Les Aventuriers de DIEU - DANIEL-ROPS de l'académie française

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Message  Monique le Ven 07 Aoû 2020, 9:39 am

Très vite, sa présence suscita parmi les indigènes - moitié Nègres, moitié Arabes - une grande curiosité. La nuit, on entendait sa voix, si fausse, si peu harmonieuse, mais si fervente, monter dans le silence, chantant les versets des psaumes, car, comme un trappiste, le P. de Foucauld se levait à minuit, sonnait sa petite cloche et se mettait à psalmodier l'Office. Sa vie d'austérité forçait l'admiration. On savait qu'il mangeait à peine, priant sans cesse, ne dormant guère.

Un jour qu'un tirailleur lui faisait remarquer que, dans sa cellule, il ne pouvait même pas s'étendre pour dormir : Est-ce que Jésus, sur la croix, était étendu? » répondit-il d,un ton tout simple. Et les musulmans commençaient à se dire qu'on n'avait guère vu dans tout l'Islam de Marabout plus saint que ce « roumi ».

Sa charité était inépuisable. Tout ce qu'il avait, il le donnait. Sa coule blanche, souvenir de la Trappe, tombait en loques, il reçut, on ne sut de qui, une pièce de beau lainage blanc; mais au lieu de se faire un vêtement, il en habilla aussitôt un enfant nègre. Tout l'argent qui lui arrivait de sa famille était consacré à racheter des esclaves, pour leur rendre la liberté. Sans doute espérait-il que ses protégés deviendraient chrétiens, mais, bien souvent, il fut déçu ;ceux qu'il venait de libérer, loin de se bien conduire, d'imiter un peu son exemple, devenaient de pauvres garçons fainéants, de qui rien de bon ne pouvait s'attendre. Le Père ne se décourageait pas pour autant; qu'il fît son travail et à Dieu de faire le reste! Quelques baptêmes, d'enfants surtout, très peu d'adultes, pauvre résultat en apparence pour un si grand effort!


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Message  Monique le Sam 08 Aoû 2020, 9:14 am


Un jour qu'un tirailleur lui faisait remarquer que, dans sa cellule, il ne pouvait même pas s'étendre pour dormir : Est-ce que Jésus, sur la croix, était étendu? » répondit-il d,un ton tout simple. Et les musulmans commençaient à se dire qu'on n'avait guère vu dans tout l'Islam de Marabout plus saint que ce « roumi ».

Sa charité était inépuisable. Tout ce qu'il avait, il le donnait. Sa coule blanche, souvenir de la Trappe, tombait en loques, il reçut, on ne sut de qui, une pièce de beau lainage blanc; mais au lieu de se faire un vêtement, il en habilla aussitôt un enfant nègre. Tout l'argent qui lui arrivait de sa famille était consacré à racheter des esclaves, pour leur rendre la liberté. Sans doute espérait-il que ses protégés deviendraient chrétiens, mais, bien souvent, il fut déçu ;ceux qu'il venait de libérer, loin de se bien conduire, d'imiter un peu son exemple, devenaient de pauvres garçons fainéants, de qui rien de bon ne pouvait s'attendre. Le Père ne se décourageait pas pour autant; qu'il fît son travail et à Dieu de faire le reste! Quelques baptêmes, d'enfants surtout, très peu d'adultes, pauvre résultat en apparence pour un si grand effort!

Sa véritable récompense c'étaient l'affection et le respect que lui portaient, à des centaines de kilomètres à la ronde, les indigènes, qu'ils fussent nomades ou paysans. De douar en douar, d'oasis en oasis, on se parlait du Marabout français de Béni-Abbès. On connaissait sa maigre silhouette engoncée dans une gandourah blanche que serrait à taille une ceinture de cuir et sur laquelle il avait cousu un coeur d'étoffe rouge surmonté d'une croix. Une fois qu'un rezzou des Marocains du Tafilelt venait de se jeter sur Taghit et que les Français étaient allés le repousser, le P. de Foucauld partit seul, à travers tout le pays soulevé, arriva jusqu'à l'oasis, et, simplement, se mit à soigner les blessés. Le rayonnement de cet homme était si grand que le Bédouin le plus violent n'eût pas osé l'attaquer.

Pourtant l'ermite de Béni-Abbès n'était pas satisfait. Cette vie, à quelques centaines de mètres d'un poste français, lui paraissait trop protégée, trop confortable. Il se trouvait certes, dans le désert, mais pas au coeur même, pas dans la partie la plus abandonnée, la plus sauvage. Il faillait aller plus loin. « Quand je rêve, les horizons du désert me font signe. » De grands projets s'édifiaient en lui. Pourquoi ne s'enfonceraient-il pas encore bien plus loin dans la vieille Afrique? Et pourquoi ne créerait-il pas une Communauté nouvelle, une Fraternité, un Ordre, des « Petits frères du Sacré-Coeur » qui comprendraient son dessein et le partageraient ? Ses frères et lui seraient l'avant-garde de Dieu. « L'heure de la prédication ouverte sonnera d'autant plus vite que cette avant-garde silencieuse sera plus fervente et
plus nombreuses ».


