L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

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L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Lun 13 Nov 2017, 2:37 pm


D'abord la préface, de l'ouvrage où j'ai extrais deux chapitres qui vont suivre, tirés de l'ouvrage :

ERNEST HELLO, L'HOMME, LE PENSEUR, L'ÉCRIVAIN - Par Joseph Serre - 1894. https://archive.org/stream/ernesthellolhom00serr?ref=ol#page/n9/mode/2up



PRÉFACE



« Les uns ont la réputation et les autres la méritent, » a dit Sénèque, il y a dix-huit cents ans, et ce paradoxe n'a pas cessé de cacher, comme tous les paradoxes, une vérité sous son erreur. Il est bon d'ajouter que la réputation n'est pas la gloire, comme l'a si superbement décrit, j'allais dire si superbement chanté, celui dont j'ai inscrit le nom en tête de ce volume.

« La réputation est la parodie et le contraire de la gloire.

« L'artiste qui flatte le public va vers la réputation.

« L'artiste qui élève le public va vers la gloire.

« La gloire vient d'en haut, la réputation d'en bas.

« La gloire est le rayonnement que la vérité dépose sur la tète de l'homme qu'elle a choisi. La gloire est le reflet de Dieu à qui seul elle appartient en propre et essentiellement.

« La réputation est l'œuvre de la réclame.

« Dans la vie et la marche de la réputation, tout est calcul.

« Dans la vie et la marche de la gloire, tout est mystère... L'habileté peut mener à la réputation ; rien ne mène à la gloire, excepté Celui qui dirige vers le soleil le regard de ses aigles.

« Quand un homme a fait sa réputation, il peut retrouver sur le sable les traces des pas qui l'ont conduit là où il est arrivé, et ses amis essayent de le suivre, en marchant comme il a marché.

« Quand la gloire éclaire un homme, nul ne peut suivre, sur aucune carte de géographie, la route qu'a suivie l'auréole pour rencontrer son front.

« Pour se faire une réputation, il faut beaucoup de choses, beaucoup d'instruments, beaucoup de procédés.

« Pour naître à la gloire, il n'y a qu'un moyen, c'est de naître, et, en général, Dieu vous ferme longtemps toutes les routes de la réputation, s'il a décrété pour vous la gloire.

« Il laisse la fusée tracer dans l'air son sillage presque invisible, puis, quand il l'a conduite bien haut dans le ciel, il la fait éclater au milieu des ténèbres, et les têtes se tournent là où elles voient le feu.

« La réputation commence dans le bruit, la gloire dans le silence ; la réputation s'arrange dans le plaisir, la gloire se prépare dans les larmes.

« Dieu laisse, pendant qu'il dort, se faire les réputations.

« Quand il se réveille, il fait apparaître des gloires. »

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Lun 13 Nov 2017, 3:12 pm



V

L'ART ET L'ESPRIT LARGE


« Parmi les hommes vulgaires, a dit Hello, les uns croient que l'Art est un exercice soumis à certaines règles et dont on vient à bout au moyen de certaines formules ; les autres le prennent pour un fou, qui a le désordre même pour condition, pour essence. » 1

On pourrait appeler les premiers les pharisiens, les seconds les libertins de l'Art.

Esprits étroits, bien qu'en sens contraire, les uns veulent se passer de l'amour et de la vie, et par là même rapetissent l'Ordre jusqu'à la convention et à la règle ; les autres veulent se passer de l'ordre et de la loi. et par là même rapetissent l'Amour et l'inspiration jusqu'à la fantaisie et au caprice.

L'école classique et l'école romantique personnifient assez bien ces deux tendances exclusives. Mais admirons d'abord le portrait du grand artiste d'après Hello, de l'artiste libre et vivant, opposé à l'artiste médiocre et étroit, enfermé dans un système, quel que soit d'ailleurs ce système.


« Quand il trouve que son exécution est vivante, c'est-à-dire pleine de sa pensée, imprégnée, humide, ruisselante de feu, l'homme de génie s'arrête aussi, mais il s'arrête malgré lui, triste et vaincu dans son triomphe. Pour l'artiste ordinaire 2, qu'il le sache ou non, la loi est formule. Voilà pourquoi il peut se satisfaire ; son programme peut être rempli.

