LE POINT de VUE du CYRÉNÉEN

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Message  Monique Jeu 22 Sep 2011, 12:54 pm

LE POINT de VUE du CYRÉNÉEN Bureau45


Surtout n'allez pas croire que j'étais volontaire ! Vous avez lu ce qui est écrit : ils le réquisitionnèrent. Ces militaires, vous savez ce que c'est : vos bœufs, vos ânes, vos chameaux, vos serviteurs et vos servantes, vos fils et vos filles, le moindre centurion, du haut de son cheval, la cravache à la main, s'il lui prend fantaisie tout à coup que les troupes d'occupation en ont besoin... quatre gaillards casqués vous tombent dessus, exhibant un papier au sceau du procurateur : « Ordre de réquisition. » Inutile de discuter. Vous savez comme ils sont. La consigne. « Où est le vin? » J'essayais bien de leur dire : Tant de sueurs sous le soleil et supporté le poids du jour ! Ils pouvaient bien me laisser cette malheureuse barrique ! Ouais ! allez-y voir avec ces militaires : « Assez de salades », ils disaient : « Montre-nous la cave. » Enfin, c'est pour vous dire que tous ces Romains... Hum ! le moins souvent possible.

Ce jour-là, — c'était la Parascève, — depuis le matin, avec Alexandre et Rufus, on avait sarclé les vignes. Vers la troisième heure, je dis aux garçons : « Rentrez chez nous. Préparez tout ce qu'il faut pour la fête. Vous mettrez à part l'agneau que nous mangerons ce soir, debout, toute la famille autour de la table, les reins ceints, en souvenir de ce jour où le Seigneur a fait sortir nos pères du pays d’Égypte. »

Un peu plus tard, je redescendais seul le chemin pierreux entre les vignes. Le soleil jovial, ce matin d'avril, réjouissait les blés sur les pentes. La récolte, cette année, serait bonne. Je rendis grâce à Yahvé pour la lumière de ce jour et pour la bénédiction qu'il dispense sur les champs et sur les troupeaux.

Demain, c'était la Pâque, le Jour du Repos solennel. Mon cœur exultait à cette parole du psalmiste que les enfants d'Israël, rassemblés des quatre vents, chantaient en chœur aujourd'hui en montant à Jérusalem : « Nous irons à la Maison du Seigneur ! »

J'arrive ainsi au carrefour proche de la Porte. Que de monde ! Des pèlerins, sans doute, venus pour la fête. Ils n'ont pas l'air pressés d'entrer. Des scribes et des docteurs discutent avec vivacité. La plupart attendent. Des femmes pleurent. On s'écarte pour laisser passer un pharisien... J'arrive tout près de la Porte et j'entends soudain, de la ville, une clameur énorme, pareille à la voix des grandes eaux et au fracas des cataractes nombreuses : « A mort ! A mort ! »




ECCLESIA
Lectures chrétiennes
no. 61. 1954.



À suivre...
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Message  Monique Jeu 22 Sep 2011, 7:54 pm

Brusquement, des soldats débouchent et font reculer tout le monde. Bousculade d'hommes et de bêtes. Une femme, près de moi, pousse un cri; je tourne la tête... Trois hommes, demi-nus, s'avancent en chancelant sous le poids des madriers sur l'épaule. Un soldat, le fouet levé, les frappe tour à tour. Des condamnés. Que Yahvé détourne de leurs péchés sa colère, car sa miséricorde est éternelle ! En croix. Pauvres types : ils seront morts avant le coucher du soleil. J'essaye de me faufiler. Mais tout à coup une main brutale m'empoigne l'épaule et me jette au beau milieu du carrefour. « Tiens, fainéant, porte ça ! » Je me dégage. C'est le soldat au fouet. Il me montre les madriers, la croix. Auprès, prostré dans la poussière, le condamné incapable de se relever. Tout le monde se tait. Je sens tous ces yeux qui me regardent. Je veux protester, crier. Impossible. L'angoisse m'étrangle; ma langue sèche de frayeur dans ma bouche. Je me débats. D'un coup de pied dans les reins, ils me poussent en avant.

Je me mets en marche, traînant les deux poutres. Ah ! non, je n'étais pas volontaire pour cette corvée, je vous l'assure. Ils m'avaient réquisitionné, bel et bien, comme on réquisitionne un âne ou un bœuf pour tirer un char du fossé. Je sentais la colère fermenter dans mes entrailles. Ah ! béni soit celui qui prendra par les pieds les fils de ces incirconcis, pour leur fracasser la tête sur le roc !

