Innocent II, Anaclet et Saint Bernard de Clairvaux.

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Innocent II, Anaclet et Saint Bernard de Clairvaux.

Message  Louis le Lun 22 Mai 2017, 8:23 am

Abbé Rohrbacher, Histoire de l’Église universelle, tome 8, p. 175-176, a écrit:Le roi de France, Louis le Gros, ayant appris ce qui s'était passé à Rome, indiqua un concile à Étampes pour examiner lequel des deux, Innocent ou Anaclet, avait été élu le plus canoniquement. Saint Bernard fut nommément appelé à ce concile par le roi et par les principaux évêques, et il se mit en route avec grande crainte, connaissant le péril et l'importance de l'affaire, mais il fut consolé par un songe où il vit une grande église dans  laquelle on chantait de concert les louanges de Dieu, ce qui lui fit espérer fermement la paix 2.

Gérard, évêque d'Angoulême, à qui le Pape Honorius avait donné la légation d'Aquitaine, n'ayant pu se rendre au concile d'Étampes, y envoya un député avec des lettres scellées de son sceau, par lesquelles il témoignait qu'il connaissait les deux compétiteurs et qu'il avait su en détail la manière dont ils avaient été élus ; qu'il n'y avait aucun lieu de douter que la justice ne fût du côté d'Innocent, d'autant plus que c'était un prélat de mœurs édifiantes ; qu'il avait été élu le premier et par les principaux du clergé ; qu'au contraire Pierre de Léon avait usurpé le Saint-Siège à la faveur de son crédit et de ses richesses ; que d'ailleurs c'était un prélat si décrié pour ses mœurs que, quand même son élection lui donnerait quelque droit, sa vie infâme et scandaleuse devait l'exclure de la papauté 1

Au concile d'Étampes se trouvèrent plusieurs personnes qui avaient été témoins oculaires de ce qui s'était passé dans les deux élections. De plus on avait reçu de Rome des informations juridiques, sur lesquelles on procéda à la décision de cette grande affaire. Après les prières et les jeûnes le roi s'assit avec les évêques et les seigneurs. Tous ils convinrent, d'un commun accord, de s'en rapporter là-dessus à saint Bernard et d'en passer par son avis. Il accepta cette commission par le conseil de quelques amis fidèles, mais en tremblant, et, ayant soigneusement examiné la forme de l'élection, le mérite des électeurs, la vie et la réputation de celui qui avait été élu le premier, il déclara qu'Innocent devait être reconnu pour le véritable vicaire de Jésus-Christ. Tout le concile se rangea de son avis par acclamation. On chanta le Te Deum en actions de grâces ; le roi et tous les évêques souscrivirent à l'élection d’Innocent et lui promirent obéissance 2.

Gérard, évêque d’Angoulême, fut un des plus empressés à témoigner son obéissance au Pape Innocent ; cependant l'intérêt avait plus de part à son empressement que le devoir. Ce prélat ambitieux voulait qu'Innocent lui conservât sa légation d'Aquitaine ; mais on avait reçu tant de plaintes de sa conduite que le nouveau Pape ne crut pas à propos de lui continuer cette importante commission. Gérard fut si outré de ce refus qu'il s'adressa aussitôt à l'antipape Anaclet, lequel le confirma volontiers dans sa légation pour gagner un prélat qui pouvait lui rendre de grands services en France. Gérard ne suivit que trop fidèlement les conseils que lui suggéra son dépit contre Innocent ; il n'omit rien pour appuyer en France le parti de l'antipape, et il fut la cause de tous les maux qu'y fit le schisme, ainsi que nous le verrons.

L'antipape remuait de son côté. Il écrivit au roi de Jérusalem et à l'empereur de Constantinople, mais sans effet ; il écrivit et fit écrire plusieurs lettres au roi Lothaire d'Allemagne, qui ne répondit à aucune ; il envoya des lettres et un émissaire, avec le titre de légat, au roi de France, qui se déclara pour le Pape légitime, avec tous les évêques de son royaume. Il n'y eut qu'un prince normand auprès duquel l'antipape réussit, Roger, duc de Sicile. Ce prince était puissant, mais il avait envie de l'être encore plus; il jouissait du titre de duc, mais il avait envie de celui de roi. Avisé comme un Normand, il profita de la circonstance. Un antipape de race juive le sollicitait de le reconnaître pour son pape ; le Normand y consentit aux conditions suivantes : l'antipape lui donna sa sœur en mariage ; avec sa sœur il lui donna encore la principauté de Capoue et la seigneurie de Naples, et, par-dessus le marché, le titre de roi de Sicile ; le tout à la charge de faire hommage au Pontife romain et de lui payer tous les ans six cents pièces d'or. Un cardinal de l'antipape fut envoyé, qui couronna le nouveau roi à Palerme, le jour de Noël 1130. C'est ce que rapportent les auteurs du temps, Pierre Diacre et Falcon de Bénévent 1. Aussi saint Bernard disait-il que, parmi tous les princes, l'antipape Anaclet n'en avait pour lui qu'un seul, le duc de Pouille, acheté au prix ridicule d'une couronne usurpée 2.