« Pour l'homme de génie la loi est vie, vie et lumière. Aussi son océan n'a pas de rivage ; il sait que la formule, quelquefois féconde ou, du moins, utile dans la science, est absolument stérile dans l'art. Il faut la sueur du front pour que les champs de la vie soient labourés. Nulle formule ne crée, ne fait produire ; nulle formule ne suspend à la vigne pendante la grappe de raisin. L'habitude du génie est de substituer en toute chose la vie à la formule. Et c'est là le secret de l'étonnement qu'il cause. Ceux qui le voient passer étaient persuadés, sans en avoir conscience, que la loi était une formule et s'aperçoivent, en le regardant, qu'elle est vie et lumière.

« Ici nous apparaît marquée en traits de feu, entre les uns et les autres, une ligne de démarcation. Parmi ceux qui se disputent, se partagent ou ne se partagent pas l'admiration du monde, les uns ont été les hommes de la formule ; les autres, les hommes de la vie.

« Les artistes pour qui la loi est formule, se satisfont eux-mêmes, ai-je dit ; j'ajoute qu'ils satisfont un instant le public.

« La formule est une recette qu'il suffit d'appliquer. Il y a un certain nombre de règles pour faire une bonne tragédie : quand les règles sont observées, la tragédie est faite et bien faite. Quand la règle est substituée à la loi, le métier est substitué à l'art, le mécanisme est substitué à l'organisme et le procédé remplace la vie. Avec un peu de patience on saisit le procédé. On ne saisit la vie que quand elle se laisse saisir.

« La loi résulte de la nature des choses. La loi de l'art est l'expression de l'ordre dans le domaine de l'art.

« La règle résulte d'une convention arbitraire. Elle est l'expression des habitudes substituées à la vie, des modes substituées aux lois.

« Il y a dans l'esprit humain une tendance étroite qui le porte à secouer le joug de la loi, laquelle le met en rapport avec l'universalité des choses, pour se circonscrire dans la règle, laquelle est son œuvre et l'isole de l'universalité des choses. Circonscrit dans la règle, l'homme s'abrite derrière la formule. Remplaçant la vie par une mécanique, il a remplacé l'amour par un programme. La vie ne se trouve jamais assez de surabondance ; la mécanique est satisfaite dès qu'aucune pièce ne lui manque. L'amour se trouve incomplet, parce qu'il se compare à l'infini dont la pensée veille au fond de lui, même quand il dort. Le programme n'exige plus rien quand les conditions qu'il indiquait sont prescrites.

« De là, le succès facile des hommes mécaniques ; leur talent est à la portée de tout le monde. Pour l'apprécier, il suffît de connaître les conditions du programme qu'ils ont rempli. Se dispensant de penser à l'infini, ils en dispensent leurs écoliers, et l'admiration de ceux-ci est une récompense qu'ils ont bien méritée.

« Pour apprécier les unités mécaniques de Boileau, il suffit de savoir compter jusqu'à trois. Pour sentir l'unité vivante et organique dont elles sont la parodie, il n'y a pas de procédé : il faut la sentir, il ne faut savoir compter que jusqu'à UN.

« En général, les règles mécaniques séduisent le vulgaire par l'appât grossier de la difficulté vaincue. L'homme médiocre aime les règles nombreuses, comme il aime une haie placée à dessein devant un cheval au galop. Il ne jouit pas du cheval, mais il jouit de l'embarras ridicule et laid, où la sottise humaine va placer le noble animal : il aime les tours de force.

« Or plus les règles sont nombreuses, plus l'homme médiocre croit qu'il y a mérite à les observer. Il ne s'aperçoit pas que ces règles sont des faux-fuyants, des tangentes par lesquelles l'artiste, incapable de créer, échappe honteusement à la seule difficulté qui vaille la peine d'être vaincue, à la lutte réelle, sérieuse et glorieuse dans laquelle, saisissant la matière corps à corps et lui imposant l'action de la forme, il dégage et produit la beauté.

« L'homme de génie ne se donne pas la peine de violer les règles factices : il les oublie, voilà tout, et l'homme médiocre le trouve désordonné, parce que sa vue ne porte pas jusqu'à la loi, sous l'empire de laquelle l'homme de génie est placé. »

__________


1. L'Homme, p. 327. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n366/mode/2up
2. L'Homme, p. 314, 2e éd., 6e ligne. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n354/mode/2up

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Lun 13 Nov 2017, 10:01 pm


L'amour et l'ordre, en d'autres termes la vie et la loi, tels sont donc les deux éléments de l'Art, et comme nous venons de le voir, ces doux ne font qu'un. Car, si l'amour, la vie, l'inspiration, ignorent les recettes et les règles, ces parodies mesquines de l'ordre, l'ordre lui-même fait partie de leur splendeur, et plus la vie est ardente, plus sa loi est austère. Le vers, cette splendeur singulière faite d'enthousiasme et d'arithmétique, nous fournit de cette vérité une application magnifique et mystérieuse.