L'autre s'était relevé comme un homme ivre. Il marche maintenant à côté de moi, un peu penché parce que le chemin monte, les épaules basses, les bras ballants, éreinté... Quand même, les gens pouvaient croire que c'était moi le criminel qu'on allait clouer sur ce bois. On n'avait pas fait une distance de sabbat que le soldat au fouet crie : « Halte ! » Je m'arrête. Je dégage mon épaule; Ce que ça peut être lourd ! J'essuie ma sueur avec ma manche. Le soldat dit au condamné : « Tu peux marcher? Reprends ta croix. » Ça va être fini. L'homme se baisse, ramasse pauvrement la petite traverse, puis il essaye de charger le montant sur son épaule. Je le vois qui flageole. Il ne va pas y arriver. Le soldat s'énerve, l'injurie. Un coup de fouet sur les reins. L'autre se redresse dans un spasme, s'effondre sur les genoux. « Aide-le, toi, tu es là pour ça ! » Pas moyen d'y échapper. Me voilà de corvée jusqu'à ce qu'on arrive en haut de ce monticule en forme de crâne où ont lieu généralement les crucifixions.


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Message  Monique Jeu 22 Sep 2011, 8:03 pm

Le condamné porte sa croix avec moi. Il se place devant. On se remet en marche sur ce chemin pareil à un fleuve à sec entre deux rivages humains. Comme des arbres impassibles, tous les deux pas, les soldats, la lance étendue, contiennent la foule de tous ces visages derrière eux qui se haussent pour mieux voir : murailles vivantes, dressées de part et d'autre comme les eaux éventrées de la mer Rouge à la première Pâque; vagues menaçantes de tous ces gens tassés, accroupis, debout, cramponnés aux branches des sycomores, qui déferlent en clameur de mort et qui vocifèrent : « En croix ! En croix ! Mort au faux prophète ! A mort le fils de Belzébuth ! »

Je vous assure que ça n'avait rien de mystique cette montée Golgotha; rien de cette joie humble et glorieuse dont me parlent les prédicateurs en mal d'effets littéraires. Et ces pièces de charpentes équarries à la hache n'avaient rien d'un joug suave. Qu'est-ce que vous croyez que j'y comprenait, moi, à toute cette affaire ! Ce type fourbu que la foule agonisait d'injures, comment voulez-vous que je devine qui c'était? Un faux prophète, sans doute, comme ils disaient, un exalté, un révolutionnaire. J'imagine qu'il méprisait tout autant la soldatesque romaine que toute cette racaille qui aboyait après lui. Et quant à moi, j'étais seulement un homme de corvée, contraint, requis de force. Je râlais, c'est tout.

Des gamins désignaient du doigt notre pitoyable tandem et ricanaient : « Vise le type, derrière : on dirait Simon ! — Mais oui, c'est lui, c'est Simon le Cyrénéen ! » Et ils criaient : « Oh! Simon, est-ce que tu es, toi aussi, de ses disciples? » Je sentais la honte me couvrir le visage comme une lèpre.

Et puis, c'était éreintant, à la fin, cette marche à deux. D'abord, j'ai essayé de me mettre au même pas que lui pour moins sentir le poids des madriers. Pas moyen, il butait sur les cailloux et nous manquions à chaque instant de nous étaler. Malgré ça, je finissais par avoir pitié de lui quand même et je m'efforçais continuellement de rétablir l'équilibre; mais, chaque fois, la poutre me heurtait durement la mâchoire, me limait l'épaule un peu plus à vif...

Il ne doit pas être loin de la sixième heure. Nous ne faisons plus sur le sol qu'une ombre rabougrie, pareille à celle d'un étrange chameau. Ma tunique me colle aux épaules. La sueur dégouline sur mon visage jusque dans ma barbe. Je n'en peux plus.

