LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin)

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Message  ROBERT. le Mer 22 Fév 2012, 10:42 am

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30.

La Miséricorde.



Nous avons à traiter maintenant de la miséricorde, au sujet de laquelle on se demande: — 1. A-t-elle pour motif propre le mal d'autrui ? — 2. Qui peut être miséricordieux ? — 3. Est-elle une vertu ? — 4. La plus grande des vertus ? [49]



ARTICLE 1.



Le mal est-il le motif propre de la miséricorde ?

DIFFICULTÉS : 1. Non, semble-t-il, puisque le mal de la faute qui est plus grand que le mal de la peine provoque l'indignation plus encore que la miséricorde.


2. Il y a des choses accablantes et effrayantes qui semblent le comble du malheur. Et cependant Aristote dit que "ce qui cause l'effroi est tout autre chose que ce qui cause la pitié; l'affreux chasse la pitié". Le mal n'est donc pas toujours un motif de miséricorde.


3. Ce qui n'est qu'un signe, une représentation du malheur, n'en est pas la réalité. Or, Aristote dit que nous sommes émus et apitoyés par de pareils signes et représentations. Ce n'est donc pas toujours et uniquement par le mal lui-même.


CEPENDANT: Selon saint Damascène, la miséricorde est une espèce de tristesse, et la tristesse est toujours causée par un mal.






note explicative:



[49] Qu. 30, prol. — La charité nous remplit de joie; elle nous établit dans la paix. Pour décrire au complet sa structure de sentiments et de tendances, "effets intérieurs", comme dit saint Thomas, il faut encore nommer la miséricorde. Ce sentiment est le complément des deux autres. Nous savons que la joie spirituelle, quelque profonde que soit l'allégresse d'être uni à Dieu, présente des franges de tristesse. De même, notre paix intérieure et surtout notre paix avec les autres (qu. 29, art. 3; voir Notes 45, 46 et 47). En effet, notre charité fraternelle rencontre, chez les autres qu'elle aime, matière à tristesse. Ici, s'introduit le sentiment de miséricorde, qui est un certain genre de tristesse provoquée par le mal ou le malheur d'autrui et dont nous avons, par charité, commisération et pitié. La miséricorde a donc cours vis-à-vis d'autrui, non pas vis-à-vis de cet autrui majestueux: Dieu; car Dieu n'a pas de misère dont notre pitié ait à s'émouvoir; il est le suprême miséricordieux vis-à-vis de tous ceux qu'il aime et sont sujets au mal et au malheur. Ce sont nos frères de misère qui provoquent notre miséricorde, comme nous aussi provoquons la leur.


A propos de la miséricorde, saint Thomas va dire ce qu'est ce sentiment et comment il est effet de la charité (art. 1 et 2); puis comment la miséricorde constitue une vertu spéciale qui va même se présenter comme une très grande vertu (art. 3 et 4).


"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Mer 22 Fév 2012, 7:48 pm

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.


ARTICLE 1.


Le mal est-il le motif propre de la miséricorde ? (suite)



CONCLUSION: "La miséricorde, dit saint Augustin, c'est la compassion de notre cœur pour la misère d'autrui, sentiment qui nous pousse à lui venir en aide, si nous le pouvons". Le mot miséricorde signifie, en effet, un cœur rendu misérable par la misère d'autrui. Or, la misère est l'opposé du bonheur; et en quoi consiste le bonheur ou béatitude ? A avoir ce que l'on veut. "Celui-là est bienheureux, dit saint Augustin, qui a tout ce qu'il veut et ne veut rien de mal". La misère, par contre, c'est de subir ce que l'on ne veut pas. Disons maintenant qu'il y a trois manières de vouloir quelque chose: par un désir nature), par exemple, l'être et la vie; par un choix réfléchi et arrêté; par une voie indirecte, comme de quelqu'un qui mange ce qui lui fait mal, nous disons qu'il veut se rendre malade, non pas qu'il veuille cet effet, mais parce qu'il en veut la cause.
gras ajoutés.



— Voici l'application. La miséricorde, ou commisération, a pour premier motif, et plus ordinaire, ce qui contrarie l'appétit, le désir de la nature humaine: "elle est la douleur que nous ressentons à la vue d'un malheur capable de perdre ou d'affliger un de nos semblables". Un second motif, plus capable encore de nous toucher, c'est lorsque de pareils maux surviennent à l'encontre des projets et des espoirs, comme "les accidents dus au hasard, dit Aristote, ou encore un malheur qui nous arrive d'un côté précisément d'où nous n'attendions que du bien". Le troisième motif, c'est quand le mal est au comble et accable la volonté tout entière: avoir été toujours un homme de bien et avoir le malheur pour récompense. "On s'apitoie surtout si des gens cruellement éprouvés sont honnêtes, et dont l'infortune nous semble d'autant plus imméritée" [50].





note explicative:

[50] Qu. 30, art. 1, concl. — De quoi est faite la miséricorde ? D'une façon générale, on peut la définir: la compassion, dans notre cœur, pour la misère d'autrui, pour ce qui est son mal, son malheur. Mais, ce sentiment est si délicat que, pour en donner raison, il faut dédoubler la question: Que faut-il pour exciter la miséricorde ? Que faut-il pour l'éprouver ?