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Message  Monique le Dim 09 Aoû 2020, 10:31 am

Une fois de plus, la Providence veillait, et décida de tout. Un jour, Charles de Foucauld reçut à son ermitage la visite de l'officier commandant en chef les oasis sahariennes, le commandant Laperrine. Le désert, personne ne le connaissait mieux et ne l'aimait davantage que cet homme qui l'avait parcouru en  tous sens et qui, d'ailleurs, plus tard, devait y  mourir de soif, après un accident d'avion, Avec son ancien camarade, l'ermite parla des immensités africaines, du Gouara, du Touat, du Tidikelt, et, plus loin, du Hoggar, où vivent les Touareg et où les Pères Blancs n'avaient pas encore pu envoyer des missionnaires. Pourquoi n'y irait-il pas lui ? Et c'est le grand projet, immédiatement la décision prise; non sans déchirement, car il lui en coûtera de quitter Béni-Abbès, ses amis, ses protégés, pour se lancer dans une autre aventure. Mais une voix profonde lui disait que là-bas, vers les solitudes, Dieu l'appelait.

C'est le départ, en janvier 1904. Quand son supérieur, le vicaire apostolique du Sahara, lui a demandé si vraiment il accepterait d'aller chez les Touareg, il a répondu qu'il était prêt à aller jusqu'au bout du monde et à vivre jusqu'au jugement dernier,  là où l’Évangile serait à prêcher, Le Hoggar son but: c'est vraiment le bout du monde l Un massif montagneux aux chaînes abruptes, aux vallées sauvages, dont la plupart n'ont jamais été pénétrés par un Européen.

Les hommes qui l'habitent, les Touareg, sont des Berbères blancs, aux yeux clairs, grands et beaux; guerriers terribles, ils sortent souvent de leurs montagnes, la longue lance et poing, le bouclier de l'autre bras, le sabre droit aux cotés sur leurs méhara de course pour aller attaquer, très loin, les caravanes. Le voile dont ils se couvrent le bas du visage pour se protéger du vent de sable donne plus de mystère encore à leur physionomie farouche. A plusieurs reprises des colonnes françaises ont été surprises par eux et décimées; à ce moment on dit qu'ils pensent à s'entendre avec la France et un des principaux chefs vient justement à In-Salah pour prendre contact avec les Français. Occasion unique! Le P. de Foucauld la saisit.


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Message  Monique le Lun 10 Aoû 2020, 6:57 am

Par Adrar, Akabli, In-Salah, en longues étapes, infatiguable, le P. de Foucauld marche vers le nouveau pays qu'il veut gagner à Dieu. Son esprit bouillonne et sa curiosité toujours vive, note sans cesse des traits de la géographie des moeurs, de l'agriculture du pays. Son coeur exalte à la pensée de la tâche qui l'attend. Une seule ombre: il n'a pas réussi à fonder cette Fraternité dont il a rêvé; il n'y arrivera jamais : deux candidats qui se présenteront reculeront devant la sévérité de la règle et la dureté de la vie en perspective. Qu'importe? Ici encore, faire confiance à Dieu.

Des semaines durant, en compagnie d'un lieutenant et de quelques hommes, le Père visite le pays inconnu. Aucun incident. Les Touareg ne marquent pas de méfiance à cet humble visiteur vêtu comme un pauvre Bédouin. Il commence à les connaître, à parler un peu leur langue, distinguer entre les trois classes qui composent le peuple « Haratins », anciens esclaves affranchis, mâtinés de nègres, qui cultivent les champs dans les vallées; les bourgeois qui font du commerce, et les nobles, pasteurs et guerriers.

L'aménokal, chef suprême des tribus touareg, l'a reçu avec sympathie. Entre vingt points, il choisit un village au sud du massif, à 1.500 mètres d'altitude, un humble village de cabanes, à l'écart de grandes routes, où, comme il l'écrit lui-même: « il n'y aura jamais garnison, télégraphe, Européen, ni de longtemps, de mission ... ». Eût-il pu soupçonner que sa présence allait faire de ce coin perdu un lieu célèbre pour tous les chrétiens du monde : Tamanrasset?


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Message  Monique le Mar 11 Aoû 2020, 8:28 am

Solitude totale, impressionnante! Le peloton qui l'accompagnait est reparti. A 1500 kilomètres de Béni-Abbès, à 700 kilomètres d'In-Salah, l'ermite est absolument seul au milieu des indigènes, sans relation avec la France que le hasard de quelque caravane, sans possibilité d'aucun secours matériel ni spirituel. « Faire tout mon possible pour le salut des peuples infidèles de ces contrées, dans un oubli total de moi », écrit-il dans ses notes le jour de son arrivée.

L'oubli total de soi! Quoi de plus nécessaire pour qui veut essayer de témoigner du Christ parmi des hommes violents, cruels, pleins de convoitise de toute espèce, de vrais barbares encore! Lui, le saint, de quelles armes dispose-t-il ? Il l'avoue  lui-même : uniquement de la prière et de la pénitence. C'est par son exemple qu'il gagnera leur coeur.

