LA PAIX (EXTRAIT DU TRAITÉ DE LA CHARITÉ, par Saint Thomas d'Aquin).

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Message  ROBERT. le Mer 15 Fév 2012, 7:23 pm

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LA PAIX (EXTRAIT DU TRAITÉ DE LA CHARITÉ, par Saint Thomas d'Aquin). Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.


Il s'agît maintenant de la paix, et l'on se demande: — 1. Est-elle identique à la concorde ? — 2. Toutes choses désirent-elles la paix ? — 3. Est-elle un effet de la charité ? — 4. Est-elle une vertu ? [36].



ARTICLE 1. La Paix est-elle identique à la concorde ?

DIFFICULTÉS: 1. Réponse affirmative, semble-t-il, puisque nous parlons de "la paix qui convient aux hommes" et que saint Augustin la définit: "l'union des cœurs (concordia) dans l'ordre".


2. Une certaine unité des volontés, c'est la concorde, mais aussi la paix, puisque, selon Denys, "elle unit tous les êtres et produit l'unité des sentiments (con-sentir)".


3. Lorsqu'une même chose est contraire à deux autres, celles-ci ne font qu'un. Or, c'est le cas de la concorde et de la paix, selon le mot de saint Paul: "Dieu n'est pas le Dieu de la discorde, mais de la paix".


CEPENDANT: Des méchants peuvent s'accorder pour faire le mal, mais il est écrit: "Il n'y a point de paix pour les méchants".



note explicative:


[36] Qu, 29, prol. — La charité nous remplit de joie, vient de dire saint Thomas. Au surplus, enseigne-t-il, elle nous établit dans la paix. Celle-ci est le deuxième des "effets intérieurs" de la charité. Il s'agit ici de la paix intérieure, personnelle, chez celui qui est uni à Dieu par la charité. N'est pas directement en question ce que l'on appelle communément "la paix" ou absence de discordes entre les citoyens d'un même pays ou entre certaines nations. Cependant, des principes énoncés à propos de la paix intérieure de la charité, sortent, comme nous le dirons, des normes générales pour l'établissement de toute paix entre les hommes.




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."


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Message  ROBERT. le Jeu 16 Fév 2012, 10:47 am

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LA CHARITÉ
Question 29.

La Paix.


ARTICLE 1. La Paix est-elle identique à la concorde ? (suite)



CONCLUSION : La paix, c'est d'abord la concorde, mais c'est quelque chose de plus. Partout où règne la paix, règne la concorde; mais la réciproque n'est pas vraie, si l'on entend la paix selon sa véritable acception. En effet, la concorde, proprement dite, implique une relation à autrui: c’est le consentement des volontés de plusieurs personnes. Mais il arrive que, dans la même personne, des tendances opposées se manifestent: soit entre les deux appétits, sensitif et raisonnable: "la chair ayant des désirs contraires à ceux de l'esprit... "; soit dans le même appétit par rapport à divers objets qu'il ne peut atteindre à la fois. A l'encontre de ces mouvements en sens contraire, c'est le rôle de la paix d'établir l'union, car le cœur humain n'a point la paix lorsque, ayant quelque chose qu'il désire, il désire encore autre chose qu'en même temps il ne peut avoir. Mais cette union-là est étrangère à la concorde, qui unifie les vouloirs de plusieurs hommes, tandis que la paix va plus loin et unifie ceux d'un seul et même individu [37].






note explicative:


[37] Qu. 29, art. 1 concl. — Saint Thomas définit ici la paix intérieure. Faut-il l'assimiler à la concorde ? Oui et non. Oui, parce que la paix est un accord. Pour s'accorder, il faut être deux ou plusieurs, et s'entendre, par le consentement commun des volontés, sur un point ou plusieurs points. Mais, ceci n'est pas encore la vraie paix: tout d'abord parce que l'accord entre un ou plusieurs individus peut exister seulement pour faire le mal, tel celui de "deux larrons en foire" (voir Cependant, art. 1.); ensuite et surtout, parce que nous entendons ici la paix d'une paix personnelle de l'homme avec lui-même, d'une concorde tout intérieure. Et cette paix intérieure implique un accord, une concorde de soi-même avec soi-même.


Y aurait-il donc, en chacun de nous, des éléments de désaccord ou de discorde? Oui. Nos tendances affectives divergent et luttent entre elles. Et cela de deux façons. Nous avons notre sensibilité et notre volonté; et chacune pousse dans son sens et contrarie l'autre: "la chair convoite l'esprit" (Galates. V, 17). Où en serions-nous si notre volonté emboitait le pas à toutes nos suggestions passionnelles ? Nous n'aurions plus qu'une activité animale. Où en serions-nous si aucune tentation n'était susceptible d'inquiéter la tranquillité de nos vouloirs ? Cela ne conviendrait qu'à de purs esprits, que nous ne sommes pas. Au surplus, nos passions sont tellement multiples et visent des objets si opposés que toutes ne peuvent être simultanément satisfaites. Est-il possible qu'au même moment nous soyons tristes et gais, avides et comblés, en mauvaise humeur et apaisés ? Nos vouloirs ne peuvent pas davantage obtenir, en même temps, ce qu'ils réclament: le bien-être, la richesse, le succès, l'affection, le savoir, l'honneur, la gloire, etc.; trop de difficultés, venant de notre impuissance, de la concurrence des autres ou des événements malchanceux, empêchent que toutes choses nous réussissent à la fois. Aussi, la guerre intestine déchire-t-elle notre cœur: attraits multiformes et incompatibles, heurts de nos vouloirs contradictoires et de leur inassouvissement respectif. Tout, en nous, se complique et s'oppose: l'âme et le corps, le devoir et le plaisir, la vertu et les tendances pécheresses; puis, en chacun de ces cadres, une pullulation de désirs qui ne peuvent jamais aboutir à l'absolu qu'ils réclament: voilà l'homme au naturel, voilà notre trouble et notre inquiétude.



Dans cette discordance, que pouvons-nous imaginer qui amène la pacification? Une seule chose — rêvée tout au moins comme un idéal, car saint Thomas dira seulement à l'art. 3 que la charité est la garantie de notre paix intérieure, — une affection tellement dominatrice qu'elle unifiera, vers un même objet, les appétits multiples et jusque-là contradictoires. Ce ne sera pas la suppression de ces appétits, mais seulement de ce qu'il y aurait entre eux d'opposant ou d'incompatible. Ce sera une subordination et par conséquent une absorption, dans un puissant amour, de tout ce qui est en nous éparpillement de désirs et d'attraits. Voilà, dans sa notion la plus générale, ce qu'est la paix intérieure. Elle ne résulte pas d'un accord transitoire et partiel de quelques tendances affectives ou volontaires, mais de l'unification, dans le cœur de l'homme, de tous ses amours, sous l'égide d'un amour sinon unique du moins unifiant (pax importât appetitum unius appetentis unionem).




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Jeu 16 Fév 2012, 4:20 pm

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.


ARTICLE 1. La Paix est-elle identique à la concorde ? (suite)




SOLUTIONS : 1. Saint Augustin parle ici de la paix entre plusieurs et il l'appelle concorde, mais qui doit être "dans l'ordre", c'est-à-dire l'accord de deux hommes d'une manière convenable à tous deux. Si l'un, en donnant son consentement, n'est pas libre, mais comme poussé par quelque crainte, pareille concorde n'est pas une paix véritable: l'ordre qui aurait dû présider au contrat a été troublé par ce qui a causé la crainte chez l'un des contractants. C'est pourquoi saint Augustin avait commencé par dire: "La paix est la tranquillité dans l'ordre", c'est-à-dire l'apaisement de toute agitation, de tout mouvement sensitif ou volontaire, dans l'individu [38].