Que faut-il pour exciter la miséricorde ? Tel est le problème posé par l'art. 1. Quelqu'un attire sur lui la miséricorde, quand il est malheureux, c'est-à-dire privé du bien qui le rendait heureux: la félicité est d'avoir tout ce qu'on veut; la misère est d'endurer ce qu'on ne veut pas. Mais, il y a plusieurs façons de voir ses désirs et ses vouloirs contredits et par conséquent de subir diverses sortes de malheurs à propos desquels la miséricorde a sa raison d'être. En chacun de nous, s'affirme le désir naturel de vivre, d'avoir tout ce qui est nécessaire à notre subsistance et à un certain bien-être. Par conséquent, si ce désir n'aboutit pas, si nous sommes dans la privation, dans la souffrance physique et l'infirmité, nous voilà dans la misère, dans le malheur. Il y a donc une première façon d'être miséricordieux pour autrui, c'est de l'être à l'endroit de ses souffrances corporelles, de ses indigences matérielles.



— L'homme n'a pas qu'à subsister; il est affairé d'action et de mille projets que sa raison et sa volonté ordonnent et que ses affections poursuivent. Si la malchance survient et si des revers l'accablent, le voilà malheureux et digne de commisération. — Son vouloir a parfois de plus subtils raffinements: il désire ce qui lui paraît bon, malgré les conséquences désastreuses qu'il devrait prévoir et qui finalement l'accablent; tel celui qui veut savourer la succulence d'un mets ou d'une boisson qui lui est nuisible et le rend malade; tel — dans l'ordre moral — celui qui cherche la jouissance du péché et doit ensuite en subir la punition et le désastre spirituel: il voulait son plaisir et il est tombé dans le malheur. De ce côté misérable dans lequel il se trouve à la suite de son péché, mais de ce côté seulement (voir la Note suivante 51), on peut le prendre en pitié. Une pitié sans restriction devra aller à celui qui a toujours été un homme de bien, et qui, de toute part, subit les coups de l'infortune et, de toutes les façons, est cruellement éprouvé.





"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Jeu 23 Fév 2012, 1:11 pm

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.


ARTICLE 1.

Le mal est-il le motif propre de la miséricorde ? (suite)



SOLUTIONS : 1. Une faute est toujours volontaire; à ce titre, elle n'inspire pas la pitié, mais exige le châtiment. Cependant, il lui arrive d'être une certaine peine, par quelque chose qui l'accompagne et qui va contre la volonté du pécheur; ainsi est-elle une misère et peut-elle nous inspirer la miséricorde et la pitié, comme le dit saint Grégoire: ”La vraie justice n'a pas de dédain pour les pécheurs, mais de la compassion”. — ”Jésus, en voyant cette multitude d'hommes, fut ému de compassion pour eux, parce qu'ils étaient harassés et abattus, comme des brebis sans pasteur” [51].


2. La miséricorde, au sens propre, c'est avoir pitié de la misère d'autrui; si l'on dit que l'on a pitié de soi-même, c'est, comme on le dit à propos de la justice, par manière de comparaison et par une espèce de dédoublement: ”Aie pitié de ton âme et rends-toi constamment agréable à Dieu”. Nous éprouvons donc, non pas de la pitié proprement dite, mais de la douleur lorsque nous sommes cruellement frappés; de la douleur encore, et non de la pitié, si ceux qui sont frappés sont d'autres nous-mêmes, des enfants ou des parents, dont le mal est, pour ainsi dire, le nôtre. C'est dans un sens analogue qu'Aristote dit que ”l'affreux chasse la pitié” [52].



3. L'attente et le souvenir causent du plaisir, s'il s'agit d'un bien; mais, s'il s'agit d'un mal, c'est de la tristesse, moins violente cependant que s'il était présent. C'est pourquoi les choses qui nous représentent, nous remettent sous les yeux des malheurs pitoyables, excitent en nous ce sentiment qui s'appelle la pitié [53].








notes explicatives:



[51] Qu. 30, art.1, sol.1. — La miséricorde à l'égard du pécheur demande, en effet, restriction; en tant qu'il veut son péché et le commet, il ne mérite pas de miséricorde, mais une juste punition. Son péché ne va pas contre sa volonté, puisqu'il s'acharne à le commettre. Une fois commis, le péché attire la punition divine qui, cette fois, est contre le gré du pécheur: elle est vexatoire, contraignante et coercitive. L'Enfant Prodigue, emporté par sa frénésie, s'est volontairement livré à ses amusements : ce n'est pas à ce moment là et à cause de cela qu'il est digne de pitié; mais c'est après, quand se sentant rejeté de la maison paternelle, il s'effondre dans sa déréliction (droiture). Dieu, lui aussi, voit le pécheur à ces deux étapes: sa justice ne peut envisager que de le punir pour sa faute; mais sa miséricorde épie l'instant de son repentir pour le réintégrer dans la grâce.




