De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

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Message  Louis le Sam 04 Fév 2017, 6:35 am

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III. Condition de la femme grecque dans les temps héroïques et dans les temps historiques ; des Athéniennes, des Lacédémoniennes.

(suite)

Oui, mais nous savons également ce que la comédie comporte de vérité jusque dans ses mensonges;  il faut que ses fictions aient de la vraisemblance, ou elles cesseraient d'être goûtées. Que penserons-nous donc des infamies secrètes, des honteux mystères que les femmes nous y révèlent avec un cynisme si révoltant?

Nous avons beau flétrir du nom de calomnies leur langage de courtisanes, nous avons beau déduire autant qu'il se peut leurs outrageantes hyperboles: nous ne pouvons aller jusqu'à  mettre en doute l’existence d'une corruption qu'elles étaient. Et pourquoi cette corruption nous trouverait-elle si incrédules?

Quand Aristophane nous montre les femmes athéniennes non-seulement retenues par l'usage dans l'ombre du gynécée, mais quelquefois emprisonnées par force sous les verrous, sons les scellés, sous la garde de dogues vigilants 1 (or ce sont là des faits que la comédie n'invente pas), comment s'étonner des conséquences qu'il nous signale ? comment nier les mauvaises passions et les goûts dépravés que la servitude doit faire éclore ? les ruses et les coupables intrigues qui se glissent presque toujours dans les maisons trop sévèrement gardées?

La femme athénienne ne donne pas le scandale d'une immoralité patente ; et pourquoi ? parce qu'elle n'a pas de vie extérieure ; mais livrée dans son intérieur aux mauvaises inspirations de la domesticité, elle en a les instincts et les vices dégradants.

De là cet esprit de mensonge et de fourberie, ce penchant au vol et à la gourmandise, cette habitude de la boisson et du vin, tous ces vices serviles qu'Aristophane lui reconnaît, et qu'il ridiculise avec une si bouffonne exagération. Il n'est pas de contes que les femmes de ses comédies ne fassent à leurs maris et maîtres, pas de supercheries qu'elles n'inventent pour se jouer de leur défiance et de leur crédulité 2.

Intendantes de la maison, elles ne se contentent pas de frauder sur les dépenses, elles dérobent la farine, l'huile, le vin du cellier 3; et si les maris soupçonneux ferment leurs garde-mangers avec de petites clefs laconniennes, qu'ils retiennent entre leurs mains, elles s'en fabriquent de semblables; elles vont jusqu'à briser les cachets de cire qu'ils appliquent aux portes, et trouvent le moyen de les remplacer 4.

Entendez Praxagora, parlant dans les Harangueuses à sa lampe d'argile, confidente de plus d'un péché, lui exprimer en ces termes singulière reconnaissance : « Tu nous assistes lorsque nous ouvrons furtivement les celliers pleins de fruits et de la liqueur de Bacchus, et, quoique notre complice, tu ne redis rien aux voisins 5 ».

Entendez Carion, dans le Plutusdire à la femme de  son maître : « En moins de temps, ma chère maîtresse, que tu n'en mettrais à boire dix cotyles de vin, Plutus a recouvré la vue 1. » Et comme si ce n'était pas assez de ce trait hardi l’esclave lui propose de boire ensemble, en réjouissance d'un si heureux événement 2.

On ne pouvait mieux témoigner que par cette familiarité remarquable qu'il n'y a pas une si grande distance de la maîtresse au valet….
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1. Aristoph., Thesmoph., v. 415-418. Édit. Boiss. — 2. Voir surtout les Harangueuses et les Thesmophories. — 3. Aristophane, passim. — 4. M., Thesmoph., v. 419-428. — 5. Aristophane,  Harang., V. 14-16. — 1. Aristoph.  Plut., V.  707-708. — 2. Id., ibid., V. 644-645.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Dim 05 Fév 2017, 6:29 am

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III. Condition de la femme grecque dans les temps héroïques et dans les temps historiques ; des Athéniennes, des Lacédémoniennes.

(suite)

On ne pouvait mieux témoigner que par cette familiarité remarquable qu'il n'y a pas une si grande distance de la maîtresse au valet.

C'est qu'en effet la femme aussi est une servante, la première servante de sa maison. Condamnée à vivre avec les esclaves, elle se dégrade à leur contact, et participe de leur indignité. Rien d'étonnant après cela qu'Aristophane invente des séditions féminines, à la manière de celles des esclaves. Dans deux de ses pièces, les femmes s'affranchissent de la tyrannie maritale, et s'emparent de la liberté comme d'une conquête au moyen d'une évasion furtive et d'une rébellion armée : ici c'est pour contraindre leurs maris à cesser une guerre funeste 3; là c'est pour renverser non-seulement l'ordre politique, mais l'état social d'Athènes, en y substituant un régime absurde d'égalité et de communauté absolue 4.

Il y a moins de caprice qu'on ne le pense dans les bouffonneries d'Aristophane; mais en admettant même que le caprice y domine, n'est-ce pas encore une preuve de l'oppression sous laquelle la femme gémit? Non contente de la mépriser, cette civilisation injuste la calomnie et l'outrage, elle l'enferme dans une prison domestique, et traîne son image sur la scène pour la déshonorer.

Nous nous attendons ici à une objection : c'est là, dira-t-on peut-être, la condition de la femme athénienne; ce n'est pas celle de la femme grecque, car les Spartiates la traitaient tout autrement.

Avouons d'abord qu'en effet chez les Spartiates, et sous la législation de Lycurgue, la femme est moins esclave, dans le sens ordinaire et matériel de ce mot. Là elle n'est point enfermée dans sa maison, elle se mêle à la vie extérieure, et jusqu'à un certain point à la vie politique; elle prend même, dans certaines occasions, un grand ascendant sur l'homme à qui elle donne l'exemple des mâles vertus 5.  Mais à quel prix n'achète-t-elle pas cette ombre d'indépendance et de dignité? c'est au prix de son caractère et de ses vertus ...
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3. C'est le sujet de Lysistrate. — 4. C'est le sujet des Harangueuses. — 5. V. Plutarque, dans ses Apophtegmes des femmes lacédémoniennes.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Lun 06 Fév 2017, 6:44 am

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III. Condition de la femme grecque dans les temps héroïques et dans les temps historiques ; des Athéniennes, des Lacédémoniennes.

(suite)

Mais à quel prix n'achète-t-elle pas cette ombre d'indépendance et de dignité? c'est au prix de son caractère et de ses vertus propres, au prix de sa modestie, de sa pudeur, de sa sensibilité; c'est enfin au prix d'elle-même. La femme spartiate s'abdique pour ainsi dire, et semble changer de sexe. Elle devient homme, est élevée avec les hommes, grandit avec eux, vit et sent comme eux. Vierge, elle s'exerce nue ou presque nue avec les jeunes garçons de son âge à qui elle dispute le prix de la course ou de la lutte. (C'est ainsi que, suivant une heureuse expression de Montesquieu, les lois de Sparte ôtaient la pudeur même à la chasteté 1.)

Epouse, elle arme son mari pour le combat, et lui ordonne de ne revenir que mort ou vainqueur; mère, elle enterre avec joie le fils qu'elle a perdu au service de la patrie, ou donne elle-même la mort à celui qui s'est conduit lâchement 2.

Cette femme est un héros, mais un héros barbare, chez qui l'apprentissage d'un courage féroce a étouffé la nature dans ses instincts les plus délicats. Du moins est-elle libre, honorée? non ; elle n'est ni vraiment libre ni vraiment honorée, car il y a pour elle un autre genre d'esclavage, une autre source de servitude et de dégradation. La femme spartiate n'est qu'une esclave publique; elle ne se marie que pour donner des enfants à l'État.

Aussi, que les maris manquent ou soient absents, la république ordonnera que les esclaves les remplacent. Les femmes se prêtent, se cèdent, s'échangent, à Sparte 3, comme de vils animaux. Quelquefois il arrive que les rois les arrachent par force à leurs maris 4. Les maris eux-mêmes les enlèvent avec une apparente violence à la maison paternelle 5comme pour montrer qu'elles ne s'appartiennent pas.

Enfin, s’il faut en croire Athénée, il existait autrefois à Sparte un usage encore plus contraire à la liberté des femmes et à leur dignité personnelle : on enfermait toutes les filles à marier dans un lieu obscur, où chaque jeune homme venait prendre au hasard celle qu'il voulait épouser 6.

Voilà ce qu'avait fait la législation de Lycurgue. Que l'on juge maintenant si la législation d'Athènes ne la valait pas bien. Celle-ci sacrifiait la femme à la tyrannie de l'homme, mais celle-là l'immolait à l'égoïsme de la patrie; l'une la dégradait, mais l'autre la dénaturait en la dégradant.

J.-CH. DABAS.
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1. Mont., Esp. des Lois.Lettres de quelques Juifs, t. . III, lettre IX , § VI. —  2. Plut., Apophthegmes des femmes lacédémoniennes. — 3. Le prêt des femmes, autorisé par les lois de Sparte, n'était pas non plus inconnu aux Athéniens : un mari pouvait y léguer sa femme, comme une portion de sa propriété, à tout individu qu'il lui plaisait de choisir pour son successeur. La femme de Démosthène avait été léguée ainsi. (Voir, à ce sujet, de Maistre, Éclaircissement sur les sacrifices.) Nous dirons plus loin qu'on en vit aussi des exemples à Rome.— 4. Hérod., l. VI, ch. LXI.— 5. Voy. d'Anach., ch. XLVII. — Xénoph., de Rep. Laced. — 6. Voy. d'Anach., note du ch. XLVII. — Hermip. ap, Athen., l. XIII. — Platon adopte à peu près la même loi dans sa République, l.  v.

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Message  Louis le Mar 07 Fév 2017, 8:13 am

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IV. Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

Quelque triste que fût la condition de la femme grecque, nous avons reconnu cependant qu'elle était encore préférable à celle de la femme asiatique. On peut en dire autant du sort de la femme romaine comparé à celui de la femme grecque. A mesure que l’on s'éloigne de l'Orient, l’asservissement du second sexe diminue, et ses chaînes deviennent moins pesantes. La Grèce se sentait du voisinage de l'Asie. Rome, l'ancienne Rome du moins, n'en reçoit plus d'inspirations, et ne subit que l'influence du paganisme universel. Nous verrons que c'en était assez pour maintenir la femme romaine dans un état de dépendance et de gêne encore bien étroites; mais commençons par rendre justice à la supériorité morale du peuple-roi.

Une réflexion qui frappe tout d'abord le lecteur des annales romaines, c'est que les femmes n'en sont pas exclues comme elles le sont de l'histoire de la Grèce. De grands événements s'y accomplissent sous leur influence, et plusieurs d'entre elles y ont laissé un nom illustré par d'éclatantes vertus. Deux armées aux prises, réconciliées par le dévouement des Sabines ; deux révolutions accomplies pour venger l'honneur d'une femme ; Rome arrachée par les prières d'une mère et d'une épouse à la vengeance d'un citoyen exilé, ce sont là des faits qui parlent assez haut. Aux noms de Véturie, de Virginie, et de Lucrèce, faut-il ajouter ceux de la prudente Tanaquil et de l'héroïque délie? Faut-il citer encore la magnanime Porcia, la tendre Octavie, et ces deux Cornélie dont l'une fut la mère des Gracques, l'autre l'épouse du grand Pompée? Voilà des preuves déjà concluantes pour établir la supériorité relative de la femme romaine, et ce ne sont pas les seules qu'on puisse alléguer.

A Rome, la virginité est relevée par l'institution des vestales, la chasteté glorifiée par des éloges publics 1 , le mariage consacré par les solennités de la confarréation. A Rome, la femme n'est plus captive dans un gynécée, ni renfermée uniquement dans le cercle du foyer domestique. Elle jouit de quelque liberté, elle a une vie extérieure, honorée du nom de matrone ou de mère de famille (matrona, mater-familias), elle porte dans toute sa personne je ne sais quel air de grandeur imposant. C'est une Junon romaine que le poète a peinte dans ce vers:

.....Ego, quae Divum incedo regina, Jovisque
El soror et conjux.