2. De ce qu'un individu est en parfait accord avec quelqu'un, il ne s'ensuit pas qu'il le soit aussi avec lui-même, à moins que tous ses mouvements intérieurs ne s'accordent entre eux.


3. A la paix s'oppose un double désordre : dans le même homme, entre plusieurs hommes. Le second seul, ou discorde, est opposé à la concorde.





note explicative:

[38] Qu. 29, art. 1, sol. 1. — Saint Augustin, en définissant la paix: "l'union des cœurs dans l'ordre", parle, non de la paix intérieure et personnelle, mais de la paix extérieure entre des hommes qui se sont mis d'accord. Il dit: "dans l'ordre". Ce mot est important: il signifie que l'accord doit, de part et d'autre, être spontané et pleinement consenti. Si l'un des contractants se soumet à contre-cœur, par intimidation et sous le coup de la menace, ne parlons pas de paix dans l'ordre, c'est-à-dire par consentement mutuel, mais plutôt de désordre: l'accord n'existe pas vraiment entre le dominateur qui contraint par menace à la soumission et celui qui se soumet, malgré lui, dans le tremblement de la crainte.



— Quoi qu'il en soit de la paix extérieure, la paix intérieure, elle surtout, est "dans l'ordre"; et saint Augustin la définit avec bonheur: "la tranquillité de l'ordre". Avoir, en soi-même, la paix, c'est avoir tous ses désirs en repos parce qu'ils sont ordonnés par un unique amour. — Il faut noter ce "repos", cette "tranquillité" qui caractérise la conscience en paix: la querelle intérieure des appétits s'est tue, elle n'a plus de raison d'être. Par là même, on saisit la différence entre la paix et la joie, bien qu'elles aillent ensemble: la paix termine la lutte des appétits discordants; on est à l'aise de ne plus se sentir tiraillé et de n'avoir plus à se battre avec soi-même. La joie est le terme de l'amour comblé par l'union avec ce qu'il aime. Mais, comme la paix est un bien particulièrement convoité — saint Thomas le dira à l'article suivant — il s'en suit qu'on ne peut posséder la paix sans en goûter la joie. Les pacifiques, ou mieux les pacifiés, sont des gens heureux.




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."


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Message  ROBERT. le Ven 17 Fév 2012, 11:13 am

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.



ARTCLE 2.

Toutes choses désirent-elles la paix ?


DIFFICULTÉS : 1. Non, semble-t-il; du moins, pas les choses privées de sentiment, puisque, d'après Denys, la paix produit l'unité des sentiments.


2. Beaucoup désirent la guerre, se plaisent aux dissensions; mais c'est tout le contraire de la paix.


3. Le bien seul est désirable. Mais il y a une paix qui est mauvaise, celle dont le Seigneur disait "qu'il n'était pas venu l'apporter".


4. Ce que toutes choses désirent, c'est le bien souverain, la fin dernière. Mais ce ne peut être la paix, puisqu'on peut l'avoir dès ici-bas; autrement, le Seigneur n'aurait pas recommandé: "Soyez en paix les uns avec les autres".



CEPENDANT : Saint Augustin et Denys l'affirment.



"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Ven 17 Fév 2012, 8:00 pm

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.

Article 2.

Toutes choses désirent-elles la paix ? (suite)


CONCLUSION : Le fait de désirer quelque chose implique celui de le posséder et donc celui de voir disparaître tout ce qui y mettrait obstacle. Cet obstacle vient d'un désir contraire qui peut exister ou dans celui-là même qui désire ou dans un autre. Or, la paix le fait disparaître, prouvant bien ainsi qu'elle est elle-même désirée par quiconque désire quelque chose, puisqu'il désire aussi le posséder et en jouir tranquillement et sans empêchement: ce qui est la définition même de la paix, ou, comme dit saint Augustin, "la tranquillité dans l'ordre" [39].




note explicative:



[39] Qu. 29, art. 2, concl. — La paix est un tel bienfait que, selon saint Augustin, tout le monde la souhaite. Dès qu'un homme se met à aimer et à désirer un bien dans lequel il se complaît, il tend à le posséder ou à s'unir à lui, et en même temps à écarter ce qui empêcherait cette possession ou cette union. D'où peut venir cet empêchement ? Soit d'une aspiration intérieure contraire; saint Thomas nous l'a dit à l'article précédent (voir Note 37): nos passions et nos vouloirs s'opposent et, par leur entrechoc, se neutralisent. Soit d'un rival qui, convoitant le même bien que nous, nous en dispute la capture ou la possession. Quiconque désire quelque chose, puisqu'il désire la posséder et y aboutir tranquillement et sans obstacle, désire donc la paix, cette "tranquillité dans l'ordre". Certes, tout amour ne va pas droit à sa conquête; parfois, il doit cheminer à travers bien des chicanes; mais il aspire à trouver la voie libre pour joindre enfin ce qu'il aime et en jouir en paix.



"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Sam 18 Fév 2012, 10:18 am

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.

Article 2.

Toutes choses désirent-elles la paix ? (suite)





SOLUTIONS : 1. L'union réalisée par la paix ne s'arrête pas à l'appétit intellectuel ou raisonnable et à l'appétit sensible; elle s'étend jusqu'à l'appétit naturel. Denys dit que: "la paix produit le consentement", l'union des sentiments ou appétits conscients, "et la connaturalité", l'union des instincts ou appétits naturels [40].


2. Les fauteurs de guerre et de dissensions désirent eux-mêmes une paix qu'ils estiment ne pas posséder. Comme on l'a dit, une entente qui va à l'encontre de préférences personnelles, ce n'est pas la paix: c'est un accord défectueux que l'on rompt par la guerre dans le but d'arriver à un nouvel accord qui ne laisse plus rien à désirer. Vouloir la guerre, c'est donc toujours vouloir une paix meilleure [41]



3. La paix consiste dans l'apaisement ou l'union des désirs. Mais, de même que le désir peut avoir pour objet un bien véritable ou un bien apparent, de même la paix peut être réelle ou seulement apparente. La vraie paix n'est compatible qu'avec le désir d'un bien véritable; car le mal, même s'il a quelque ressemblance avec le bien, n'est jamais sans de nombreuses imperfections, qui sont une source d'inquiétudes et de troubles. La vraie paix n'existe donc que dans les choses bonnes et entre les bons. La paix des méchants n'est qu'apparente et jamais réelle. La Sagesse le déclare: "Ils vivent dans un état de lutte violente, par suite de leur ignorance, et donnent à de tels maux le nom de paix" [42].