[52] Qu. 30, art. 1, sol. 2. — C'est proprement le malheur d'autrui qui provoque la miséricorde. C'est seulement par analogie qu'on dit avoir pour soi de la miséricorde, de même qu'on dit, par analogie, être juste envers soi, car ce n'est qu'envers les autres que proprement l'on doit observer la justice. Pour soi, lorsqu'on est frappé par le malheur, on n'éprouve pas de la miséricorde, mais de la douleur; on n'y compatit point, mais tout simplement l'on en souffre. C'est si vrai que, quand certaines personnes aimées de nous: parents, enfants, amis, sont cruellement frappées, notre premier mouvement est de nous affliger avec eux: nous nous sentons blessés par les mêmes coups. Mais n'allons pas croire, pour autant, que la miséricorde ne puisse pas et ne doive pas s'exercer vis-à-vis de ceux que nous aimons et qu'elle soit uniquement réservée à ceux qui, au point de vue du cœur, nous sont indifférents. Loin de là. Nous verrons que la miséricorde de la charité et d'ailleurs toute miséricorde sont à base d'amour, d'amour surnaturel ou d'amour humanitaire (voir art. suivant). Mais, ce qui est souligné ici, c'est la miséricorde à l'état pur, si j'ose ainsi parler, c'est-à-dire distincte, comme sentiment, de l'affection. Si tout d'abord, nous pleurons, avec nos amis, à cause du malheur qui les atteint et nous atteint du même coup, nous serons les premiers à ressentir de la miséricorde devant le spectacle de leur infortune et à leur porter secours par notre dévouement et notre bienfaisance. Mais, sans être lié d'amitié avec quelqu'un et uniquement à cause des maux qui l'affligent et qui ne nous atteignent point, nous voilà émus de pitié et de compassion pour lui: telle est la miséricorde, à l'état pur.



[53] Qu. 30, art. 1, sol. 3. — C'est le malheur actuel et immédiat du prochain qui attire le sentiment de miséricorde. Le seul souvenir de maux passés et la seule prévision de maux éventuels n'ont pas ce quelque chose d'émouvant et de saisissant que présente une misère étalée et pantelante. L'évocation d'un passé douloureux nous attriste. L'appréhension d'un mal futur nous fait craindre. La vue du malheur béant, avec son désarroi et son abîme, nous saisit de pitié et nous émeut jusqu'aux entrailles.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Jeu 23 Fév 2012, 3:58 pm

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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 2.

La miséricorde a-t-elle pour motif un défaut en celui qui la ressent ?


DIFFICULTÉS: 1. Répondre affirmativement est impossible, puisque Dieu ne manque absolument de rien et cependant il est souverainement miséricordieux: ”La miséricorde remporte sur toutes ses œuvres”.


2. S'il en était ainsi, les gens qui n'ont plus rien seraient les plus miséricordieux; mais Aristote déclare que ”les gens ruinés de fond en comble n'ont plus de pitié pour personne”.


3. Subir un outrage, c'est souffrir un préjudice. Or, Aristote dit que, quand on est dans l'indignation, à la suite d'un outrage reçu, on ne ressent pas non plus la pitié».



CEPENDANT: La miséricorde est une certaine tristesse. Or, le sentiment d'un défaut, d'une indigence, nous attriste, — ainsi ceux qui sont faibles sont-ils plus enclins à la tristesse, — et nous porte à la miséricorde.



"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Ven 24 Fév 2012, 2:40 pm

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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 2.


La miséricorde a-t-elle pour motif un défaut en celui qui la ressent ? (suite)



CONCLUSION: Etre miséricordieux, c'est compatir à la misère d'autrui: cela même qui nous fait souffrir de cette misère nous inspirera donc la miséricorde. Or, ce qui nous attriste et nous fait souffrir, c'est toujours un mal qui nous atteint nous-mêmes; nous nous attristerons donc, nous souffrirons de la misère d'autrui dans la mesure où nous la regarderons comme la nôtre. Ce qui peut arriver de deux manières, correspondant à deux espèces d'union.


— Union affective, résultat de l'amour. Celui qui aime regarde son ami comme un autre lui-même, le mal de son ami comme le sien propre et en souffre tout autant. Aristote dit que ”l'ami est celui qui... s'afflige de nos chagrins”, et saint Paul, que la charité fait ”se réjouir avec ceux qui sont dans la joie et pleurer avec ceux qui pleurent”.


— Union réelle: le mal d'autrui est proche de nous, il va nous atteindre. Les hommes, dit Aristote, éprouvent de la pitié pour ceux qui leur sont unis ou semblables, à la pensée qu'eux-mêmes pourraient subir le même sort; c'est ainsi que les vieillards et les sages, instruits par l'expérience, et aussi les malades et les craintifs sont plus portés à la miséricorde. Au contraire, la pitié est étrangère à ceux qui s'imaginent jouir de tous les biens possibles et donc être puissants et à l'abri de tous les maux.
(gras ajoutés)


— Ainsi donc, un ”défaut”, au sens défini plus haut, rend toujours miséricordieux, soit qu'on le regarde comme personnel, par affection pour celui qui en souffre, soit parce que l'on a des raisons de le redouter pour soi-même [54].





note explicative:


[54] Qu. 30, art. 2, concl. — Saint Thomas vient de nous dire (art. 1) ce qu'il faut pour exciter la miséricorde: être témoin du malheur d'autrui. Mais que faut-il pour éprouver ce sentiment ? Les hommes sont quotidiennement témoins de la misère d'autrui. Or, il en est qui sont miséricordieux et il en est qui ne le sont pas. Pourquoi cette différence d'aptitude ou de non-aptitude à s'affliger de l'infortune du prochain ?