Il semble que la ville éternelle a déposé sur le front de la déesse, comme un reflet de sa propre majesté.                                          

Gardons-nous cependant de nous exagérer ces avantages. Et d'abord remarquons que de si grandes choses se font à Rome par l'influence ou à la considération des femmes, rien ou presque rien ne s'y fait par leur action. On ne citerait aucun exemple de leur intervention directe dans le forum, sous la république; et sous l'empire, on sait les haines que souleva contre elle l'ambitieuse Agrippine 2. On sait comment le sénat avili osa se venger, dans un jour d'indépendance, d'avoir subi le joug d'une femme sous un prince syrien 1.

Que si l'histoire romaine a des exemples éclatants pour attester la haute valeur des femmes, elle en a d'aussi frappants pour attester leur impuissance; et sans aller chercher si loin, l'héroïsme des Sabines nous rappelle leur enlèvement, la mort de Virginie nous fait songer qu'elle fut l'unique moyen de préserver son honneur.

Rome a rendu hommage à la virginité, je l'avoue…
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1. C'est encore un usage tout romain que celui des oraisons funèbres en l'honneur des femmes. Ainsi, César prononça publiquement l'oraison funèbre de sa tante Julia. — 2. L'ambition d'Agrippine n'aspirait pourtant qu'à diriger le prince en partageant tes honneurs; mais c'était une prétention nouvelle et jusqu'alors inouïe : « Agrippinam quoquè hand procùl alio suggestu conspicuam, iisdem, quibus principem, landibus gratibusque venerati sunt. Novum sanè et moribus veterum insolitum, feminam signis Romanis præsidere. Ipsa semet parti à majoribus suis imperii sociam ferebat. » Tac, Ann., 1. XII, c. 87. Livie avait beaucoup moins osé, et Tibère, qui lui refusait un licteur, prenait encore ombrage de son élévation : « Moderandos feminarum honores dicitans ; ... cæterom anxiùs invidià, et muliebre fastigium in diminutionem sui accipiens, ne lictorem quidem ei decerni passus est. » Idem, 1. I, c. 14. — 1. Héliogabale fut le premier et le seul prince qui osa introduire une femme dans le sénat, et cette femme était Semiamira sa mère. Tant que l'empereur vécut, on dévora l'outrage; mais à peine fut-il mort, qu'on s'en vengea par le meurtre de Semiamira, et qu'avant tout, dit l'historien, on fit un sénatus-consulte pour fermer à jamais l'entrée du sénat aux femmes, et vouer aux dieux infernaux celui qui oserait renouveler un tel attentat. « Occisa est cum eo et mater Semiamira..., cautumque antè omnia, ne unquam mulier senatum ingrederetur, atque inferis ejus caput dicaretur devovereturque per quem id esset factum. » Æl.  Lampr. in Heliog., n. 18.

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Message  Louis le Mer 08 Fév 2017, 6:50 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

Rome a rendu hommage à la virginité, je l'avoue, et je sais comment on doit apprécier l'institution de Pompilius, ce glorieux culte de Vesta, auquel se rattachaient les destinées mêmes de l'empire. Qui pourrait voir sans respect deux grands personnages, comme Agrippa et Pollion, se disputer l'honneur d'offrir une vierge à la république 2? Qui n'admirerait Tacite, lorsque devançant, dit M. de Maistre, le style de nos théologiens, il nous parle de cette vénérable Occia, qui présida le collège des vestales pendant 57 ans avec une éminente sainteté 3 ? On ne doit pas oublier, cependant, que des institutions semblables ou analogues ont existé chez des peuples d'ailleurs peu respectueux pour la dignité de la femme. Chez les Athéniens c'était aussi des vierges qui gardaient le feu sacré dans le temple de Pallas. L'Inde et le Pérou avaient leurs vestales, et la violation du même vœu était punie au Pérou du même supplice qu'à Rome 4?

Qu'est-ce que cela prouve? que la virginité force partout la vénération des peuples 1, ce qui n'empêche pas les peuples païens d'outrager partout la virginité.

Rome a récompensé la chasteté par des éloges publics ; j'en conviens, et je trouve qu'il est beau de lire sur des monuments funéraires élevés à des épouses : CONJUGI  PLÆ, INCLYTÆ,  UNIVIRÆ. Mais je vois que la Chine elle-même a dressé des arcs de triomphe à la mémoire des femmes fidèles 2; et, d'ailleurs, l'histoire m'apprend que ces honneurs extraordinaires n'ont été décernés à la vertu que lorsqu'elle était devenue rare par les progrès du vice et le malheur des temps.

Rome a consacré le mariage par les solennités de la confarréation. Je le reconnais et je consens à louer ces religieuses cérémonies, destinées à sanctifier l'union que les époux contractaient en face des autels, devant le prêtre de Jupiter, en rompant un gâteau de farine et de sel, et en offrant des sacrifices aux dieux.

Mais ajoutons, pour ne pas parler encore de la répudiation et du divorce, qu'après la confarréation le mariage avait d'autres formes, également reconnues par la loi romaine, et qui, purement civiles ou naturelles, n'avaient ni sanction divine ni caractère religieux. C'était la coemptio ou venditio, sorte de vente ou de marché réciproque. C'était la cohabitation (usus), dont la durée prolongée pendant un an du consentement des deux familles établissait le mariage légal par prescription. Ces formes plus commodes firent bientôt oublier la confarréation, qui du temps de Cicéron n'était déjà plus en usage 3; et quand Auguste voulut encourager le mariage, on sait la forme nouvelle qu'il y ajouta : ce fut le concubinat (concubinatus), c'est-à-dire un concubinage avoué et consacré par la loi.

Rome enfin a délivré la femme de la servitude du gynécée, elle lui a donné une vie extérieure, et l'a honorée sous le nom de matrone. Il est vrai ; mais quelle est cette liberté qu'elle lui a faite ? quels sont ces hommages qu'elle lui a rendus?

Ce serait une grande erreur de croire que…
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2. « Quod offerendo filias, de officio in rempublicam certarent. » Tac. , Ann., 1. II, c. 86. — 3. « Occiæ quæ septem et quinquaginta per annos, summà sanctimonià, vestalibus sacris præsederat. » Id., ib. — Voyez de Maistre, du Pape, t. II, ch. 3. — 4. Voyez  de Maistre, ibid. — 1. « La nature ne perd jamais ses droits, et elle se retrouve dans les opinions, là même où elle n'est plus dans les mœurs.» M. de Bonald, du Divorce, ch. 7. — 2. Voyez M. de Guignes, Voyages à Péking, Manille, etc., p. 282. — 3.   Cicéron ne parle que de deux espèces de mariage, urus et coemptio ; pro Flacc., n. 34. — Tacite constate le même fait : « Omissâ confarreandi adsuetudine aut inter  paucos retentâ. » Ann., l. IV, c. 16.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Jeu 09 Fév 2017, 5:48 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

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Ce serait une grande erreur de croire que, pour jouir de quelques prérogatives honorifiques, la femme romaine fut libre, indépendante de l'homme, et son égale même en dignité. La dignité de la matrone n'est qu'une dignité d'emprunt ; c'est au sexe viril qu'appartient la majesté : majestas virorum ; et toutes les fois qu'il plaît aux auteurs latins de mettre les deux sexes en face l'un de l'autre, c'est pour établir l'inégalité de leur nature, c'est pour constater chez la femme la prédominance des vices 1 , et tout au moins la légèreté, la faiblesse, l'imbécillité 2  ».

Ces reproches si durs, on prenait soin de les justifier en faisant à celle qui en était l'objet une existence à peu près vide, qui ne lui permettait guère que des goûts frivoles ou de serviles occupations. Au temps où les mœurs étaient florissantes, l'un des principaux soins de la matrone consistait à filer de la laine 3 ; et son premier titre était d'être une habile fileuse, lanifica. Aussi le jour de son mariage, ses servantes la suivaient-elles avec une quenouille, tandis qu'elle-même allait suspendre des tresses de laine à la porte de son époux 4 .

Quand Collatin et ses amis s'avisèrent d'aller surprendre leurs femmes, le premier trouva la sienne occupée à filer; les autres eurent à rougir des leurs, qui perdaient le temps avec leurs compagnes, dans des fêtes et des banquets somptueux 5 . C'est qu'en effet le luxe et les plaisirs étaient, après la quenouille, la seule ressource offerte à l'oisiveté des dames romaines 6 . Dès que les mœurs commencèrent à se corrompre, la quenouille fut dédaignée; il n'y eut plus que les folles dépenses, les vaines parures, les promenades en char. Il fallut faire des lois somptuaires 7  pour arrêter ces goûts effrénés et alors on vit, spectacle étrange !...



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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Ven 10 Fév 2017, 6:42 am

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IV. Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

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…et alors on vit, spectacle étrange ! on vit les femmes se coaliser pour reconquérir la liberté du luxe; on les vit, pour une affaire futile (res parva dictu) 1 , tenir des assemblées secrètes, assiéger les avenues du forum, fatiguer de leurs sollicitations tribuns, préteurs et consuls, menacer enfin la ville d'une retraite 2 d'un genre tout nouveau; tandis que les vieux Romains s'efforçaient en vain de tenir tête à l'émeute, et que le vieux Caton s'écriait dans son langage indigné : Lâchez la bride aux caprices de ces animaux indomptables, et flattez-vous ensuite de les voir mettre elles-mêmes des bornes à leur licence 3.

C'est dans Tite-Live qu'il faut lire le récit curieux de ce soulèvement presque servile 4, et des débats publics auxquels il donna lieu. Le discours de Valérius, l'avocat des femmes, n'est pas moins intéressant que celui de Caton leur adversaire; rien de plus instructif que les arguments dont le défenseur appuie leurs réclamations.

« Eh quoi ! s'écrie-t-il, vos épouses se verront interdire des ornements permis aux épouses des alliés? elles verront les femmes des Latins, parées d'or et de pourpre, se faire promener en char par la ville, tandis qu'elles-mêmes suivront à pied? Des hommes pourraient se sentir blessés de ce contraste. Que pensez-vous que ce doive être pour de pauvres femmes qui sont sensibles même à des riens? Magistratures, sacerdoces, triomphes, distinctions honorifiques, récompenses, trophées militaires, rien de tout cela n'est fait pour elles. La parure et les ornements voilà ce qui les distingue; voilà leur jouissance et leur gloire : voilà leur monde,suivant l'expression de nos ancêtres  5. »

Et pourquoi la femme romaine était-elle donc condamnée à ces déplorables vanités? Pourquoi? parce qu'elle était sans liberté réelle, sans existence propre. Entendez Caton rappeler à ces matrones que, « suivant l'antique institution des ancêtres, elles ne peuvent traiter, sans autorisation, même une affaire privée; qu'elles sont en la puissance de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris 1. »

Entendez Valérius lui objecter que « même en abrogeant la loi Oppienne, les chefs de famille auront toujours le pouvoir d'interdire aux femmes ce que cette loi leur interdit; que leurs filles, leurs épouses, leurs sœurs mêmes, n'en seront pas moins en leur puissance ; que la servitude des femmes enfin ne cesse jamais tant qu'il leur reste un parent 2. »

Telle est en effet la rigueur du droit romain. La tutelle perpétuelle ou la puissance, c'est la condition qui remplace à Rome la domesticité des femmes grecques et l'esclavage des femmes de l'Orient. Toutes les femmes y sont soumises, à l'exception des vestales; et si les vestales en sont exemptes, c'est qu'elles ne peuvent appartenir en même temps à leurs pères, à leurs frères, et aux autels de Vesta. Esclaves honorées, mais esclaves de la patrie, c'est assez que le sort ou la volonté de leurs parents les consacre pour la vie à un culte public, c'est assez que le grand prêtre les enlève à leurs maisons comme des prisonnières de guerre 3, et que la loi punisse de mort la violation de leurs vœux forcés. Une servitude les affranchit de l'autre, et voilà comment elles ne sont ni sous la tutelle d'un parent ni sous la puissance d'un père; voilà comment elles jouissent, par exemple, du droit de tester sans autorisation. Les autres femmes ne l'ont pas ce droit. Leur capacité civile est nulle; elles ne peuvent ni tester, ni s'obliger, ni aliéner leurs biens, sans qu'on le leur permette; et quand elles n'ont pas de père ni de mari à qui elles soient soumises, elles dépendent des agnats 4, leurs maîtres et leurs héritiers.