4. Le vrai bien, objet de la paix véritable, peut être parfait ou imparfait; telle aussi la paix : parfaite, si elle consiste dans la jouissance parfaite du bien suprême, qui unit et apaise tous les désirs, et qui est la fin dernière de la créature raisonnable; imparfaite, telle qu'on la trouve ici-bas, où le désir principal de l'âme peut se reposer en Dieu, y trouver une paix que viennent cependant troubler bien des assauts du dedans et du dehors [43].







notes explicatives:


[40] Qu. 29, art. 2, sol. 1. — Au dire de Denys, approuvé par saint Thomas, il n'y aurait pas que les êtres doués de connaissance qui aspirassent à la paix, mais aussi les êtres privés de connaissance. Pour l'homme, c'est là l'histoire de tous ses désirs: s'il lui faut constamment lutter, c'est pour garder, avec un peu de tranquillité, ses parcelles de bonheur. L'animal se bat avec ses congénères pour s'assurer ses proies: ses instincts, aidés par ses sensations, l'orientent à cette fin. Dans la vie végétative, les réactions biochimiques et fonctionnelles défendent l'organisme contre l'invasion des éléments nuisibles: peut-être pourrait-on dire que la bonne santé est la paix du corps. Jusque dans les êtres inanimés et matériels, une finalité intrinsèque assure, selon leur espèce, le maintien de leurs propriétés respectives et de leur stabilité. Sans être poètes, nous parlons de "la paix des champs", de "la paix du ciel étoilé", pour signifier une sérénité qui contraste avec l'agitation fiévreuse des agglomérations citadines.




[41] Qu. 29, art. 2, sol. 2. — Mais revenons à la paix humaine, et, avec cette sol. 2, à la paix entre les hommes. L'objection disait: tout le monde ne veut pas la paix, puisqu'il y a des fauteurs de discordes et des amateurs de guerre. Saint Thomas répond : révolutionnaires et guerriers n'en sont pas moins, dans leur visée finale, désireux de la paix. Peut-être une certaine concorde les unissait-elle auparavant; et les voilà en guerre. Cette concorde n'était pas la paix totale; elle ne réalisait qu'un accord partiel: sous elle, couvait un désaccord à propos de ce que, de part et d'autre, on voulait et convoitait le plus. La guerre a surgi, pour rompre cet accord apparent et dans l'intention d'en établir un autre plus foncier qui éliminera pour l'avenir, espère-t-on, les points de friction ou les motifs de mésentente. Normalement, les belligérants ont l'intention, par la guerre, de rompre une paix fallacieuse, afin d'en construire une autre plus stable et plus parfaite. Sur les conditions d'une paix de ce genre, voir plus loin, Note 48.




[42] Qu. 20, art. 2, sol. 3. — N'oublions pas que saint Thomas étudie spécialement, dans la présente question, la paix intérieure et personnelle. Cette paix, nous le savons, résulte du repos et de l'unification des désirs. Tout désir vise un bien. Mais, il y a des biens réels et il y a des biens apparents. Il faut donc distinguer la paix véritable de la paix apparente. Cette dernière est celle du pécheur; mais encore faut-il, ici, examiner divers cas.


La fausse paix du pécheur endurci et habitué à ses vices est moins troublée que celle du pécheur occasionnel, trébuchant sous l'empire d'une tentation passagère. Dans cette dernière hypothèse, la lutte intérieure a pu être fort vive, puisque les tendances vertueuses habituelles freinaient celles qui appelaient la satisfaction pécheresse. L'attrait de celle-ci a pourtant triomphé; un arrêt volontaire des inhibitions morales s'est produit, laissant le cours libre à un désir plus violent et plus fort: celui du plaisir promis. Ce plaisir venu, le pécheur est tout à la joie de le savourer; et, à cet instant, il s'y repose dans la paix. Celle-ci dure jusqu'au moment où le bourrellement (tourment) du remords vient en déranger et en bouleverser la quiétude. Chez le pécheur accoutumé, de longue date, à ses vices, la facilité de ceux-ci a fini par amortir la lutte intérieure et par émousser la pointe du remords. Il s'est fait une vie, sa vie, dans un cadre et un état de péchés coutumiers. Sa conscience s'est entraînée à éluder les reproches et à ne plus guère s'interroger moralement: il a donc ses petites joies et sa bourgeoise tranquillité. Cette paix n'est que relative; car, en lui, ne peut pas totalement se taire le remords, ce "murmure de la syndérèse"(remords de conscience), comme l'appelle saint Thomas. Il faut bien que le pécheur constate, au moins à certaines heures, la médiocrité de ses plaisirs, son oubli de Dieu, sa vie gâchée, etc. Et voici que reviennent, au dedans, les volontés ou les velléités contradictoires, les désirs discordants. A ces heures-là, il est inquiet et troublé (inquietus et perturbatus). Il n'a pas la paix.


— Il faut rapprocher de cette note sur la fausse paix du pécheur, celle où saint Thomas dit que le pécheur n'est pas l'ami mais l'ennemi de lui-même.




[43] Qu. 29, art. 2, sol. 4. — Sans dire encore que la charité est le fondement de la paix intérieure réelle et véritable — il ne le dira qu'à l'article suivant — saint Thomas distingue deux sortes de paix réelles et véritables: une parfaite, une encore imparfaite. Quelle paix absolument parfaite pourrions-nous imaginer sinon celle qui, au ciel, résultera de la possession et de la jouissance du Souverain Bien: alors, plus de divergence ni de contrariété entre nos désirs et nos vouloirs; il n'y aura plus qu'un seul amour emportant et ordonnant, dans un même élan, toute notre capacité de désirer et de vouloir. Rien de cette capacité d'aimer qui ne sera satisfait. Et nous sommes conviés à jouir éternellement de la sérénité de cette paix.

— Mais, en ce monde, nous ne pouvons atteindre qu'à une paix imparfaite, en supposant même que notre premier amour soit pour Dieu et qu'il absorbe, mesure et ordonne tous nos amours. Certes, c'est déjà là une fameuse tranquillité; et, pour l'apprécier, il suffit de la comparer aux torturantes agitations de la conscience pécheresse. Cependant, quoi qu'en veuille notre volonté, pourtant fixée en Dieu et soutenue par des vertus éprouvées, il y a, en nous, latentes et parfois agressives, des répugnances à cette continuelle et fervente adhésion à Dieu. Car, demeure toujours en nous le "foyer de péché" qui, sans doute, n'a plus sa force subversive, mais qui garde assez de pouvoir pour nous inquiéter par ses tentations et les péchés véniels de fragilité qu'il provoque. C'est aussi, du dehors, du monde ou du démon, que peut venir la provocation. En admettant que rien ne tremble de notre ferme fidélité envers Dieu et que notre âme conserve sa sérénité profonde, il reste que ces secousses et ces remous nous agitent et troublent notre paix.



Parmi ces perturbations provoquées du dehors, ne faut-il pas encore compter toutes les inquiétudes d'ordre humain qui nous assaillent de toutes parts ? Nous avons beau être des gens paisibles, nous sommes continuellement tiraillés par l'agitation des événements et des hommes qui nous entourent. Toutes les causes naturelles de tristesse énumérées plus haut reviennent ici, comme autant de motifs de nous faire sortir de notre tranquillité. La paix de l'amour divin peut habiter la cime de notre âme et y demeurer inviolable; mais, par l'endroit où notre âme baigne dans l'océan des réalités humaines, elle est continuellement secouée par les tempêtes de la vie. Aussi la foi chrétienne voit-elle, dans la mort, la fin du combat, et, dans l'entrée au ciel, le commencement de la vraie paix. Elle salue celui qui s'en va de ce vœu fraternel: "Qu'il se repose dans la paix du Seigneur! "




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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gras et italique ajoutés à la fin de la note 42.
à suivre.
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Message  ROBERT. le Sam 18 Fév 2012, 7:45 pm

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.