Ici, saint Thomas répond en psychologue; et il parle de la miséricorde en général, comme sentiment humain, sans viser précisément la miséricorde de la charité. Qu'est-ce qui fait donc que quelqu'un soit touché de la misère d'autrui ?


— Immédiatement et naturellement, c'est notre propre mal qui nous afflige. Ce mal personnel, — qu'il soit physique ou moral, — nous le ressentons violemment parce qu'il est nôtre et nous étreint. Dans la mesure donc où le mal d'autrui deviendra ou nous semblera nôtre, dans cette mesure même, nous nous en attristerons et réagirons par la pitié. Saint Thomas disait plus haut que le malheur de nos amis nous attristait spontanément et que cette tristesse partagée était distincte de la miséricorde proprement dite (art. 1, sol. 2; voir Note 52). Sans doute, mais elle l'engendre. Nous ne pouvons voir souffrir nos amis, sans souffrir avec eux, mais non plus sans ouvrir aussitôt notre cœur à une immense miséricorde. C'est là, dit Aristote, un des traits où se reconnaît le véritable amour. Mais, il y a seconde manière d'envisager comme nôtre la misère de quelqu'un qui n'est pourtant pas uni à nous par l'amitié: c'est, en voyant le mal qui l'accable, de nous dire qu'il pourrait bien nous en arriver autant: suggestion rapide, plus ou moins réfléchie, de notre commune condition, avec tous les hommes, d'avoir à payer, un jour ou l'autre, notre tribut au malheur.



La première manière est plus morale que la seconde: elle engendre une miséricorde qui, fondée sur l'amour, est désintéressée, puisque nous prenons à notre compte une misère que nous ne subissons pas, mais que, seuls, nos amis subissent. La vraie et sainte miséricorde de la charité aura son excitant dans le pur amour de nos frères. Dieu ne connaît que cette miséricorde-là, parce qu'il nous aime comme quelque chose de lui, comme fils de sa bonté et de sa grâce. (amat nos tamquam aliquid sui, sol. 1). Cependant la seconde manière d'être amené à la miséricorde à cause du risque entrevu d'avoir à passer par les mêmes tribulations que celles des autres vient nous disposer à la pitié, surtout qu'il s'agit d'une pitié à l'égard de ceux qui ne sont pas reliés à nous par l'affection.


— Saint Thomas parle, avec Aristote, de certains tempéraments ou de certains états d'âme plus ou moins propices à ce sentiment de miséricorde. Les vieillards qui se sentent menacés et voient leurs forces faiblir, les sages qui connaissent les incidences de la vie et ses retours de fortune, sont facilement inclinés à la pitié. En face du malheur d'un voisin, ils se disent: "Aujourd'hui à celui-là, demain à moi-même". Les craintifs, habitués à être vaincus et écrasés dans la lutte pour la vie, se sentent constamment vulnérables et à cause de cela "réalisent" d'emblée la misère d'autrui. Ceux qui ont beaucoup souffert compatissent spontanément à ceux qui souffrent. Inversement, les jeunes qui croient naïvement à leur étoile, les inexpérimentés, les trop favorisés et à qui tout réussit, jugent aisément les autres d'après leur propre cas: ils se figurent qu'aucun mal ne peut les atteindre et sont, en général, peu portés à compatir à la misère des autres.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Ven 24 Fév 2012, 4:35 pm

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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 2.

La miséricorde a-t-elle pour motif un défaut en celui qui la ressent ? (suite)




SOLUTIONS : 1. Dieu n'est miséricordieux que par amour, et il nous aime comme si nous étions quelque chose de lui-même.


2. Ceux qui éprouvent les extrémités des maux n'ont donc plus à craindre de souffrir davantage et ne connaissent plus la miséricorde.

— De même ceux qui sont en proie à une crainte excessive: leur anxiété les absorbe et leur ferme les yeux au mal d'autrui [55].


3. L'indignation de ceux qui ont subi un outrage, ou qui veulent s'en venger, provoque à la colère et à l'audace, mâles passions qui exaltent le courage au milieu des difficultés. On ne pense plus alors qu'on soit vulnérable et on n'est pas enclin à la miséricorde: "La colère est cruelle, comme l'emportement de la fureur".


