienne loi, édicté de terribles châtiments (1).


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« Si genuerit homo filium contumacem et protervum, qui non audiat patris aut matris imperium, et coërcitus obedire contempserit :

Apprehendent eum et ducent ad seniores civitatis illius, et ad portam judicii,

Dicentque ad eos : Filius noster iste protervus et contumax est, monita nostra audire contenmit, comessationibus va eat, et luxuriæ atque conviviis :

Lapidibus eum obruet populus civitatis : et morietur, ut auteratis malum de medio vestri, et universus Israël audiens pertimescat » ( Deuter. XXI, 18-21).

op. cit.,pp. 114-115.

A suivre : § 6. LES HABITS D'HOMME.

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Message  Louis Mar 15 Mai 2012, 6:49 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 6.

LES HABITS D'HOMME.
Avec le sixième chapitre, s'ouvre une série d'accusations qui concernent la conduite de Jeanne d'Arc, soit durant l'accomplissement de sa mission (chap. VI et VII), soit au cours même du procès (chap. VIII et IX).

On lui fait d'abord un grief d'avoir adopté l'usage des habits d'homme, de s'être fait couper les cheveux, et d'avoir pris part en armes aux opérations de guerre. Est-elle vraiment répréhensible sur ces trois points ? La question mérite l'examen, et Bréhal y apporte sa diligence habituelle.

Prenant comme toujours S. Thomas pour guide, le docte inquisiteur remonte aux principes d'après lesquels les moralistes apprécient la bonté ou la malice des actions humaines. Avec le concours des circonstances, il faut surtout considérer la fin, qui est la raison d'être des moyens employés à l'obtenir, et qui leur communique par conséquent sa propre nature, bonne ou mauvaise. Or la fin de Jeanne et de sa mission était le salut du royaume, c'est-à-dire un bien d'ordre divin (on l'a dit au chapitre précédent). Il s'ensuit qu'un moyen utile pour atteindre ce but ne saurait être présumé mauvais ; d'autant plus que les conditions déplorables dans lesquelles se trouvait la France auraient suffi à le rendre légitime par l'excuse de la nécessité.

Il importe d'ailleurs de ne pas oublier qu'une action humaine peut, sans cesser d'être bonne par rapport à son objet principal et à la fin dont elle dépend, contracter quelque défectuosité à raison d'une circonstance accessoire ; dans ce cas, on ne dit point d'une façon absolue qu'elle est bonne, mais on ne la répute pas non plus simplement vicieuse. L'œuvre de Jeanne ne devrait pas recevoir pareille qualification pour le motif qu'elle a été accomplie par une femme sous des vêtements d'homme. Par nature, ce fait n'est ni vertueux, ni vicieux ; il appartient plutôt à la catégorie des choses indifférentes que la loi permet et qui tiennent pour ainsi dire le milieu entre les bonnes que la loi commande et les mauvaises que la loi défend. L'interpréter en mal de prime-abord et le condamner sans tenir compte de l'esprit qui fait agir, c'est un jugement téméraire et contraire à l'équité. Les principes, professés d'accord par Quintilien et par S. Augustin, autorisent cette première conclusion favorable à l'accusée.

Mais la question mérite d'être examinée à un autre point de vue : s'agit-il, dans le cas présent, d'un acte de vertu qui tombe par lui-même sous le commandement de la loi ? Ici encore Bréhal remonte aux vérités rationnelles, dont la lumière doit guider les décisions du moraliste. L'obligation d'accomplir les actes de vertu prescrits par la loi comprend nécessairement et toujours ce qui appartient essentiellement à l'objet propre de cette vertu. Mais elle ne s'étend pas de la sorte aux détails secondaires qui n'ont avec cette même vertu que des rapports accessoires ou de pure conséquence ; elle ne les atteint qu'incidemment, c'est-à-dire selon les temps et les lieux. La modestie, qui appartient à la vertu de tempérance, peut bien par certaines raisons d'honnêteté régler le port de tel vêtement plutôt que de tel autre ; mais comme cela n'est pas l'objet essentiel de la vertu, l'observation de cette particularité secondaire n'a pas avec la loi les mêmes rapports de nécessité et d'universalité.