A Rome, l'antipape ayant gagné par ses largesses et la population et une partie des grands, le Pape légitime, Innocent II, se trouva assiégé de toutes parts avec les siens, en sorte qu'ils n'osaient sortir et que personne ne pouvait venir à eux sans exposer sa vie. En cette extrémité le Pape Innocent résolut de sortir de Rome et de se retirer en  France. Ayant donc fait préparer secrètement deux galères, il s'embarqua sur le Tibre avec tous les cardinaux fidèles, excepté Conrad, évêque de Sabine, qu'il laissa à Rome en qualité de son vicaire, et, par l'embouchure du Tibre, ayant gagné la mer, il arriva heureusement à Pise. II y fut reçu avec tous les honneurs possibles, y séjourna quelque temps et régla avec autorité plusieurs affaires, tant dans cette ville que dans le reste de la Toscane. Ensuite il prit congé des Pisans, les remercia de leurs bons offices, et, s'étant rembarque, il passa à Gênes, où il ménagea une trêve entre les deux villes, en attendant qu'à son retour il fît la paix 1.

De Gênes le Pape Innocent vint abordera Saint-Gilles, en Provence. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, ayant appris son arrivée, lui envoya soixante chevaux ou mulets, avec tout l'équipage convenable, tant pour lui que pour les cardinaux et leur suite ; il l'invita surtout à venir à Cluny se délasser des fatigues du voyage. Le Pape s'y rendit avec plaisir et y passa onze jours, pendant lesquels il dédia la nouvelle église de Saint-Pierre. Cette réception à Cluny donna au Pape Innocent II une grande autorité dans tout l'Occident, quand on vit que ceux de Cluny l'avaient préféré à Pierre de Léon, qui avait été moine chez eux.

De Cluny le Pape alla tenir un concile à Clermont, où il excommunia l'antipape Anaclet et fit plusieurs règlements de discipline….
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2 Ernald, Vita Bern. Suger, Vita  Ludov.1 Arnulphe Sagiens, apud d'Acheri, t. 1, in-fol., p. 158, c. 6 — 2 Suger, Vita Lud., Vita S. Bern.1 Petr.Diac, Chronic. Cass., 1. 4, c. 97. Falco Benev., ad ann. 1130, apud Muratori, Script, rer. Ital,, t. 4, p. 555. — 2 S. Bernard, epist. 137.— 1 Muratori, Annali d'Italia, ann. 1130.

Voici comment saint Bernard parle de l'antipape Anaclet...

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Re: Innocent II, Anaclet et Saint Bernard de Clairvaux.

Message  Louis le Lun 22 Mai 2017, 9:25 am

Abbé Rohrbacher, Histoire de l’Église universelle, tome 8, p. 189-190, a écrit:
Voici comment saint Bernard parle de l'antipape Anaclet : « Quoi qu'on fasse l'oracle du Saint-Esprit s'accomplira, la défection prédite par les Écritures arrivera. Mais malheur à l'homme par qui elle arrive ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût pas né. Et quel est cet homme de péché, qui, malgré l'élection canonique du chef de l'Église, s'empare du lieu saint, non parce qu'il est saint, mais parce qu'il est éminent ; qui s'en empare les armes à la main et à force d'argent, qui y est parvenu sans vertu et sans mérite, et qui s'y maintient de même? La prétendue élection qu'il relève si fort, ou, pour parler plus juste, la faction des conjurés qui l'ont élu, n'a servi que de prétexte et d'occasion à la malignité de son cœur, et il faut être un imposteur pour lui donner le nom d'une élection véritable. En effet la règle fondamentale du droit canon est qu'après une première élection il ne peut y en avoir une seconde. Il y en avait une ; donc celle qui a suivi est nulle. Supposé même qu'il eût manqué à la première quelqu'une des formalités et des solennités ordinaires, comme les auteurs du schisme le soutiennent, fallait-il procéder à une seconde élection sans avoir examiné les défauts de la première et sans l'avoir cassée par un jugement authentique? C'est pour cette raison que ces factieux, qui, contre l'avis de l'Apôtre, ont été si précipités à imposer les mains au téméraire usurpateur de la papauté, doivent être regardés comme les auteurs du schisme et les principaux complices de la malignité de leur chef.