Voici une des plus belles pages d'Hello ; je la cite, non pas comme belle page, mais comme échantillon des idées artistiques du Maître et de l'esprit de sa philosophie tout entière :


« Le grand poète n'est pas seulement grand écrivain. Il est quelque chose de plus : il est ministre d'un mystère que je vais constater.

« Si l'on vous disait qu'il est une forme de langage particulièrement adaptée à la poésie qui vit d'enthousiasme, vous répondriez peut-être : Cette forme de langage doit être la plus libre de toutes, toutes les entraves doivent tomber devant elle, et le poète ne relève que de son inspiration.

« Or, c'est le contraire précisément. Il semble que l'homme ait pris à tâche de compliquer les difficultés, d'inventer pour l'esprit qui s'envole des chaînes inconnues. Le vers est une création mystérieuse dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner.

« Qu'est-ce que la rime ? Un hasard en apparence. Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quelqu'un vous disait : Commencez; sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose, non pas difficile, mais impossible. Comment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout de chaque ligne la consonance exigée ; que la ligne aura douze syllabes, que les rimes masculines et féminines alterneront et que ces exigences inouïes de la forme, qui devraient contrecarrer le sens commun, amener un jeu grotesque, une série de propos interrompus, revêtiront l'idée d'un manteau royal qu'elle regretterait toujours, s'il n'était venu s'offrir à elle ? Ainsi contrainte et comprimée par sa loi, la poésie se dilate avec ampleur et surabondance : elle est l'expression de nos désirs les plus intimes, les plus ardents. La parole puiserait-elle aussi dans le sacrifice une force d'élévation ? Ainsi éteinte en apparence, la poésie est la splendeur de la parole humaine ; ainsi rétrécie, elle enveloppe tout ; ainsi captive, elle est le chant de la délivrance.

« Le vers est condamné au rythme qui représente pour lui l'esclavage du temps et de l'espace. Et, grâce à cet esclavage, la poésie éclate dans sa liberté, elle domine le temps et l'espace, elle nous oblige à sentir en frissonnant le voisinage de l'éternité qu'on oublie 3

Voilà le vers, voilà l'amour et l'ordre, la vie et la loi.

« Que Dieu, s'écrie Hello, nous donne des hommes de génie assez ambitieux pour s'oublier, assez grands pour être humbles, assez humbles pour être grands, qui restituent aux choses leur majesté perdue 4. »

L'humilité de l'artiste ! Nous sommes là au point d'union de l'Art et de la Vertu, car la profondeur est le lieu de la synthèse : dès qu'elle creuse, la pensée touche à tout, les extrêmes se rapprochent, l'Art et la Morale ne font plus qu'un. Les idées artistiques d'Hello sont des idées morales, comme ses idées morales, nous avons pu l'entrevoir, sont des idées artistiques. La pensée qui termine son chapitre d'esthétique littéraire : « L'homme est si petit qu'il se complaît en lui, mais il est si grand qu'il ne se satisfait qu'en Dieu, » cette pensée est la théorie du Bien, comme elle est la théorie du Beau.

_______


3. L'Homme, p. 319, 2e paragraphe. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n358/mode/2up
4. L'Homme, p. 326, dernier paragraphe. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n366/mode/2up

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Mar 14 Nov 2017, 9:15 am


Comme la Morale, l'Art pour Hello est une ascension, une ouverture du côté de l'Infini, une échappée vers la Splendeur.

Ecoutez :


« L'artiste, l'artiste digne de ce nom, donne de l'air à l'âme humaine. L'Art, dans une certaine mesure, et dans un certain moment, est la force qui fait éclater la voûte du souterrain où nous étouffons. De quel levier dispose-t-il donc ? Quelles masses a-t-il a son service ? La parole, la musique. faibles choses ! un peu d'air battu par des lèvres de chair.