La femme, pour tout dire en un mot, est sacrifiée chez les…



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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Sam 11 Fév 2017, 5:23 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

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La femme, pour tout dire en un mot, est sacrifiée chez les Romains à l'organisation de la famille 1. Or, on sait sur quels fondements la famille est établie. Un homme en est le chef, et lui seul est maître; indépendant, sui juris, sa puissance despotique est si absolue qu'elle va jusqu'au droit de vendre ses enfants, de les exposer, de les tuer même 2. Nul droit en face de ce droit, nulle personnalité devant cette personnalité unique. Les autres membres de la famille sont, à côté d'elle, comme s'ils n'étaient pas, ou bien ils sont comme des choses.

Mais de toutes ces choses la plus dépendante est la femme. Ce n'est pas assez que le père puisse disposer d'elle quand et comme il veut; qu'il puisse l'émanciper 3 ou la retenir sous sa puissance, la céder ou la garder, la marier ou lui interdire le mariage; la doter ou lui refuser une dot. Tel est son droit de propriété sur elle que, s'il ne s'en dessaisit pas, lorsqu'il la marie, soit en l'émancipant, soit en faisant passer sous la main du mari le pouvoir qu'il exerçait lui-même, il reste propriétaire durant le mariage, et peut, lorsqu'il lui plaît, en réclamant sa chose, dissoudre l'union qu'il a lui-même formée. Aussi faut-il entendre sur le théâtre latin les plaintes touchantes qui s'élèvent quelquefois contre ces abus de la puissance paternelle :

« Mon père ! s'écrie cette jeune épouse qu'on arrache brutalement à ses nouvelles affections, mon père, c'est me traiter avec une bien indigne cruauté ! Si tu croyais Cresphonte un malhonnête homme, pourquoi m'établissais-tu dans sa maison? Si c'est un honnête homme, pourquoi me forces-tu de le quitter malgré moi et malgré lui  4 ? »

La même protestation se retrouve dans plusieurs pièces, et notamment dans le Stichus de Plaute, dont toute l'intrigue porte sur ce sujet 1

Il va sans dire que le père peut à plus forte raison déshériter sa fille 2. Il est vrai qu'il peut aussi l'appeler à hériter; et, qui mieux est, la fille hérite ab intestat toutes les fois qu'elle est demeurée en la puissance paternelle : elle reçoit même, dans ce cas, une part égale à celle des mâles, sans égard ni à la différence des sexes ni à l'ordre de primogéniture. Est-ce un retour à la justice, un hommage rendu à l'égalité naturelle? nullement. C'est que la succession appartient à la famille, non suivant les liens du sang, mais suivant les liens de la puissance. La puissance du chef en est la racine. Tous ceux qui sont soumis à cette puissance ont le même droit à succéder, et ils succèdent, quel que soit leur sexe, comme ils succèdent, quel que soit leur sang. Aussi la fille émancipée est-elle exclue; aussi la fille en puissance de mari l'est-elle également. Comme elles ne sont plus de la famille de leur père, elles ont perdu tous les droits que la famille leur conférait 3.

Mais lorsque même la femme recueille en tout ou en partie l’héritage des biens paternels, il ne faut pas croire qu'elle en ait d’ordinaire la possession ni la pleine jouissance. Hors le cas assez rare de l'émancipation, ou bien elle est en la puissance de son mari, et c'est alors son mari qui possède à sa place, ou bien, comme nous lavons dit, elle a des frères, des oncles, des agnats enfin qui, légalement appelés à lui succéder, partant intéressés à la conservation de sa fortune, ne lui en permettent que l'administration, et frappent ses biens d'indisponibilité.

De là toutes les rigueurs de la tutelle, ce joug si dur qu'il donna lieu, chez les Romains, à une expression proverbiale : ne soyez pas pour moi un oncle paternel. Ne sis patruus mihi 4. La tutelle est faite pour les tuteurs et non pour les pupilles. Aussi l'agnat, même mineur…

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1. Voyez les excellentes Recherches sur la Condition civile et politique des Femmes depuis les Romains jusqu'à nos jours, par M. Laboulaye, mémoire couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques, dans sa séance du 28 mai 1842. Paris, 1843. — Voir également le savant ouvrage de M. Troplong : de l'Influence du Christianisme sur le Droit civil des Romains. Paris, 1843. —  2. Quod jus proprium est civium romanorum. Fere enim nulli alii sunt homines qui talem in filiis suis habeant potestatem qualem nos habemus. — Caius, I, 55. — 3. En l'émancipant, il anéantit son droit parce qu'il anéantit le lien de la famille; mais c'est le propre du droit de pouvoir s'anéantir ou s'abdiquer.

4. Injuria abs te afficior indigna, pater ;
Nam si improbum esse Cresphontem existimaveras,
Cur me huic locabas nuptiis? sin est probus,
Cur talem invitum invitam cogis linquere?

Ennius, ad Herenn..,II, 24.

1. Nam aut olim, nisi tibi placebant, non datas oportuit,
Aut nunc non æquom’st obduci, pater.

Plaut., Stichus , a. I, s. II, 73, 74.

2.  Licet eos exhæredare, quos et occidere licebat, dit un jurisconsulte romain. Les premiers Romains n'eurent pas et ne pouvaient avoir l'idée de la légitime : c'était une chose trop contraire à la puissance absolue du père de famille. — 3. Capite minuuntur. — Emancipati  liberi, jure civili, nihil juris habent; neque enim sui heredes sunt, quia in potestate parentis esse desierunt, neque alio jure per legem XII tabularum vocantur. — Inst. III, 1, § 9. — 4. Hor., Sat. III l. II, V. 88. — Montesq., Esprit des Lois, l. VII, c. 12.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Dim 12 Fév 2017, 5:11 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

...Aussi l'agnat, même mineur, tient-il la femme majeure dans les liens de sa puissance. Aussi neutralise-t-il son action civile jusqu'à pouvoir lui interdire le mariage, ou du moins certaines formes de mariage qui la feraient passer sous la tutelle d'autrui. C'est un avide héritier qui veille sur elle; il ne saurait donc souffrir qu'elle lui échappe. Elle est sa chose, son patrimoine, à ce point qu'il peut la céder, en qualité de pupille, comme il l'entend et à qui il veut.

On connaît maintenant l'état de la femme romaine dans la famille de son père et dans la dépendance de ses agnats, sous le régime appelé patria potestas, et sous celui qui porte le nom de tutelle (tutella). Veut-on savoir quel est son état dans la famille de son époux, ou sous le régime de la manus?

Répétons d'abord ce que nous avons déjà constaté, que l'épouse romaine n'était pas toujours et nécessairement en puissance de son mari. Le père ou les agnats, comme nous venons de le voir, pouvaient, en la mariant, se réserver leurs droits sur elle ou sur ses biens. Alors les deux conjoints avaient leurs fortunes à part et leurs intérêts distincts. Alors, si la femme apportait quelque chose à son mari, ce n'était qu'une dot (dos uxoria) que celui-ci reçut en toute propriété dans l'origine, que, plus tard, il dut restituer en tout ou en partie, suivant les cas et les clauses du contrat.

Mais alors aussi le mariage, quoique toujours légitime, n'était ni solennel ni parfait. La femme, en entrant dans la maison de son mari, demeurait étrangère à la famille et de son mari et de ses enfants. Elle n'était pas mère de famille (mater familias), mais seulement épouse 1 ; elle gardait le nom paternel, et restait sous la même dépendance qu'avant son union.

Il en était tout autrement quand le mariage avait été consacré par les cérémonies religieuses de la confarréation (farreo), ou revêtu des formes civiles de la coemption (coemptione), ou seulement suivi d'une année entière de possession (usu) 2  Alors la femme devenait mère de famille, c'est-à-dire qu'elle entrait dans la famille de son mari, et c'était en tombant sous sa main : in manum, in potestatem viri conveniebat. Le mari l'usucapait comme une chose mancipi
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1.  Genus enim est uxor ; ejus duæ formæ: una matrumfamilias, earum quæ in manum convenerunt, altera earum quæ tantummodo uxores habentur. — Cic, Top., c. 3. —  2. Il fallait dans ce dernier cas que la femme fût  une année sans faire une absence de trois nuits : c'est à cette condition qu'elle devenait la propriété du mari (usucapta). Si elle usait du trinoctium, elle était dite isse usurpatum suum jus, et la prise de possession n'avait  pas lieu. —  Usurpatio enim est usucapionis interruptio. — Voyez les Antiquités romaines d'Adam.

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Message  Louis le Lun 13 Fév 2017, 6:51 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

…Le mari l'usucapait comme une chose mancipi, et prenait possession d'elle par la lance comme d'une esclave 1. Il acquérait en même temps la propriété de tous ses biens présents et futurs 2, lui permettant quelquefois, comme à un esclave, un pécule que plusieurs d'entre elles dérobaient 3. D'ailleurs il exerçait sur elle presque toute la puissance d'un père. Elle-même retrouvait auprès de lui la place qu'elle venait de quitter dans la maison paternelle, elle devenait sa fille, elle prenait son nom comme eût fait une fille 4, elle lui succédait enfin à titre de fille, et du même droit que ses enfants, dont elle était réputée la sœur consanguine 5. Pour la même raison, elle héritait de ses enfants, qui, à leur tour, héritaient d'elle, non comme enfants, mais comme agnats; car elle n'avait pas, à proprement parler, de descendants et d'héritiers siens, elle n'avait que des collatéraux. C'est ainsi que la loi romaine méconnaissait à sa manière les titres naturels de la maternité. Elle les anéantissait tout à fait dans le mariage libre, où la mère, n'étant pas de la famille de son mari, n'avait plus aucun droit à l'héritage de ses enfants, non plus que ses enfants à l'héritage de leur mère.

De cette position étrange il résultait logiquement que le mari pouvait disposer de sa femme, et non-seulement la répudier 6 mais la céder. Ainsi s'explique le fait de Caton d'Utique, qui transféra sa femme enceinte à son ami Hortensius, et la reprit ensuite, comme une chose prêtée, après la mort du nouveau mari 7. La fiction de la puissance paternelle jetait un voile honnête sur ces prêts honteux; il était censé que c'était un père qui donnait un époux à sa fille d'adoption.

Mais la tyrannie maritale allait plus loin encore : il n'y avait pas jusqu'au droit de vie ou de mort que le père ne léguât au mari, dans une certaine mesure du moins; car le  mari ne le possédait pas dans la même étendue, et ne l'exerçait pas toujours avec la même souveraineté. Il était toutefois magistrat dans sa maison, et juge de sa femme qu'il jugeait seul, dans les anciens temps, que plus tard il fit comparaître devant un tribunal domestique, pour la juger avec le concours de ses proches assemblés; et telle était l'autorité de ses arrêts qu'il pouvait prononcer la peine de mort, même pour les fautes les plus vénielles. On vit des Romains condamner leurs épouses à mort non-seulement pour crime d'infidélité, mais quelquefois pour avoir bu du vin 1.

Ajoutez qu'à défaut de père ou de mari la femme était toujours justiciable du tribunal domestique : ses proches étaient alors ses juges naturels, si bien que, même après une condamnation publique, ils étaient souvent chargés de l'exécution 2.

Tel était le droit romain dans ses principes et sa dureté première. Nous ne voulons pas dissimuler que la pratique en tempéra la rigueur, que le temps et les mœurs y apportèrent des modifications successives, qu'ils finirent même par l'abolir presque entièrement, quand l'organisation politique de la famille suivit dans sa ruine celle de sa cité. Les premiers adoucissements furent dus à la puissance des sentiments naturels. En vain la loi romaine avait-elle méconnu les droits de la nature : la voix du sang et des affections réclama.