« Au reste ils demandent présentement que l'affaire soit jugée, ils acceptent à contretemps l'offre qu'on leur a faite autrefois, afin qu'en cas de refus ils paraissent avoir raison, et que, dans le cas où l'on en demeure d'accord, ils profitent de l'intervalle de la contestation pour tramer quelque chose. « Sans avoir égard, disent-ils, à ce qui s'est passé, nous demandons à être écoutés; ensuite nous sommes disposés à subir le jugement qu'on voudra. » N'est-ce pas une mauvaise défaite? Il ne vous restait plus d'autre biais et d'autre ressource pour séduire les simples, pour fournir des armes aux malintentionnés, pour colorer votre méchanceté. Vous n'aviez plus d'autre langage à tenir pour vous justifier. Mais Dieu a déjà décidé ce que vous prétendez qu'on juge après coup ; l'arrêt qu'il a prononcé, c'est l'évidence du fait même. Qui sera assez hardi pour s'y opposer ? qui oserait appeler de son jugement? Il a été reconnu et approuvé par les archevêques Gautier de Ravenne, Hildegaire de Tarragone, Norbert de Magdebourg, Conrad de Salzbourg. Il a été accepté par les évêques Équipert de Munster, Hildebrand de Pistoie, Bernard de Pavie, Landulphe d'Asti, Hugues de Grenoble et Bernard de Parme. Le mérite éminent de tant de prélats, leur autorité, leur sainteté, respectables à leurs ennemis mêmes, m'ont déterminé à les choisir pour guides, moi qui suis d'un rang et d'un mérite infiniment au-dessous des leurs. Je ne parle point d'une infinité d'archevêques et d'évêques de la Toscane, de la Campagne de Rome, de la Lombardie, de l'Allemagne, de l'Aquitaine, de la France, de l'Espagne, de toute l'Eglise d'Orient. Leurs noms sont écrits dans le livre de vie et ne peuvent être contenus dans la brièveté d'une lettre.

« Tous, de concert, ont rejeté Pierre de Léon et se sont déclarés pour Grégoire, sous le nom du Pape Innocent. Ils n'ont été ni corrompus par argent, ni séduits par adresse, ni engagés par des liaisons de parenté, ni forcés par la terreur d'une puissance séculière. Ils sont entrés dans ce parti pour obéir à l'ordre de Dieu, dont ils ont été convaincus et qu'ils n'ont point eu la faiblesse de dissimuler. Je ne nomme ici aucun prélat de notre France; le nombre en est trop grand, et, si j'en désignais quelques-uns en particulier, on ne manquerait pas de m'accuser de flatterie. Mais je ne dois pas passer sous silence tant de saints religieux, qui, étant morts au monde, mènent une vie cachée en Jésus-Christ ; désoccupés de tout autre soin que de plaire à Dieu, ils étudient sa volonté et ils croient la connaître. Les religieux camaldules, ceux de Vallombreuse, les Chartreux, ceux de Cluny et de Marmoutier, mes frères de Cîteaux, ceux de Saint-Étienne de Caen, de Tiron, de Savigni, en un mot tout le clergé et tous les ordres religieux recommandables par leur sainteté suivent leurs évêques comme les brebis suivent leurs pasteurs; de concert avec eux ils s'attachent au Pape Innocent, ils le défendent avec zèle, ils lui obéissent et le reconnaissent pour légitime successeur des apôtres.

« Que dirai-je des rois et des princes de la terre? Ne s'accordent-ils pas avec leurs peuples à révérer Innocent comme l'évêque de leurs âmes? Enfin est-il quelqu'un de remarquable par sa dignité ou par sa vertu qui ne fasse pas la même chose ? Après cela il y a encore des chicaneurs opiniâtres qui réclament contre cette unanimité ! Ils font le procès à tout l'univers ; leur petit nombre voudrait faire la loi à la chrétienté en l'obligeant de confirmer par un second jugement une élection qu'elle a déjà condamnée ! » Saint Bernard conclut sa lettre en exhortant les évêques d'Aquitaine à résister courageusement aux schismatiques, surtout à l'évêque d'Angoulême 1.
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1 S. Bernard, epist. 126.

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