Et le miracle se produit en effet. Comme à Béni-Abbès, il construit son ermitage avec les matériaux du pays, un petit groupe de cabanes misérables; comme à Béni-Abbès encore, il couche sur une claie de roseaux portée par deux murettes et il mange une triste bouillie de farine d'orge et de dattes écrasées, fade à vomir. Lever de nuit, longs offices, prières et visites de charité: ainsi se passent ses journées. Il a parlé aux cultivateurs; il a soigné des malades; aux femmes, il a appris à coudre avec des aiguilles au lieu des épines dont elles se servaient. Peu à peu, on vient le voir. On lui demande un conseil, un arbitrage, un remède. A tous il parle de Dieu, très simplement, et on l'écoute. Le rôle admirable qu'il a joué à Béni-Abbès, en plein coeur du Hoggar, il le joue de même et avec le même bonheur.


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Message  Monique le Mer 12 Aoû 2020, 8:03 am

Neuf ans vont passer ainsi. Neuf années de silence de travail obscur. Peu d'incidents saillants au coeur de tant de journées de patience sainte. Le départ de son ancien baptisé Paul, qui l'avait suivi et dont la santé a chancelé, a failli l'empêcher de dire sa messe, mais l'autorisation est arrivée de célébrer le Sacrifice sans servant et le solitaire a pu continuer à avoir sa grande consolation. Une fois, il manque de mourir d'une piqûre de vipère à cornes (elles pullulent tant qu'il faut surélever de 70 centimètres le seuil de l'ermitage pour leur interdire l'accès) et il a subi le terrible remède des Touareg, la cautérisation au fer rouge de la plaie. Une fois encore, la mort le frôle car il est si épuisé par les jeûnes et les fatigues qu'il a des défaillances : il faut que Laperrine, prévenu, lui envoie des vivres et l'ordre de, manger.

Trois fois, pour de brefs séjours, il revient en France; la dernière, en amenant un jeune chef de tribu, pour qu'il puisse parler à ses compatriotes de ce qu'il aura vu. Mais à peine débarqué, il a hâte de repartir. L'Afrique, la fascinante Afrique, voilà son horizon, et son vrai destin est parmi ceux qui, maintenant, l'aiment comme un des leurs.

1913. La France s'installe définitivement au Hoggar. Des forts se bâtissent, des postes militaires sont fondés. A tous les officiers qui les commandent, l'ordre est donné de demander des conseils à l'ermite de Tamanrasset, l'homme qui connaît le mieux au monde le massif sauvage. Le véritable chef spirituel de ce pays, n'est-ce pas lui, l'ermite désarmé ? De loin à la ronde, on vient le consulter. Son nom est sur toutes les lèvres, de tente en tente, de tribu en tribu. Des conversions au Christ, en a-t-il fait? Mais il n'a-t-il pas annoncer lui-même qu'il ne serait que l'avant-garde du Seigneur ? Il a donné son témoignage; il a appris à ces hommes, qui ignoraient tout du Christ, ce qu'est un serviteur de Sa parole. Il suffit. Le premier sillon est ouvert : le champ suivra.


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Message  Monique le Jeu 13 Aoû 2020, 7:34 am

1914, Le 7 septembre, le P. de Foucauld célébrera le neuvième anniversaire de la première messe qu'il a dite à Tamarasset. Les officiers et les soldats qui occupent, à quelque distance, le Fort Motylinski, y viendront. Tous l'aiment et l'admirent. Le courrier qui, deux fois par mois, va à In-Salah, ne manque jamais d'arrêter ses chameaux au seuil de l'ermitage, de la « Fraternité ». Les Touareg eux aussi célébreront cet anniversaire, car le grand Marabout chrétien est un objet de vénération chez eux, et leur aménokal ne fait rien sans le consulter. Tamanrasset - est-ce à cause de sa présence ? - s'est développé; le village s'est rebâti, en maisons de briques; une route est commencée. Des expériences de télégraphie sans fil ont été faites et l'on a pu converser avec le poste de la Tour Eiffel. Lui, l'ermite ne change pas; toujours la robe blanche portant le coeur rouge surmonté de la croix; toujours les vieilles sandales et le couvre-chef fait d'une étoffe mal nouée ou d'un vieux képi sans visière.

Soudain, le 3 septembre, la terrible nouvelle arrive. La guerre; l'Europe en feu, la France envahie. L'officier Charles DE Foucauld, malgré son âge - cinquante-six ans - veut partir; l'ordre lui est donné de rester à sa place, au milieu de ces populations où sa seule présence est un gage de tranquillité. Lui-même, d'ailleurs, sait bien que là où il est, il est utile.

Ces tribus sahariennes qui ont fait soumission à la France, parce qu'elles ont reconnu sa force, lui demeureront-elles toutes fidèles si elle est vaincue, même momentanément, si elle doit retirer une partie de ses troupes ?


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Message  Monique le Ven 14 Aoû 2020, 8:31 am

L'Allemagne le sait aussi et elle a agi. Elle a envoyé des agents et des armées parmi les peuplades les plus violentes, les plus hostiles, celles du Sud de la Tripolitaine, du Fezzan. Des bandes, qu'on nomme les fellagha, munis de fusils allemands, commencent à se faire menaçants durant l'hiver 1914-1915. La Tunisie du Sud repousse leurs assauts. Mais des précautions sont à prendre et à Tamanrasset, au début de de 1916, on bâtit un fortin avec des bastions crénelés en cas d'attaque, toute la population pourra s'y réfugier.