La question ainsi résolue au point de vue théorique, l'inquisiteur ajoute qu'en fait Jeanne avait d'excellentes raisons — souvent invoquées par elle au cours du procès — pour se justifier d'avoir adopté l'usage d'un costume masculin….

op. cit.,pp. 116-117.

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Message  Louis Mer 16 Mai 2012, 6:25 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 6.

LES HABITS D'HOMME. (suite)
La question ainsi résolue au point de vue théorique, l'inquisiteur ajoute qu'en fait Jeanne avait d'excellentes raisons — souvent invoquées par elle au cours du procès — pour se justifier d'avoir adopté l'usage d'un costume masculin. Obligée par sa mission à vivre au milieu des soldats, elle protégeait sa pudeur et celle des autres, que sa jeunesse et les vêtements de son sexe auraient exposée à des violences ou à des désirs coupables. Les lois civiles, aussi bien que les lois ecclésiastiques, proclament la suffisance de ces motifs, et par conséquent l'honnêteté de sa conduite.

On allègue, il est vrai, contre elle deux textes qui au premier abord semblent lui être défavorables: l'un tiré du Décret de Gratien ; l'autre emprunté au Deutéronome. Mais comme le font remarquer des jurisconsultes éminents, l'Archidiacre et Hugucion, les termes mêmes du canon Si qua mulier indiquent assez clairement que la défense faite aux femmes de se travestir s'applique à celles qui ont recours à ce déguisement dans une intention licencieuse, et non à celles qui ont en vue la sauvegarde de leur chasteté ou l'accomplissement d'une bonne œuvre. — D'autre part, la loi du Deutéronome avait pour but de préserver le peuple hébreu des pratiques païennes qui favorisaient le libertinage, la superstition et l'idolâtrie ; tel est l'enseignement exprès des docteurs, S. Thomas et Alexandre de Halès, qui appuient leurs dires sur plusieurs faits bien connus.

S. Thomas ajoute que cette loi avait aussi une signification figurative : elle rappelait aux femmes qu'elles ne doivent point usurper les fonctions réservées aux hommes ; elle rappelait aux hommes qu'ils doivent s'abstenir d'une vie molle et efféminée. C'était donc une prescription cérémonielle ou légale, plutôt qu'un précepte moral annexé au décalogue et s'y rattachant comme une déduction plus ou moins éloignée ; car, s'il fallait lui reconnaître ce caractère, elle obligerait de la même façon que les autres commandements négatifs, c'est-à-dire toujours et dans tous les cas, contrairement à ce qui a été dit ci-dessus, tandis que les dispositions légales ou cérémonielles de la loi mosaïque ont été abrogées par la loi de grâce, à moins d'une ratification spéciale qui n'existe pas ici.

Enfin, alors même qu'il s'agirait d'un précepte du décalogue, il n'y aurait point de péché à porter les vêtements d'un autre sexe par l'inspiration et la volonté de Dieu, régulateur suprême de la loi qu'il a établie. Les exemples déjà cités d'Abraham, des enfants d'Israël et du Prophète Osée, montrent bien comment les préceptes, immuables dans leurs rapports essentiels avec la justice, sont susceptibles de changement dans leur application à des cas particuliers. De même que Dieu ne fait rien de contraire à la nature lorsqu'il ne lui laisse pas suivre son cours accoutumé, ainsi il ne suggère rien de contraire à la vertu lorsqu'il commande quelque chose à l'encontre du mode habituel de la pratiquer ; car la nature des choses est précisément d'agir selon la détermination divine, et la vertu comme la rectitude de la volonté consiste principalement à se conformer aux ordres de Dieu. Cette considération, qui justifie pleinement la conduite de la Pucelle, est confirmée par l'autorité des canons du Décret de Gratien, qui attestent et expliquent de la sorte la non-culpabilité de faits nombreux consignés dans les saintes Ecritures.

Tout cela s'applique encore à la coupe des cheveux, à l'armure, et aux autres choses nécessaires ou convenables à l'accomplissement de sa mission….
op. cit.,pp. 117-118.

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Message  Louis Jeu 17 Mai 2012, 6:19 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 6.

LES HABITS D'HOMME. (suite)
Tout cela s'applique encore à la coupe des cheveux, à l'armure, et aux autres choses nécessaires ou convenables à l'accomplissement de sa mission.