— Il en va de même des orgueilleux qui méprisent les autres, les jugent méchants et donc dignes du malheur qui les frappe. "La fausse justice", dit saint Grégoire, la fausse vertu des orgueilleux, "ignore la compassion et n'a que du dédain" [56].






notes explicatives:



[55] Qu. 30, art. 2, sol. 2. — Comme les extrêmes se touchent, si quelqu'un est accablé de maux, il n'est plus attentif — du moins à ce moment-là — au malheur du prochain; l'obsession de son mal le rend indifférent à toute autre misère. De même, ceux qui sont terrifiés par la peur: dans une catastrophe, dans le sauve-qui-peut, on ne pense qu'à soi, insensible à la détresse des autres.




[56] Qu. 30, art. 2, sol. 3. — Pour le même motif de hantise sur leur propre cas, ceux qui sont sous le coup d'une injure ou s'apprêtent à la venger dans l'exaltation de la colère et de l'audace ne voient plus rien, pas plus pour eux que pour les autres, du mal qui va résulter de l'assouvissement de leur vindicte. Pour une raison approximative, les orgueilleux, les égoïstes sont inaccessibles à la pitié: il y a incompatibilité entre le mépris des autres et la compassion condescendante.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Empty Re: LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin)

Message  ROBERT. le Sam 25 Fév 2012, 11:21 am

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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 3.

La miséricorde est-elle une vertu ?

DIFFICULTÉS: 1. La vertu a pour élément principal l'élection ou choix qui est "une préférence réfléchie". Ce qui empêche cette réflexion ne saurait donc s'appeler vertu. Or, c'est ce que fait la miséricorde, à en croire Salluste: "Celui qui tient conseil dans une affaire douteuse ne doit être influencé ni par la colère ni par la pitié, l'une et l'autre rendant difficile le discernement de la vérité".


2. Si elle était une vertu, Aristote ne dirait pas que l'indignation, qui lui est opposée, est digne d'éloge.


3. La joie et la paix, qui viennent de la charité, ne sont pas des vertus. Mais la miséricorde en vient aussi: "pleurer avec ceux qui pleurent" correspond à "se réjouir avec ceux qui sont dans la joie". Elle n'est donc pas non plus une vertu.


4. Elle n'est pas une vertu intellectuelle, puis¬qu'elle n'est pas dans l'intellect; ni une vertu théologale, n'ayant pas Dieu pour objet; ni une vertu morale: elle ne règle pas les relations, comme la justice, et, quant aux passions, elle ne se ramène à aucun des douze milieux énumérés par Aristote.




CEPENDANT: (Comparé aux Stoïciens), comme Cicéron exprime des sentiments meilleurs, plus humains et plus conformes à ceux des âmes pieuses, lorsqu'il dit à la louange de César: "Parmi tes vertus, il n'en est point de plus admirable, de plus attrayante que la miséricorde"!





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Message  ROBERT. le Sam 25 Fév 2012, 2:22 pm

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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.




ARTICLE 3.


La miséricorde est-elle une vertu ? (suite)



CONCLUSION: La miséricorde est une douleur causée par la misère d'autrui. Cette douleur peut n'être qu'une émotion de la sensibilité. En ce cas, la miséricorde est une passion et non une vertu. — Mais cette émotion peut être, dans la volonté, un déplaisir du mal dont souffre le prochain; dès lors, elle peut être réglée par la raison et, à son tour, régler l'émotion sensible. Comme le dit saint Augustin: "Ce mouvement obéit à la raison, quand la miséricorde, sauvegardant la justice, secourt un indigent ou pardonne à celui qui se repent". Or, la vertu humaine consiste dans cette conformité des sentiments avec la raison; la miséricorde est donc une vertu [57].






note explicative:

[57] Qu. 30. Art. 3, concl. —Saint Thomas nous a dit que ce sentiment de miséricorde est éveillé par la constatation de la misère d'autrui (art. 1) et que nous l'éprouvons parce que nous aimons celui qui se trouve ainsi dans le malheur ou tout au moins parce que nous nous avisons que nous pourrions, à notre tour, tomber dans le malheur. Mais ceci convient à tout sentiment de miséricorde, quelle que soit sa valeur morale. Au demeurant, une valeur morale peut-elle être attribuée à la miséricorde ? Celle-ci peut-elle devenir vertu ?



Il faut distinguer la miséricorde qui est affectivité purement sensible et celle qui est ordonnée et réglée par la raison morale. La première surgit spontanément au spectacle des maux qui accablent le prochain: c'est une émotion très compréhensible et d'ailleurs orientée dans un bon sens. Nous savons quels états d'âme y prédisposent. Mais si cette impressionnabilité et cette émotion vive en restent là, nous n'avons encore qu'un phénomène de passion qui, en s'exaltant, pourrait conduire à des actes déraisonnables. La passion doit être au service d'un sentiment plus noble, qui, lui, réside dans la volonté gouvernée par la prudence vertueuse. Autrement, cette pitié toute vibrante menacera la rectitude et l'objectivité du jugement qui se doit d'apprécier le mal d'autrui et d'approuver, à bon escient, la bienfaisance miséricordieuse. Un juge, un éducateur, un chef seraient répréhensibles de laisser impunies, par attendrissement intempestif, des fautes flagrantes (voir sol. 1). Le bon cœur, s'il n'est endigué par un jugement droit, expression de la conscience morale, ne constitue pas la vertu de miséricorde. Celle-ci est, à l'état d'habitude, une pitié qui sait évaluer objectivement le mal d'autrui, sans trouble ni confusion, et se trouve prête à lui porter un secours adapté et motivé.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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à suivre.
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Message  ROBERT. le Dim 26 Fév 2012, 11:03 am

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 3.