Investis d'une autorité absolue et tyrannique, les pères et les maris ne voulurent pas abuser de leur pouvoir, ni même toujours en user. Ils prirent sur eux d'alléger le joug; la faiblesse s'ajoutant à la complaisance, ils laissèrent aller les rênes. Les femmes en profitèrent pour donner carrière à tous leurs vains désirs, et ce fut alors que les progrès effrayants du luxe amenèrent une première réaction qui fut marquée par la loi Oppia. Lorsque la loi Oppia...

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1. Val. Max., l.. VI, C. 3, n. 9. — Tac, Ann.., XIII, 32. — Plin., XIV, 14. — 2. Val. Max., ibid.

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Message  Louis le Mar 14 Fév 2017, 6:39 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

Lorsque la loi Oppia devint l'objet des plus vives attaques, Caton, en la défendant, signala la cause du mal qui commençait à travailler la société :

« Si chacun de nous, disait-il, avait eu soin de maintenir, à l'égard de son épouse (de sa mère de famille), et ses droits et sa dignité de mari, nous n'aurions pas affaire aujourd'hui à toutes les femmes; mais après avoir, par leur violence, triomphé de notre liberté dans nos maisons, elles viennent l'écraser et la fouler aux pieds jusque dans le forum, et, pour n'avoir pas su résister à chacune en particulier, nous tremblons maintenant devant leur coalition 1. »

En même temps qu'il signalait la cause, il prédisait aussi les conséquences prochaines :

« Croyez bien, ajoutait-il, que cette servitude est la moindre de celles auxquelles les femmes souffrent impatiemment d'être assujetties par les mœurs et par les lois. Ce qu'elles veulent, c'est la liberté la plus entière, ou plutôt la licence, pour appeler les choses par leur nom. Si elles triomphent aujourd'hui, que n'oseront-elles pas demain? Rappelez-vous toutes les lois par lesquelles nos aïeux ont enchaîné  leurs caprices et les ont soumises à leurs maris. Avec toutes ces entraves, à peine pouvez-vous les contenir. Que sera-ce si vous leur permettez d'attaquer vos lois l'une après l'autre, si vous souffrez qu'elles vous arrachent des concessions, et qu'elles finissent par s'égaler aux hommes? Pensez-vous que vous pourrez les supporter? elles ne seront pas plutôt vos égales qu'elles vous domineront 2. »

Malgré ces prédictions menaçantes, la loi succomba. La même faiblesse qui l'avait rendue nécessaire permit qu'elle fût abrogée. On crut, comme le disait Valerius, que les maris trouveraient toujours dans l'exercice de leur puissance, les moyens d'interdire aux femmes les ornements qu'ils voudraient. Mais les femmes avaient leurs raisons pour aimer mieux dépendre de leurs maris et de leurs pères que de la loi 3.

Aussi le vieux Caton n'attendit-il pas bien longtemps une occasion de prendre sa revanche. Le mal qu'il avait indiqué allait toujours croissant. La discipline domestique se relâchait tous les jours davantage. Non-seulement les pères, les maris, et les proches, n'usaient plus avec la même rigueur de leurs droits de juges, mais il arrivait souvent que les pères, après avoir établi leurs filles sous le régime dotal, après avoir assuré leur indépendance par le mariage d'usage et par l'usurpation du trinoctium, les émancipaient de leur puissance paternelle, par conséquent de toute puissance ultérieure, et les appelaient encore par testament à partager leur succession. Il arrivait même que les maris dont les femmes étaient mères de famille, c'est-à-dire établies sous le régime de la manus, prenaient soin de leur adoucir la tutelle dans leur veuvage, et pour les soustraire à l'avidité de leurs héritiers légitimes, leur donnaient eux-mêmes d'autres tuteurs ou leur en permettaient le choix 1.

Ainsi s'affaiblissait à la fois la triple autorité des pères, des maris, et des agnats. Riches et libres de leurs actions, c'était alors que les femmes donnaient le spectacle scandaleux d'un faste et d'un orgueil sans mesure. L'argent déplaçant la puissance, elles devenaient, d'esclaves, maîtresses, et quelquefois tyrans : on voyait de pauvres maris, débiteurs besogneux de leurs épouses, subir tous les caprices de ces étranges créancières, heureux si la persécution n'allait pas jusqu'à les faire actionner devant les tribunaux 2.  On voyait des tuteurs complaisants, subjugués par tous les artifices de la séduction féminine, obéir en esclaves aux pupilles qu'ils auraient dû gouverner 3.

Bientôt le progrès de ces désordres n'effraya plus seulement les vieux Romains; tous les esprits s'en alarmèrent, et vingt-deux ans après l'abrogation de la loi Oppia, en 173, Caton, cet ennemi juré, ce censeur infatigable des femmes, fit adopter la loi Voconia, qui défendait à tout Romain, inscrit au cens pour 100,000 sesterces, d'instituer une femme son héritière,  fût-elle sa fille unique 1; ce qui ne tendait pas à exclure les femmes des successions légitimes et ab intestat, car elles n'héritaient ab intestat qu'autant qu'elles étaient en puissance, et alors elles tombaient de droit sous la tutelle des agnats, mais ce qui tendait à empêcher qu'on n'éludât les tutelles légitimes, en introduisant dans son testament le nom d'une fille par avance émancipée.

Cependant la loi Voconia n'atteignit pas son but…
______________________________________________________________

1, 2, et  3 : Note de Louis : Ces notes de bas de page sont en latin. Sur demande, nous les reproduirons ici. Bien à vous.

1. C’étaient les tuteurs testamentaires et les tuteurs optifs.

2. Note de Louis ci-dessus. — 3. Cicéron, qui regrettait l'ancienne tutelle, s'est plaint en ces termes de la voir ainsi dénaturée : « Mulieres omnes, propter infirmitatem consilii, majores in potestate virorum esse voluerunt. Hi invenerunt genera tutorum quae potestate mulierum continereniur. »

1. Ne quis.....heredem virginem neve mulierem faceret : nec ulli virgini vel mulieri bona cujusquam liceret hereditate percipere, ultra centum millia sestertium. Tit.  Liv., l. . XLI, 34.

.....Ne quis heredem facerit, nec unicam filiam. (Sall., Frag,)

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Mer 15 Fév 2017, 6:24 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

Cependant la loi Voconia n'atteignit pas son but. On l'éluda elle-même, soit en évitant de se faire inscrire au cens, soit en confiant sa succession à un héritier fiduciaire, qui la rendait ensuite à la femme ou à la fille du testateur. Une autre disposition inspirée par le même esprit, devait avoir un semblable sort : pour mieux remédier à l'affaiblissement de la tutelle, on en était venu à priver les femmes de leur droit d'agnation; c'est-à-dire à ne plus leur permettre de succéder comme agnates, à moins qu'elles ne fussent sœurs ou consanguines 2. Mais les édits des préteurs ne tardèrent pas à tout changer : sous prétexte d'interpréter la loi, ils la bouleversèrent, et, prenant l'équité pour règle, ils rétablirent les femmes, au nom du sang et sous le titre de cognates, dans une partie des droits qu'on leur avait niés ou enlevés, au nom de la famille et dans l'intérêt de l'agnation.

Un nouvel âge commençait pour le droit romain : c'était l'âge philosophique, l'époque stoïcienne 3. Il fut marqué par le triomphe progressif des sentiments naturels, et par l'amélioration croissante de la condition des femmes ; non que le stoïcisme ait jamais procuré aux femmes une franche et entière liberté; il ne le pouvait pas, il ne l'eût pas voulu; mais il contribua du moins à la réforme de l'ancien droit. Sous cette influence nouvelle, la puissance maritale et la tutelle continuèrent à décliner et finirent presque par s'éteindre. La tutelle des agnats disparut même entièrement. Elle devenait une tyrannie souvent inutile depuis que les préteurs ayant modifié l'ordre de succession, les agnats n'étaient plus considérés comme les héritiers légitimes et nécessaires de la femme.

Auguste lui porta un autre coup quand, pour encourager l'accroissement de la population, il en affranchit les mères de trois ou de quatre enfants 1, et fit tomber, dans l'intérêt du mariage, les prohibitions de la loi Voconia 2.

Claude enfin l'abolit tout à fait par un sénatus-consulte 3 ; il ne conserva plus que des tuteurs optifs ou datifs, destinés à assister la femme dans les principaux actes de sa vie civile, et ce fut ainsi que la tutelle se traîna jusqu'après le règne de Dioclétien.

Quant à la puissance maritale, si elle ne fut jamais effacée de la loi romaine, elle se perdit réellement avec les formes matrimoniales dont elle dépendait. L'absence de la manus devint l'état le plus ordinaire des femmes. La dot fit de plus en plus le mariage, et encore la dot finit-elle par échapper au mari; car la loi Julia limita le droit qu'il avait sur elle, en établissant que désormais le consentement de la femme serait nécessaire pour l'aliéner ou même pour l'engager. — Aussi l'indépendance des femmes atteignit-elle, sous les empereurs, un degré jusqu'alors inconnu. Déjà, du temps de Tibère, la prédiction du vieux Caton se trouvait à peu près accomplie. Il faut entendre les plaintes que renouvelait alors, dans le sénat, un personnage considérable par son rang et son caractère, Severus Cécina, proposant d'interdire à tout magistrat, chargé d'une province, d'y mener sa femme et de l'y établir auprès de lui : « Les femmes, disait-il, étaient un embarras dans la paix et dans la guerre. Leur sexe n'était pas seulement faible et incapable de soutenir les fatigues; il devenait, quand on le laissait faire, intraitable, ambitieux, dominateur... On en voyait qui se promenaient parmi les…
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2. Voyez les Recherches de M. Ed. Laboulaye, p. 25,  26. —  3. Voyez l'ouvrage déjà cité de M. Troplong, ch. 4. —  1. Les femmes libres jouissaient de ce privilège, si elles avaient trois enfants, et les femmes affranchies, si elles en avaient quatre. C'était le jus liberorum. — 2. Et ce ne furent pas les seuls avantages que firent aux femmes les lois Julia et Papia Poppæa. Elles les favorisaient encore en donnant aux deux époux le pouvoir de se léguer un dixième de leurs biens, un second dixième s'ils avaient un enfant, et la totalité de leur fortune s'ils en avaient trois. Ajoutez à ces droits paternels ou maternels (jura parentum) la faculté de recevoir la part de l'incapable ou le caduque (dulce caducum).— 3. Il l'abolit du moins pour les femmes ingénues ; elle subsista comme règle au profit des patrons, pour les affranchies.


Dernière édition par Louis le Lun 27 Fév 2017, 7:25 pm, édité 1 fois (Raison : Orthographe.)

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Jeu 16 Fév 2017, 5:48 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

«... On en voyait qui se promenaient parmi les soldats et qui tenaient les centurions à leurs ordres. Une d'elles avait présidé naguère à l'exercice des cohortes, à la revue des légions. Le sénat savait que, dans tous les procès de concussion, la femme était la plus accusée. C'était à l'épouse du gouverneur que s'attachaient d'abord tous les intrigants d'une province; elle s'entremettait des affaires, elle les décidait. A elle aussi l'on faisait cortège en public ; elle avait son prétoire, et ses ordres étaient les plus absolus, les plus violents. Enchaînées jadis par la loi Oppia et par d'autres non moins sages, les femmes, depuis que ces liens étaient rompus, régnaient dans les familles, dans les tribunaux, et jusque dans les armées 1. »

Ce qui prouvera mieux que tout le reste à quel point l'ancienne discipline était ruinée, c'est que, s'il faut en croire Tacite, le discours de Cécina eut peu d'approbateurs. Valerius (car l'avocat des femmes fut, cette fois encore, un Valerius), Valerius Messalinus répondit que : « d'heureuses innovations avaient adouci en beaucoup de points la dureté des anciennes mœurs, et que si les lois Oppiennes avaient été jugées bonnes jadis, parce que le temps les demandait, d'autres convenances en avaient fait modérer la rigueur 2. »

Il ne contesta pas les faits que Cécina venait de signaler; mais il voulut en atténuer l'importance, et il rejeta la faute de tous les abus sur la lâcheté des maris qui les permettaient 3. C'était avouer au fond l'impuissance de l'autorité maritale. Et comment ne pas l'avouer, quand elle frappait tous les yeux? La réaction contre la puissance avait conduit à l'excès opposé, et les choses en vinrent à ce point que le Christianisme, lorsqu'il arriva pour mettre la femme à sa place, se vit obligé de la rappeler au devoir trop oublié de la subordination.