Sans doute, l'Apôtre commande aux femmes d'être voilées et il ne leur permet point de se tondre : c'est la loi ordinaire, conforme aux exigences de l'honnêteté. Par une raison de modestie et de sainteté, il leur interdit également une parure exagérée et l'arrangement pompeux de leur chevelure. Néanmoins il autorise en certains cas un sage emploi des ornements, afin que les femmes plaisent à leurs maris et les préservent ainsi des occasions de péché. Pourquoi donc l'obéissance à une inspiration divine et la nécessité de servir le bien public ne suffiraient-elles pas à légitimer pareille manière de faire ? L'exemple de Judith nous fournit la réponse. L'usage des choses extérieures sans excès ni abus n'est pas un vice ; lorsqu'il est dirigé, comme dans le cas présent par l'humilité, la chasteté et la nécessité, il n'a rien de blâmable. Et à l'appui de ces raisons, l'inquisiteur cite, d'après le Miroir historique de Vincent de Beauvais, plusieurs saintes femmes qui, en vertu du privilège de l'inspiration divine, ont rasé leur chevelure et adopté le costume masculin pour vivre inconnues au milieu des hommes.

De tout cela, conclut Bréhal, il résulte qu'il n'y a aucun motif légitime d'incriminer sur ce point cette fille d'élection, comme si elle était coupable d'apostasie et de prévarication contre la loi divine, ou comme si elle était suspecte d'idolâtrie et d'exécration d'elle-même. L'évidence contraire est acquise. On objecte bien qu'elle a préféré ne pas recevoir la sainte communion au temps fixé par l'Eglise, plutôt que de quitter ses habits d'emprunt. L'allégation est manifestement fausse : les actes du procès constatent qu'elle a maintes fois réclamé une robe pour aller à l'église entendre la messe, etc. Quant à renoncer définitivement à ses habits d'homme, elle ne l'a point voulu, parce que, disait-elle, ordre lui avait été donné par Dieu de les porter. Elle ne devait donc pas agir contre sa conscience : cette conclusion est conforme à la jurisprudence canonique.

Reste la question de son étendard, de ses armes et des batailles où elle s'est mêlée…
op. cit.,p. 118

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Message  Louis Ven 18 Mai 2012, 6:48 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 6.

LES HABITS D'HOMME. (suite)

Reste la question de son étendard, de ses armes et des batailles où elle s'est mêlée. Voilà vraisemblablement — selon la judicieuse réflexion de Bréhal — la raison de la haine avec laquelle on a instruit le procès. Mais ici la foi n'est pas en cause, et jamais on n'aurait dû taxer Jeanne de trahison, de dol, de cruauté et d'autres méfaits, comme on l'accuse à ce propos. Ce sont là des calomnies que dément l'histoire de sa vie : lorsque sa mission lui fut confiée, elle s'excusa humblement ; devant les instances de ses voix qui lui rappelaient les malheurs de sa patrie et lui promettaient le secours de Dieu, elle résolut d'obéir aux ordres du ciel ; sur le champ de bataille, elle portait sa bannière et non pas son épée, afin de ne tuer personne ; elle s'est toujours montrée miséricordieuse vis-à-vis des anglais, les exhortant à faire la paix, compatissant aux prisonniers et maintes fois les renvoyant sans rançon. Rien dans sa conduite n'est en désaccord avec les règles de la guerre telle qu'elle est permise aux serviteurs de Dieu.

Elle était femme, dira-t-on ; elle agissait donc illicitement. — Non, répond aussitôt Bréhal : faire ce qui est juste est licite ; et par juste on entend ce qui n'est pas contraire à la loi. Or, je n'ai pas souvenance que la loi interdise aux femmes de prendre les armes. Lors même qu'il faudrait, avec quelques docteurs, interpréter dans ce sens le texte hébreu du Deutéronome, dont il a déjà été question, cela ne prouverait rien : car la raison de cette défense, qui visait des actes superstitieux et idolâtriques, a cessé, et par suite la défense cesse également, conformément aux axiomes juridiques les mieux fondés. — D'ailleurs les exemples de Débora, de Jahel, et de Judith, trois femmes inspirées par Dieu, montrent assez que les actions guerrières ne leur sont pas interdites au cas de nécessité et pour le salut de la patrie. Les histoires profanes présentent aussi à notre admiration des traits analogues. Pourquoi donc n'approuverait-on pas les faits et gestes de cette fille d'élection, dont la mission comme celle de Judith a été examinée à fond et favorablement jugée par les docteurs, puis miraculeusement exécutée dans tous ses détails ? Ici encore l'âme du dominicain français tressaille sous le souffle du patriotisme ; elle chante les louanges de Jeanne et les merveilles accomplies par elle, pour aboutir à cette conclusion : « Point de doute, nous le voyons ; afin de confondre les ennemis et de réprimer l'orgueil, Dieu a mis le salut du royaume dans la main d'une femme ».