Le danger rôde. On a signalé des rezzou de fellagha en marche dans la région. Le P. de Foucauld accepte de s'installer au fortin, après avoir envoyé loin, en pleine montagne, les femmes, les vieillards, les enfants. Si une agression se pro duit, l'ancien lieutenant saura soutenir un siège, puisque tel est son devoir. Son devoir ... Car lui, au fond du coeur n'a qu'un désir: arroser de son sang ce coin de terre d'Afrique, s'offrir en holocauste pour que Dieu sauve les âmes de son peuple ...

Et c'est le drame, le martyre, la réponse de Dieu, Ier décembre. La nuit tombe. Le Père est seul au fortin ; son domestique en course à quelques centaines de mètres de là. Coups à la porte. L'ermite suit le long couloir étroit; par précaution on l'a fait de telle sorte qu'un seul homme y puisse passer de front. « Qui est là ? - Le courrier de Fort-Motylinski. Il a reconnu la voix, celle d'un harratin du village. Il ouvre. Aussitôt une main saisit la sienne, l'attire dehors; et il se trouve au milieu d'une bande furieuse qui hurle victoire. Un traître a bien joué son coup.

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Message  Monique le Sam 15 Aoû 2020, 8:26 am

Et tandis que les bandits envahissent le fortin, le pillant, mettant à sac les vases sacrés, les livres liturgiques, attaché dans un coin le Père attend la mort. En vain les fellagha le questionnent : « Quand doit arriver le convoi? Y a-t-il des soldats dans le pays? » Muet, il prie. Son regard déjà considère, par-delà la souffrance proche, le bonheur dont l'espérance irradie en son coeur.

Brusquement deux chameliers arrivent, le courrier véritable du fort; une salve et ils tombent. Le P. de Foucauld ne peut résister à ce spectacle : il esquisse le geste de se lever pour aller porter secours à ces deux moribonds. Alors un des trois bandits qui le gardent dirige le canon de son fusil vers lui et fait feu : la balle entre derrière l'oreille droite et sort par l'oreille gauche. L'homme de Dieu s'abat sans un cri.

C'était le premier vendredi de décembre, jour consacré au Sacré-Coeur.


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Message  Monique le Dim 16 Aoû 2020, 9:20 am

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MISSIONNAIRE DES MORTS VIVANTS
LE PÈRE DAMIEN


Au cœur du Pacifique, à des milliers de milles de toute terre, l'archipel des Hawaî égrène son chapelet d'îles, nonchalant, comme une guirlande de fleurs abandonnées aux flots. L'air chaud, humide, tout saturé de pluie, y entretient une végétation de rêve où tabac, canne à sucre, ananas et coton poussent sans qu'on ait nul besoin de se donner de la peine. Les fleurs y sont plus éclatantes que nulle part au monde.

Les hommes et les femmes, aux corps harmonieux à la peau sombre, mais aux traits agréable, vivent à peu près dans de perpétuelles vacances, dansant, chantant, jouant de la guitare, et se parant de colliers de jasmin. Les vagues ondulantes qui brisent sur les blancs coraux portent de frêles pirogues à balanciers, si légères qu'elles semblent, elles aussi danser en s'amusant sur les masses liquides. Perles du Pacifique où les noms des iles et des villes tintent comme des fils de coquillages: Maui, Cahu, Lehua, Honolulu... Un paradis, le paradis sur terre s'il n'y avait, épars à travers tout l'archipel, innombrables, ces volcans, bas et larges, aux gueules toujours béantes, dont la lave fluide peut, d'un instant à l'autre, incendier les champs de plantations, et dont le brusque réveil s'accompagne de si affreux sursauts du sol que les cases s'effondrent, que la terre se fend, que la nature et l'homme hurlent alors, en proie à la terreur panique: un paradis, mais sans cesse menacé par l'enfer.


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Message  Monique le Lun 17 Aoû 2020, 7:49 am

Le 4 mai 1873, dans l'île de Mauï, au centre de l'archipel, sept prêtres étaient réunis; le plus âgé était Mgr Maigret, vicaire apostolique des Hawaï, vieux pionnier de la tâche évangélique qui, depuis trente ans, portait la Parole de Dieu a ces hommes de l'autre côté de la planète. Les six autres étaient des missionnaires placées sous ses ordres. Tous appartenaient à la Congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie, qu'avait fondée, quatre-vingts ans plus tôt, en pleine terreur révolutionnaire, le P. Coudrin, et qu'on appelait ordinairement « Piepuciens » du nom de la rue de Piepus où se trouvait, à Paris, la Maison-Mère de l'Ordre. Réunis là pour une cérémonie --- la consécration d'une nouvelle église --- ils portaient tous, par exception, au lieux de leurs minables soutanes du travail quotidien, la robe de couleur blanche ornée des deux cœurs brodés, et le manteau imité de celui des Chevaliers du Saint-Sépulcre, que leur fondateur leur a donnés. La cérémonie achevée, durant le repas, ils parlaient.