ARTICLE 3. La paix est-elle l'effet propre de la charité ?

DIFFICULTÉS : 1. Il semble bien qu'elle existe même là où la charité n'existe pas; car des hommes, par exemple, des païens, qui sont dépourvus de la grâce et donc de la charité qui en est inséparable, ne sont pas toujours ni absolument étrangers à la paix.


2. Il semble aussi qu'elle n'existe pas toujours là où la charité existe: de saints docteurs, comme saint Augustin et saint Jérôme ne furent pas du même avis sur certains points; nous lisons même que saint Paul et saint Barnabé ne s'entendirent pas.


3. Une même chose ne saurait être l'effet propre de plus d'une cause ; or, nous lisons dans Isaïe que « le produit de la justice sera la paix ».


CEPENDANT: "II y a une grande paix, Seigneur, pour ceux qui aiment votre loi".




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."


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à suivre.
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Message  Gérard le Dim 19 Fév 2012, 3:41 am

Au lien suivant :

http://www.crc-resurrection.org/Contre-Reforme_catholique/Fatima/La_Promesse_du_triomphe.php

La CRC affirme en citant Soeur Lucie :

Dans le rayonnement de la conversion de la Russie, la dévotion au Cœur Immaculé de Marie s’étendra donc à toute l’Église qui l’honorera d’un culte liturgique, patronné et répandu par la hiérarchie. Conformément à la requête transmise par sœur Lucie, la fête en l’honneur du Cœur Immaculé sera « étendue au monde entier comme l’une des principales fêtes de la sainte Église ». (...)

Quelle doit être la plus grande fête, le fête du Coeur Immaculée de Marie ou la fête du 8 décembre où c'est la Vierge Marie Elle-même qui se déclare :
"JE SUIS L'IMMACULEE CONCEPTION"

Je pose la même question d'une autre façon :

Est-ce une plus grande chose d'être "L'IMMACULEE CONCEPTION" Tel que le déclare le dogme de l'Immaculée Conception

Ou bien est-ce une plus grande chose d'avoir un coeur qui n'a jamais péché (Coeur immaculé) après sa Conception tel que l'a cru à tort Saint Thomas d'Aquin ...qui ne croyait pas à l'Immaculée Conception mais qui croyait que Dieu l'avait lavée du péché originel dès après sa Conception et que par conséquent, son coeur n'avait jamais péché et pouvait être tenu pour le "Coeur Immaculé de Marie"...sans pour autant croire à l'Immaculée Conception ?
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Message  gabrielle le Dim 19 Fév 2012, 6:39 am

La réponse est simple: Immaculée Conception, privilère tout à fait extraordinaire qui fut accordé à la Vierge.
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Message  ROBERT. le Dim 19 Fév 2012, 11:12 am

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.



ARTICLE 3. La paix est-elle l'effet propre de la charité ? (suite)



CONCLUSION: Il y a donc deux espèces de paix, résultat de deux espèces d'union: l'union des désirs par une subordination qui les unifie dans le même individu; l'union des désirs personnels par l'accord avec ceux d'autrui. L'une comme l'autre est produite par la charité: la première, parce que, aimant Dieu de tout notre cœur et lui rapportant tout le reste, tous nos désirs sont réduits à l'unité; la seconde, parce que, aimant le prochain comme nous-mêmes, nous voulons faire sa volonté tout autant que la nôtre, ce qui fait ranger, parmi les éléments et les signes de l'amitié, l'identité des vouloirs: "Les amis n'ont qu'une volonté pour vouloir ou ne vouloir pas" [44].






note explicative:

[44] Qu. 29, art. 2, concl. — Il nous était facile de préjuger, par la sol. 4 précédente, que la vraie paix est l'effet propre de la charité. D’abord, la paix intérieure personnelle. La charité ordonne et unifie tous nos amours dans un amour unique et premier. Et ici, il ne s'agit pas seulement des actes explicites et expressifs de notre charité envers Dieu, mais des actes de toutes nos vertus, dont la charité, nous le savons, est la "forme", ce qui signifie qu'elle les commande et les approuve. Chez le juste, toute l'activité se déploie, à travers les œuvres humaines, dans une intention de charité, c'est-à-dire en aimant Dieu et en lui rapportant tout. Ainsi, tout acte bon devient amour et charité. Donc, dans la conscience intérieure, plus de dissidence, mais l’ordre; plus d'éparpillement au gré des attraits contraires, mais la concentration de toutes les forces aimantes dans le mouvement de la charité. Evidemment, celle-ci doit être parvenue à son état parfait, pour qu'en résulte cet effet normal de pacification. Chez les débutants de la vie spirituelle et même chez les progressants, la tranquillité de l'âme est moins assurée, parce que la charité y est moins active et moins rayonnante: elle peut connaître la stagnation, les étapes de tiédeur, les retombées, les redressements pénibles et par conséquent moins de paix. Il en est de la joie de la charité comme de la paix de la charité. La première, même aussi pleine que possible ici-bas, garde des franges de tristesse; (voir plus haut Notes 29, 30 et 31) la seconde, dans la même hypothèse, est souvent agitée et troublée par des rides qui courent à sa surface.


La charité garantit la paix intérieure personnelle: elle garantit aussi la paix extérieure avec autrui. Si je suis unifié et pacifié par le règne de la charité et si je trouve devant moi un frère qui, lui aussi et pour la même cause, est unifié et pacifié, l'union entre nous va d'elle-même: tous les deux nous aimons de tout notre cœur le même Dieu qui nous aime. Par conséquent, c'est entre nous l'accord: dans l'ordre du bien surnaturel et vertueux, nos intentions vont aux mêmes buts, nos choix coïncident. Bien plus, cet accord est lui-même voulu, chacun désirant que les vouloirs de l'autre s'accomplissent; car, au dire d'Aristote, parmi les signes de la totale amitié, en voici un qui est typique: les amis n'ont plus qu'une volonté pour vouloir ou ne vouloir pas. Ainsi donc, la paix extérieure entre les hommes est garantie par la paix intérieure qui habite dans leur cœur. — Voir plus loin, à la fin de la Note 48, la conséquence de ce principe pour la construction et l'établissement durable de toute paix entre les groupes communautaires et sociaux et même entre les nations.



"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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liens ajoutés.
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Message  ROBERT. le Dim 19 Fév 2012, 4:07 pm

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LA PAIX (EXTRAIT DU TRAITÉ DE LA CHARITÉ, par Saint Thomas d'Aquin). Sans-t10


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LA CHARITÉ


Question 29.


La Paix.





ARTICLE 3. La paix est-elle l'effet propre de la charité ? (suite)



SOLUTIONS : 1. Le péché seul prive de la grâce sanctifiante: par lui l'homme se détourne de sa vraie fin et en choisit une mauvaise. Son désir n'est donc point attaché principalement au vrai bien suprême, mais à ce qui n'en a que l'apparence; il ne peut donc pas non plus avoir la paix véritable, mais seulement un semblant de paix [45].


2. D'après le Philosophe, l'amitié est moins intéressée à la conformité des opinions qu'à la concorde par rapport aux biens utiles à la vie, surtout aux plus importants; le dissentiment sur quelques points de détail n'est compté pour rien. C'est ce qui explique que des personnes en état de grâce et de charité puissent différer d'opinion, ce qui d'ailleurs ne s'oppose pas à la paix, car l'opinion est affaire d'intelligence, et celle-ci vient avant la volonté dans laquelle la paix réalise l’union.