La miséricorde est-elle une vertu ? (suite)





SOLUTIONS : 1. Il s'agit ici de la miséricorde en tant qu'elle est une passion non réglée par la raison, et qui fausse le jugement en faisant manquer à la justice.


2. Aristote parle de la miséricorde et de l'indignation considérées comme passions. Elles s'opposent l'une à l'autre par le jugement qu'elles portent sur le mal d'autrui: la première fait qu'on s'afflige devant des malheureux qui n'ont pas mérité leur sort; la seconde, qu'on se réjouit d'une souffrance méritée, comme aussi que l'on se fâche à la vue de gens qui réussissent sans en être dignes. "Toutes deux, sont louables et ont une racine commune". Mais, à proprement parler, le sentiment opposé à la miséricorde, c'est l'envie [58].



3. La joie et la paix n'ajoutent rien à la raison de bien qui est l'objet de la charité et qui ne requiert donc pas une autre vertu; la miséricorde introduit une considération toute nouvelle, à savoir, la misère de celui dont elle a compassion [59].



4. La miséricorde, quand elle est vertu, est une vertu morale ayant pour objet les passions et se ramenant au même "milieu" que l'indignation, puisqu'"elles viennent toutes deux d'un même sentiment". Ces "milieux", Aristote n'en fait pas des vertus, mais des passions, et, même à ce point de vue, ils sont louables. Cependant, rien n'empêche qu'ils aient pour principe un choix volontaire, et méritent ainsi le nom de vertu.







notes explicatives:




[58] Qu. 30, art. 3, sol. 2. — La pitié de sensibilité se transforme d'autant plus facilement en vertu de miséricorde qu'elle est déjà par elle-même un bon mouvement (passio laudabilis). Aristote range, à côté de cette miséricorde de sensibilité, parmi les passions louables, la némésis, qui, elle aussi, peut n'être d'abord qu'un mouvement de sensibilité mais en sens contraire de celui de la miséricorde: celle-ci s'émeut et s'afflige du malheur immérité, celle-là se réjouit du malheur mérité, c'est une sorte d'indignation qui surgit en voyant les bons privés des biens de la fortune, alors que les mauvais en sont comblés; aussi appelle-t-elle un retournement de situation par justice immanente. Ces bons mouvements, tant qu'ils demeurent à l'état de passion, ne peuvent encore s'appeler vertus: ils ne le deviennent que si un consentement judicieux de la raison les agrée et met au point leurs tendances excessives (voir sol. 4).


— Notons que, plus loin, saint Thomas, en traitant de l'envie, dira que, si un païen peut concevoir la némésis comme une vertu, un chrétien ne le peut pas, car l'abondance des biens temporels chez les mauvais et leur privation chez les bons dépend des desseins de la Providence qui permet parfois les prospérités humaines pour la correction ou la condamnation des pécheurs. En tout cas, aux yeux des justes, les seuls biens à estimer sont les biens divins, les autres n'étant quasi rien (quasi nihil sunt). Si donc l'on constate que les méchants sont trop favorisés par la fortune: cela ne vaut pas la peine de s'en indigner.




[59] Qu. 30, art. 3, sol. 3. — Nous venons de voir à quel titre la miséricorde est une vertu. Et tout d'abord une vertu naturelle. Il y a des incroyants qui sont miséricordieux et compatissants pour les malheureux. C'est de la bonne miséricorde qui honore ceux qui la pratiquent; mais ce n'est pas encore la miséricorde théologale, issue de la charité et dont saint Thomas va parler à l'article suivant (art. 4). Avant de la définir, il se demande s'il faut y voir une vertu distincte de la charité. La question vaut d'être posée, si tant est que la miséricorde soit comme la joie et la paix, un "effet intérieur" de la charité. Or, nous a dit saint Thomas, la joie et la paix ne sont point des vertus distinctes de la charité elle-même: elles font partie de sa structure, car elles sont l'achèvement de tout amour satisfait par la possession de ce qui est aimé et par la tranquillité du désir comblé et vainqueur de toute contradiction (voir qu. 29, art. 4 et début de la Note 48). L'amour est un circuit fermé autour d'un bien attirant, désiré et finalement conquis, soit que celui qui aime appelle ce bien pour en jouir, comme dans l'amour intéressé, soit qu'il l'appelle pour le bénéfice ou le bonheur d'un autre, comme dans l'amitié. Or, c'est en sortant, pour ainsi dire, de son circuit, que l'amitié se fait miséricordieuse, quand l'ami en vient, d'heureux qu'il était, à tomber dans le malheur. Grâce à Dieu, nos amis ne sont pas toujours malheureux et notre dévouement est constamment tendu à ce qu'ils ne le soient pas. Mais, ils sont exposés, tout comme nous, au revers, à l'infortune et à la souffrance. Et s'ils sont atteints par l'un ou l'autre de ces maux, nous souffrons avec eux et notre affection se porte tout de suite à la miséricorde envers eux. C'est donc pour une raison spéciale, à cause d'une misère survenant tout à coup, que l'amour devient miséricordieux (misericordia respicit quandam specialem rationem, scilicet miseriam ejus cujus miseretur). Mais, il le devient nécessairement. On ne conçoit pas une amitié qui, devant la détresse de l'ami, resterait insensible et se replierait dans l'indifférence.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Empty Re: LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin)

Message  ROBERT. le Dim 26 Fév 2012, 3:58 pm

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.