La situation semblait bonne, au Pacifique, pour le catholique en général et pour les Piepuciens en particulier. Le temps était passé où un Père était poignardé au Touamotou; où, aux Marshall, un évêque, sept Pères et dix sœurs mouraient en martyr pour le Christ; où aux Hawaï, la persécution chassait les missions catholique.

Dans combien d'îles, maintenant, ne voyait-on pas s'élever des chapelles, parfois de grandes et belles églises ? Le nombre des baptisés ne croissait-il pas de jour en jour ? « Le champs est labouré; la moisson lèvera demain partout...» s'écrie l'Évêque. Le plus âgé des Pères souleva la main, secoua la tête, comme pour exprimer des réserves. « Pas d'accord, Père Raymond ? questionna le prélat. » --- Vous avez oublié une île, Monseigneur...»


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Message  Monique le Mar 18 Aoû 2020, 7:34 am

Tous les regards étaient tournés vers lui. On attendait qu'il prononçât le nom. » Molokai ! « Les fronts, immédiatement, se rembrunirent. » Oui, reprit le Père, Molokai. Ailleurs, c'est peut-être le paradis, mais là-bas, c'est sûrement l'enfer. J'y suis allé deux fois et j'ai encore dans les prunelles l'horreur de ce que j'ai vu. Oui, je sais bien, il y a aussi des catholiques; il y a même une église. Mais pas de prêtre. C'est à ceux qui en auraient le plus besoin que nous ne savons pas donner la consolation du Christ...

__ J'y ai souvent penser, dit Mgr Maigret, d'une voix lente, douloureuse. Mais envoyer l'un de vous, ou peut-être tous, par roulement, l'un après l'autre, dans cet enfer... Car vous avez raison, Père Raymond, j'y suis allé moi aussi, c'est bien l'enfer... Je n'en ai pas eu le courage jusqu'à cette heure.

- Nous sommes tous prêts à partir pour Molokai, dit un Père.


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Message  Monique le Mer 19 Aoû 2020, 9:08 am

- Plusieurs de mes baptisés sont là-bas. Je demande à être désigné, Monseigneur, si vous me faites cette grâce, je partirai les rejoindre dans l'enfer des îles. Au jour de ma profession solennelle, n'a-t-on pas étendu sur moi le manteau noir des morts, pour montrer à tous que je mourrais volontairement à la vie des hommes ? s'il faut s'enterrer vivant avec ces misérables, je suis prêt. »

Tous les yeux étaient tournés vers celui qui venait de parler ainsi. C'était un homme jeune, vigoureux, de belle taille, au teint frais, au front ouvert. A sa façon de s'exprimer, lente, chantante en même temps qu'un peu rugueuse, on reconnaissait un gars des Flandres. C'était un Belge, en effet, un Belge du bas pays, un fils de gros cultivateurs flamands: de son nom de naissance, il s'appelait Joseph de Veuster; en religion: le P. Damien.


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Message  Monique le Jeu 20 Aoû 2020, 7:12 am

Mgr Maigret le regarda longuement, avec insistance. Sans nul doute, il réfléchissait, il préparait une décision. Bien qu'encore jeune, le P. Damien n'avait-il pas déjà une expérience missionnaire ? Dans les districts où il avait été placé, n'avait-il pas réussi à merveille ? Non seulement à Puna, où les habitants étaient accueillants, mais à Kohala, où nulle difficulté ne l'avait rebuté. L'Évêque connaissait maints traits où le jeune Flamand s'était révélé aussi courageux qu'habile, aussi vigoureux que zélé au service du Christ.

On lui avait raconté comment, par une nuit de tremblement de terre, le P. Damien s'était élancé, à cheval, pour rattraper un malheureux Canaque qui, épouvanté, repris par les vieilles superstitions, était parti, son enfant dans les bras, pour le jeter, vivant, en sacrifice, dans la gueule ardente du dieu volcan. Et encore comment, une autre fois, malgré la tempête, il s'était risqué sur une pirogue pour aller célébrer la messe en quelque village de la côte, avait coulé sur les récifs coralliens et s'était sauvé à la nage, évitant de justesse les requins, mais n'abandonnant pas flots le sac caoutchouté où il abritait son petit autel portatif ? Un tel garçon était capable, évidemment, d'assumer ce terrible rôle.

« Quel âge avez-vous, Père Damien ? demanda l'Évêque .
- Trente-trois ans.
- L'âge qu'avait Notre-Seigneur à l'heure de la Croix, reprit le Chef, pensivement. (Il se tut un instant, puis: ) Vous avez déjà vue des lépreux ?
- A Kohala, ce n'est pas ce qui manque ! répondit le jeune prêtre avec un sourire d'Ange .
- Si vous hésitiez à partir pour Molokai, je comprendrais bien, insista l'évêque. Vous êtes attaché à vos fidèles, à votre mission... Vous maintenez votre offre ?... Eh bien, allez donc, au nom du Seigneur! »


Sans répondre, le P. Damien s'était agenouillé devant le vieil Évêque, dont la main ornée de l'anneau se levait sur lui, en un geste de bénédiction.