La fatigue peu à peu noie ma colère et ma honte dans le désespoir. « Je crie vers Toi, Yahvé ! Suis-je donc un pécheur pour que ta main courbe ainsi ma nuque, ou quel crime ai-je commis pour être réputé comme un scélérat? Mon âme épandue s'épuise comme une eau ; mon cœur est une cire déliquescente au milieu de mes entrailles. Ne méprise pas, Seigneur, le cri du pauvre : sauve mon âme de la framée, de la griffe du chacal et de la dent du lion ! »


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Message  Monique Jeu 22 Sep 2011, 8:18 pm

Encore cette poutre qui me scie l'épaule. Il s'est arrêté. Devant nous des femmes pleurent et reniflent avec des hoquets et des sanglots agaçants. Il leur parle : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants. » Des gosses hirsutes se réfugient entre les jambes de leurs mères et les regardent avec de grands yeux craintifs. « Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n'ont pas conçu et les seins qui n'ont pas allaité ! » Que dit-il? Son esprit chancelle sous le poids du soleil et de la croix. « Alors, on dira aux montagnes : « Écrasez-nous ! » et aux collines : « Recouvrez-nous ! » car si l'on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec? »

Le soldat qui injuriait les deux autres condamnés accourt sur nous, le fouet levé. On repart encore. J'avance dans le soleil comme un homme endormi. Courbé sous cette poutre infâme, je ne vois devant moi que les pieds en sang de ce condamné à mort. Je marche comme un forçat vers des horizons bouleversés...

Bien avant le coucher du soleil, je suis remonté au Colgotha. Je voulais savoir quand même qui c'était. Les trois criminels étaient cloués sur leur croix, pareils à de grands oiseaux écartelés. Beaucoup de monde bourdonnait autour comme mouche sur un charnier. J'entendais les réflexions des gens : « Hé ! Toi qui détruis le Temple et qui te crois assez malin pour le reconstruire en trois jours, descends donc un peu de ta croix ! » « Il en a sauvé d'autres et il n'est même pas capable de se tirer de là lui-même ! » Je lis l'écriteau sur la croix du milieu : « Jésus de Nazareth, roi des poldève. » Tiens, voilà qu'on crucifie le roi des poldève, à présent ! Probable que ça portait ombrage à César. Je m'approche. C'est lui : pauvre carcasse haletante...


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Message  Monique Jeu 22 Sep 2011, 8:34 pm

Un grand homme barbu met les mains en cornet devant la bouche : « Oh ! Roi d'Israël, descends donc de ta croix, nous croirons en toi ! » Il se tourne vers un autre et lui explique avec des clins d'yeux entendus : « Il a mis sa confiance en Dieu, qu'il le sauve ! Il a dit : « Je suis le Fils Dieu ! »

Le roi d'Israël, le Fils de Dieu ? ce gibier de potence ! Des soldats montent la garde, la lance au poing. Des pharisiens obséquieux hochent la tête et ricanent. Soudain, sa voix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font. » Je lève la tête et alors... C'est alors que j'ai tout compris.

D'abord, je n'avais pas vu son visage. Sa tête, affaissée sur poitrine, ne laissait voir que cette espèce de ronce qui le coiffait bizarrement et des cheveux, par mèches, dans le sang coagulé. Lentement, il relève la tête. Un objet informe et noir lui sort de la bouche : sa langue qu'il se passe sur les dents. Je reste là, pétrifié. Ses lèvres bougent. Il m'a semblé qu'il balbutiait : « Merci. » Et voici que, parmi son visage tuméfié de gifles, au-dessous sourcils à demi arrachés comme par une griffe sanglante, je vois soudain s'ouvrir ses yeux. Il me regarde. Deux yeux restent longuement rivés sur moi. Deux yeux profonds comme un ciel nocturne. Il me regarde...

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En vérité, je ne pourrai plus, de ma vie, oublier ce regard. Ces yeux qui se sont ouverts au commencement, — et ce fut le premier matin, — je sais qu'ils ne cessent de m'envelopper de leur lumière. Voici que je ne suis plus désormais au hasard; mais Quelqu'un, de l'autre côté de la mort, me regarde.

Voilà pourquoi je vous ai exposé mon point de vue, le point de vue du Cyrénéen. Car peut-être que je ne suis pas seul dans cette histoire. J'ai pensé que cette corvée qu'on m'a infligée ce vendredi vers le milieu du jour, c'était aussi votre affaire. Car s'il est écrit de moi qu'ils m'ont réquisitionné, c'est parce qu'il est toujours vrai sans doute que nous ne L'avons pas choisi, mais c'est Lui d'abord qui nous a regardés.


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FIN





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