A la suite de ces preuves bien déduites et fondées en raison, Bréhal croit devoir les appuyer encore par l'étude des prédictions populaires qui semblent se rattacher à la mission de la Pucelle et aux événements contemporains. Il rappelle pour mémoire la prophétie attribuée au Vénérable Bède ; puis il cite et explique de son mieux diverses vaticinations d'un astrologue siennois, de l'anglais Merlin, et d'Engelida fille d'un roi de Hongrie, qui avaient été l'objet des délibérations orales, et auxquelles certains docteurs de cette époque paraissent avoir attaché beaucoup d'importance. Cependant, malgré l'attention qu'il leur accorde pour remplir fidèlement son rôle de rapporteur, malgré le soin qu'il prend de faire ressortir leurs moindres détails, il ne dissimule pas que ce sont là, à ses yeux, des arguments de moindre valeur « ad qualemcumque probationem » ; qu'il faut les accepter avec une certaine réserve « non omnino respuendum mit despiciendum » ; et qu'il est loisible à chacun d'abonder dans son propre sens, d'autant plus que la question d'authenticité demeure douteuse. Il n'y a donc pas lieu d'y insister.

op. cit.,p. 118-119
A suivre : § 7. LES PAROLES RÉPRÉHENSIBLES.

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Message  Louis Sam 19 Mai 2012, 6:22 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 7.

LES PAROLES RÉPRÉHENSIBLES.

Le septième chapitre est consacré à la justification des paroles que les premiers juges estimaient répréhensibles au point de vue de la foi.

D'abord, Jeanne a dit qu'elle était certaine du caractère divin de ses apparitions, et qu'elle croyait fermement à ses voix comme au mystère de la Rédemption. — La réponse à cette difficulté a déjà été donnée en partie ; la foi catholique et la révélation prophétique s'appuient sur une seule et même base, la vérité immuable de la lumière divine ; toutes deux par conséquent participent à la même certitude, qui se manifeste par deux signes principaux : la promptitude dans les actes (on le voit par l'exemple d'Abraham prêt à immoler son fils), et l'intrépidité dans la parole (ainsi que Jérémie en a fait preuve devant les menaces de mort). Telles sont précisément les qualités qui caractérisent l'action de Jeanne, prompte à exécuter les ordres de Dieu et courageuse jusque dans sa captivité et son jugement à maintenir ses prédictions. — D'ailleurs on pourrait aisément répondre que le mot comme, dont elle s'est servi, dénote la ressemblance et non pas l'identité ; plusieurs phrases de l'Ecriture ou des saints Pères ne laissent aucun doute à cet égard. — Enfin, elle a souvent répété qu'elle était certaine de la bonté de ses voix, à cause de leurs enseignements et de leurs encouragements au bien. C'est là assurément un motif suffisant de certitude ; car, d'après la glose de S. Paul dont il a été fait mention plus haut, le démon se propose toujours de conduire au mal.

Une autre parole de Jeanne a été incriminée : elle affirmait être aussi certaine de son salut que si elle était déjà en paradis. Mais — cela est constaté au procès — cette persuasion avait pour base la promesse que lui avaient faite les esprits bienheureux qui lui apparaissaient. Or la certitude est proportionnée à la cause qui la produit ; et selon la doctrine de S. Augustin, de S. Jean Chrysostôme et du Vénérable Bède, dans le cas présent Jeanne ne devait pas douter de la parole des esprits. — La fermeté de sa conviction était celle que donne la vertu d'espérance. Au dire de S. Thomas, cette vertu théologale qui incline l'homme vers la vie éternelle et l'y conduit infailliblement autant que cela dépend d'elle s'appuie sur la souveraine libéralité de Dieu qui ne saurait défaillir. — Une réponse très satisfaisante ressort de ses propres explications : à son sentiment, la certitude dont elle parlait était subordonnée à la condition qu'elle garderait fidèlement la promesse faite à Dieu de conserver la virginité de son âme et de son corps. Son langage est donc parfaitement correct.