— De même, pourvu que l'on s'accorde sur des biens les plus importants, le désaccord en quelques choses minimes n'empêche pas la charité, car d'où provient-il ? D'une diversité d'opinions: l'un pense, et l'autre ne le pense pas, que l'objet en litige importe à tel ou tel bien dont ils conviennent tous les deux. ¸


— En conséquence, il faut conclure que, si pareil dissentiment en matière légère et discutable est incompatible avec la paix parfaite qui suppose la vérité pleinement connue et tous les désirs comblés, elle ne l'est pas avec la paix imparfaite qui est notre partage ici-bas [46].



3. La justice produit la paix indirectement, en éloignant ce qui serait une cause de désunion; la charité la produit directement, en raison de ce qu'elle est elle-même, à savoir, un principe d'union, puisque la paix, c'est précisément l'union réalisée dans les puissances appétitives ou de désir [47].







notes explicatives:




[45] Qu. 29, art. 3, sol. 1. — En dernière analyse, c'est l'état de grâce qui décide si l'on est orienté vers la paix avec soi-même et avec les autres. Est-on attaché principalement au vrai bien suprême ou à ce qui n'en a que l'apparence ? Le fond de la question est là. Toutefois, ne considérons pas l'état de grâce comme un point limite en deçà duquel on serait livré fixement à la discorde et, au delà, à la paix intérieure et extérieure. Passer de l'état de péché mortel à l'état de grâce met seulement sur le chemin de la pacification: on en était détourné, maintenant on est retourné vers son attrait et son exigence, puisqu'on a pris parti pour le vrai bien suprême, unificateur des tendances affectives et instigateur de la concorde. Restent à fournir les étapes; et elles sont immenses. Il est facile, en paroles, de partager ces étapes en celle des débutants, en celle des progressants, en celle des parfaits; mais il est plus difficile de les franchir successivement pour son propre compte et de les réaliser, en assurant en soi, pas à pas, le progrès spirituel.


Ce progrès n'est autre que celui même de la grâce, avec la croissance simultanée des vertus surnaturelles théologales et morales, c'est-à-dire l'augmentation de la foi vive, de l'espérance confiante, de la charité aimante, de la crainte filiale, des vertus ascétiques et des vertus altruistes. Or, pour en venir à une conquête vertueuse aussi extensive, il faut longtemps se battre, se sentir déchiré et meurtri, assailli farouchement du dedans et du dehors. La paix supérieure de l'âme se raffermit sans doute, au cours de cette lutte pied à pied qui rétrécit peu à peu le champ du trouble et de la dissidence; mais, ici-bas, nous a dit saint Thomas, cette paix de la grâce, de la charité et des vertus, même chez les parfaits, reste incomplète. A plus forte raison, chez ceux qui se contentent de ne pas demeurer hors de l'état de grâce sans autre aspiration spirituelle; chez ceux aussi qui, loin d'être des progressants sont plutôt, en fait, des régressants par la stagnation de leur vie intérieure; chez ceux enfin qui, voués, par état religieux, à tendre à la perfection et déjà à peu près pacifiés dans leurs passions intimes, se barrent à eux-mêmes la route du progrès et celle de la concorde fraternelle par leurs fautes — vénielles sans doute mais intarissables — contre la justice et la charité: ce ne sont point là des "faiseurs" de paix



[46] Qu. 20, art. 3, sol. 2. — A propos de cette paix avec autrui par la charité mutuelle, il n'est pas requis, dit saint Thomas, que l'accord se fasse sur tous les points et que partout et toujours l'on soit du même avis. Déjà l'amitié humaine, si elle exige une entente profonde sur les grands buts et les affaires importantes de la vie, laisse à chacun des amis une certaine liberté d'action et d'attitude personnelle, selon son caractère et sa situation, à propos de choses sans importance ou qui, du moins, n'ont pas trait au commerce amical et ne menacent aucunement sa fidélité. La bienveillance de l'amitié dicte spontanément ce libéralisme. L'amitié de la charité le comporte également; et notre auteur précise les cas où il nous est permis d'être en désaccord avec ceux que nous aimons dans la charité fraternelle.


C'est tout d'abord le champ des opinions intellectuelles. La concorde de la charité est celle de nos sentiments et vouloirs surnaturels. Ce sont les cœurs qui sont unis dans le même amour de Dieu, du bien divin, de la sanctification des âmes et de l'œuvre du salut. De ce côté, aucun dissentiment n'est possible: la commune béatitude céleste à espérer, à mériter par une vie conforme à la loi et à la volonté de Dieu: voilà ce que la charité surnaturelle souhaite à tous ceux qu'elle aime. Se le souhaitent donc mutuellement, en parfait accord, ceux que la charité unit. Mais, l'union des cœurs n'engage pas l'union des esprits sur tout objet intellectuel. Il y a des manières de penser, des opinions, qui peuvent rester divergentes, malgré la concorde des sentiments et des vouloirs. L'activité de l'esprit est, d'une certaine façon, à part des affections du cœur; elle les précède et les laisse intactes; car c'est surtout en se rejoignant dans les mêmes affections que les hommes font entre eux la paix.


Ici comprenons bien les choses. Avant de se lier par la charité, tous les hommes sont d'accord sur un certain nombre de vérités: sur les vérités de fait dûment établies, sur les premiers principes de l'entendement dont l'évidence jaillit du fonctionnement même de l'esprit; sur la loi naturelle et ses préceptes premiers. Après, viennent les cultures, les sciences qui, à partir des principes premiers, poursuivent des déductions ou combinent des inductions prises aux réalités contingentes. Ici, l'accord est plus difficile et voici que commence la diversité des opinions: opinions philosophiques, théories scientifiques, systèmes sociaux, politiques, économiques, etc. Et à mesure qu'en l'un ou l'autre de ces domaines intellectuels, l'esprit humain poursuit sa "ratiocination"(argutie), il dilue ses conclusions et les éparpille en d'innombrables opinions qui divisent entre eux les esprits.


— Les croyants, guidés par la foi, sont d'accord, comme tous les hommes, sur les vérités premières et sur les vérités de fait; et au delà, ils sont libres de leurs opinions, de celles tout au moins qui ne vont pas à rencontre de la foi. Car, en tant que croyants, la révélation des vérités divines est règle de leur assentiment (dogmes du Credo, définitions du magistère de l'Eglise en matière de foi ou de mœurs) et doit réaliser l'accord de tous ceux qui ont la foi. Mais à partir des principes de foi, la théologie, l'exégèse et toutes les sciences sacrées se livrent à un fécond travail d'esprit. Cependant, les lointaines déductions à partir du donné révélé ou encore l'interprétation des documents de la tradition chrétienne ne laissent pas de faire surgir une multitude d'opinions. Des théologiens aux exégètes, des moralistes aux casuistes, les discussions battent leur plein. Ces discussions n'entament pas l'accord sur les bases doctrinales; elles ne portent que sur des conclusions éloignées de celles-ci et qui, à cause du nombre et de la complexité des raisonnements qui les suscitent, ne peuvent se proposer à l'adhésion de l'esprit qu'au titre d'une plus ou moins grande probabilité. On comprend donc que la charité fraternelle demeure et persiste dans les cœurs, malgré ces divergences qui opposent seulement les esprits et que, de part et d'autre, le zèle du bien divin et de la sanctification des âmes n'en soit pas troublé. De bons amis qui s'entendent à merveille et qui sont très liés par la charité en des œuvres communes d'enseignement ou d'apostolat connaissent fréquemment des luttes mémorables sur des questions litigieuses de théologie, de philosophie, etc. Encore faut-il, que dans ces discussions, domine l'amour de la vérité et qu'elles se gardent, non seulement d'arguments fallacieux, mais encore de l'amour-propre, de la colère, des ripostes venimeuses; car alors, par ces à-côtés regrettables, la dispute intellectuelle, commencée dans la concorde, en arrive à semer la discorde et à compromettre la paix de la charité.