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Message  Monique le Ven 21 Aoû 2020, 8:41 am

Dans le bras de mer qui sépare Cahu de Molokai, le petit vapeur Kilauea talonnait l'eau verte de toutes ses forces. Aux bastingages, muets et résignés comme le bétail qu'on emmenait dans l'île, tout un lot d'hommes, de femmes et d'enfants, regardaient tout droit devant eux, regardaient en proie à un désespoir sans bornes. Tous avaient, plus ou moins, sur leur peau sombre, des sortes de tubercules soit d'un rouge foncé, soit d'une teinte livide : beaucoup présentaient des lèvres boursoufflées, des oreilles bourgeonnantes, d'énormes rides proéminentes qui dessinaient vaguement, sur leur face, des mufles d'animaux sauvages; quelques-uns avaient les mains emmaillotées dans d'énormes pansements qui suppuraient.

A l'avant du bateau, deux prêtres se tenaient, comme en faction. Ils ne parlaient pas, Mgr Maigret priait en silence : ses lèvres pâles de vieillard remuaient. Accoudé à la rambarde, le P. Damien, lui aussi, comme les lépreux, regardait droit devant lui. L'île montait lentement sur l'horizon, noire et rouge. » La terre des Précipices, » comme disaient les Canaques, tant les convulsions des volcans l'ont déchirée, ravinée, bouleversée. Il ne l'avait jamais vue; il savait seulement qu'elle ne ressemblait guère au paradis des autres îles, stérile, semée de blocs de rocher, hérissée de touffes d'herbes lisses et de cannes à longues feuilles. Et surtout il n'avait jamais visité le district réservé, cette presqu'île de de Kalawao où le gouvernement parquait les lépreux, ce promontoire de quelques vingt kilomètres carrés, isolé du reste de l'île par la falaise gigantesque des Pali, le pire endroit de Molokai, disait-on, où un cratère très bas, mais large comme un plaie, était sans cesse prêts à faire couler le sang noir de la lave brûlante.

A suivre...
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Message  Monique le Sam 22 Aoû 2020, 8:00 am

Dans l'esprit du missionnaire, les images et les souvenirs se pressaient en désordres. Tantôt il revoyait son flamandes, ses six frères et sœurs, le cher bouc blanc qui, attelé a une légère voiture, avait tant amusé ses jeudis et ses dimanches, sa petite camarade Marieke, en robe vert prune dansant a la kermesse et lui disant, l'air précocement grave: Jef, je le sais moi: le Bon Dieu t'a appelé ? et tantôt c'étaient de bien autres représentations qui venaient harceler sa mémoire: cette vieille Canaque dont il avait, un jour, défait les pansements, pour ne plus trouver, a la place des doigts, que des moignons sanglants, purulents, d'où s'exhalait un odeur intolérable: cet enfant si doux qu'il avait soigné à Kohala, que peu à peu le mal avait transformé en une sorte de squelette de bois brun, aux mains recroquevillés, aux yeux vitreux, et qui avait fini par mourir d'une méningite, avec un long cris, ah? un si long cri de bête qui avait duré des heures ! Et dans l'âme du prêtre, une prière montait, fervente:

« Seigneur, n'est-ce point pour donner votre amour aux plus misérables des hommes, que j'ai quitté Trémeloo et ma ferme natale, que j'ai voulu frapper à la portes des Pères à Louvain ? N'est-ce point pour témoigner de Vous et pour porter Votre Parole que j'ai demandé a partir aux Missions ? Seigneur, le calice qui s'approche de moi, je sais bien qu'il est plein d'un breuvage d'amertume. Donnez-moi la force de le boire, Seigneur, comme vous avez voulu boire le vôtre. Jusqu'à la lie... jusqu'au bout ! »


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Message  Monique le Dim 23 Aoû 2020, 9:14 am

Les noirs de Molokai se rapprochaient. Sur le rivage et tout au long du ponton des formes humaines gesticulaient. Le petit navire accosta: on jeta la passerelle. Toujours muets, beaucoup en larmes, les lépreux débarquèrent, foulant pour la première fois ce qu'ils ne quitteraient jamais. Certains étaient accueillis par des amis, des parents, qui se jetaient vers eux avec de grands cris; puis des sanglots éclataient, lamentables. Le P. Damien regardait tout cela, comme frappé de stupeur. Ces faces horribles, ces museaux de bêtes, ces stropiats, ces boiteux, ces pustuleux, ces répugnants débris, c'était cela désormais ses compagnons de chaque jour, c'était le troupeau dont il serait le pasteur !

« Seigneur, donnez-moi Votre force, murmurait-il en lui-même, soutenez-moi de Votre amour! Seigneur, faite-moi reconnaître Votre face sur le visage de chacun d'entre eux... »

« Descendons! » dit doucement près de lui, la voix de Mgr Maigret. Les malades avaient reconnu l'Évêque: ils se précipitaient vers lui, les mains tendus, les regards illuminés de joie. « Ka Ekopo! Ka Ekopo! Notre Évêque! » criaient-ils dans leur langue. Il y en avait qui s'agenouillaient, mendiant la bénédiction, d'autres qui se traînaient vers les deux prêtres en boitant, d'autres encore qui se précipitaient vers les cases pour annoncer à tous la nouvelles.


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Message  Monique le Lun 24 Aoû 2020, 7:37 am

Et puis brusquement, des cris sauvages, éclataient: une bande de lépreux se ruait, fous ou ivres, ou les deux ensemble, criant des injures, des malédictions, des menaces. Les autres les faisait taire.

