LA SAINTE AU PARFUM

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Message  Monique Lun 28 Juin 2010, 7:43 pm

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Qui êtes-vous, Marie-Madeleine ?

Qui êtes-vous ? Une ou trois ? Depuis si longtemps qu'on scrute l'Évangile, la discussion à votre sujet se prolonge, et votre mystère n'est pas près d'être élucidé.

Êtes-vous cette pécheresse qui, chez le pharisien Simon, se prosterna aux pieds du Maître, les arrosa de ses larmes et les essuya de ses cheveux ? celle-là était-elle la même que cette sœur de Marthe et de Lazare qui, durant que l'autre, bonne ménagère, s'affairait aux soins du repas, assise à terre et le regard comme en extase, ne se préoccupait que d'autres nourritures, ineffables, celles qu'un seul mot de Dieu donne inépuisablement ? Et ces deux sont-elles encore à reconnaître dans l'héroïque, l'obstinée, — celle-là se nommait certainement Madeleine, — qui accompagna le Seigneur durant ses dernières étapes et fut la première à courir au tombeau ?

Trois ou une ? C'est à cette seconde hypothèse que se sont ralliés bien des Pères, et saint Augustin, et saint Grégoire le Grand, avec de solides raisons scripturaires. Et l'Église elle-même, dans sa liturgie, semble l'adopter. Mais est-il permis de dire que, par delà les preuves tirées des textes, par delà les constantes de la Tradition, il est un motif qui, impérieusement, nous persuade, un argument de métier, pourrait-on dire, et qu'un romancier a sans doute bien le droit d'évoquer ?

C'est que, psychologiquement, les trois femmes que l'Évangile nous montre et qui, assemblées, composent votre personnage traditionnel, sont exactement de la même espèce, qu'elles sont une substantiellement. Le trait de caractère majeur qu'on leur reconnaît, le mobile qui les détermine, c'est le même, et nous savons de quel nom l'appeler. Celle « à qui il fut beaucoup pardonné parce qu'elle avait beaucoup aimé », celle qui abandonne tout, se désintéresse de tout parce qu'elle ne connaît plus de raison de vivre que les mots tombés des lèvres de celui qu'elle aime, — de quel sublime amour ! ;— celle enfin qui n'attend même pas l'aube de Pâques pour courir à cette sape où gît, croit-elle, celui qui donna un sens à sa vie, qu'importe même, qu'en fait, elle ait été triple ? Par l'élan du cœur, par la signification profonde, elle est une. Vous êtes une, Madeleine, une comme l'amour.




PAR DANIEL-ROPS
de l'Académie française
ECCLESIA
Lecture chrétienne
no 76, 1955.


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Message  Monique Mar 29 Juin 2010, 7:35 pm

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On vous imagine donc, fille de pieuse famille, ayant d'abord erré sur d'étranges sentiers. Loin de chez vous, peut-être par pudeur, loin de votre Judée natale, et quêtant, à travers les amours humaines, cette certitude, cet apaisement de toute faim, qu'elles ne peuvent offrir.

Un jour, c'est la rencontre, le choc mystérieux qui heurte l'âme et la réveille de ses mortels oublis. Étiez-vous dans la foule qui entendit le discours des Béatitudes, ou parmi ces groupes qui, de la côte du lac, écoutaient le prophète en barque leur parler ? Cette inspiration qui vous poussa, plus impérieuse que toute volonté, à venir vous jeter aux pieds de Jésus, à les inonder de vos larmes, c'est celle des « coups de foudre » de l'amour, mais aussi celle des brusques retournements, des conversions subites, quand une voix plus intérieure à nous-même que la nôtre parle et ordonne : heureuse, qui avez su lui obéir !

Alors, vous avez été parmi les humbles, les anonymes, qui ont servi le prophète et ses hommes durant leurs pérégrinations. Quand il est arrivé dans votre contrée, vous avez regagné la maison de famille, pour l'accueillir, avec votre sœur, votre frère, et c'est là, au cours du dernier repas amical qu'il dut prendre sur terre que, poussée comme par une inspiration prophétique, vous avez refait le geste de jadis; de nouveau, vous vous êtes agenouillée à ses pieds, et c'est alors que « pour sa sépulture » vous avez répandu le parfum.

Aux heures noires, vous avez été fidèle, vous jadis l'infidèle ! Tant s'étaient enfuis, mais vous êtes restée. Avec Marie et Jean, vous avez jusqu'au bout assisté au drame, lavé sans doute le corps du supplicié, aidé à le mettre en terre.

Madeleine : le mystérieux dialogue, qui, au matin de Pâques, entre cette ombre que vous ne reconnaissiez pas, et vous, dont l'âme chavirait de désespoir, c'est votre récompense, c'est la réponse ; la réponse éternelle que l'Aimé fait à l'Aimée, et qu'un seul mot, — votre nom tout juste prononcé, — suffit à formuler pour l'Éternité.