Ce n'est pas seulement dans le domaine de la spéculation que peuvent surgir des dissentiments chez des gens unis ensemble par les liens et la concorde de la charité. C'est aussi, ajoute saint Thomas, dans le domaine des choses peu importantes. Ce dernier champ de discussion est assez difficile à délimiter. Ces choses "peu importantes" doivent, semble-t-il, s'entendre comparativement aux réalités qu'il importe d'assurer à tout prix: les biens surnaturels et divins, le salut, la sanctification des âmes, la vie vertueuse orientée par l'amour de Dieu. Il s'agirait donc, en général, des "affaires humaines" qui, par leur objet même, n'entrent pas directement dans le cadre des affections de la charité surnaturelle: bon rendement d'un négoce, d'une gestion ou d'une administration; procédé de fabrication technique de métiers divers, répartition de main d'œuvre, placement d'argent, économie domestique, emploi de moyens assurant la réussite d'une entreprise, utilisation des compétences, distribution des emplois, etc., etc.


Il n'est pas de famille ou de communauté, dont tous les membres sont pourtant très liés par l'affection et la charité fraternelle, qui n'ait à tenir conseil et à discuter des intérêts moraux ou matériels du groupe. Le bien commun est voulu par tous; mais souvent les moyens proposés pour le servir dans le concret et les circonstances immédiates rencontrent des oppositions, chacun alléguant ses motifs pour ou contre. Ces débats sont d'ailleurs nécessaires pour éclairer la décision à prendre. Ils n'ont pas de quoi troubler la paix régnante: on discute, mais on est d'accord sur le but, sur le fond; à moins que des partis-pris passionnés et des obstructions systématiques, se refusant à considérer les exigences du bien commun, ne révèlent une volonté perverse de profiter de tout pour saper la bonne entente et engendrer ou entretenir la discorde.


Ainsi donc, la paix fraternelle par l'union des cœurs dans la charité s'accommode de certains dissentiments d'ordre spéculatif et d'ordre pratique. Il ne saurait en être autrement en ce monde où les hommes conquièrent si tortueusement la vérité et ont tant de mal à surmonter les embarras de l'existence et à se frayer passage à travers leur complexité. La paix totale et parfaite, dit saint Thomas, est réservée au ciel, où toute vérité fera ruisseler son évidence et où tout désir sera comblé.




[47] Qu. 29, art. 3, sol. 3. — On pourrait penser que, pour établir la paix entre les hommes, il n'est pas nécessaire de faire appel à la charité, mais qu'il suffit d'observer la justice qui respecte les droits d'autrui. Ne faire tort à personne, rendre à chacun son dû, n'est-ce pas s'établir soi-même dans la paix et forcer les autres à la paix ?

— Saint Thomas répond qu'observer la stricte justice, c'est enlever un obstacle à l'établissement de la paix et lui ouvrir les voies; mais que la paix réclame davantage, savoir: une influence directe de la charité. Celle-ci, puissance d'union et concorde des tendances affectives et volontaires, est seule qualifiée pour assurer la paix. Cette doctrine est de longue portée. On en verra plus loin cette conséquence surprenante: il ne peut s'établir de paix profonde et durable entre les hommes si n'y intervient pas le liant de la charité surnaturelle.





"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."

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Message  ROBERT. le Lun 20 Fév 2012, 4:41 pm

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.



ARTICLE 4.

La paix est-elle une vertu ?

DIFFICULTES : 1. L'affirmative semble tout indiquée parce texte de saint Marc: "Ayez la paix entre vous". C'est un précepte, et seuls les actes des vertus peuvent en être l'objet.


2. Seuls aussi ils sont cause du mérite. Or, le Seigneur a dit: "Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu".


3. Pas de vice sans une vertu contraire; or, saint Paul met au nombre des vices les dissensions qui s'opposent à la paix.


CEPENDANT: La vertu n'est pas la fin dernière, mais seulement un moyen par rapport à cette fin. Or, saint Augustin nous dit que, en un certain sens, la paix est fin dernière.




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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Message  ROBERT. le Mar 21 Fév 2012, 10:45 am

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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.


ARTICLE 4.

La paix est-elle une vertu ? (suite)


CONCLUSION : Quand il se produit un ensemble d'actes, issus l'un de l'autre et se rapportant au même objet, tous ces actes, a-t-on dit, se rattachent à une seule et même vertu et non à plusieurs. Il en va de même dans la nature; le feu, par son action, liquéfie et dilate, non pas par deux vertus correspondantes, mais par sa seule puissance calorique. De même, puisque la paix est produite par la charité ayant pour objet Dieu et le prochain, elle est par le fait même, un acte qui appartient en propre à la charité et pas à une autre vertu : il en est d'elle comme de la joie [48].








note explicative:

[48] Qu. 29, art. 4, concl. — Saint Thomas se demande si la paix est une vertu distincte de la charité. Dans la question précédente (qu. 28, art. 4), il s'était posé la même question à propos de la joie spirituelle. Ici, comme là, la réponse est négative (voir Note 34) et pour le même motif. L'amour — et la charité est amour — a des étapes qui se suivent, dans un même mouvement: complaisance dans un bien entrevu, désir de l'atteindre, obtention. Cette dernière étape coïncide avec la joie et la paix: avec la joie, savourement du bien enfin possédé; avec la paix, tranquillité de l’âme unifiée par l'évincement des inclinations contraires. Joie et paix sont les derniers épisodes de l'amour: ils en sont l'achèvement normal, ou encore les "propriétés", les "fruits".


La question 29, en traitant de la paix de la charité, insistait particulièrement sur la paix intérieure personnelle; mais elle ne pouvait manquer de faire allusion à la paix avec autrui, car la charité pour Dieu se prolonge dans la charité pour le prochain. Si elle nous établit dans la paix avec nous-mêmes par l'unification de toutes nos affections dans un unique amour, elle se doit d'établir la paix entre nos frères et nous par une étroite communion en ce même amour. La charité serait donc le facteur le plus puissant de la paix entre les hommes, y compris de la paix entre les nations.