Il semblerait que, dans un tel état, il n'y eût plus rien à faire pour la liberté ni pour l'émancipation de la femme. Presque tout était à faire cependant.

Et d'abord, si le temps avait aboli quelques lois tyranniques, si les mœurs avaient appris à mitiger les autres ou à les éluder, la plupart subsistaient comme pour protester de leur violation. On essayait même, de temps en temps, de les faire revivre, et quelquefois on parvenait à les faire appliquer. C'est ainsi que Tibère rétablit le tribunal domestique : ainsi nous voyons, sous le règne de Néron, une femme chrétienne jugée par son mari, pour crime de superstition étrangère 1 ; fait qui se reproduit fréquemment sous les empereurs païens.

Le principe d'une inégalité profonde demeurait consacré par le droit, et malgré les modifications que les stoïciens y avaient apportées, l'intérêt de la femme y était encore sacrifié partout à celui de l'autre sexe 2. Ajoutez que sa capacité civique restait nulle : elle n'était jamais admise à juger, à (postuler), ni même à adopter, à exercer la tutelle, à témoigner dans les actes publics, à s'obliger pour autrui.

D'ailleurs ce n'était pas par l'amélioration des mœurs que la femme s'était généralement émancipée…
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1, 2, et  3 : Note de Louis : Ces notes de bas de page sont en latin. Sur demande, nous les reproduirons ici. Bien à vous. — 1. Pomponia Græcina, femme de Plautius, fut, dit Tacite, abandonnée pour ce crime au jugement de son mari, mariti judicio permissa. Il est vrai que Plautius la renvoya absoute, en la déclarant innocente. Tac, Ann., l.XIII, 32. — 2. In multis juris nostri articulis deterior est conditio feminarum quam masculorum. Papin, l. IX,  de Statu hominis, Dig. 1, 5.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Sam 18 Fév 2017, 8:43 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

D'ailleurs ce n'était pas par l'amélioration des mœurs que la femme s'était généralement émancipée; c'était surtout par le désordre. La liberté qu'elle avait conquise n'était pas de la liberté ; c'était, comme disait Caton, de la licence. Elle n'avait échappé à l'entrave des lois que pour tomber sous le joug du vice et sous l'empire de la corruption.

Notre intention n'est pas de retracer ici tous les excès de la dissolution romaine, et cette longue suite de dérèglements, de débauches, de scandales, dont les matrones donnèrent le spectacle sous la république et sous les empereurs. Rien assurément ne serait plus facile que d'en composer, sans recourir à Juvénal, un épouvantable et trop fidèle tableau.

Mais à quoi bon, et qui n'en connaît pas l'histoire ? à qui faut-il apprendre qu'après cinq siècles de barbarie et d'innocence l'adultère 3, l'empoisonnement des maris 4, les sourds complots contre la pudeur publique 1, marquèrent à Rome l'invasion des mauvaises mœurs et les premiers excès de la luxure; que le torrent grossit pendant les guerres civiles 2, et déborda ensuite avec une impétueuse fureur; qu'Auguste, Tibère, et Claude, essayèrent de lui opposer des digues 3, et les virent aussitôt emportées; que l'empire enfin s'engloutit dans ce déluge de vices et de honteuses passions?

Pour ne rappeler ni les fêtes de Flore, ni les mystères de la bonne déesse 4, pour ne pas redire les noms célèbres des Julie, des Messaline et des Poppée, n'a-t-on pas lu dans Tacite les scandaleux exploits de ces matrones illustres, qui se frottaient d'huile comme des athlètes, descendaient dans l'arène en gladiateurs 5, et, non contentes de se livrer secrètement à des esclaves ou à des histrions se prostituaient publiquement, dans des fêtes infâmes, sous des tentes qu’elles se faisaient dresser 6. N'a-t-on pas vu dans Sénèque que beaucoup d'entre elles se faisaient une gloire de rivaliser d'intempérance avec les hommes, de partager leurs orgies, d'imiter leur crapuleuse ivresse, de les surpasser surtout dans les raffinements de la luxure, jusqu'à en perdre le bénéfice de leur sexe, jusqu'à payer leurs excès par des maladies viriles 7 que la nature leur eût épargnées?

Entre tous ces désordres affreux, n'oublions pas celui qui les engendra ou les multiplia tous, le divorce. Encore un affranchissement, né de la licence, qui n'aboutit qu'à la servitude et à la dégradation!

Et en effet la femme romaine n'avait pas connu d'abord la réciprocité de ce droit funeste. Le mari, dans l'origine, avait seul le…
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(3). Fecunda culpæ saecula nuptias
Primùm inquinavére... Hor., l. .III,

Ode VI, 17.

(4). Val. Max., l.  II, c. 5, n° 3. — L'auteur y parle de 170 femmes condamnées à mort, pour ce crime, en une seule année. — (1). La conspiration des Bacchanales, découverte en l’an 186, e[t] réprimée par un sénatus-consulte fameux. — (2). Appien (de Bello civ., IV, 23) nous apprend que pendant les guerres civiles, plusieurs femmes trahirent et dénoncèrent leurs maris. — (3). Senatùs decretis libido feminarum coercita. (Tac, Ann., n, 85.) — « Les empereurs établirent des peines contre les débauches des femmes, pour arrêter seulement jusqu'à un certain point l'impudicité. Auguste et Tibère songèrent principalement à punir les débauches de leurs parentes. » Montesq., Esp. des lois, l. VII, c. 12. — (4). Nota bonæ secreta Dcæ.  Juv., Sat.t VI, 314. — (5). Feminarum illustrium senatorumque plures per arenam fœdati sunt. Tac., Ann. xv, 32.— (6). Crepidinibus slagni lupanaria adstabant, illuslribus feminis completa. Tac [Ann.[/i].,xv, 37. — (7). Damnatæ sunt morbis virilibus, benefîcium sexus sui vitiis perdiderunt. Sen„ Epist., xcv.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Dim 19 Fév 2017, 7:09 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

Et en effet la femme romaine n'avait pas connu d'abord la réciprocité de ce droit funeste. Le mari, dans l'origine, avait seul le privilège de répudier sa femme, et celle-ci en était réduite à déplorer une injuste inégalité 1. L'égalité vint enfin, mais, comme chez les Athéniens et chez les Juifs, par le partage de l'abus. Renvoyée par son mari, la femme eut la consolation de le renvoyer à son tour. Triste consolation! regrettable conquête! Loin de gagner au divorce, celle qui l'avait réclamé en devait être la plus déplorable victime.

Il est vrai que la matrone romaine sut user et abuser largement de la liberté nouvelle que les mœurs lui concédaient. Jamais femme, chez aucun peuple, ne dit plus résolument à l'époux qu'elle voulait quitter : « Adieu, prenez vos biens et rendez-moi les miens : »

« Valeas, tibi habeas res tuas, reddas meas 2. »

Il n'était pas besoin d'une raison grave pour lui donner cette audace, ni d'un prétexte pour l'excuser : un caprice suffisait, « Paula Valeria a divorcé sans motif, le jour même où son mari revenait de la province. Elle doit épouser D. Brutus 3. »

Voici ce qu'un ami de Cicéron écrit tout simplement à cet orateur. Mais en revanche le mari disait, sans plus de façon, à l'épouse dont il se fatiguait : « Prenez ce qui est à vous, rendez-moi les clefs, et partez. — Vade foras. » Des raisons, on lui en demandait bien moins encore.

Paul Émile divorce avec Papirie : Papirie était belle et vertueuse. On s'étonne, on hasarde un mot de surprise, et Paul Émile répond : « Mes souliers sont neufs, bien faits, et cependant je suis obligé d'en changer. Nul ne sait que moi où ils me blessent 4 »

Si le droit et l'arbitraire étaient les mêmes de part et d'autre, il est certain que la femme en devait souffrir et plus souvent et plus cruellement. Aux motifs communs de rompre l'union conjugale, à l'incompatibilité des humeurs, au caprice, au libertinage, s'ajoutaient pour l'homme des motifs particuliers, la stérilité de la femme, la perte plus hâtive de sa jeunesse et de sa beauté, et surtout l'ambition ou la politique. Aussi la femme, qui n'était répudiée jadis que très-rarement, se vit-elle répudier tous les jours, après l'adoption du divorce. Aussi ne rencontrons-nous pas un homme célèbre, dans les derniers temps de la république 1  qui n'ait fait comme Paul Emile à l'égard de Papirie. Est-il besoin de nommer Sylla, Pompée, Lucullus, Cicéron, Caton d’Utique, Antoine ?  On connaît les mariages et les divorces quotidiens de Mécène 2. On sait comment Agrippa et Tibère se montrèrent dociles à l'ordre d'Auguste 3; comment Auguste lui-même, trop fidèle aux précédents d'Octave, abandonna Scribonie, le jour de ses couches, pour épouser Livie, femme de Tibère Néron, et grosse alors de six mois 4.

Nous ne parlons pas du dommage…
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(1). Utinam lex esset eadem, quae uxori est, viro !
Nam uxor, contenta est, quae bona est, uno viro.
Plaut., Mercator, IV, 5,7.

(2). Plaut., Amphit,, III, 2. — (3). Cic, ad Div., VIII, 7. — (4). Plut., Vie de Paul Émile. — (1). Voir à ce sujet les Considérations sur l'Origine et les Effets du Divorce chez les Romains, par M. Ed. Dumont. (Annales de Philosophie chrétienne, t.  VIII, p. 27 1ère série —Voir aussi de Bonald, du Divorce. — (2). Qui uxorem millies duxit. (Sen., Epist. CXIV.) — Quotidiana repudia  (Id., de Prov., c. 3.) — (3). Agrippa reçut l'ordre de répudier Marcella, et Tibère Agrippine, tous deux pour épouser Julia, qui eut ainsi trois époux. — (4). « Cupidine formæ aufert marito; incertum an invitam; adeo properus, ut, ne spatio quidem ad enitendum dato, penatibus suis gravidam induxerit » Tac, Ann., l. . V, c.1.

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Message  Louis le Lun 20 Fév 2017, 7:47 am

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IV.  Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

Nous ne parlons pas du dommage que faisait éprouver à la femme un renvoi aussi désavantageux qu'humiliant; nous ne disons rien de l'affreuse condition où elle devait se trouver bien souvent, lorsque, dépréciée et flétrie peut-être par plusieurs répudiations successives, dépouillée de l'éclat de la beauté et des grâces de la jeunesse, elle tombait d'un rang élevé, sans espoir d'y remonter jamais, et vieillissait, du vivant de ses maris, dans l'ignominie d'un veuvage prématuré.

La plus fâcheuse et la plus générale des conséquences du divorce, c'est que le mariage y perdit sa dignité, sa force et sa vie. Le mariage, ce bien précieux de la femme,  ne tint pas longtemps contre le discrédit dont la fréquence et la facilité des divorces le frappaient. Quand une fois il fut dégradé et déshonoré par de tels abus, on s'en dégoûta. Les mariages diminuèrent à mesure que les répudiations augmentaient. Bientôt on trouva commode de ne plus se marier du tout; on vécut dans une solitude égoïste, content des joies que connaît le libertinage et des adulations que procurait le célibat 5. La population décrut d'une manière effrayante, et la politique alarmée dut chercher un remède à ce mal nouveau.