La liturgie de l'Église vous appelle « pénitente » ; vous êtes même la seule, dans tous ses livres, à être ainsi qualifiée. Ose-t-on dire que ce terme est bien incomplet et qu'il ne recouvre que fort mal le témoignage que vous nous donnez ? Si l'on pouvait, on vous proclamerait : « amoureuse », et ce mot galvaudé, profané, grâce à vous, retrouverait toute sa splendeur et sa signification. Mais, au fait, ne le sous-entend-elle pas, la liturgie elle-même ? Car le geste que, de toute votre vie, elle retient plus particulièrement, celui que l'Évangile de la messe rapporte, celui que l'Offertoire commente, celui que méditent à maintes reprises les heures du bréviaire, c'est celui aussi bien dans lequel nos anciens, les sculpteurs de nos cathédrales, férus plus que nous de symbole, aimaient à nous montrer : l'agenouillement aux pieds du Seigneur, le vase brise, le parfum répandu et vos beaux cheveux essuyant les pieds promis aux clous... Geste de pénitence, oui, sans doute, mais combien plus encore geste d'amour total, de complète oblation.




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Message  Monique Mer 30 Juin 2010, 7:19 pm

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C'est par là que vous nous émouvez, pécheresse comme nous sommes tous; mais plus que nous, par le repentir, promise au pardon. Les amours de la terre, si souillées, si décevantes, vous leur donnez un sens, une surnaturelle portée. Vous les avez connues, et ce goût d'amertume qu'elles laissent aux lèvres, ce désespérant inassouvissement.

Et cependant, par vous, nous savons qu'assumées dans leurs risques, elles valent encore mieux que l'avare refus et l'égoïsme précautionneux. « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé... » C'est dans un sens très modestement humain que ces mots peuvent aussi s'entendre ; pour les hommes que nous sommes, quelle consolation !

Mais ce n'est pas tout, et votre geste a une autre portée. Ces amours de la terre, vous, vous les avez, un jour, rejetées. Elles ont été comme un vieux sac plein d'ordures qu'on abandonne dans le fossé du chemin pour avancer, droit et dégagé, vers la lumière. Cette offrande que vous aviez faite aux multiples créatures, le moment est venu où vous l'avez réservée au Seul, à l'Incréé. Renoncement ? Non, mais sublimation et accomplissement. Le même élan qui vous avait poussée à chercher entre les bras des hommes ce qui donnerait à votre vie une signification, vous a jetée sur le sein de celui en qui toute signification réside.

C'est alors que vous avez pu dire, avec les mots du « Cantique des Cantiques » que l'Église met sur vos lèvres : « Enfin j'ai trouvé celui que mon cœur aime ; maintenant je ne le laisserai plus aller. » Oblation des amours humaines à un plus grand amour. Votre leçon, Marie-Madeleine, combien difficile à entendre, et cependant que notre cœur sait seule vraie...

Voici donc cet amour fort « comme la mort » dont parle encore le livre saint, plus fort qu'elle puisqu'il la vainc. Quand tout est fini, quand Jésus a expiré sur la Croix, quand vous l'avez touché, inerte et couvert de sueur glacée, pourquoi montez-vous, dans l'aigre matin et la pénombre, vers ce haut quartier où vous l'avez laissé ? Est-ce parce que vous vous souvenez de sa Promesse, que vous avez déjà foi en sa Résurrection ? Ou peut-être, plus inconscient, plus intérieur encore, parce que l'instinct est là, l'instinct de cet amour qui refuse la mort et la nie, et auquel vous obéissez sans trop savoir pourquoi ?

Heureuse Madeleine, sainte amoureuse ! Qui de nous n'aura pas rêvé de le porter en soi, ce surnaturel amour ? Assez aimer, assez croire, assez espérer pour mériter, un jour, qu'une voix retentisse à nos oreilles et par notre nom nous appelle... Il n'y a pas d'autre désir à porter en soi que celui-là : ce désir, Madeleine, dont vous fûtes comblée...




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Message  ROBERT. Mer 30 Juin 2010, 8:03 pm


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(...) Aux heures noires, vous avez été fidèle, vous jadis l'infidèle ! (...)« Enfin j'ai trouvé celui que mon cœur aime ; maintenant je ne le laisserai plus aller. » (...) Assez aimer, assez croire, assez espérer pour mériter, un jour, qu'une voix retentisse à nos oreilles et par notre nom nous appelle... Il n'y a pas d'autre désir à porter en soi que celui-là. (...)
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Merci.





Dernière édition par ROBERT. le Dim 28 Nov 2010, 5:37 pm, édité 1 fois (Raison : police)
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