Le nerf de la démonstration est dans ces mots de l'art. 3, sol. 3: "La paix n'est qu'indirectement l'œuvre de la justice et seulement en tant que celle-ci enlève l'obstacle; mais elle est directement l'œuvre de la charité dont la propriété essentielle est de produire la paix". Ainsi donc, avant d'arriver à la paix solide et totale de la charité, il faut réaliser d'abord la paix de la justice. Ceci ne va pas tout seul. La justice s'établit entre les hommes, quand l'absolu respect des droits mutuels préside à leurs relations. Il faudrait n'avoir aucune expérience de l'égoïsme individuel, du féroce attachement au bien propre, de la cupidité d'accaparement, fût-ce au détriment des autres, pour ne pas saisir quelle pleine rectification morale impose, à chacun, la pratique de la justice. Vertu impérieusement nécessaire pourtant; car, sans elle ou même seulement par son affaiblissement, c'est le triomphe des instincts individuels, par conséquent la discorde. Aucune civilisation ne peut commencer ni surtout prospérer sans tout au moins une certaine justice qui se fasse respecter par les ordonnances des lois: lois positives qui promulguent les devoirs, lois pénales qui répriment les infractions. Cette justice s'impose non seulement d'individu à individu, mais de chaque individu aux groupements dont il fait partie et spécialement à la nation dont il est le sujet. Un bien commun ou intérêt général qui dépasse son bien et son intérêt parce qu'il appartient à tous, oblige chacun à des devoirs autres que ceux que la justice réclame d'homme à homme. Il y faut consentir; et l'on sait que le salut de la patrie peut exiger jusqu'au sacrifice de la vie. Les nations, à leur tour, parce qu'elles sont diverses — leur diversité est une nécessité de fait et elle est conforme à l'ordre providentiel du monde — sont tenues d'établir leurs relations selon un ordre de justice. Cette justice internationale se complique étrangement; et les moralistes et juristes sont aux abois pour détailler les préceptes pratiques qui règlent le droit international et sont propres à apaiser les rivalités qui se dressent si facilement entre les peuples.



Ainsi donc, pour que les hommes se tiennent en paix, d'individu à individu, de sujets à patrie, de peuples à peuples, il leur faut ne pas transgresser la justice. Or, la vertu de justice ne subsiste pas seule, pas plus dans la conscience individuelle que dans la collectivité des consciences. Le sens du juste et de l'injuste ne peut avoir d'acuité et d'efficacité pratique que par la rectification morale des individus et des collectivités. C'est dans une moralité déjà fort assagie que peut fleurir la justice. Les gens et les peuples vertueux sont plus tournés à la paix et à la pacification universelle que les brutaux, les orgueilleux et les cupides; et ceci doit s'entendre aussi bien des sujets que des gouvernants. C'est pourquoi le souci de l'éducation vertueuse des citoyens, surveillée et encouragée par les institutions d'Etat, est un facteur primordial de paix à l'intérieur d'un pays. Ici, on peut l'entendre d'un souci de l'honnêteté morale naturelle, de sa préservation et de sa culture par la répression légale de toutes les causes d'immoralité. Il va sans dire que la religion, lorsqu'elle sera honorée et favorisée dans un milieu social, accentuera, chez ceux qui y vivent, ces sentiments d'honnêteté et de justice. La justice intérieure des âmes, commandée par l'espérance du Royaume des Cieux, rendra plus impérieuses les obligations altruistes, nationales et humanitaires. Pour vaincre en soi les rapacités égoïstes et les revendications individualistes, pour faciliter le culte du désintéressement personnel et calmer la convoitise des biens terrestres que les hommes se disputent avec tant d'acharnement, il ne sera pas négligeable d'apprendre à désirer d'abord les biens divins, à conformer ses habituelles intentions à ce but final et à mériter d'y parvenir par une vie morale attentive à la pratique des vertus et par conséquent de la vertu de justice. Déjà, par ce renforcement d'une culture morale éminente, le christianisme travaille à promouvoir la paix entre les hommes et la paix du monde.



C'est pourtant, de cette justice vertueuse, expressive de la moralité des consciences, que saint Thomas nous dit: elle écarte l'obstacle à la paix; mais elle n'établit pas celle-ci; il y faut la charité surnaturelle. La justice respecte les droits; la charité crée l'union. En respectant les droits des autres, celui qui est juste maintient tous les siens: il s'agit d'ajuster ces droits respectifs et de les maintenir en équilibre, si bien qu'une atteinte aux droits de l'un implique, de la part de l'autre, réparation. Que celle-ci soit volontaire ou qu'elle soit le résultat d'une sanction, elle doit s'effectue, pour que soit satisfaite la justice; car celle-ci, de sa nature, est exigeante, elle calcule, réclame et ne transige pas. Là est sa rectitude, mais là aussi son insuffisance comme base d'union. Lorsqu'on est juste, on veut bien être équitable et correct pour les autres, mais on n'abandonne rien de soi-même. Le droit d'autrui, certes, mais aussi le mien; ce qui lui revient, mais aussi ce qui me revient. Or, mon droit, que je devrais apprécier avec ma froide raison, je suis souvent tenté de l'apprécier avec mon égoïsme, de trouver mon droit insuffisamment reconnu et de considérer comme outrées les exigences d'autrui. Cet autrui est enclin, de son point de vue, à voir les choses de la même façon. D'où ces contestations de droits qui tournent vite à la querelle, si l'arbitrage d'un jugement impartial ne rétablit pas les plaignants dans leurs droits respectifs. Cette remise en place est ordonnée, selon l'esprit qui la dicte, à ramener la paix, une paix fondée sur l'équité et qui, de soi, devrait être durable: c'est la paix de la justice.



Cette paix de justice a cours non seulement entre les individus, mais entre les groupes sociaux et entre les nations, avec d'extrêmes complications de droits et d'intérêts. Il ne faut pas méconnaître l'importance et la bienfaisance d'une telle paix qui assure la tranquillité des individus, des sociétés et des peuples et leur permet le développement normal de toutes les activités humaines et le progrès incessant de la civilisation. Entre les nations elles-mêmes, s'élèvent des contestations de droits, des rivalités d'intérêts. Les diplomates y pourvoient le mieux possible. Mais, comme les nations ont encore moins la pudeur de leur égoïsme que les individus, il arrive que des revendications surgissent, violentes, sans possibilité de compromis. Eclate la guerre... Après le fracas des armes, la nation victorieuse invite la nation vaincue à la paix. Cette paix se doit d'être une paix de justice.




Supposons une paix de parfaite justice établie entre des nations. Et nous n'avons encore là, dit saint Thomas, qu'un préambule à ce qui doit être la véritable paix. Pour construire celle-ci, il faut dépasser la justice et faire appel à la charité. La charité est amour et sa propriété spécifique est d'unir, de lier. Voyons déjà ce que réalise l'amour entre ceux qu'il unit: amour familial, amitié. Ici, nous donnons de nous-mêmes plus que n'en exige la justice: tandis que nous sommes quittes envers la justice en respectant les droits des autres et en assurant le respect de nos droits, nous ne sommes quittes envers l'amour qu'en étant pour les autres plus que justes, mais bienfaisants, miséricordieux, indulgents, profondément bons. Ceci nous mène plus loin que les obligations de justice; devant celles-ci, l'autre est toujours l'autre qui nous réclame d'être équitable et correct envers lui: nous lui devons son dû, mais nous ne lui devons rien de plus.




Il en va autrement dans l'amour. Celui que nous aimons n'est plus seulement un autre; c'est un autre nous-mêmes: nous ne faisons plus qu'un; nos intérêts et nos vouloirs se correspondent et se mêlent. Ces liens d'affection font donc s'abaisser les barrières de la justice et ils suppléent à son incapacité, à elle seule, de lier les hommes entre eux. Il en est ainsi dans le cadre familial, dans celui des amitiés, dans les relations créées par la poursuite d'un bien commun. L'amour de leur patrie est, pour des concitoyens, à cause des bénéfices de tous ordres qu'ils en reçoivent, un tel principe de cohésion, qu'ils oublieront leurs discordes et se lèveront comme un seul homme pour défendre le sol natal. Aimer c'est unir. La justice ne fait que juxtaposer.