On sait tout ce que fit Auguste pour remettre, non pas en honneur, mais en usage, une institution abandonnée et avilie. Les lois Julia et Papia  Poppæa essayèrent de flétrir le célibat, fixèrent l'âge du mariage, proposèrent des récompenses, des privilèges, ou, comme on dirait aujourd'hui, des primes d'encouragement à l'union matrimoniale et surtout à la paternité. Elles firent plus, elles poussèrent au second mariage que les anciennes coutumes voyaient avec regret; elles en imposèrent l'obligation à la femme veuve et à la femme divorcée, qui était en âge d'avoir des enfants 1. Ce n'était pas assez : pour rendre le mariage plus facile, Auguste alla jusqu’à légaliser le concubinat 2. En même temps, il s'efforçait de réprimer le divorce qu'il avait si bien pratiqué lui-même; il cherchait à le contenir en lui opposant des formes solennelles, en punissant l'époux dont les mauvaises mœurs le rendaient nécessaire, en faisant perdre à la femme une partie de la dot qui lui revenait, en privant du droit commun les affranchies qui épousaient leurs patrons 3.

Tous ces expédients furent inutiles : on les vanta beaucoup, mais la flatterie seule en profita 4. Le mariage s'en trouva plus dégradé, puisqu'il le fut encore, et par les calculs de l'intérêt 5, et par rabaissement des unions. Quant à la population, elle s'en accrut peu. Les mœurs étaient plus fortes que la loi. Un moment refoulé dans certaines limites, le divorce les franchit de nouveau et finit par déborder sur le monde romain. « Qu'est devenue la loi Julia 6, » demande Juvénal? Après l'avoir laissé dormir on y revint, mais sans succès : « Depuis que la loi Julia est ressuscitée, dit plaisamment Martial…
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(5). Ce fut alors que naquit l'industrie des hérédipètes, ces coureurs d'héritages qui caressaient la vanité des vieux célibataires pour obtenir une place dans leurs testaments. — Voyez Horace, Sat. v, 1. II. — (1).  Voyez l’ouvrage de M. Troplong, p. 171-176. — (2). ld.,ibid., p. 239 et suiv. — Cette union, purement naturelle, n'avait aucune dénomination légale avant Auguste. Auguste l'autorisa comme une transaction entre la licence des mœurs du temps et ses lois contre l'adultère et le célibat. Elle devint alors un commerce avouable, légitime, gouverné par les mêmes lois que le mariage, mais qui n'en procurait pas les avantages, qui n'engendrait pas d'effets civils. — (3). Voyez l'ouvrage de M. Troplong, p. 213, 214.

(4). Diva, producas sobolem, Patrumque
Prosperes decreta super jugandis
Feminis, prolisque novæ feraci
Lege marita.
Hor., Carm. Secul., 17.


(5). « On se mariait, dit Plutarque, et l'on avait des enfants, non pas pour avoir des héritiers, mais pour avoir des héritages. » Plut., de l'Amour des Pères.

(6)......Ubi nunc, lex Julia ? dormis.
(Juv., Sat. VI, V. . 38.)

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Mar 21 Fév 2017, 6:57 am

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IV. Condition de la femme romaine avant et après l'affaiblissement de l'ancienne discipline.

(suite)

« Depuis que la loi Julia est ressuscitée, dit plaisamment Martial, depuis que la pudicité a reçu l'ordre de rentrer dans nos maisons, trente jours sont à peine écoulés, et Thelesina en est déjà à son dixième époux. » Et il ajoute, avec un merveilleux bonheur d'expression : « Le mariage tant de fois répété, ce n'est plus le mariage, c'est l'adultère légal 1. »

Qu'on ne dise pas que Martial exagère : Sénèque ne nous apprend-il pas que, de son temps, nulle femme ne rougissait plus du divorce; que les plus considérables en étaient venues à compter leurs années non par les noms des consuls, mais par ceux de leurs maris; que le divorce enfin était désormais le but du mariage et le mariage le but du divorce 2 ?  

Saint Jérôme lui-même n'assure-t-il pas avoir vu enterrer à Rome une femme qui avait eu vingt-deux maris 3 ? Il semblerait que la femme poussât plus loin que l'homme la fureur insensée de ces capricieux changements. Voyez-la telle que le poète nous la dépeint : « Elle règne aujourd'hui sur son mari; mais demain elle abandonnera cet empire d'un jour, changera de maison, foulera sous ses pieds le voile de l'épouse; puis s'envolera des bras dans lesquels elle aura passé pour aller reprendre sa place au lit de son premier époux. Les portes de la maison conjugale sont encore parées de leurs tentures, de leurs vertes guirlandes.....; elle les franchit pour voler ailleurs. C'est ainsi que s'augmente le nombre de ses mariages; ainsi qu'elle compte huit maris dans cinq automnes : beau sujet d'inscription pour son tombeau 4. »

D'un autre côté Juvénal ne nous laisse pas ignorer comment la femme était tous les jours punie de sa licence : « Pourquoi Sertorius est-il si épris de Bibula? c'est sa beauté et non pas elle qu'il aime. Qu'une ride paraisse, qu'elle maigrisse, que ses dents soient moins blanches, ses yeux moins brillants. — Ramassez votre bagage, lui dira un affranchi, vous devenez ennuyeuse, vous vous mouchez trop souvent. Partez vite et hâtez-vous, un autre vient avec un nez sec 1. »

C'est ainsi que la femme romaine, jouet de ses passions et de celles des autres, usait et souffrait d'une liberté cent fois pire que l'ancienne contrainte; c'est ainsi que son émancipation était un asservissement nouveau, et son élévation apparente une dégradation bien réelle. L'heure de la réhabilitation et de la délivrance était pourtant venue : un grand travail commençait à se faire au sein de la corruption universelle; mais c'était d'un autre principe qu'il s'inspirait et par d'autres instruments qu'il devait s'accomplir.


J.-CH. DABAS.





A suivre: 5e Article: Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Mer 22 Fév 2017, 7:02 am

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CINQUIÈME ARTICLE.

Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

Ce n'est que pour mémoire que nous parlerons des Gaulois : ni la Gaule barbare, ni la Gaule polie par les Romains, ne saurait nous donner ce que n'a pu faire la civilisation grecque et romaine. En vain quelques faits particuliers sembleraient-ils, à les considérer isolément, promettre à la femme gauloise une condition meilleure et une existence plus honorée : l'histoire dément aussitôt cette conjecture, et c'est le contraire qu'elle établit.

Nous lisons dans Plutarque 1, qu'antérieurement aux émigrations qui colonisèrent la Gaule cisalpine, une guerre civile ayant éclaté parmi les transalpins, les femmes y intervinrent si heureusement, en se jetant au milieu des deux armées prêtes à combattre, et en prenant en main, pour les juger avec équité, les différends des deux partis, que non-seulement elles apaisèrent toutes les haines, mais que ces peuples réconciliés continuèrent depuis lors à consulter leurs femmes tant dans les affaires de la guerre que dans celles de la paix. Voilà un fait grave, et qui paraîtrait prouver que les femmes jouissaient parmi les Gaulois d'une haute estime, d'une rare considération. Patience ! et nous allons bientôt y reconnaître un fait accidentel, borné sans doute dans son extension, borné du moins dans ses conséquences, et qui reste sans importance réelle relativement aux mœurs et à l'état général du pays.

Nous lisons dans César que la communauté des biens était admise entre les époux gaulois : qu'autant le mari recevait de sa femme à titre de dot, autant il lui apportait de son propre avoir; qu'estimation faite des deux fortunes, on en formait une masse commune dont les fruits étaient mis en réserve, et qu'enfin le tout appartenait au survivant 1. Voilà encore un fait curieux et d'où l'on croirait pouvoir induire la reconnaissance d'une égalité naturelle entre les deux sexes, l'existence d'une association véritable entre l'épouse et le mari. Qu'on ne se hâte pas d'en tirer cette conclusion, car il faudrait y renoncer bientôt. César ajoute immédiatement :

« Chez les Gaulois, les maris ont droit de vie et de mort sur leurs femmes, comme sur leurs enfants. Quand un père de famille d'une naissance illustre vient à mourir, ses proches se rassemblent, et, si quelque soupçon s'élève sur le genre de sa mort, ils soumettent ses femmes à la question comme des esclaves. Si le soupçon se confirme, ils les font périr dans les flammes après d'affreuses tortures 2 »

Ce témoignage en dit beaucoup sur la condition réelle des Gauloises. Sans parler de la polygamie, qu'il constate, il nous présente la femme dans un état d'asservissement et d'abjection dont l'historien lui-même paraît s'étonner. César retrouvait dans les Gaules l'organisation despotique de la famille romaine, avec cette différence que la puissance maritale s'y montrait plus terrible et plus armée; mais ce qui lui paraissait nouveau, c'était cette assimilation outrageante de l'esclave et de la femme ; c'était cette inquisition barbare dont la femme elle-même était l'objet.

Rome, qui n'avait rien à apprendre d'aucun peuple en fait de cruauté, usait, il est vrai, d'une procédure semblable à l'égard de ses esclaves : une ancienne loi romaine ordonnait que, lorsqu'un maître serait tué dans sa maison, sans qu'on pût connaître le meurtrier, tous les serviteurs, qui avaient habité sous le même toit, fussent conduits au supplice; et cette loi odieuse fut appliquée un jour à quatre cents hommes, sous le règne de Néron 3; Rome cependant n'aurait jamais eu l'idée d'en faire l'application à…
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1. Plut., Vertus des femmes, n. 10.


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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Jeu 23 Fév 2017, 5:48 am

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V. Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

(suite)

…Rome cependant n'aurait jamais eu l'idée d'en faire l'application à ses matrones. Il était réservé aux Gaulois de traiter ainsi les femmes, comme pour attester que, chez eux, la condition naturelle du sexe était l'esclavage, et l'esclavage le plus affreux.

Ainsi réduite à l'état servile, à l'état de propriété ou de chose, la femme gauloise vivait séquestrée dans la maison du maître, qui tantôt la méprisait assez pour l'oublier, et s'abandonner, loin d'elle, à des vices honteux 1 ; tantôt jaloux et défiant de sa vertu, se plaisait à l'éprouver de la façon la plus atroce 2 ; quelquefois enfin l'obligeait, comme chez les Indiens, à se brûler sur le bûcher de son mari 3 .

Ajoutez que, si l'éducation de ses enfants la consolait un peu de sa nullité sociale et domestique, ce n'était pas la tendresse paternelle qui lui en confiait le soin; c'était un orgueil dédaigneux qui le lui abandonnait. Un père eût rougi de voir son fils à ses côtés, avant qu'il fût en âge de porter les armes, et c'est pour cette raison qu'il le livrait aux mains des femmes jusqu'à l'âge de puberté 4 .

A ces preuves d'un mépris éclatant opposera-t-on la considération dont jouissaient les magiciennes ou prophétesses gauloises? Nous répondrions que des croyances superstitieuses avaient pu faire à quelques femmes une exception conditionnelle. Encore faudrait-il se rappeler que, si les prophétesses gauloises étaient affiliées à l'ordre des druides, c'était sans partager les prérogatives ni le rang élevé du sacerdoce. Elles n'étaient que des instruments entre les mains des prêtres, et devaient obéir à toutes leurs volontés. Quant à leur caractère moral, on sait que si l'obligation de la virginité ou du célibat en relevait quelquefois la dignité, trop souvent il se dégradait par la violation la plus monstrueuse des lois de la nature et de la pudeur 5 : contradiction étrange, mais qui s'explique, comme le triomphe incomplet du mal, par la résistance qu'opposent toujours aux égarements de l'homme les principes éternels de la conscience et du bien !