On l'accuse encore d'avoir manifesté de la cruauté et formé un souhait contraire à la charité, lorsqu'elle a dit une fois d'un Bourguignon de sa connaissance qu'elle aurait voulu qu'on lui coupât la tête. Mais elle avait pris soin d'ajouter : si tel était le bon plaisir de Dieu ; ce qui enlève à sa parole toute signification coupable. A l'exemple de Judith demandant que l'orgueil d'Holopherne tombe sous son glaive, à l'exemple des prophètes lorsqu'ils annoncent l'exécution des jugements de Dieu, à l'exemple de S. Paul prédisant au grand-prêtre un châtiment mérité, Jeanne parlait ainsi par amour de la justice.

Elle eut aussi…
op. cit.,pp.119-120

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Message  Louis Dim 20 Mai 2012, 6:49 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 7.

LES PAROLES RÉPRÉHENSIBLES. (suite)
Elle eut aussi à subir les plus étonnantes vexations, à cause du récit qu'elle fit à ses juges de la visite d'un ange au roi de France. Les détails consignés au procès ont été qualifiés d'absurdes et de dérogatoires à la dignité angélique. Pourtant il n'en est rien, si on les examine soigneusement et si on les rapproche, comme on le doit, de ce qui peut les expliquer. Il s'agissait en effet d'un mystère qui regardait directement le roi de France et le salut du royaume. Jeanne, prisonnière de l'ennemi, employa dans ses réponses une industrieuse prudence : elle manifesta certains détails propres à terrifier ses adversaires ; elle eut soin de dissimuler les autres sous le voile de paraboles ; enfin elle protesta toujours avec serment qu'elle ne dirait pas la vérité sur les points qui concernaient le roi son seigneur.

Or, reprend Bréhal, elle avait le droit d'agir ainsi pour trois raisons:

1° l'importance du secret, qui n'était pas de nature à être pleinement dévoilé ;

2° la fidélité à la promesse jurée de le taire ;

3° la licéité d'une feinte qui n'est pas un mensonge. Les deux premiers motifs sont tellement manifestes qu'il suffisait de les énoncer.

Mais le troisième demandait quelques développements pour en faire saisir toute la valeur. Aussi l'inquisiteur y insiste-t-il davantage. Il montre d'abord, que c'est la doctrine expresse de S. Augustin et de S. Thomas, qu'elle est fondée sur l'autorité de l'Ecriture comme sur les exemples des saints et de Notre Seigneur lui-même, et que les lois canoniques, loin d'y contredire, admettent les fictions de droit. Puis il expose d'une manière fort plausible, le symbolisme ingénieux des expressions dont la Pucelle s'est servie pour répondre à des interrogations indiscrètes et hostiles sans se parjurer ni trahir la vérité.

On prétend aussi que Jeanne s'est vantée de n'avoir jamais commis de péché mortel. Le fait est absolument faux. On lui a demandé si elle savait être en état de grâce. Les réponses qu'elle fit à cette interrogation captieuse respirent la piété la plus humble et les sentiments les plus conformes à la foi.

Enfin on lui reproche…

op. cit.,pp.120-121

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Message  Louis Lun 21 Mai 2012, 6:58 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 7.

LES PAROLES RÉPRÉHENSIBLES. (suite)
Enfin on lui reproche, et quelques-uns vont jusqu'à y voir une faute mortelle, d'avoir dit, en se rétractant, qu'elle s'était damnée pour sauver sa vie, parce qu'elle avait consenti à l'abjuration, ou — comme elle l'appelait — à cette grande trahison. Mais, répond Bréhal, cette parole peut s'entendre dans un bon sens et ne saurait lui porter aucun préjudice. D'abord, Jeanne peut avoir nommé damnation la peine de mort que sa rétractation devait lui faire encourir (1). Cette façon de parler est correcte, et usitée dans plusieurs passages des Ecritures. — Peut-être aussi entendait-elle par là la peine dûe au péché qu'elle aurait commis en se soumettant à l'abjuration par crainte des hommes; car elle ajoutait qu'elle se damnerait si elle avouait n'avoir pas bien agi, ou n'avoir pas reçu de Dieu sa mission.