ARTICLE 4

La miséricorde est-elle la plus grande des vertus ?


DIFFICULTES: 1. Oui, sans doute. Le culte divin n'est-il pas l'objet suprême de la vertu ? Cependant, la miséricorde est déclarée par Dieu même meilleure encore: "Je veux la miséricorde et non le sacrifice".


2. Sur ce mot de saint Paul: "La piété est utile à tout", la Glose dit: "La discipline chrétienne tout entière tient en ces deux mots: miséricorde et piété", qui sont donc les deux vertus maîtresses.


3. La vertu rend bon celui qui la possède. Or, l'homme étant d'autant meilleur qu'il est plus semblable à Dieu, une vertu est d'autant plus grande qu'elle opère davantage cette ressemblance; et c'est ce que fait excellemment la miséricorde, car "la miséricorde de Dieu l'emporte sur toutes ses œuvres", et il faut l'imiter en cela surtout: "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux".



CEPENDANT: Après ces paroles: "Revêtez-vous, comme les bien-aimés de Dieu, d'entrailles de miséricorde", l'Apôtre ajoute: "Par dessus tout ayez la charité", qui est donc une vertu encore plus grande.





"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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à suivre.




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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Empty Re: LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin)

Message  ROBERT. le Lun 27 Fév 2012, 9:47 am

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.



ARTICLE 4

La miséricorde est-elle la plus grande des vertus ? (suite)



CONCLUSION: Une vertu peut être dite la plus grande de deux manières: en elle-même et par rapport au sujet qui la possède. En elle-même, la miséricorde est la plus grande des vertus, car il lui appartient de donner aux autres et, qui plus est, de soulager leur indigence, ce qui est le propre d'un être supérieur, et de Dieu avant et plus que tout autre: c'est par là surtout qu'il est dit manifester sa toute-puissance.


Par rapport au sujet, la miséricorde n'est la plus grande des vertus que dans le plus grand des êtres, aucun autre n'étant au-dessus, mais tous les autres au-dessous de lui. Pour quiconque a un supérieur, s'unir à lui est plus grand et meilleur que de suppléer ce qui manque à un inférieur. Or, l'homme a Dieu au-dessus de soi; la chanté qui l'unit à Dieu vaut donc mieux pour lui que la miséricorde qui secourt le prochain. Mais il faut ajouter que, parmi les vertus relatives au prochain, la miséricorde est la meilleure, et son acte est le plus excellent, car celui qui enrichit l'indigence est, du moins sous ce rapport, supérieur et meilleur [60].









note explicative:


[60] Qu. 30, art. 4, concl. — La miséricorde vertueuse, équilibrée par la seule prudence humaine, n'est pas encore la miséricorde théologale, issue de la charité. Pour être surnaturellement miséricordieux, il faut que le même motif que Dieu a d'être miséricordieux devienne notre motif, que nous ayons pitié des autres comme Dieu en a pitié. Si l'amitié de la charité fraternelle nous oblige à aimer nos frères humains en leur voulant le bien que Dieu leur veut, nous aurons compassion des maux qui les privent de ce bien. Par conséquent, nos miséricordes devront se hiérarchiser d'après les biens que Dieu aime en nos frères. Dieu veut, en premier, leur bien surnaturel: l'état de grâce qui assure l'amitié avec Dieu. Notre plus grande miséricorde sera donc excitée par la misère surnaturelle: ne pas aimer Dieu, ne pas le servir, être en stagnation dans l'amour qui lui est dû. Nous aurons compassion de ce qui est, aux yeux de Dieu, le suprême malheur, le péché, non pas que nous osions reprocher à Dieu les sanctions de sa justice, mais nous serons soucieux de tout ce qui sauvera le pécheur de l'abîme de la damnation par le repentir et le pardon. Ensuite, avec Dieu, nous aurons compassion de la misère temporelle du prochain, pour autant qu'elle est en relation avec la misère surnaturelle. Nous aurons pitié des ignorances des autres, des afflictions de leur cœur, des revers matériels qu'ils subissent, des infirmités et des maladies qui les frappent. Mais, dans cet ordre de biens, nous aurons soin d'envisager le but surnaturel que prend vis-à-vis d'eux la miséricorde divine. Dieu a commisération des malheurs temporels qu'il permet; mais, toujours, il envisage, dans ces malheurs, un plus grand bien, souvent une occasion de ramener à Lui les cœurs égarés. Il faudra que cette perspective surnaturelle soit au bout de tous nos points de vue de miséricorde.