« Oui, disait l'Évêque, je suis revenu vous voir, et maintenant, voyez, je ne suis pas venu seul. Voici celui que vous attendiez. Il vivra maintenant parmi vous. Il sera votre père. Il vous soignera, il vous consolera. »

Et les malades, soudain silencieux, considéraient avec énormément ce bel blond, robuste, à la peau blanche, qui venait vivre de leur vie, au milieu d'eux. Le vieillard s'approcha, considéra de près le P. Damien, d'un œil connaisseur.
« Tu peux l'examiner, s'écria l'Évêque avec un bon rire. Il n'est pas malade. Et tu vois, cependant, il vient parmi vous. »

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Message  Monique le Mar 25 Aoû 2020, 8:40 am

Comme il désignait d'un geste le jeune missionnaire, son regard see posa sur lui. Le P. Damien était blanc comme un linge. Ces visages, cette humanité de déchets, les cris féroces des ivrognes fous, et surtout... surtout cette odeur nauséabonde qui dégageaient toutes ces chairs en décomposition; cette odeur que la brise de mer n'arrivait même pas à écarter. L'Évêque lui posa la main sur le bras.

« Père Damien, dit-il à voix basse, il est tant encore : le bateau repart dans une demi-heure. Si vous le voulez, je vous ramène. Je comprendrai. Il y a des sacrifices qu'un chef n'a pas le droit de demander. »

Le P. Damien planta ses regards dans ceux du prélats: « Je reste Monseigneur. Je reste volontairement. Ma vie n'aura désormais d'autre but que de refaire, de tous ceux-là des hommes. Et, faisant face à ces nouveaux fidèles : Mes enfants s'écria-t-il, je serai parmi vous jusqu'à ma mort. Votre vie sera ma vie. Votre pain sera mon pain. Et, si le Bon Dieu le veut, votre maladie, un jour, sera la mienne. Je suis prêt à devenir lépreux comme vous. »


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Message  Monique le Mer 26 Aoû 2020, 8:27 am

Le navire leva l'ancre. Longuement, le P. Damien le regarda s'éloigner. A l'arrière, le vieil Évêque lui adressa une ultime bénédiction. Puis il se dirigea vers sa case, une misérable hutte de feuillages à côté de l'église. Comme il y arrivai, une voix faible l'appela. Un homme gisait dans le boisé, le visage tout purulent, les yeux fixe. D'un bond, le prêtre fut auprès de lui. « Qu'as-tu? - J'ai faim. » Le P. Damien fouilla dans sa gibecière : grâce à Dieu, il lui restait un peu de pain que le lépreux dévora. « Pourquoi es-tu là? - Les autres m'ont chassé de ma case, je ne pouvait plus me défendre. Ils m'ont dit que je n'ai pas besoin d'une case pour mourir... »  Une horreur sans nom serrait le cœur du prêtre. Molokai, c'était bien le dernier cercle de l'enfer. Il releva le malheureux, le fit lentement marcher jusqu'à sa case près de l'église; il l'installa sur la paillasse qui aurait dû être la sienne. Quand l'homme fut endormi, le P. Damien sortit.

Au loin, dans la nuit si merveilleuse, si douce, les tam-tams retentissaient : les lépreux fous dansaient autour d'un feu en hurlant. « Seigneur, je remets mon âme entre Vos mains... » murmura le missionnaire. Épuisé, tombant de sommeil, il visa un grand arbre, un pandanus, à l'écart du village; il se laissa glisser à terre et s'endormit, pour sa première nuit parmi les Morts Vivants.


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Message  Monique le Jeu 27 Aoû 2020, 7:21 am

Seize ans... Il devait rester seize ans dans cet enfer. Les premiers temps furent atroces. Le dénuement, la misère du district où étaient parqués les lépreux pourraient à peine s'imaginer. De temps en temps, le petit navire du service venait bien décharger le minimum de nourritures qui permettait aux lépreux de ne pas mourir de faim. Mais, par incurie, par paresse, les captifs ne faisaient rien eux-mêmes pour s'aider; les cultures étaient médiocres; l'eau manquait, les abondantes sources de la montagne n'étant pas captées. Le pire lieu de tout l'enclos était l'hôpital: le comble de l'abomination. Tout y manquait: pas de médecins, pas d'infirmiers, pas de médicaments, pas même d'eau. Entassés dans la jolie de pierre, recouverte de fleurs éclatantes, les lépreux de l'hôpital n'étaient que des cadavres vivants, déjà rongés par les vers.

Ce qu'il y avait encore de pis, c'étaient que ces misérables, condamnés à une mort affreuse, au lieu de s'entraider, de se montrer les uns envers les autres fraternels, se conduisaient comme des bêtes féroces. Un jour que le P. Damien passait près d'une longue fosse, où s'accumulaient les ordures, un homme apparaît, poussant une brouette, dont il fit basculer la charge dans le fossé: le missionnaire crut qu'il s'agissait d'une masse de haillons, mais, en tombant, la masse infecte fit entendre un cri. Un homme, un moribond. On n'avait même pas entendu son dernier soupir pour le jeter aux ordures. Une autre fois le Père arrivait à la case d'un mourant: à sa vue, sept ou huit lépreux se sauvèrent, tous chargés de lourds ballots: le pillage non plus n'attendait pas le dernier soupir.