Et en effet, remarque à bon droit l'inquisiteur, rien ne saurait autoriser à nier ou à diminuer une vérité que Dieu a révélée ; telle est la doctrine de S. Thomas, basée sur les paroles formelles des Livres saints. La raison païenne et la jurisprudence canonique proclament à l'envi qu'on ne doit pas s'écarter de la justice sous prétexte d'éviter au corps un dommage dont l'instinct naturel a horreur, et qu'il vaut mieux subir tous les châtiments que de consentir au mal. — Il est donc possible, conclut Bréhal, que Jeanne ne soit pas complètement excusable sur ce point ; mais notre but n'est nullement de montrer son inculpabilité absolue ; il nous suffit de l'innocenter quant à la gravité de cette accusation principale. Or, si nous admettons qu'elle ne puisse être totalement justifiée, il faut du moins lui accorder trois excuses qui atténueraient beaucoup sa faute : …

op. cit.,pp.121-122

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Message  Louis Mar 22 Mai 2012, 7:34 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 7.

LES PAROLES RÉPRÉHENSIBLES. (suite)

Or, si nous admettons qu'elle ne puisse être totalement justifiée, il faut du moins lui accorder trois excuses qui atténueraient beaucoup sa faute :

1° une longue et cruelle détention, rendue plus pénible encore par la fréquence, la continuité et les circonvolutions captieuses des interrogatoires, comme aussi par les souffrances et l'affaiblissement de la maladie ;

2° les artifices déloyaux, les conseils hypocrites et les promesses mensongères, par lesquels on l'a circonvenue pour la faire abjurer ;

3° la crainte de la mort dont on la menaçait.

Est-il surprenant qu'une faible femme, dans de pareilles conjonctures, ait éprouvé quelque défaillance de langage, que les forts et les parfaits eux-mêmes ne sauraient presque éviter ?

Est-il surprenant qu'elle ait été victime de la déception, comme le fut un homme de Dieu, un saint prophète du Seigneur, dont l'histoire est racontée au troisième livre des Rois ; et ne faut-il pas reconnaître, aux termes mêmes du droit, que la volonté est nulle où il y a tromperie, et que les manœuvres dolosives sont pires que la violence et la contrainte?

Enfin est-il surprenant qu'elle ait cédé à la terreur du supplice, devant laquelle fléchissent les plus courageux, et que, dans le trouble de son esprit, elle ait proféré des paroles qui, d'après la jurisprudence ecclésiastique, ne lui seraient pas imputables ?

Bréhal complète l'excuse, en rappelant quelques enseignements de S. Thomas sur la révélation prophétique. L'Esprit Saint est l'auteur principal de cette révélation ; il se sert de l'âme humaine comme d'un instrument, qui saisit son objet, parle ou agit, mais qui reste parfois très défectueux. Le prophète peut connaître qu'il est poussé par l'Esprit Saint à concevoir tel sentiment et à l'exprimer par parole ou par action, ainsi que l'ont fait David et Jérémie : c'est la prophétie proprement dite. L'âme peut aussi ignorer le mouvement que lui imprime l'Esprit Saint, et la signification de sa parole ou de son action ; alors ce n'est plus la prophétie parfaite, mais seulement l'instinct prophétique. — D'autre part, connaître appartient à la prophétie de plus près qu'agir; voilà pourquoi l'instinct secret qui, comme dans le cas de Samson, pousse à l'accomplissement d'un acte extérieur doit être rangé au dernier degré de la prophétie. A la lumière de ces principes, il est aisé de comprendre que Jeanne ait pu, sans tomber dans l'erreur, proférer par crainte de la mort ou autrement les paroles incriminées ; car elle assurait avoir reçu sa mission uniquement pour travailler au soulagement et à la restauration du royaume ; du reste, elle ne s'est jamais mêlée de prêcher ou d'enseigner, pas plus qu'elle ne s'est vantée d'avoir été envoyée pour cela.