C'est de cette miséricorde, expressive de notre charité pour Dieu et pour le prochain, que saint Thomas se demande si elle est la plus grande des vertus. — A la considérer abstraitement et rien qu'en elle-même, la miséricorde porte une marque de grandeur et de puissance: elle se dispose à donner, c'est donc qu'elle possède; à venir en aide, c'est donc qu'elle est sans besoin; à relever ce qui est abaissé, c'est donc qu'elle est éminente. C'est le propre de Dieu d'être miséricordieux, son attribut le plus éclatant (voir I, qu. 21, art. 1). Mais, si nous considérons la miséricorde dans une conscience humaine surnaturelle, elle n'est pas la plus grande des vertus que cette conscience doive posséder. Il faut laisser le premier rang à la charité: l'homme est au-dessous de Dieu, qui l'aime pour qu'il soit à lui; or, il est plus essentiel à l'homme d'être uni à Dieu en l'aimant en lui-même et pour lui-même par la charité que de lui ressembler en imitant quelque chose de sa puissance par la miséricorde (voir sol. 3).



— En revanche, parmi les vertus qui dirigent nos sentiments, nos attitudes et nos actions à l'égard du prochain, la miséricorde, issue de la charité fraternelle, l'emporte en valeur — et aussi en rendement — sur toutes les autres vertus issues de la justice. Celle-ci ne connaît pas les entrailles de la miséricorde. Elle s'acquitte de son dû envers autrui; elle respecte les droits de celui-ci; elle ne s'inquiète pas de son malheur; car être miséricordieux, se pencher, donner gratuitement et à la seule instigation de l'amour, oublier son moi heureux et content pour compatir à la misère des autres, la soulager et la consoler: voilà qui déborde le cadre de la vertu de justice. Encore une fois, c'est de l'amour, et l'amour ne compte pas, ne calcule pas, mais ne songe qu'à se dévouer et à se prodiguer.



Retenons que la miséricorde est une haute et grande vertu. Elle nous apparente à Dieu, nous associe à l'acte essentiel qui lui convient. Le geste divin par excellence n'est-il pas de donner, de donner tout à ceux qui n'ont rien? Quand nous exerçons la miséricorde, nous coopérons avec Dieu, nous devenons les représentants de sa bonté. Alors, il faut que nous entrions dans l'attitude requise, et que, dans notre cœur, vivent les sentiments du cœur de Dieu. Mais, pour cela, quelle transformation la grâce ne doit-elle pas opérer! Nous sommes facilement durs et impitoyables; nous ne savons guère pardonner; instinctivement, nous acceptons de voir les autres abaissés au-dessous de nous afin de nous glorifier intérieurement de les dépasser; nous n'avons pas de pitié pour leurs défauts, ni de compassion pour leur indigence ou leur ignorance. Souvent, en appréciant les maux dont ils souffrent, nous nous rapprochons beaucoup plus de la nemesis païenne que de la charité de Dieu. Avec cela, nous sommes moqueurs, railleurs, méprisants. Répudions ces sentiments odieux, si nous voulons aimer, avec la bonté même de Dieu, nos frères les hommes. Faisons-nous une âme de bon Samaritain, de père du Prodigue recueillant son fils perdu, de bon Pasteur, de Jésus recevant le repentir de la pécheresse. Telle est la pitié de la charité, la miséricorde surnaturelle.


Ici se poserait logiquement la question de savoir à qui doit s'étendre notre miséricorde ? A tous les hommes ou à certains de préférence: parents, amis, indifférents, ennemis ? La question est liée à celle, déjà résolue, de l'ordre de la charité. Immédiatement, saint Thomas va dire envers qui nous devons, par charité, être bienfaisants: autant dire envers qui nous devons être miséricordieux, puisque la bienfaisance n'est que la mise en œuvre de la miséricorde.




"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Empty Re: LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin)

Message  ROBERT. le Lun 27 Fév 2012, 2:55 pm

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LA MISÉRICORDE (extrait du Traité de la Charité, par Saint Thomas d'Aquin) Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 30

La Miséricorde.


ARTICLE 4

La miséricorde est-elle la plus grande des vertus ? (suite)


SOLUTIONS: 1. Les sacrifices extérieurs et les offrandes qui font partie du culte divin ne sont pas pour Dieu lui-même qui n'en a pas besoin, mais il les veut pour exercer notre dévotion et aider le prochain. C'est pourquoi la miséricorde qui secourt l'indigence est un sacrifice plus agréable à Dieu, étant plus immédiatement utile au prochain, selon ces paroles de saint Paul: "N'oubliez pas la bienfaisance et la libéralité; car Dieu se plaît à de tels sacrifices".



2. La miséricorde est toute la religion chrétienne quant aux œuvres extérieures; mais l'acte intérieur de charité qui nous unit à Dieu l'emporte sur l'amour et la miséricorde envers le prochain.



3. La charité nous rend semblables à Dieu par l'affection qui nous unit à lui-même; elle est donc préférable à la miséricorde qui nous rend semblables à lui seulement par les œuvres.





"IIa-IIæ, qu.30, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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