Devant de tels abîmes de souffrances et d'iniquités, d'autres hommes se fussent découragés. Damien était prêtre, prêtre catholique: il avait offert sa vie à l'amour du Christ. Pas un instant, il n'.hésita. Son devoir était là: comme il l'avait dit à son Évêque, il avait à refaire des hommes avec ces débris. Courageusement il se mit au travail.


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Message  Monique le Ven 28 Aoû 2020, 7:10 am

Le fils des solides cultivateurs flamands n'ignorait rien du métier de la terre et ses bras étaient à toute épreuve. Un vaste programme de culture fut entrepris : partout où le sol le permit, des plantations furent faites. L'eau fut amenée de la montagne, d'abords par des corvées de porteurs qui, chaque matin, s'en allaient en caravanes, le P. Damien en tête, deux seaux à bout de bras. En même temps, une tâche d'assainissement fut menée vite à bien : les vieilles cases dégoutantes, pleines de vermine, furent brûlées et des cases neuves les remplacèrent, le missionnaire se faisant charpentier et maçon. on nettoya les abords des villages : on créa des cimetières pour que les morts ne fussent plus jetés aux détritus.

Un grand jour fut celui où la conduite amena des sources une eau pure, intarissable. Mais un bien plus grand jour encore, celui où l'église neuve se dressa et fut ouverte au culte dans une cérémonie où tout ce qui ce tenait debout dans la léproserie assista.

Cat tout ce labeur matériel n'était que le moyen, l'instrument d'un autre travail, celui de l'évangélisation. Ou plutôt, rien qu'en se montrant, comme il était, merveilleusement bon, charitable à tous, sans cesse dévoué à ses frères lépreux le P. Damien faisait plus pour le Christ que par mille discours. Sa figure souriantes, ses conversations joyeuses, réconfortantes, la générosité de son cœur lui gagnaient les âmes mieux qu'un sermon.


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Message  Monique le Sam 29 Aoû 2020, 9:13 am

Ces canaques, simples et naïfs, reconnaissaient en lui un homme de Dieu. Très vite, les conversations se multiplièrent : le nombre des baptêmes augmentaient. Des lépreux encore païens apprenaient l'Évangile, d'autres qui avaient jadis été baptisés protestants par quelques missionnaires puritains qui travaillaient dans les îles, mais ne venaient jamais à la léproserie, voyant le prêtre vivre parmi eux, les assistant jusqu'à leur dernière heure, se faisaient catholiques. Un climat d'amitié, de bonté, tout nouveau, s'établit dans le district des Morts Vivants.

D'ailleurs le P. Damien n'hésitait pas à user de tous les moyens pour illuminer les causes de haine et de mésentente. Les ivrognes furent mis à la raison et il fut interdit de distiller l'alcool, comme cela se faisait en grand avant l'arrivée du Père. Lui-même assurait la police. Les mauvais, les violents tremblaient devant lui. Quand il arrivait sur le lieu des batailles et des orgies, un gros bâton au poing, c'était merveille de voir avec quelle promptitude tout rentrait dans l'ordre. Les mauvais garnements, comme disait le missionnaire, détalaient, poursuivis par le gourdin vengeur.

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Message  Monique le Dim 30 Aoû 2020, 8:36 am

Les années ainsi passèrent. A force de supplier, de protester, le P. Damien avait fini par attirer l'attention sur ses chers lépreux. On commençait à parler, dans les îles, et même dans des articles de la presse d'Honolulu de l'ordinaire missionnaire qui, le marteau, la scie ou la bêche à la main, travaillait si bien à faire aimer le Christ et l'Évangile. Des lits, de couvertures, des médicaments, des vivres, arrivèrent en masse, apportés par le Kilauea.

Les religieuses d'Honolulu, qui auraient tant voulu, elles aussi, aller chez les lépreux, collectaient sans relâche et expédiaient à la léproserie tout le produit de leurs quêtes, jusqu'à une petite cloche qu'elles réussirent à se procurer pour l'église.


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Message  Monique le Lun 31 Aoû 2020, 8:04 am

Mais, si cette notoriété, qu'il n'avait pas cherchée et qui, même, l'ennuyait fort, servait le P. Damien en lui apportant l'aide indispensable, elle avait son mauvais côté: elle provoquait des jalousies. Les autorités des îles, mécontentes de voir qu'un homme, à lui seul, avait, en quelques années, fait beaucoup plus et beaucoup mieux qu'elles en cinquante ans, lui mirent des bâtons dans les roues.

Les missionnaires protestants, qui se gardaient bien d'aller imiter l'exemple du P. Damien, n'en étaient pas moins furieux de toutes les conversions qu'il opérait. On chercha à le faire partir; il refusa. On essaya de le tenter par de belles promesses, de l'impressionner par des menaces: il écarta les unes et méprisa les autres. Alors on prit contre lui une mesure abominable: sous prétexte qu'il aurait pu apporter la contagion dans les autres îles, on lui interdit de quitter, de toute sa vie, la léproserie.


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