Nous avons parcouru le monde ancien, de l'Orient à l'Occident, et partout, la Judée seule exceptée…
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1. Voyez l'Histoire des Gaulois, par M. Amédée Thierry, t. II, p. 68, 71. — 2. Chez quelques nations de la Belgique, c'était le Rhin qui éprouvait la fidélité des épouses : l'enfant nouveau-né était placé sur une planche et exposé au courant; s'il surnageait, la vertu de la mère était pure de tout reproche ; si le fleuve l’engloutissait, le crime de la mère était prouvé. Id.., ibid. — 3. Cæs., De Bell. Gall., 1. VI, c. 19. — 4. Suos liberos, nisi quum adoleverunt, ut munus militiæ sustinere possint, palam ad se adire non patiuntur; filiumque puerili ætate in publico, in conspectu patris, ad sistere turpe ducunt. Id., ibid., c. 18. — 5. Voir l'Histoire des Gaulois....., t. II, p. 93.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Ven 24 Fév 2017, 6:38 am

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V. Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

(suite)

Nous avons parcouru le monde ancien, de l'Orient à l'Occident, et partout, la Judée seule exceptée, nous n'avons rencontré que corruption, esclavage, domesticité servile, tutelle gênante, dégradation enfin sous toutes les formes et à tous les degrés. Ne se trouvera-t-il pas un coin, dans cet antique empire du paganisme, où se soient réfugiés, sinon la liberté naturelle, du moins le respect et la dignité de la femme ? Il s'en trouve un, un seul : ce sont les forêts de la Germanie. Et qu'on ne se hâte pas de faire valoir contre nous ce fait singulier : il confirme notre thèse, en s'expliquant.

S'il est une chose évidente aux yeux de la philosophie de l'histoire, c'est que les nations germaniques avaient mission de la Providence pour concourir, avec le Christianisme, à la régénération de l'univers. Le Christianisme et les barbares, voilà les deux éléments du monde moderne, et les barbares appartiennent ainsi au monde moderne beaucoup plus qu'à l'ancien. Mais pour remplir le rôle auquel Dieu les destinait, il fallait que ces peuples, d'un sang plus jeune et plus pur, eussent reçu de lui des qualités spéciales, des vertus particulières; il fallait que, par un double point de contact avec les nations païennes et les nouvelles doctrines, ils rendissent plus facile l'infusion de l'esprit chrétien dans les veines de ce vieux monde qu'ils avaient à ressusciter. La Providence fit ce miracle : en laissant les Germains se confondre avec les autres peuples dans l'erreur commune des croyances, elle les en distingua par les mœurs. Tandis que le reste des barbares, plus corrompus encore que les nations civilisées, affichaient pour la femme le mépris le plus profond, les Germains, quoique barbares, donnèrent au monde l'exemple, alors unique, du respect de la femme joint à la pratique de la chasteté.

Hâtons-nous d'ajouter, pour prévenir toute exagération, que chez les Germains eux-mêmes l'émancipation de la femme est bien loin d'être complète; que sa dignité y souffre encore; que sa liberté n'y est pas intacte; que son action restreinte n'y répond aucunement à la grandeur du rôle auquel l'appellent ses destinées. Mais les Germains ne pouvaient qu'ébaucher l'œuvre du Christianisme ; c'était au Christianisme seul à féconder, à développer les germes nouveaux qu'ils apportaient.

Commençons toutefois par reconnaître la valeur de l'élément germanique.

Dans l'étonnement que lui causaient des mœurs et des vertus si étrangères à sa patrie, dans son désir avoué de les mettre en contraste avec les mœurs et les vices de Rome, Tacite a peut-être un peu flatté le portrait qu'il nous a laissé des Germains. Nous admettrons cependant l'intégrité de son témoignage, sans rien contester à son éloquente admiration :

« Chez les Germains, dit-il, les mariages sont chastes, et il n'est pas de trait dans leurs mœurs qui mérite plus d'éloges. Presque seuls entre les barbares, ils se contentent d'une femme, hormis un très-petit nombre de grands qui en prennent plusieurs, non par esprit de débauche, mais parce que plusieurs familles ambitionnent leur alliance 1. Les femmes vivent sous la garde de la chasteté, loin des spectacles qui corrompent les mœurs, loin des festins qui allument les passions.....Aussi se commet-il très-peu d'adultères dans une nation pourtant si nombreuse; et lorsqu'il s'en commet, le châtiment suit de près la faute.....Quant à la femme qui se prostitue, il n'y a point de pardon pour elle : ni beauté, ni âge, ni richesse, ne lui ferait trouver un époux. Dans ce pays on ne rit pas des vices; corrompre et céder à la corruption ne s'appelle pas vivre selon le siècle. Quelques cités encore plus sages ne marient que des vierges. La limite est posée une fois pour toutes à l'espérance et au vœu de l'épouse ; elle prend un seul époux, comme elle a un seul corps, une seule vie, afin que sa pensée ne voie rien au delà, que son cœur ne soit tenté d'aucun désir nouveau, qu'elle aime son mariage et non pas un mari. Borner le nombre de ses enfants est flétri comme un crime; et les bonnes mœurs ont là plus d'empire que n'en ont ailleurs les bonnes lois 2. »

Ainsi la chasteté, la sainteté, et, jusqu'à un certain point, l'indissoluble unité du mariage, la répugnance pour les secondes noces, l'estime de la virginité, l'horreur pour l'adultère et pour la prostitution, voilà les principaux traits de la vertu germanique. Le respect de la femme en est tout à la fois le principe et la conséquence.

Aussi Tacite nous apprend-il encore que la femme du Germain…
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1 et 2, : Note de Louis : Ces notes de bas de page sont en latin. Sur demande, nous les reproduirons ici. Bien à vous.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Sam 25 Fév 2017, 6:09 am

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V. Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

(suite)

Aussi Tacite nous apprend-il encore que la femme du Germain n'est pas seulement pour son mari une épouse dont il apprécie délicatement l'honneur, mais une compagne véritable, associée à ses succès comme à ses revers, à ses joies comme à ses peines, unie à lui dans la vie et dans la mort par une réciprocité touchante de tendresse, de services et de dévouement. Après avoir parlé des présents qu'on échange le jour des fiançailles, de ces présents tout guerriers qui sont le lien sacré de leur union, leurs symboles mystérieux, leurs divinités conjugales 1, l'historien ajoute :

«Pour que la femme ne se croie pas dispensée des nobles sentiments et désintéressée dans les hasards de la guerre, les auspices mêmes, qui président à son hymen, l'avertissent qu'elle vient partager des travaux et des périls, et que sa loi, dans la paix comme dans les combats, est de souffrir et d'oser autant que son époux. C'est là ce que lui annoncent les bœufs attelés, le cheval équipé, les armes qu'on lui donne. C'est ainsi qu'il lui faut vivre, ainsi qu'il lui faut mourir 2. »

On sait si les épouses des Germains remplissaient fidèlement ce dernier devoir : après la déroute des Cimbres par Marius, les femmes de ces barbares se jetaient sur les épées ou sous les roues des chariots, plutôt que de tomber entre les mains des vainqueurs 3.

« Quand ils combattent, dit ailleurs Tacite, ils ont près d'eux les objets de leur tendresse : ils peuvent entendre les hurlements plaintifs de leurs femmes, les cris de leurs enfants; ce sont là, pour chacun, les témoins les plus respectables, les plus dignes panégyristes. On rapporte ses blessures à une mère, à une épouse ; et celles-ci ne craignent pas de compter les plaies, d'en mesurer la grandeur. Dans la mêlée, elles portent aux combattants de la nourriture et des exhortations. On a vu, dit-on, des armées chancelantes et à demi rompues, que des femmes ont ramenées à la charge par l'obstination de leurs prières, en présentant le sein aux fuyards, en leur montrant devant elles la captivité que les Germains redoutent bien plus vivement pour leurs femmes que pour eux-mêmes; et ce sentiment est tel que les cités dont la foi est le mieux assurée, sont celles dont on a exigé, parmi les otages, quelques filles de distinction 1. »

Ce n'est pas encore assez de cette communion de vie dans laquelle se confondent les affections et les existences; ce n'est pas assez de cette influence morale, de cet ascendant, j'allais presque dire de cette autorité que les femmes exercent par la tendresse et par la vertu. L'amour et le respect qu'elles inspirent vont plus loin, car ils vont jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à la passion, jusqu'à la superstition.

II serait intéressant d'étudier, dans la poésie Scandinave, les caractères de ce culte ardent et passionné, mais pur et délicat, que le héros barbare voue à la femme, avec son âme et sa vie. Il serait curieux de comparer un amour si noble, si fort, si puissant, pour exalter le courage et pour inspirer de grandes actions, avec cet amour grec, généralement si bas et si grossier, si léger et si mobile, qui n'engendre que la faiblesse ou le crime, dont s'indignent également le courage et la vertu 2. Qu'il nous suffise de constater, avec Tacite, le sentiment religieux qui s'y mêle jusqu'à le faire dégénérer en véritable idolâtrie.

« Les Germains, dit-il, croient qu'il y a dans ce sexe quelque chose de divin et de prophétique; aussi ne dédaignent-ils pas ses conseils et font-ils grand cas de ses prédictions. Nous avons vu, sous Vespasien, Velleda honorée comme une divinité. Plus anciennement, Aurinie et beaucoup d'autres ont reçu leurs adorations 3. »

Ici la femme cesse d'être à sa place : elle sort encore de son rang…
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1 et 2; Note de Louis : Ces notes de bas de page sont en latin. Sur demande, nous les reproduirons ici. Bien à vous. — 3. Plut., Vie de Marius, c. 46. — 1 et 3;  Note de Louis : Ces notes de bas de page sont en latin. Sur demande, nous les reproduirons ici. Bien à vous. — 2. C'est ce que M. Roux a fait d'une manière infiniment heureuse dans son travail déjà cité : Du rôle des femmes dans la poésie.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Dim 26 Fév 2017, 7:09 am

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V. Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

(suite)

Ici la femme cesse d'être à sa place : elle sort encore de son rang ; et bien que ce ne soit plus cette fois pour être ravalée, puisque, au contraire, on l'exalte, c'est le signe que sa déchéance originelle subsiste. Qu'on ne s'étonne pas si, à côté des honneurs exagérés qui lui sont rendus, on trouve, par une contradiction bizarre, plus d'une trace de cet asservissement que consacrait partout l'opinion de son infériorité : l'apothéose de l'homme est toujours voisine de sa dégradation; il ne faut pas qu'on l'élève trop haut pour qu'il ne puisse être placé trop bas.

Nous avons mis assez de franchise dans l'aveu de la supériorité sociale et morale qu'il faut reconnaître aux femmes des Germains, pour qu'il nous soit permis de montrer à présent les désavantages réels de leur condition. Eh bien, c'est un fait incontestable que, malgré l'estime et les hommages dont elles étaient l'objet, les femmes des Germains étaient encore, relativement à nos mœurs modernes, dans un état de dépendance humiliante que les principes chrétiens devaient seuls changer.

Il est inutile de rappeler que la polygamie, si rare qu'elle fut, existait encore 1; que la répudiation, quelquefois autorisée, n'était permise qu'aux maris 2 ; qu'aux maris seuls appartenait la punition des adultères 3. Inutile de répéter, après Montesquieu et de Bonald, que les Germains abandonnaient à leurs femmes, comme font les sauvages, les travaux pénibles et serviles qu'eux-mêmes dédaignaient 4. Nous insisterons seulement sur ce fait qu'il y avait pour les femmes de la Germanie une tutelle, non pas tout à fait semblable, mais analogue et fort ressemblante à celle des Romains.

Comme celle des Romains, cette tutelle était…
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1. C'est ce que nous avons vu dans la citation du chap. 18.
« Chez les Germains, dit-il, les mariages sont chastes, et il n'est pas de trait dans leurs mœurs qui mérite plus d'éloges. Presque seuls entre les barbares, ils se contentent d'une femme, hormis un très-petit nombre de grands qui en prennent plusieurs, non par esprit de débauche, mais parce que plusieurs familles ambitionnent leur alliance.