Si, déjà, les relations des hommes entre eux, au sein d'une même patrie, n'ont pas leur complète harmonie par la seule équité de la justice et s'il faut suppléer à celle-ci par la bienveillance et la bienfaisance de l'amour, pourrons-nous invoquer celui-ci pour renforcer et consolider la paix de justice entre les nations ? Ici, surgissent la répugnance naturelle et même l'impossibilité d'un tel remède. L'amour national naît des similitudes de race, d'intérêts, d'idéal, d'aspirations, de grandeurs ou de souffrances communes. Tout cela n'existe pas entre les nations. Pour un peuple, son voisin demeure l'étranger. Et l'étranger n'attire point l'amour. Par disposition naturelle, nous serions plutôt portés à nous en tenir éloignés, à ressasser nos griefs, à nous susceptibiliser des moindres incidents, à creuser le fossé. Comment donc espérer franchir celui-ci autrement que par un échange de traités et une stricte fidélité aux engagements contractés, autrement dit par une paix de justice ? Pour une liaison plus cohérente et plus foncière, pour un rapprochement de sincère sympathie, il faudrait trouver une plate-forme qui s'élèverait au-dessus des intérêts nationaux et où se reconnaîtraient communs des intérêts plus éminents que ceux-ci.


Or, cette plate-forme existe, la seule où puissent se rencontrer les volontés et les cœurs, au-delà des divergences et des revendications particulières des nations: c'est la charité surnaturelle. Tous les hommes ne sont-ils pas enfants d'un même Père, dépendant tous, au même titre et par la même Rédemption, de cette Paternité d'où vient à tous la même grâce et l'espoir d'une même béatitude ? Au-delà des communautés nationales, reste donc, pour tous les peuples, cette communauté universelle et internationale de la charité. Certes, nous n'entendons pas dire que la charité n'ait son économie d'union et de concorde que dans les rapports entre les nations; elle est aussi obligatoire que bienfaisante pour garantir, au delà des exigences de la justice, la paix entre les individus et les membres d'une même nation. Mais ici, l'affection, l'amitié et l'amour de la patrie contribuent déjà à la paix en disposant à l'accord plus profond de la charité, tandis qu'entre les peuples dont les revendications ont déjà tant de difficultés d'être aplanies par la paix de justice, seule la charité recommandant l'union de tous les hommes dans la même destinée en Dieu est susceptible de susciter, parmi eux, une paix durable. Car la charité, de soi, est pacificatrice, elle dépasse l'équilibre des droits, le calcul des intérêts correctement balancés, les contrats bien ajustés. Tout en exigeant que la justice règne, elle va plus loin, par sa bienveillance, sa bienfaisance, sa miséricorde et son pardon, par son esprit de conciliation et sa volonté d'union. La paix par la justice, sans doute ! Mais, avec cela et surtout, pour l'amour de Dieu et parce qu'en lui tous les hommes sont frères et amis, la paix durable, non pas celle de la simple signature d'un traité avec ses stipulations précises, mais celle qui pacifiera les cœurs et assurera, pour l'avenir, une volonté fervente et permanente d'accord.



On objectera : N'est-ce pas là une intrusion de la religion dans le domaine politique ? La charité suppose la foi; elle adopte l'Evangile et l'Eglise; par elle, les hommes se réconcilient et s'aiment en Dieu qui les aime et les convoque à une commune félicité céleste. Comment mêler cette charité surnaturelle à la réglementation d'intérêts terrestres?



— Il faut répondre: c'est vrai, l'Evangile seul a apporté au monde un esprit de paix et l'Eglise seule propage cet esprit de paix dans le cœur de ses fidèles. Ce n'est pas, pour autant, se substituer aux indispensables règlements et techniques de paix qui sont du ressort des juristes et des diplomates; mais c'est leur inculquer et aux peuples qu'ils représentent un état d'âme, une volonté de fraternité à l'égard de tous les hommes, même de ceux qui hier étaient ennemis, de telle sorte que la paix de justice, exprimée par les traités, soit en même temps une réconciliation des cœurs et le point de départ d'une véritable paix. Certes, c'est là un idéal que la masse humaine atteindra difficilement. Mais, déjà, la justice, que les hommes réclament à cor et à cri, engage strictement leur moralité, s'il est vrai qu'il n'y a pas de vertu de parfaite justice sans l'appui des autres vertus. Et la religion, nous le savons, est garantie de la rectification vertueuse des consciences. Que celles-ci soient donc façonnées aux vertus chrétiennes — pour autant que les Etats, par leurs institutions et leurs lois favoriseront, de tout leur pouvoir, l'enseignement et l'action de l'Eglise — et un courant de paix s'insinuera, lentement, dans le cœur des hommes; de proche en proche, il se répandra dans le milieu familial, dans le corps social, chez les sujets comme chez les chefs. Il faudra bien que les peuples devenus chrétiens, au lieu de se regarder jalousement et de ne songer qu'à s'entre-dévorer, subissent l'attrait de s'unir dans la paix.



"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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gras ajouté.
à suivre.

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Message  ROBERT. le Mar 21 Fév 2012, 7:20 pm

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LA PAIX (EXTRAIT DU TRAITÉ DE LA CHARITÉ, par Saint Thomas d'Aquin). Sans-t10


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LA CHARITÉ

Question 29.

La Paix.



ARTICLE 4.


La paix est-elle une vertu ? (suite)



SOLUTIONS: 1. La paix est de précepte, précisément parce qu'elle est un acte de la charité. C'est aussi ce qui la rend méritoire. Enfin c'est ce qui lui donne une place parmi les béatitudes, qui sont les actes d'une vertu parfaite, et parmi les fruits, étant un bien en quelque sorte achevé et rempli d'une douceur spirituelle.

2. Elle vient d'être donnée.

3. Plusieurs vices s'opposent à une même vertu selon ses différents actes. Il en est ainsi de la charité: non seulement la haine s'oppose à son premier acte qui est l'amour ou dilection, mais au second, la joie, s'opposent la tristesse spirituelle et l'envie, et enfin, au troisième, la paix, s'oppose la dissension.




"IIa-IIæ, qu.29, par J.D. FOLGHERA, O.P ; notes, par H.D. NOBLE, O.P. Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1950."



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à suivre.

Prochain fil: la Miséricorde…
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Message  Roger Boivin le Mer 25 Mai 2016, 9:36 am

Benjamin a écrit:
Discours de S. Grégoire de Nazianze sur l'excellence du Sacerdoce et les devoirs des Pasteurs, Tome I (Paris, Ph. N. Lottin & J. H. Butard / Brunet, 1747), Première Partie, Section XXIV, p. 180 a écrit:
[Commentaire dans la marge : "Il est une paix honteuse qui nous rend amis des hommes et ennemis de Dieu."]

Je sais en effet que souvent l'Esprit saint anime lui-même au combat les hommes les plus modérés et les plus pacifiques, et qu'il vaut mieux soutenir une guerre juste, où il n'y a que de la gloire à acquérir, que d'en venir à une paix honteuse, qui ne rétablirait l'union et la concorde parmi les hommes, qu'aux dépens de celle qu'ils doivent entretenir avec Dieu.

( source : https://archive.org/stream/bub_gb_5v88AAAAcAAJ#page/n235/mode/2up )
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