« Pauvres notes fugitives, pauvres syllabes qu'emporte le vent, majestés invisibles, que vous êtes puissantes ! Vous remuez la terre, et le ciel vous écoute. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, l'âme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'elle-même. Elle dit : Oui, mon Dieu, je suis grande et je l'avais oublié. Par vous l'âme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de ses oublis habituels ; elle s'étonne de ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires. En face du réveil, elle ne comprend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner. Elle s'étonne d'avoir pu oublier les types, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grand amour ; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît, large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporté par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux aigles, l'Art a passé, il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre... 5

_________


5. L'Homme, p. 299, 2e paragraphe. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n338/mode/2up

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Mar 14 Nov 2017, 5:23 pm


Terminons par ce remarquable aperçu de l'art grec et de l'art moderne, de l'art purement humain et de l'art qu'a touché l'Infini :

« Possession de la beauté satisfaite et jouissant d'elle-même, tel est le fondement du Parthénon.
« Aspiration immense de l'amour non satisfait, tel est le fondement de la cathédrale de Cologne 6.

« ... Le caractère de l'art grec, qui est l'art classique, est un rapport d'équation entre l'idée et la forme. La beauté est le but, la beauté est l'instrument ; l'idéal de l'artiste est réalisé. Il n'était pas trop haut pour être atteint. L'art exprime complètement une beauté que l'artiste trouve dans son âme, mais qu'il peut mettre à la portée de son bras. Le marbre n'est pas brisé ; il est façonné élégamment. L'horizon ne s'étend pas derrière l'œuvre ; le temple ne s'élève pas. La colonne élégante et régulière détermine le caractère de l'esprit qui a élevé cet édifice sans grandeur. La prière entraîne avec elle vers le ciel tout ce qu'elle touche parce que l'ascension est de son essence. Mais le temple grec, sans voix, sans désir, trahit, par l'aplatissement de son sommet, la limite de sa pensée. Le temple grec ressemble à une habitation humaine, comme le dieu qu'on y adore ressemble lui-même à l'homme.

« L'art moderne, s'il est vraiment moderne, travaille la matière presque sans la regarder ; il s'en sert comme d'un moyen : il a pour principe et pour fin l'idée...7

« D'où vient que l'auréole accordée aux saints par la société moderne, l'art antique ne l'avait pas inventée pour ses dieux ? C'est parce que l'auréole est le rayonnement visible d'une vertu invisible, la traduction de l'âme en lumière. L'auréole suppose une splendeur cachée dont elle devient la parole. C'est la joie qui se fait visible. C'est le caillou qui déclare l'étincelle latente en lui. Mais, si la forme dit tout, si elle ne cache rien au fond d'elle, si Jupiter apparaît tout entier, si la beauté s'offre aux yeux tout entière, si le souffle invisible ne la pénètre pas, si le mystère n'a pas de place en elle, l'auréole n'a pas de sens, puisqu'elle n'est le reflet de rien, puisque le feu intérieur est absent. L'art grec a encore pour caractère l'inflexibilité. Il y a quelque chose de fatal dans la beauté même de la ligne grecque. Elle ne s'incline pas vers la faiblesse. Elle ne sourit pas. Sa pureté est rigoureuse, sévère. Sa sculpture est sans douceur, sans pitié. On dirait que le marbre a peur de rien relâcher de ses droits.

« L'art grec est représenté par la sculpture, qui n'a rien de transparent. La sculpture, c'est la matière à son maximum de densité. L'art moderne tend à rapprocher la matière de la transparence, pour la faire entrer dans la liberté de l'esprit... 8

«... Dans l'art moderne 9 l'idée dérange la forme. Ne pouvant être contenue par elle, elle la brise en éclatant, et la forme brisée laisse apercevoir derrière ses ruines un horizon immense. Quand le sublime apparaît, toute chose aspire autour de lui à une sorte d'anéantissement. Les mots voudraient mourir devant l'idée. L'idéal, parce qu'il a conscience d'être ineffable, se réfugie dans sa hauteur. Placé trop haut pour recourir à la beauté extérieure, il renonce à elle, il s'abstient presque de la forme ; il ne lui demande que le signe rigoureusement nécessaire à sa manifestation intelligible. Il apparaît seulement : il néglige de resplendir. L'indifférence est le caractère propre de cette beauté suprême qui, abdiquant la limite jusqu'à un certain point, s'abdique elle-même pour se retrouver dans les régions supérieures, où se retrouvent les puissances qui ont abdiqué en bas.

« Les athées préfèrent l'art grec, l'art classique à l'art moderne. Ils préfèrent de beaucoup la beauté placide de Jupiter à la maigre image d'un supplicié tiraillé par quatre clous. Ce sont leurs propres expressions.