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(1 ) Les mots damner et condamner, damnation et condamnation, dérivent d'une même racine et ont dans la langue latine une signification identique et générale qui permet de les employer indifféremment. C'est l'usage chrétien qui a restreint le sens du verbe damner et du substantif damnation, en les réservant spécialement à désigner la réprobation éternelle, qui est la condamnation par antonomase.
op. cit.,p. 122

A suivre : § 8. LA SOUMISSION A L'ÉGLISE.


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Le « beau procès » de Pierre Cauchon : Le fond et la forme. (complet) Empty Re: Le « beau procès » de Pierre Cauchon : Le fond et la forme. (complet)

Message  Louis Mer 23 Mai 2012, 6:57 am

CHAPITRE II.

LE FOND DE L'AFFAIRE.

§ 8.

LA SOUMISSION A L'ÉGLISE.

Le huitième chapitre se rapporte à un point qui a fourni matière aux interrogatoires les plus difficiles, aux embûches les plus astucieuses que les meneurs du procès nt tendues à l'accusée. On voulait qu'elle soumît sa conduite au jugement de l'Eglise, et on prétendait, par le seul fait de son refus ou même d'une simple hésitation, la convaincre d'erreur dans la foi et de sentiments contraires à l'autorité de l'Eglise catholique (1).

A l'encontre des premiers juges, Bréhal déclare que les réponses de Jeanne à cet égard sont vraiment pieuses et correctes. Pour donner la pleine et entière démonstration de ce qu'il affirme, il rappelle tout d'abord, d'après les enseignements de S. Thomas, d'Innocent IV, de Pierre de Tarentaise et du Maître des sentences, la règle qui détermine l'obligation des simples fidèles. Si les supérieurs ecclésiastiques, chargés providentiellement d'enseigner les vérités révélées, doivent avoir une connaissance plus étendue et une foi plus explicite, il suffit aux laïques de confesser expressément plusieurs articles qui sont nécessaires au salut, et de croire simplement pour le reste tout ce que croit l'Eglise catholique. Voilà dans quelle mesure les fidèles sont tenus de se soumettre en matière de foi.

Ce principe posé afin d'éclairer le débat, le savant inquisiteur insiste sur trois points qui réduiront à néant toute l'accusation : la question, ardue par elle-même, était enveloppée d'équivoques ; elle s'adressait à une fille des champs dont on voulait exploiter la simplicité ; les réponses de la Pucelle attestent la pureté de sa croyance.

L'interroger si elle consentait à soumettre ses paroles et ses actes au jugement de l'Eglise, c'était lui adresser une demande hérissée de difficultés, eu égard surtout à la matière à propos de laquelle on l'a si souvent molestée : il s'agissait des paroles qui ont trait à ses apparitions, à ses révélations, et à ses prédictions, et des actes politiques qui concernent le relèvement du royaume et l'expulsion des ennemis. Or rien de tout cela n'est du domaine de la foi proprement dite : car il est évident que ce ne sont là ni des vérités premières dont la confession plus ou moins explicite est de nécessité de salut, ni des vérités secondaires, consignées dans les Écritures et définies par l'Eglise, que l'on doit croire au moins par la disposition de l'esprit à les accepter. Quant aux vérités d'un autre ordre, qui ne se rattachent à l'objet de la foi que d'une manière indirecte, telles que les légendes, les problèmes controversés entre théologiens, l'authenticité de certaines reliques, etc., il est libre à chacun de penser ce qu'il lui plaît, surtout quand il existe pour et contre des raisons probables, et que la pureté de la foi n'y est pas intéressée ; une erreur là-dessus ne rend pas suspect dans la foi. Par conséquent, alors même que Jeanne aurait refusé de se soumettre, la foi ne courait aucun danger ; nul passage de l'Ecriture, nulle décision de l'Eglise n'oblige à croire que des révélations de ce genre procèdent des malins esprits.

Une autre difficulté…


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(1) Tel est en effet le point précis de la question : il ne faut pas le perdre de vue, sous peine de s'égarer dans des conclusions qui n'ont rien de commun avec celles de Bréhal. — Voir plus loin (p. 88*) la note qui accompagne le début même du chap. VIII de la première partie.

op. cit.,pp.122-123

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