2. « Dans les premiers siècles de la conquête, la répudiation est encore admise par la plupart des coutumes barbares, chez les Bourguignons, par exemple, ainsi que chez les Alamanni, les Bavarois, les Anglo-Saxons. » Rech. sur la condition civile et politique des femmes ..., par M. Laboulaye, p. 153. — 3. Paucissima.....adulteria, quorum pœna  præsens  et maritis permissa. Tac, German., c. 19. — 4. De Bonald, Du Divorce, ch. vi. — Mont., Esp. des Lois, liv. VII, c. 12.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Lun 27 Fév 2017, 8:49 am

V. Condition de la femme chez les Gaulois, chez les Germains.

(suite)

Comme celle des Romains, cette tutelle était perpétuelle 5; comme celle des Romains, elle dépouillait la femme de toute capacité civile pour la soumettre à l'autorité d'autrui; comme celle des Romains, enfin, elle faisait passer la puissance du père au mari, du mari au frère et aux agnats. Il y avait, sans doute, cette différence profonde entre l'institution romaine et le mundium (c'est le nom que la puissance et la tutelle prennent dans les codes de lois barbares), que celui-ci avait un caractère moins despotique, plus protecteur, plus tutélaire en un mot 1.

Les agnats n'étaient pas, chez les Germains, les tyrans intéressés de leurs pupilles : le mari n'avait aucun droit de propriété sur les biens de sa femme qu'il administrait, mais qu'il ne lui était pas permis d'aliéner 2. Le père enfin, ce premier tuteur, ne pouvait disposer de la vie de ses enfants et par conséquent de celle de ses filles; il ne pouvait les vendre, il ne pouvait les retenir sous sa main en les mariant. La tutelle germanique, cependant, ne laissait pas que d'être un lien puissant et fort ; car l'organisation, toujours politique, de la famille l'exigeait.

Nous n'en voudrions d'autre preuve que l'action qu'elle exerçait sur le mariage : non-seulement la femme avait besoin, pour se marier, du consentement de son père, de son frère ou de son tuteur 3 ; mais souvent le père mariait sa fille et le frère sa sœur 4, comme il leur plaisait et sans la consulter. Ajoutez que, lorsqu'il mariait sa fille, le père en recevait le prix, qui était celui de son mundium, et que le mariage devenait ainsi une sorte de vente au profit des parents 5. La fille avait-elle été ravie? le ravisseur en payait le mundium au père; et quand la femme avait été ravie au mari, c'était au mari, héritier des droits du père, que se payait la composition 6. D'un autre côté, et c'est encore une preuve de l'énergie du mundium, les enfants, nés dans l'enlèvement, tombaient en la puissance du mari, qui restait, en principe, le seul maître de la femme enlevée.

Quant au droit de succession, on sait que si les femmes étaient admises, par les lois barbares, à un égal partage des biens mobiliers avec les enfants mâles 1, elles étaient exclues de la succession allodiale, la terre ne pouvant appartenir, en règle générale, qu'aux braves capables de tenir l'épée. C’est là le principe ; encore la loi n'était-elle pas toujours aussi généreuse envers les femmes.

« Que le fils et non la fille, disait la loi des Thuringes, prenne toute la succession du père. Si le défunt n'a pas de fils, qu'on donne à la fille l'argent et les esclaves, mais que la terre appartienne au plus proche parent paternel 2. » Jamais la femme ne pouvait avoir la terre jusqu'à la cinquième génération. Jusqu'à la cinquième génération les agnats succédaient, et ce n'était qu'après ce degré que la succession revenait à la fille. L'hérédité alors passait de la lance au fuseau 3.

Tel était le vieil esprit germanique ; telle était la base des résistances qu'il devait offrir lui-même, pendant si longtemps, à la réalisation complète des principes chrétiens. On voit donc bien qu'il ne pouvait achever l'œuvre de l'affranchissement moral et de l'émancipation civile de la femme. C'était assez pour lui de l'ébaucher, en attendant la doctrine qui venait l'accomplir par la rédemption du monde.

J.-CH. DABAS.

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1. « Il paraît, d'après les divers codes de lois barbares, que les femmes, chez les premiers Germains, étaient aussi dans une tutelle perpétuelle : cet usage passa dans les monarchies qu'ils fondèrent... » Mont., Esp. des Lois, liv. VII, c. 12. — 1. Voir les Rech. sur la condition civile et politique des femmes..., par M. Laboulaye, p. 173 et suiv. — 2. « Encore est-il probable, comme le dit M. Laboulaye, que dans l'origine le mari avait sur sa femme et sur ses biens une autorité presque absolue. — 3. Loi des Thuringes, X, § III. Si libera femina sine voluntate patris  aut tutoris cuilibet nupserit, perdat omnem substantium, quam habuit, vel habere debuit. — 4. C'est le rôle que joue la puissance fraternelle dans la tutelle lombarde : « La tutelle des femmes se rencontre plus ou moins sévère dans toutes les coutumes germaniques, mais c'est surtout chez les Lombards que cette institution a pris sa forme la plus décidée, et je dirais presque la plus romaine. » M. Laboulaye, p. 174, 175. — 5. In haec munera uxor accepitur. Tac, German., c. 18. — « Une loi de Canut défend de vendre la femme à l'époux. » — M. Laboulaye, p. 84. — 6. Cette composition s'appelle Wehrgeld. — Voir sur ce sujet les Recherches de M. Laboulaye, p. 137. — 1.Voir les Recherches de  M. Laboulaye, p. 86 et suiv. — Les femmes étaient même assez souvent favorisées dans la succession mobilière. 2. Id., ibid., p. 90. — 3. Id., ibid., p. 91.

A suivre: Article 6e — Réhabilitation de la femme par le christianisme.

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Mar 28 Fév 2017, 6:08 am

SIXIÈME ARTICLE.

Seconde Partie. — Réhabilitation.

Non est servus neque liber : non est masculus,
neque femina. Omnes enim vos unum estis in Christo Jesu.

Epist. B. Pauli ad Galat., c. III, 28.

Quand, après avoir longuement interrogé sur la valeur et la condition de la femme toutes les nations de l'antiquité païenne; quand, après avoir constaté partout la dégradation, l'asservissement, ou tout au moins la sujétion absolue de cette moitié du genre humain, nous reportons sur la société moderne et chrétienne nos yeux fatigués de tant d'humiliation et de misères, quel nouveau spectacle alors, quel merveilleux changement de scène nous apparaît ! Au lieu de la femme dégradée et flétrie par tous les vices, c'est la femme relevée et sanctifiée par toutes les vertus; au lieu de la femme asservie et courbée sous la tyrannie de l'homme, c'est la femme affranchie et libre de toute injuste domination; au lieu de  la femme assujétie au joug de la tutelle et tenue dans un état de perpétuelle minorité, c'est la femme émancipée dans les limites de sa nature, et mise en possession de tous les droits qu'elle peut raisonnablement prétendre ou exercer.

Aujourd'hui, sur le sol de cette ancienne Gaule que déshonorèrent tant de coutumes barbares et outrageantes pour les femmes, dans ce pays où l'on vit régner l'esclavage domestique, la polygamie, et jusqu'à la prostitution religieuse, où les Grecs importèrent leurs gynécées, où les Romains établirent la constitution despotique de leur famille, où les Germains eux-mêmes, tout disposés qu'ils fussent à honorer, à adorer les femmes, humilièrent la quenouille devant la lance, et fondèrent, par des lois d'exclusion contre le sexe, les privilèges des braves qui tenaient l'épée; aujourd'hui, dans notre France, la femme n'est pas seulement à l'abri de la servitude et de l'outrage : compagne unique et chérie de l'homme; libre dans la maison de son père comme dans celle de son époux; protégée par la religion dans sa vertu et dans sa dignité, par les lois dans son honneur et dans ses intérêts, elle vit entourée d'affections et d'hommages, elle règne par son influence et son action sur la société, elle commande un culte d'autant plus flatteur qu'il n'a plus rien d'idolâtrique, et que, fondé seulement sur un juste respect, il accorde tout à l'estime et rien à la superstition.

Aussi la femme porte-t-elle désormais un titre nouveau, créé pour signifier son empire. Ce n'est plus simplement la femme, celle que les Grecs ne connaissaient que sous le nom générique de  γυνή ; ce n'est plus même seulement la mère de famille, celle que la majesté romaine décorait du nom aristocratique de matrona ou de mater familias : c'est la dame, c'est-à-dire la maîtresse (domina), la maîtresse du cœur et des affections de son mari, la maîtresse de la maison qu'elle gouverne de moitié avec son seigneur. La jeune fille elle-même s'entend saluer du nom de demoiselle , et fait de bonne heure l'apprentissage de cet empire de grâce et d'amour auquel elle est appelée.

Si les Assyriens ou les Mèdes pouvaient voir ces choses, que diraient-ils? Que diraient les Grecs et les Romains eux-mêmes? Mais la supposition n'est pas nécessaire, et nous n'avons que faire d'aller chercher si loin. Il y a près de nous des peuples que le Christianisme n'a pas transformés. Eh bien, qu’on les invite à ce spectacle. M. de Maistre l'a dit avec raison : …

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Re: De la déchéance de la femme, et de sa réhabilitation par le christianisme.

Message  Louis le Mer 01 Mar 2017, 6:48 am

Non est servus neque liber : non est masculus,
neque femina. Omnes enim vos unum estis in Christo Jesu.

Epist. B. Pauli ad Galat., c. III, 28.

VI. Réhabilitation.

(suite)

…Eh bien, qu’on les invite à ce spectacle. M. de Maistre l'a dit avec raison : « Un Turc, un Persan, qui assistent à un bal européen, croient rêver; ils ne comprennent rien à ces femmes,

Compagnes d'un époux, et reines en tous lieux,
Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte,
Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte 1

C'est qu'ils ont conservé les idées et les mœurs de l'antiquité, c'est qu'ils en sont encore au mépris, à l'asservissement et à la clôture des femmes. La civilisation n'a pas marché pour eux ; ils n'avaient pas la loi du progrès.

Les peuples anciens non plus ne l'avaient pas. Qu'on suppose l'empire romain prolongé jusqu'à nos jours ; jamais la femme ne s'y fût relevée de la servitude ; et la raison en est bien simple : c'est qu'à défaut de lois morales, il fallait des règlements tyranniques pour la contenir. Elle put bien, vers la fin de la république, rompre quelques anneaux d'une chaîne qu'à force de la secouer elle avait fini par user un peu. Mais cette émancipation par la licence n'était pas de nature à durer : déjà, sous Tibère, on commençait à regretter la sévérité des lois Oppiennes, et nul doute que, sans l'avènement du Christianisme, on n'eût vu les fers de la femme se river de nouveau. Dira-t-on que les Germains auraient accompli l'œuvre de l'affranchissement? c'est une grave erreur. Les Germains apportaient des mœurs, mais ils n'avaient pas les principes; simple élément de régénération, que le Christianisme devait employer avec succès, ils se seraient perdus, sans lui, dans le déluge de corruption qui engloutit l'ancien monde. Le Christianisme seul pouvait tout sauver; il l'a fait par les principes, et si la femme est libre aujourd'hui, c'est qu'elle a été réhabilitée il y a dix-huit cents ans.

Réhabilitée ! nous nous servons à dessein de ce mot. La réhabilitation, en effet, était la condition première du changement à opérer dans le sort de la femme. Réhabilitation répond à déchéance , et la femme avait besoin d'être réhabilitée, parce qu'elle était déchue. Or voici par quel mystère cela s'accomplit :

Une femme avait été l'auteur de la ruine du genre humain; une femme fut choisie pour être l'auteur de son salut. Ève, principe du péché, avait introduit la mort dans le monde; Ève, pure de tout péché, fat destinée à y introduire la vie. Après de nombreuses prophéties et de longues espérances, les temps marqués arrivèrent : l'étoile du matin parut à l'horizon, la rose mystique fleurit sur sa tige... Marie, la seconde Ève; Marie, la mère du nouvel Adam, enfanta son Dieu et son Sauveur. Dès cet instant, la douce Vierge avait, suivant la promesse, écrasé la tête du serpent 1; la femme était relevée de sa déchéance particulière, et comme elle participait à la Rédemption, elle allait en partager aussi tous les fruits.

La vie du Seigneur nous en fournit la première preuve : du…
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1. De Maistre, Eclaircissement sur les Sacrifices. — 1. Gen., ch. III, 15.

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