« C'est qu'en effet le Crucifix est sur la terre une terrible apparition. C'est le brisement de la forme qui éclate sous les coups de l'idée.

« C'est le sublime. »

________


(Philosophie et Athéisme -ou- M. Renan, l'Allemagne et l'Athéisme, au XIXe siècle, ont les mêmes textes.)

6. Philosophie et Athéisme, p. 72, 3e paragraphe.
https://archive.org/stream/mrenanlallemagn00hell#page/72/mode/2up
7. Philosophie et Athéisme, p. 72, 2e paragraphe. https://archive.org/stream/mrenanlallemagn00hell#page/72/mode/2up
8. Philosophie et Athéisme, p. 75, en bas, et 76. https://archive.org/stream/mrenanlallemagn00hell#page/74/mode/2up
9. Philosophie et Athéisme, p. 77, 2e paragraphe. https://archive.org/stream/mrenanlallemagn00hell#page/76/mode/2up


Source : ERNEST HELLO L'HOMME - LE PENSEUR - L'ÉCRIVAIN -- Par Joseph Serre - 1894 : https://archive.org/stream/ernesthellolhom00serr?ref=ol#page/270/mode/2up
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Message  Roger Boivin le Mar 14 Nov 2017, 9:42 pm



VI

LA CRITIQUE ET L'ESPRIT LARGE




« Parlons de la critique telle qu'elle est, et de la critique telle quelle devrait être.

« Si je dis à la petite critique qu'elle est médiocre et niaise, je ne l'étonnerai pas beaucoup. Les hommes prennent assez bien leur parti d'être médiocres, dans la conviction où ils vivent qu'on ne peut pas être autre chose, à moins de tomber dans l'exagération.

« Mais, si je lui dis qu'elle est cruelle, je l'étonnerai, car, ne se prenant pas au sérieux, elle ne prend pas au sérieux les blessures que fait sa main froide et gantée. Si je lui dis qu'incapable d'édifier quoi que ce soit, elle est capable de détruire beaucoup ; que, sans force pour donner la vie, elle a la vertu de donner la mort, à force d'être faible, et que, pour cesser d'être cruelle, il faudrait devenir intelligente, alors, ne sachant plus ce que je veux dire, elle me répondra que je vais un peu loin. Elle me dira qu'elle n'a pas l'intention de donner la mort. — Eh ! je ne vous parle pas de vos intentions ! Je sais bien que vous n'avez pas d'intentions ; mais voilà précisément ce que je vous reproche : vous devriez en avoir.

« J'insiste sur la cruauté delà critique inintelligente, parce qu'il faut appuyer sur les vérités utiles. Il faut dire à celui qui va juger que l'élévation, la largeur et la profondeur ne sont pas pour lui des objets de luxe, mais des lois.

« Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu ; il prendra votre avis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de courage 1 ».


Voilà la petite critique. Voici maintenant la grande, celle qu'on pourrait appeler de ce nom superbe : La Conscience de l'Art.


_______


1. L'Homme, p. 303. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n342/mode/2up

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Mar 14 Nov 2017, 9:42 pm


La Conscience de l'Art.

« Le plus souvent, dit Hello, nous sommes invisibles à nous-mêmes, destitués de nous-mêmes, l'homme ne se reconnaît qu'à la lueur d'un éclair. L'éclair interrompt la nuit, brille et s'éteint, et l'homme vit d'un souvenir, en attendant le prochain éclair.

« Or, quand l'éclair passe sur l'Art, c'est la Critique qui s'éveille. Il faut venger ce mot, critique, du sens négatif et restrictif qu'on a attaché à lui. Il signifie discernement. Or, le discernement est une œuvre de lumière.

« La Critique est la conscience de l'Art.

« Quand l'Art se voit et se sent, quand il dit : J'existe, me voici, son cri de joie, c'est l'essor de la Critique qui se lève. Aussi vit-elle d'enthousiasme et non de négation. On se la figure toujours tournée vers le néant, je la vois tournée vers l'être. Il est temps qu'elle admire.

« Une des prérogatives du génie, c'est que l'enthousiasme, qui seul a le don de le sentir, a seul aussi le droit de le juger. La médiocrité, qui est privée de ce sens, n'aperçoit en lui que le côté négatif, le défaut ; elle le juge comme un magistrat juge un coupable. Aux yeux de la médiocrité, le génie est le coupable par excellence; et même si la médiocrité ne trouve pas dans les leçons qu'elle sait par cœur le texte qui le condamne, peu importe, il est condamné d'avance par une loi sans formule, faite tout exprès pour lui. La grande critique vit d'admiration, la petite de chicane. L'enthousiasme manque en ce monde : que la critique s'emploie tout entière à le rallumer, et elle deviendra vivante. Qu'elle apporte sa pierre à l'édification d'une jeunesse nouvelle, de la jeunesse que le monde attend, car la jeunesse manque sur la terre 2.

« Là où l'amour n'a aucune place, il n'y a rien ni de vrai, ni de beau, ni de fécond : le caractère de la critique négative, c'est l'absence d'amour. Que la critique s'éveille à l'amour de l'infini, et la face de l'art sera changée, car, si elle aime l'infini, la critique aura des vues d'ensemble.

« Le premier mot de l'homme médiocre qui juge porte toujours sur un détail, et ce premier mot est toujours faux — fût-il vrai. — Il est faux par la place qu'il occupe, faux par l'importance qui lui est donnée, faux par l'isolement où il reste. Il a l'air d'exclure tout ce qu'il ne dit pas, il a l'air de compter pour tout ce qui n'est rien, et pour rien ce qui est tout.

« Le grand critique se place assez haut pour saisir du même coup d'œil le tout et les parties. Nul ne peut juger ce qu'il ne domine pas. — L'engouement vulgaire entraîne la partialité. L'enthousiasme supérieur entraîne l'impartialité, qui est la gloire du juge. L'enthousiasme donne le courage, et le courage a deux accents. Il admire ce qui est beau, il flétrit ce qui ne l'est pas » 3.


_______


2. L'Homme, p. 307-8. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n346/mode/2up
3. L'Homme, p. 310. 9e ligne. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n350/mode/2up

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Re: L'ART - LA CRITIQUE -- Ernest Hello.

Message  Roger Boivin le Mar 14 Nov 2017, 9:43 pm


Citons encore cette belle page :

« Le grand critique cherche le grand poète, comme le fer cherche l'aimant. Ne me demandez pas lequel des deux domine l'autre ; je ne leur assigne pas de rang. Je les enveloppe dans le même respect, dans la même admiration.

« La critique est une des plus hautes formes de l'Art. Le critique féconde le sol et proclame les lois. Il a découvert le poète ; il le couronne. Tous deux ont subi l'épreuve, tous deux ont osé, combattu, souffert. Tous deux ont eu l'honneur d'exciter les mêmes colères. Ceux qui s'inclinent par convenance devant les réputations les ont également détestés. Qu'ils soient donc confondus dans la même gloire ! Laissons-les se rencontrer et s'embrasser sur les hauteurs du courage et sur les hauteurs de la joie.

« Celui qui peut dire à un travailleur inconnu : Mon enfant, tu es un homme de génie ! celui-là mérite l'immortalité qu'il promet. Comprendre c'est égaler, a dit Raphaël 4. »

Puis, élargissant encore, et au-delà du domaine artistique et littéraire, le champ de la critique ainsi glorifiée, le penseur ajoute :

« Elle doit être partout où il y a une grandeur en péril, elle a passé le cap de Bonne-Espérance avec Vasco de Gama. Tous les accents, toutes les harmonies sont permises à sa parole ; il lui est permis d'aimer, il lui est permis de soutenir. Elle avait sa place près de Christophe Colomb cinq minutes avant que le cri : Terre ! terre ! n'ait retenti sur le pont du navire béni. Voilà même sa vraie place ; voilà son labeur, sa destinée, sa gloire. Fidélité, fidélité ! voilà sa devise triomphante. La fidélité, c'est la durée conquise enfin par l'enthousiasme. La critique doit être fidèle comme la postérité, et parler dans le présent la parole de l'avenir.

« La critique doit commencer, près de l'homme qui attend, le rôle de l'humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants. Elle doit faire les noms, faire les gloires. C'est elle qui lance les rayons. Cette palme ne vaut-elle pas la peine d'être cueillie ? Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, debout et vaillant, qui puisse, après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié ni trahi, regarder en face Chistophe Colomb 5 ! »

______


4. L'Homme, p. 312. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n352/mode/2up
5. L'Homme, p. 312, 21e ligne. https://archive.org/stream/lhommeprcddunei01hellgoog#page/n352/mode/2up



Source : ERNEST HELLO L'HOMME - LE PENSEUR - L'ÉCRIVAIN -- Par Joseph Serre - 1894 : https://archive.org/stream/ernesthellolhom00serr?ref=ol#page/280/mode/2up
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